dimanche 18 octobre 2026

« Comprendre Platon », de Christophe Rogue. Première partie : L’évolution philosophique de Platon jusqu’à La République

« La philosophie platonicienne naît d'un scandale, celui de la mort de Socrate en 399. L'œuvre de Platon est tout entière postérieure à cette date. »

"Socrate, lui, n'a rien écrit, et dédaignait de le faire ; Platon, son plus célèbre disciple, a écrit une œuvre vaste, quoiqu'il ait pu penser des méfaits de l'écriture."

"Éblouis par la magnificence du discours du sophiste Gorgias, les Athéniens ont inventé un verbe spécial : orgiazein (γoργiάζєιν), ou parler comme un vrai Gorgias...

Le vrai problème avec Socrate, la raison pour laquelle on l'a mis à mort, ce n'est pas tant que, comme l'en accusent ses dénonciateurs, il corrompe la jeunesse ou ne croie pas aux dieux de la cité. Le vrai problème, c'est que, dans une cité tout acquise aux beaux parleurs, il ne parle pas comme il faut."

"Déjà Sophocle avait, de façon tragique, exprimé l'angoisse grecque face à l'ambivalence du logos, inaperçue à l'époque archaïque : entre le logos d'Antigone, inspiré par les liens du sang, et le logos de Créon, qui exprimait la loi de la cité, le conflit, né d'une même réalité, paraissait insoluble.

L'Athènes classique, qui s'étourdit de discours, a abandonné le rêve d'un logos archaïque où parler, ce serait toujours, à coup sûr, dire l'être. Ce n'est pas seulement que la confiance dans le langage lui fasse défaut ; c'est sa conception de l'être elle-même qui vacille. Cette Athènes ivre de logos n'écoute pas seulement le sophiste Protagoras lui lire ses Antilogies, où il démontre la souplesse du langage en plaidant successivement des thèses opposées. Elle se corrompt aussi à l'écoute de ses leçons sur l'homme-mesure, où il semble ramener l'être des choses à ce qu'il paraît à chacun. Elle n'admire pas seulement l'éblouissant et paradoxal Éloge d'Hélène du grand Gorgias. Elle fait aussi bon accueil à son Traité sur le non-être. Dans l'étourdissement que provoque  l'inflation du discours à Athènes, ce n'est pas seulement le langage qui se trouve dévoyé ; c'est l'être même, dont on ne sait plus bientôt qu'en dire, s'il est un ou multiple, si même il existe.

C'est ce dévoiement du discours que Socrate n'accepte pas. Le fondement de la démarche socratique, c'est de refuser le dévoiement et l'avilissement du logos. Plus que tout autre, Socrate s'est astreint à cette discipline du logos qui veut que, toujours, on saisisse bien ce que parler veut dire. C'est pourquoi il a passé son existence à arpenter les rues d'Athènes en relançant sans répit une même interrogation : qu'est ce que c'est ? [...] qu'est-ce que la vertu, le courage, la piété... ? Socrate n'a de cesse de parvenir à des définitions. C'est l'objet principal, pour ne pas dire le seul, de son enquête permanente. Car derrière l'espoir d'une définition enfin juste d'un mot, il y a le rêve d'un accord retrouvé avec l'être. Qui peut définir la justice sera nécessairement juste : car, si la justice est belle, comme on l'entend dire, nul, en en saisissant la définition, ne saurait tomber dans l'injustice. Retrouver l'accord perdu du logos et des choses, tel est le sens de la quête socratique.

C'est donc bien à ce niveau qu'il y a scandale. Avant Socrate, d'autres savants ont pu être inquiétés pour impiété ou corruption supposée des esprits. Anaxagore, Protagoras ont essuyé des attaques. Mais chacun, en plaidant habilement sa cause, a su se tirer d'affaire, et aucun d'eux n'en est mort. Les Athéniens ont précisément mis à mort le seul d'entre eux qui, plutôt que de se gargariser de beaux discours, s'efforçait de retrouver le logos juste, celui qui est l'expression de l'être même des choses. La « justice » d'Athènes a mis à mort le seul Athénien pour qui le mot « justice » devait avoir une signification réelle, vérifiable, définissable. Et, plutôt que d'écouter les discours que Socrate pouvait leur tenir sur la justice, les Athéniens ont choisi de le punir pour son refus de les charmer avec de « beaux discours » qui ne disent rien sur leur objet."

"Platon reprend, à la suite de son maître, une enquête qui a pour but de retrouver l'accord du logos et des choses. Il hérite d'abord de sa méthode de discussion, faite de questions et de réponses entre deux interlocuteurs : la dialectique."

"L'enquête socratique visait surtout une sagesse pratique, en s'interrogeant sur la définition des vertus, des qualités morales. Très vite, Platon sera amené à dépasser ce premier niveau. Car la question qui se pose, lorsque, en définissant un objet, on réduit une multiplicité de choses à une unité, c'est la question de l'existence autonome de cette unité pure. Je me sers de la multiplicité des objets beaux pour approcher une définition du Beau. Mais le Beau existe-t-il en lui-même ? Peut-on admettre qu'il ne soit rien, dès lors qu'on réunit, grâce à lui, la multitude des objets beaux ? Si le Beau n'existe pas en soi, comment expliquer qu'on puisse appliquer, à une multitude d'objets sensibles, ce même terme de beau ?

