Je recule devant la difficulté en élevant
un palais d'abstractions. Je bronche devant l'obstacle, comme tant ont peur de
l'autre et de sa peau. Comme tant ont peur de leurs sens et réduisent à rien, à
la table rase de l'immangeable, la somptueuse queue de paon virtuelle et pliée
du goûter. L'empirisme plonge dans le bariolage qui exige beaucoup de patience
et une intense puissance d'abstraction. »
-Michel Serres, Les cinq sens, Éditions Grasset
et Fasquelle, 1985.
"Si la crise écologique est une crise de la
présence du vivant parmi les vivants, le sentir esthétique activé dans le
toucher ne peut-il pas être un soin apporté à cette qualité de présence, nouant
des histoires et une existence qui prend sol ? On fait l'hypothèse que c'est en
mobilisant des expériences sensibles et poétiques, l'onirisme des travailleurs
et de la main au travail, que l'on pourra soutenir une écologie non seulement
de réparation, mais de fondation. Cette dernière renouvellerait la relation entretenue
avec soi, les autres et la nature et serait une ressource pour penser une
esthétique et une éthique du tact." (p.14)
"La vieille étymologie ars [...]
reconnaissait l'existence d'une forme de présence sensible et attentionnée
engagée dans "l'art et la manière"." (p.14)
"N'est-ce pas en raison, non de l'activité humaine en général comme le suggère le concept d'anthropocène, mais sous le double effet du naturalisme faisant de la nature notre Autre et de la forme capitaliste de la production enrôlant forces naturelles et humaines, qu'épuisement des hommes et de la Terre sont concomitants ?" (p.15)
"La rationalité instrumentale [...] est soucieuse de vitesse, d'efficacité, de comparable, de maîtrise de l'aléa et du contrôle. Mais, petit à petit, elle réduit les gestes de travail à une production prescrite et normée, épuisant les ressources naturelles en même temps qu'elle épuise les psychismes des laborants ramenés au rang d'exécutants." (p.18)
"Toucher et se laisser par la nature dans la
douceur des matières molles ou l'énergique ténacité des
matières résistances, c'est être convoqué dans sa présence de vivant, sa
subjectivité et ses capacités de réplique sensible aux textures du monde."
(p.23)
"Le geste technique active un savoir des
relations, un art d'entrée en matière par des manières.
[...] Ce que sait la main, elle se sent dans un savoir d'avant les mots, au
point de contact où, avant la distinction du sujet et de l'objet, une rencontre
a lieu. Ce sera la main du graveur entamant au burin une plaque de cuivre dans
l'agressivité contenue de son tracé ; la main de l'infirmière qui saisit en
nuances la peau qu'elle cherche à piquer pour soigner ; la connivence des mains
de la fleuriste qui sait la résistance diverses des tiges de fleurs qu'elle
assemble." (p.32-33)
" [La peau] est offerte au toucher du monde qui
est une forme de co-naissance avec lui." (p.34)
"Pour penser ce processus d'individuation, Bachelard emprunte à Eugène Minkowski le concept de "retentissement" qu'il distinguera de celui de "résonance" affective. Cette dernière procède, quant à elle, par association d'images venues du passé. Dans le retentissement, l'image produit une véritable promotion de notre être, via un élan d'expression." (p.37)
"Une phénoménologie du geste de travail aux
prises et en prise avec la matière pourrait être menée pour tous les gestes
[...] La gravure par exemple, dans son geste, ne relève ni d'un empirisme plat
qui ne voit dans les matières que l'occasion d'impressions, ni de
l'idéalisation romantique qui oppose la matière à l'esprit comme l'extériorité
à l'intériorité. Le matérialisme poétique de Bachelard la décrit comme la
relation active qui coémerge entre le sujet et le monde. Elle ne relève pas
d'un manuel de savoir-faire qui décrirait la procédure formelle d'un dispositif
à appliquer [...] La matière ferme du cuivre qui résiste au graveur suscite des
gestes, des prises, des attaques. Ces multiples façons d'engagements corporels
font des gestes humains des gestes, non seulement habiles, mais des gestes
habités. Nous avons osé les nommer affectueux, en tant qu'ils résonnent et
activent de multiples affects. Au point de contact de la pointe ou du burin et
de la matière s'engage, avec tact, toute une créativité et un jeu [...] Elle
fait du geste non l'application mécanique d'une méthode, même s'il la suppose,
mais l'activation irremplaçable et insubstituable d'une créativité qui, dans la
résistance de la matière, rend possible une véritable co-naissance."
(pp.44-45)
"La domination de la rationalité instrumentale
encourage et soutient des manières d'éducation qui sont essentiellement de
l'ordre de relations d'extériorité et d'objectivation. La valorisation des
évaluations analytiques des compétences via QCM plutôt que les narrations,
l'intrusion du numérique en éducation au risque de l'atteinte portée à
l'attention, la valorisation d'une relation optique au monde, via les écrans,
qui le met à distance aux dépens d'une polysensorialité, l'encouragement via la
figure de l'homo economicus de l'idée d'individu sans affects mais
calculateur plutôt que la reconnaissance du "être touché" comme
capacité à se lier affectivement et en confiance aux autres, la réduction du
corps en forme par ce que Bernard Lahire nomme un "corps scolaire"
immobile, silencieux et docile délaissant les arts du toucher et le travail
manuel à l'école, ont pour effet une anesthésie des potentialités [...]
Nous pensions paresseusement qu'il s'agissait là de compétences spontanées. Or,
il s'agit d'apprendre à être touché et de l'identifier comme capacité et non
comme "bonne nature"." (p.52)
"Défi politique enfin que de résister à cette
culture morbide qui exige de tout contrôler par la mesure, les indicateurs, les normes et les procédures, dans la peur de l'événement et de la surprise. [...]
[Cette politique] ferait sens [...] des vulnérabilités reconnues non comme des
tares mais comme des ouvertures aux relations." (p.54)
-Jean-Philippe Pierron, Éloge de la main.
Comment le toucher soigne notre présence au monde, aux autres et à nous-mêmes,
Arkhé, 2023, 58 pages.
Post-scriptum : on trouverait dans le matérialisme de Diderot une critique par anticipation de la mono-sensorialité (par exemple du visualisme), avec sa conception de la sensation comme toucher généralisé. L’optique diderotienne se caractérise par le fait qu’elle ne ressent par la nécessité de hiérarchiser les sens. Par là, une fois encore, le matérialisme prouve ses affinités égalitaires.

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