Or que, dans la réalité, aucun objet ne nous soit donné comme étant le Beau en soi est une évidence. La définition du Beau atteint un degré d'universalité dont aucun exemple individuel ne peut rendre compte. L'effort de définition, de réapplication du langage à l'être, qu'entreprend Platon à la suite de Socrate, va le mener à ce moment fondamental qu'est la constitution du dualisme ontologique: l'idée qu'il y a deux niveaux distincts de réalité, le sensible et l'intelligible. Ce que l'on définissait auparavant comme unité d'une multiplicité sensible se verra reconnaître une existence propre, séparée : ce seront les Idées, dont le sensible est censé tirer, par participation (µє θєζις) toute sa réalité."

"La suite de l'œuvre de Platon peut s'analyser, en effet, en un double mouvement. Jusqu'aux grands dialogues, on voit Platon s'efforcer de sauver la pureté des Idées de la réalité sensible. La difficulté de fonder l'existence en soi des Idées, loin des mirages de l'apparence sensible, tentative « sotériologique » pour sauver l'ordre du désordre, explique la récurrence de thèmes que nous appellerons disjonctifs (la réminiscence, la fuite du monde..., etc.), car ils impliquent une séparation profonde, un chôrismos (χωρτσµóς ) entre le sensible et l'intelligible.

Passés les grands dialogues, c'est-à-dire à compter du Parménide et du Théétète, l'ambition platonicienne change d'orientation, sans perdre son caractère sotériologique : Platon prend conscience des extrêmes difficultés entraînées par le chôrismos et par la théorie de la participation qui permettait de le faire tenir. Il s'agit alors, comme l'a fort justement noté Léon Robin, reprenant l'expression à Eudoxe de Cnide, contemporain de Platon, de « sauver les apparences », c'est-à-dire de réintroduire l'ordre dans le désordre originel que constitue ce que le Timée appellera la chôra (Xώρα), ce substrat informel du sensible, fondement obligé de toute position d'existence. Car si le dualisme ontologique mis en place par les grands dialogues avait permis de sauver la pureté des Idées, c'est la diversité et les contradictions du sensible, bien réel, que désormais il faut expliquer de façon plus satisfaisante.

Ce double mouvement général, qui accomplit une véritable césure dans le platonisme, en séparant les grands dialogues des dialogues tardifs, explique la nette inflexion que subissent, chez le vieux Platon, les thèmes disjonctifs mis en place lors de la fondation du dualisme ontologique. Un exemple l'éclairera très bien. Ainsi, les recommandations relatives à l'astronomie, dans la République, sont éminemment caractéristiques de l'aspect disjonctif du dualisme des grands dialogues: en appelant à une astronomie pure de toute observation sensible et ne réfléchissant que de façon problématisée les mouvements idéaux des astres, Platon cherche à préserver à tout prix l'idéalité de l'intelligible de toute corruption sensible. Bien différent est le regard porté par un dialogue tardif tel que le Timée sur l'astronomie: on y voit en effet Platon s'y livrer à des considérations sur le don divin que constitue pour l'homme la vision, en tant qu'elle lui permet de se tourner vers les astres et, en réfléchissant leurs mouvements, d'apparenter son âme à celle du monde ; la médiation sensible, qui auparavant était exclue comme source de corruption, devient désormais le seul intermédiaire par lequel notre âme, engagée dans le sensible, peut remonter à l'information intelligible. L'astronomie de la République illustre ainsi ce que la pensée des grands dialogues a de disjonctif, tandis que celle du Timée montre bien l'effort platonicien pour rétablir la continuité perdue entre l'intelligible et le sensible.

Si la philosophie de Platon suit un double mouvement que, dans chaque cas, nous avons pu qualifier de sotériologique, c'est avant tout une conséquence de son projet le plus fondamental, que l'on pourrait définir comme la volonté de se libérer du multiple pour parvenir à l'un. Dans son aspect disjonctif, le platonisme des grands dialogues est une volonté de s'échapper de la multiplicité sensible pour parvenir à l'unité pure de l'Idée. Dans sa phase tardive, le platonisme devient une volonté de réintroduire l'unité dans le désordre infiniment multiple du sensible. La raison de cette importance accordée à l'Un, qui deviendra le principe fondamental pour les néo-platoniciens, s'explique par cette évidence que l'unité, comme unité générique ou universelle, en tant qu'Idée, ou comme unité déterminée, en tant qu'identité sensible, a été très tôt reconnue par Platon comme l'exigence première de la pensée, le seul objet sur lequel elle puisse se fonder et s'énoncer comme telle. Cette évidence première, Platon l'a héritée de Socrate, déjà claire et pourtant encore à élucider : qu'est-ce en effet que l'exigence de définition sur laquelle se fonde le Qu'est-ce que c'est ? […] qui dirige l'enquête socratique, hors celle de rassembler le multiple dans l'un ?"

"Premiers dialogues ou dialogues socratiques

Écrits dans les années qui suivent la mort de Socrate, ils se caractérisent par l'influence de celui-ci, tant au plan de la forme (courts entretiens consistant en des échanges de questions et de réponses brèves, autour d'un problème de définition) que du fond (importance des thèmes liés au savoir du non-savoir, de la connaissance des vertus et de la maîtrise de soi). Ils présentent souvent un caractère aporétique.

Apologie de Socrate (procès de Socrate), Criton (l'obéissance aux lois), Hippias mineur (le mensonge), Lachès (le courage), Charmide (la sagesse) ; Lysis (l'amitié), Hippias majeur (le beau), Euthyphron (la piété), Alcibiade (authenticité contestée, la conduite du politique), Protagoras (la vertu peut-elle s'enseigner ?).

Dialogues intermédiaires
Écrits après le voyage en Grande Grèce de 388, ils sont plus élaborés que les précédents, et marquent déjà un apport platonicien par rapport à l'héritage socratique. Le recours au mythe fait son apparition, on décèle une influence orphique et pythagoricienne, et certains thèmes tels que la réminiscence commencent à être mis en forme.

Gorgias (la rhétorique), Ménon (la vertu), Euthydème (les procédés éristiques), Cratyle (le langage), Ménexène (éloge d'Athènes), Ion (la rhapsodie).

Grands dialogues
Nettement plus systématiques dans leur visée, ils sont marqués par le dualisme ontologique et la prégnance des thèmes disjonctifs (réminiscence, fuite du monde, participation, métempsychose...).

Phédon (l'immortalité de l'âme), Banquet (l'amour), République (la cité idéale), Phèdre (l'amour, la rhétorique).

Dialogues tardifs
S'ouvrant avec le Théétète et le Parménide, dont la datation exacte est malaisée, ils consacrent un renouveau de la pensée ontologique platonicienne, centré sur l'analyse de l'altérité et le statut accordé au non-être. Le caractère dialogué tend à devenir parfois artificiel, et Socrate peut s'effacer.

Théétète (la science), Parménide (l'Un), Sophiste (le non-être), Politique (le gouvernant idéal), Philèbe (le plaisir), Timée (cosmologie), Critias (l'Athènes archaïque et l'Atlantide, inachevé), Lois (réalisation terrestre de la cité idéale, inachevé)."

"Dire une chose, ce n'est pas nécessairement dire ce qui est. Par suite, le logos n'est plus moral, il n'est plus le don des dieux qui évalue à coup sûr les hommes, leurs actions et ce qui les entoure. Cessant d'être cela, il est neutre : il est ce que l'on en fait, tendant vers la moralité chez celui qui s'efforce de retrouver les choses à travers lui, et vers l'immoralité chez celui qui s'en sert comme d'un refuge pour se dissimuler. De don divin, il est devenu un simple instrument, un outil de pouvoir, notamment pour les sophistes, qui, par l'enchantement de leurs discours, s'attirent les faveurs de la foule.

Au fondement de la démarche du Socrate des premiers dialogues, il y a donc ce constat de la neutralité inacceptable du logos : le langage n'est plus nécessairement consubstantiel à la réalité qu'il sert à exprimer ; il peut être vrai ou faux ; sa déliaison par rapport à l'être implique la possibilité qu'on s'en serve comme d'un simple outil, ce qui implique pour les hommes la possibilité de l'erreur, de l'apparence, du mensonge et de la dissimulation. La philosophie advient par le scandale de la neutralité du langage, en se donnant comme idéal un langage en lui-même normatif, qui réalise à nouveau l'union perdue de l'éthique et du discours."

"Savoir parler ne suffit pas ; il faut bien parler, et surtout savoir déjouer les apparences de vérité des discours de ceux qui ne font que parler bien. [...] La première illusion que Socrate doive démasquer chez ses interlocuteurs, c'est de croire que le simple fait de dire revient nécessairement à dire l'être, et que donc, dès lors qu'on saurait dire, on connaîtrait l'être."

"Que savoir parler suffise à tout savoir, c'est la racine de la prétention démocratique : tous, sachant parler, auraient voix au chapitre, et exprimeraient une opinion légitime. C'est là au contraire, pour Socrate, la ruine même de tout savoir ; par principe, il récuse que l'on puisse prendre une décision à la majorité des voix, au lieu de se référer à l'avis de l'homme compétent."

"Contre le grand nombre et la foule, l'exemple de l'art, de la technè, montre en effet qu'un seul peut avoir raison en dépit de tous. Le savoir technique est l'exemple même d'un savoir réservé : lorsque l'on touche un domaine de compétence particulier, chacun accorde qu'il faut laisser parler l'homme de l'art. [...]
Qui prétendrait guérir un malade, qui n'est pas médecin ? Dès lors, et de même, lorsqu'il s'agit de tenir des discours, pourquoi tous voudraient-ils y prétendre, et pourquoi n'admettrait-on pas qu'il y a, là aussi, des spécialistes de l'art de bien parler ?"

"Le paradigme technique, et l'idée de compétence qu'il sert à légitimer, sont tellement prégnants chez Platon qu'on le voit encore, dans les Lois, l'importer jusqu'en art et s'indigner de la « théâtrocratie » en vertu de laquelle le commun tendrait à supplanter l'aristocratie du bon goût."

"Il n'y a pas de technè sans la connaissance de la cause, c'est-à-dire sans la connaissance de ce qui justifie la pratique ; sans le savoir de la cause, sans la possibilité de rendre raison (λóγoν δoυαı), nous n'avons affaire qu'à une simple routine empirique (έµπεıρíα), qui ne peut expliquer les motivations de son action. La véritable technè est donc incontestablement un savoir, comme cela est exprimé dès l'Apologie - à condition toutefois que ce savoir d'une chose précise n'entraîne pas l'illusion de tout savoir, comme c'est trop souvent le cas. Par ailleurs, si la technè est bien un savoir, à tel point qu'elle fournit à la recherche philosophique l'exemple même de ce qu'est la compétence, elle n'est pas un savoir absolu, mais bien au contraire un savoir limité à un domaine déterminé de l'être. En particulier, en tant que simple compétence, elle peut être caractérisée comme puissance (δύναµıς), c'est-à-dire faculté indistincte de faire une chose ou son contraire, autrement dit, de faire le bien ou le mal. Ainsi, par exemple, le médecin possède-t-il un savoir qui lui permet de tuer aussi bien que de guérir : en lui-même, le savoir médical n'indique en rien s'il est convenable ou non de guérir le malade ; il en offre simplement la puissance.

En tant qu'elle est un savoir régionalement limité, et, par essence, neutre, la technè doit être mise en relation avec un savoir concernant les fins, par rapport auxquelles elle n'apparaît que comme un simple moyen. Dans la République, Platon évoque ce problème, lors de la discussion entre Socrate et Thrasymaque. Il y a en fait trois possibilités : ou bien la technè entre dans des rapports de hiérarchie entre technai, et se soumet à une technè directive - mais alors on risque peut-être de s'engager dans une régression à l'infini, en ne trouvant pas cette technè supérieure qui les dirigerait toutes - ; ou bien elle se réfléchit elle-même pour parvenir à sa propre perfection ; ou bien enfin elle est en soi parfaite, c'est-à-dire qu'au nom de sa définition même de technè elle ne peut jamais faillir. Socrate ne pousse pas à terme son analyse ; la troisième possibilité, retenue par Thrasymaque, aboutit précisément à mettre en évidence les limites de la technè : sa fin réside tout entière hors d'elle-même ; la deuxième solution n'est par conséquent pas possible non plus, puisque ce serait supposer que la technè se donne elle-même comme sa fin ; reste donc, en fait, la première solution, avec le risque de régression à l'infini qu'elle comporte : il faut qu'il y ait un rapport de hiérarchie des savoirs, comme, dans le même temps, une science suprême et absolue qui les gouverne tous. [...]

Il y a une technè supérieure, une technè qui réalisera suprêmement l'objet de toute technè, car de tout elle rendra raison : cet art suprême s'identifie à l'art du bien parler, qui retrouve l'être naturel d'un logos attaché aux choses mêmes. Platon va lui donner un nom : la dialectique (δıαλετıκή). Retrouver, par la dialectique, le logos de l'être, c'est l'objet de la philosophie."

"Le nerf de la critique platonicienne des discours sophistiques est de les caractériser comme discours d'apparence, c'est-à-dire comme discours renonçant d'emblée à la réapplication du logos sur l'être à laquelle la philosophie s'attache."

"Porter la contradiction partout ne signifie pas savoir. Vaincre en réfutant toujours ne produit aucun savoir positif, et l'on peut être un grand raisonneur (λoγστκóς) tout en étant parfaitement ignorant : les sceptiques, plus tard, ne revendiqueront pas autre chose. L'ivresse que procure un logos apparemment invincible, mais qui ne produit rien, aboutit vite à la déconvenue, car le véritable logos est destiné à dire quelque chose - l'être. Cette déconvenue, c'est celle des jeunes gens que décrira la République : adonnés trop tôt à la dialectique, ils ont confondu le plaisir vain de la ratiocination avec l'usage véritablement philosophique du logos. Le langage porte en lui la contradiction, et ne saurait à lui seul fonder le savoir. C'est ce qu'aurait voulu Cratyle : le savoir aurait été attaché aux mots eux-mêmes ; percer le mystère des mots aurait conduit directement à l'être. Mais cette voie est une illusion : le langage peut posséder une forme de lien à l'être des choses qu'il évoque, ainsi par exemple dans le cas des onomatopées ; mais il est aussi très largement conventionnel. Il ne peut donc, à lui seul, constituer le fonds du savoir."

"Pour Platon, l'être et le logos qui l'exprime ne peuvent être qu'un, sans quoi il faut renoncer à toute idée de vérité et conséquemment à toute morale."

"On rapporte ainsi l'exemple de Cratyle, relativiste disciple d'Héraclite, qui aurait renoncé à exprimer l'être insaisissable et toujours fluent des choses, pour se contenter de les désigner du doigt.
Désigner la réalité, ce n'est pas la dire, et en nous la montrant, le langage ne nous apprend rien que nous ne sachions déjà par la vue."

"Si la réfutation des doctrines protagoréenne et héraclitéenne n'intervient pas dès les dialogues socratiques, elle constituera la légitimation a posteriori d'une exigence déjà contenue dans la conception socratique du discours : la vérité est une, et on doit l'atteindre en réappliquant le logos aux choses ; car il n'y a qu'un seul logos vrai des choses.

Dès l'Euthydème, Platon émet l'idée que la thèse de l'homme-mesure se réfute elle-même. Dans le Gorgias, il suggère que si les logoi des hommes différaient absolument les uns des autres, il ne saurait y avoir de communication intersubjective. Il faut attendre le Théétète, cependant, pour avoir une réfutation en bonne et due forme - il est vrai que, le dialogue portant sur la science, cette réfutation se faisait encore plus nécessaire. Platon commence par objecter l'exemple des sensations aberrantes, le fait de ressentir une chose qui n'a absolument aucune sorte de réalité : délirer au cours de ses rêves, ou être victime d'hallucinations visuelles ou auditives sont des phénomènes qui, contre l'avis de Protagoras, nous imposent de donner une valeur de vérité à la sensation : qui oserait prétendre que celui qui se prend pour un dieu, ou qu'il a des ailes et qu'il vole, n'a pas des sensations fausses ? Par ailleurs, celui qui, comme Protagoras, prétend que chacun est mesure pour lui-même des choses qui sont et de celles qui ne sont pas, tombe sous le coup d'un reproche de légitimité : car si chacun est juge pour lui-même, à quoi sert le sophiste, qui prétend enseigner ? Enfin et surtout, la thèse de l'homme-mesure conduit à l'impossibilité de l'erreur, de l'opinion fausse, puisque, comme on l'a déjà vu, tous les discours sont vrais : si tout est vrai, rien n'est vrai. Cette absence d'erreur ne signifie que le règne de la contradiction absolue, puisque, comme l'avait déjà montré l'Euthydème, les propositions les plus absurdes deviennent inattaquables, et Socrate peut dire sans crainte que les honnêtes gens sont injustes. Dès lors, le défaut le plus visible et le plus grave de la thèse de l'homme-mesure, c'est qu'elle ne se préserve pas elle-même de la réfutation : dès lors que je dis que tous les discours sont vrais au même titre, je ne puis plus me défendre du discours de ceux qui affirmeront que le mien est faux. La théorie protagoréenne fonctionne en deçà des principes de contradiction et de tiers-exclu qu'Aristote mettra tant de soin à imposer contre les sophistes. Elle est le reflet d'un pragmatisme qui donne voix à tous les discours, tout en renonçant à l'idée, tant morale que scientifique, d'une vérité une. Elle recouvre, en définitive, une volonté de forcer le discours pour mieux laisser passer le discours de la force, au détriment de la vérité. Ouvrant la voie aux prestiges d'un discours libéré de toute contrainte, on comprend qu'elle ait pu plaire à Nietzsche."

"La véritable cause de l'impiété, ce sont les discours impies, ceux, en vers ou en prose, de poètes et soi-disant physiciens qui ne font pas intervenir les dieux dans la création du monde, mais se cantonnent au matérialisme le plus strict : l'âme (ψυχ) elle-même dériverait de principes matériels. Le plus grave dans cette erreur, qui met en premier ce qui est dernier (στερoν πρóτερoν), ce n'est pas simplement sa fausseté, mais le fait qu'il soit possible de la dire. [...]

Puisque le langage des dieux ne nous est pas connu, il ne nous reste qu'à nous servir de celui dont nous disposons, qui n'en est qu'une forme dégénérée. Mais pour le racheter, et par la même occasion pour nous racheter nous-mêmes, il faudra le purifier des subversions par lesquelles les hommes ont achevé de le corrompre."

"Le simple fait de parler sans dire l'être, comme le font trop les hommes, est immoral en soi et répréhensible. [...]
Le logos du philosophe se sépare de celui des hommes, en ce qu'il ne cherche pas à « adapter son langage et sa conduite à ses relations avec les hommes », mais simplement à être capable « d'un langage qui soit agréable aux dieux »."

« Partout, dans le texte platonicien, nous voyons des passages ou des incidentes suggérant l'idée que c'est moins finalement le philosophe qui se sert du langage, que le logos qui se révèle par son intermédiaire, imposant sa logique et son déroulement propres : le logos, en effet, c'est à la fois le discours et son aspect logique, le raisonnement. C'est en ce sens que l'on voit Socrate conseiller à Polos de se livrer au logos comme à un médecin, et, peu après, dire à Calliclès que ce n'est pas lui qu'il faut réfuter, mais la philosophie, qui parle à travers lui. La soumission au logos est la manifestation directe du refus de se servir du langage, d'en faire un simple instrument au service des intérêts de celui qui parle, au mépris de la vérité. Cette soumission s'exprime incidemment, dans les dialogues, par quantité d'incises qui ne laissent de surprendre notre regard moderne.

La soumission au logos repose sur le présupposé simple qu'il y a un être objectif du langage, calqué sur l'être objectif des choses. Contre les sophistes, pour qui la pluralité des discours accompagne la diversité de l'être, Platon fait le pari d'un logos-un directement relié à l'être-un. Il y a un être objectif du logos, par lequel justement peut être atteint l'être objectif des choses. Le logos que le philosophe a ainsi la prétention de retrouver ne se sépare pas de la nature, puisqu'au contraire il est fondé en elle. Le Cratyle, qui se présente comme la réflexion platonicienne la plus aboutie sur le problème du langage, met explicitement en relation l'acte de parler avec l'être objectif des choses. C'est donc l'être qui doit commander notre façon de parler."

"L'idée qu'il y a un être objectif du langage peut être retracée très tôt chez Platon. En Charmide 175 b, par exemple, on voit Socrate évoquer l'existence d'un législateur du langage, un onomatothète, qui aurait attribué leur nom aux choses ; tout l'effort de la philosophie serait alors de retrouver la réalité objective qu'il a voulu désigner par ce nom. Dans le Timée, Platon dira explicitement que les logoi ont une parenté (συγγένεıα) avec les objets qu'ils expriment (29 b)."

[Glose 1 : cette idée me semble tout à fait erroné et elle s’accorde mal avec Platon lui-même, puisqu’il admet que le langage est en grande partie conventionnelle. Mais alors que serait sa partie non-conventionnelle ?]

"Le point de départ de l'entretien socratique, c'est l'homologia, l'assentiment, l'accord. Elle prend deux voies : assentiment des interlocuteurs sur l'objet de leur étude, et sur ce qu'ils tiennent pour vrai ; accord sur la signification des termes qu'ils emploient. Comme le dira le Ménon (75 d), il convient de s'entendre, au début de l'entretien, sur ce dont l'on convient déjà ; c'est là une attitude plus dialectique : parler selon sa pensée, tout en ne fondant sa réponse que sur ce que son interlocuteur, déjà, reconnaît."

"La dialectique est une méthode fondée sur le dialogue. Elle gouverne la façon dont est conduit l'examen, la skepsis socratique, et préfigure l'avènement du platonisme, puisque, comme nous le verrons, l'impératif d'unicité qui guide la recherche socratique de définitions apparaît comme l'ancêtre direct de l'Idée platonicienne.

La dialectique socratique est une recherche, une enquête qui se définit d'abord par le partage des rôles entre un questionneur et un répondant. Cette distribution marque de façon claire le refus de concevoir le discours comme un instrument de pouvoir. Entre ceux qui parlent, il est hors de question de placer un tiers-arbitre voué à les départager. Socrate ne soutient pas une thèse, il ne revendique pas son propre discours contre ses interlocuteurs ; avec eux, il examine la validité des thèses. Le logos n'est pas un simple instrument au service de celui qui parle ; bien au contraire, le refus de s'approprier le discours va jusqu'à la reconnaissance, de la part des intervenants, de leurs propres erreurs.

C'est que la vérité, au mépris de toute autre chose, est au cœur de l'examen socratique. La dialectique n'a donc rien d'une joute éristique, d'un combat sophistique où l'on ne cherche que la déroute de l'interlocuteur sans souci du vrai. L'autre est une pierre de touche de la vérité que l'on cherche à atteindre en commun, et les thèses ne sont offertes à la réfutation que dans l'espoir d'atteindre celle qui ne sera plus réfutable. Les rôles de questionneur et de répondant sont donc, à la limite, échangeables, puisque, la thèse discutée important seule, l'identité de celui qui la soutient est sans véritable importance. Le discours de la dialectique est ainsi la propriété des deux interlocuteurs, du questionneur et du répondant conjointement ; c'est-à-dire, en fait, qu'il n'est la propriété de personne, car il est pure recherche de la vérité, valable pour tous, en tous temps et en tous lieux.

Cette recherche de la vérité insère nécessairement les deux interlocuteurs dans un rapport de proximité où ils s'interrogent sur leur humanité commune, qui les engage précisément au même titre à l'examen. La dialectique n'est donc pas seulement la recherche de la vérité, elle est aussi la connaissance de l'autre, et de soi-même à travers lui. Dans le dialogue qui s'engage, Théétète ressemble à Socrate, et celui-ci veut se voir en lui ; Socrate le jeune, lui, a le même nom que Socrate. Étranges « parentés », que la discussion fait apparaître, mettant en évidence l'intérêt de chacun à poursuivre avec l'interlocuteur la recherche de la vérité une."

"La vraie définition, comme l'établit le Théétète, c'est la synthèse du multiple dans l'un. Le langage, réappliqué à l'être, ne saurait être polysémique ; là où il y a un mot, il faut qu'il y ait un être ; or, si, pour une pluralité de choses, nous employons un même mot, c'est, ou bien que nous nous trompons sur les choses, ou bien que cet emploi du mot signale un caractère commun des choses, qu'il convient d'élucider. Le nom, en lui-même, n'est jamais qu'un déictique: il désigne simplement la chose. Définir le nom, c'est-à-dire pouvoir synthétiser dans l'unité d'un simple mot la pluralité externe des choses, c'est déjà progresser dans la connaissance de l'être ; car désormais, ce n'est plus seulement une individualité brute que l'on désignerapar le nom, mais l'universalité sous laquelle, avec d'autres choses encore, elle entre.

Certes, la définition est elle-même tributaire de l'arbitraire des noms et des verbes que l'on emploie pour l'énoncer ; c'est précisément pour cela aussi qu'elle ne se sépare pas d'une homologia, d'un accord initial sur le sens des termes qu'on emploiera : on ne peut rédimer le langage qu'à partir de lui-même.

Il y a donc, conjoint à l'exigence de la définition, un impératif d'unicité de cette définition ; c'est-à-dire que la totalité des objets auquel le nom à définir est susceptible de renvoyer doit être comprise en un seul logos. Admettre un logos du nom qui n'en synthétise pas toutes les possibilités déictiques, ce serait admettre que ce nom est polysémique, et qu'il faut plusieurs logoi pour épuiser la totalité des objets auquel il s'applique. L'importance de l'impératif d'unicité n'est pas toujours comprise par les interlocuteurs de Socrate, et nous voyons Euthyphron, Ménon ou Théétète errer à la recherche du logos qui satisfasse Socrate. Victor Goldschmidt a parfaitement analysé cette importance, ainsi que le type d'arguments (et alia, et oppositum, et idem non) dont Socrate se sert pour la faire percevoir à ses interlocuteurs."

"Argument et alia : il y a d'autres choses, non comprises par la définition, qui sont désignées par le nom ; et oppositum : il y a des choses inverses à la définition qui sont désignées par le nom; et idem non : cela même qui est désigné par la définition ne correspond pas à ce que désigne le nom."

"À la base de la « morale » commune, il y a un simple calcul d'intérêts, une sorte de calculus hobbesien : le grand nombre mesure l'intérêt qu'il a à se priver de la réalisation d'injustices dont il rêve pourtant, afin de n'avoir pas à pâtir de celles d'autrui. La morale commune est ainsi une conjonction de dépits: chacun avouera que l'injuste doit être puni, mais, commet-il lui-même l'injustice, il ne veut pas qu'on le dise coupable."

"Pour Calliclès, la loi, œuvre des faibles, n'est qu'une contrainte destinée à se défendre contre les forts. Selon la nature, la justice serait bien plutôt de laisser libre expression à la force, hors de toute contrainte. De façon parfaitement cohérente, Calliclès défend donc l'idée que le fort doit lâcher la bride à ses passions, au dérèglement de son désir : l'intempérance (άκoλσíα) devient la règle, selon une thèse qui apparaît exactement inverse à l'idéal socratique de maîtrise de soi (έγκάτεıα). Calliclès représente ainsi ce que l'invisibilité de Gygès a exprimé métaphoriquement : le discours de la force, impunie parce que forte, et profitant de son impunité pour donner libre cours au désir et ruiner ainsi l'ordre politique.

La réponse de Socrate à ce discours destructeur de tout ordre politique, après avoir obligé Calliclès à préciser son concept de force, consiste, de façon significative, à revenir à la racine de l'opposition intempérance-maîtrise de soi, et donc à s'attaquer à la notion de désir. Ici la philosophie ne se sépare pas d'une anthropologie, qui fonde une certaine conception de la dignité de l'homme. Pour Socrate, et Platon à sa suite, le désir ne saurait constituer une règle de vie, car il présente deux défauts essentiels : il est démesuré, c'est-à-dire sans limite, et polymorphe. L'argument porté contre la démesure du désir est celui du tonneau percé : un désir démesuré signifie un effort infini pour le satisfaire, comme dans le cas d'un tonneau percé que l'on chercherait en vain à remplir. L'argument porté contre la polymorphie du désir est celui de la gale : s'il y a plaisir à se gratter, faut-il pour autant désirer d'avoir la gale ? Les sources de plaisir étant infinies, le désir pourra prendre n'importe quelle forme : faut-il les souhaiter toutes ?

Si la dignité de l'homme, comparé aux autres êtres vivants, réside dans la pensée, force est de reconnaître que le discours de la nature tenu par un Calliclès nous éloigne au plus haut point de cette dignité. Obsédé par un désir insatiable et protéiforme, l'homme n'a plus le loisir (σχoλή) de penser, et sa vie n'est plus que dysharmonie.

Pourtant, la peinture des excès, de l'effort infini auxquels engage un désir livré à lui-même ne suffit pas à convaincre Calliclès. La discussion prend fin, Socrate n'ayant plus d'autre recours que d'en appeler à un mythe pour tenter d'infléchir son interlocuteur, en lui vantant les vertus politiques conventionnelles appuyées sur un renoncement à la toute-puissance du désir. C'est que, Platon en est conscient, la force du désir est à ce point enracinée en l'homme qu'il est extrêmement difficile de lui faire apprécier l'ordre politique et ses lois pour eux-mêmes, et non comme un simple pis-aller. Les enseignements du Gorgias seront ainsi explicitement repris par Glaucon dans la République, dans le plaidoyer pour la justice qui précède justement le mythe de Gygès.

Or c'est là, précisément, ce qui n'est pas acceptable pour Platon. Ne reconnaître l'ordre politique que comme un pis-aller, par rapport au rêve de toute-puissance et de désir sans frein, c'est encore donner raison au discours destructeur de l'opposition physis-nomos inventé par les sophistes, dont Calliclès n'est ici que le porte-parole. Le désir, dans l'ordre politique, ne serait contenu que par les injonctions d'une loi elle-même édictée en réaction aux risques polémiques entre individus. Dans cet ordre politique délétère, la loi ne serait jamais désirée pour elle-même, la justice ne serait suivie que par dépit de ne pouvoir être injuste ; le désir, toujours aux aguets, n'attendrait que le moment et l'endroit pour tout renverser : retour du refoulé toujours possible et prévisible.

Un tel « ordre » politique, si instable en son principe, est pour Platon déjà un échec de la politique. La raison précise pour laquelle, dès le Gorgias, Socrate affirmait que seul, il parlait en vrai politique, c'est précisément que, pour lui, l'ordre politique instauré ne saurait être accepté avec des soupirs de regret, avec le sentiment qu'on lui sacrifie un « bonheur » trop coûteux. La portée de la contradiction physis-nomos, que Platon a lui-même si bien contribué à mettre en évidence, est de nous révéler toute la hauteur de sa propre conception philosophique : en recherchant en commun le logos juste, les hommes ne valident pas un simple consensus purement positif et conventionnel ; ils retrouvent l'être même des choses, le fondement des valeurs, qui doivent dès lors être aimées et désirées pour elles-mêmes. L'opposition de la nature et de la loi, initiée par les sophistes, met par contrecoup en évidence toute la rigueur et l'austérité d'un idéal socratique dont Platon assume pleinement l'héritage : contre les sophistes, l'ordre politique doit trouver son fondement et sa légitimité dans un ordre cosmique dont il est le reflet analogique."

"La possibilité de rendre raison est, pour Platon, le critère même de la science, et les Lois poseront comme un idéal de pouvoir rendre raison de tout ce qui a raison. L'opinion vraie sans raison n'est rien."

"Dans le Banquet, Socrate se dit simplement convaincu de la théorie des Idées, qu'il vient d'exposer, comme dans le Ménon, où il ne faisait qu'ajouter foi à la théorie de la réminiscence."

"Si l'on dit alors que rendre raison consiste à pouvoir, à toute question, répondre en énumérant les éléments, on ne définit là qu'une opinion droite: l'énumération des éléments qui composent un objet ne rend pas compte de leur agencement mutuel, et donc de la nécessité qui les organise les uns par rapport aux autres pour former un tout. Reste enfin que le fait de rendre raison s'appuie sur la capacité à présenter quelque différence caractéristique par laquelle l'objet se distinguerait de tout autre ; mais là encore, on n'a défini que l'opinion droite, car dès ce stade, on s'appuie sur la différence caractéristique pour reconnaître un objet. La difficulté de définir ce que signifie rendre raison tient au fait que, précisément, on ne peut rendre raison de tout. Cela avait été suggéré déjà dans le passage du Théétète qui s'appuie sur le paradigme du langage : si la syllabe est une totalité additive dont les éléments sont les parties, elle sera connaissable et exprimable au même titre qu'eux, qui précisément sont sans raison, puisque derniers ; si la syllabe est un tout un et indivisible, elle ne sera pas davantage connaissable que les éléments indécomposables. Quoi qu'il en soit, la conclusion reste la même: de tout l'on ne peut rendre raison.

La façon ultime de rendre raison, ce ne sera donc pas une raison ultime. Si la philosophie doit finalement emporter l'adhésion, ce ne peut être que par le spectacle de sa propre vertu, du bénéfice que les philosophes tirent de sa pratique."

"La philosophie s'approche, plus qu'aucun autre discours, de l'idéal d'un logos qui pourrait rendre raison de tout. Ce qu'elle dit, à la limite, n'est que vraisemblable, compte tenu de la difficulté à atteindre un fondement ultime. Mais l'accumulation de tous les discours vraisemblables qu'elle énonce produit peu à peu la conviction d'une nécessité véritable. Le Timée fera la théorie de cette pratique philosophique qui remédie à la difficulté d'atteindre des raisons ultimes par la rigueur d'un logos qui, à force de tisser entre eux des discours concordants et vraisemblables, emporte la conviction."

[Glose 2 : On voit à quel point il est superficiel de qualifier de Platon de « père du rationalisme occidental », comme on le lit fréquemment. Platon n’est pas rationaliste au sens où on peut le dire des stoïciens ou de Leibniz.

Il est vrai que ce n’est pas toujours pour de bonnes raisons que Platon évite le rationalisme, ainsi « [Chez Platon] : l'autre ou le non-être [...] est source du fortuit, de l'accident, de l'indéterminé » (Jean Laporte, Le rationalisme de Descartes, PUF, 1988 (1945 pour la première édition), 508 pages, p.XI.). Je crois plutôt que, s’il y a peut-être de l’indéterminé, il n’y a certainement pas de non-être.]

"Le mythe légitime en dernière instance une philosophie qui apparaît comme le seul recours pour ressaisir des certitudes qu'elle a elle-même contribué à détruire. Les mythes finaux du Gorgias, du Phédon ou de la République s'expliquent comme le prolongement d'un logos rationnel qui ne peut, à lui seul, emporter une conviction définitive. Le mythe fonctionne donc comme auxiliaire de la nécessaire conversion des hommes à la philosophie, en finalisant une recherche qui par elle-même ne peut avoir de terme, et en prévenant le retour aux discours d'apparence d'hommes trop esclaves de leurs intérêts et de leurs passions pour pouvoir estimer comme il sied la valeur absolue qu'est la vérité."

"Platon ne croit pas que tous les hommes puissent être pareillement libres : les esclaves ou les citoyens sont tels par nature, de même que l'aptitude plus ou moins grande à philosopher et à se conformer au logos. Le moment éthique de la philosophie platonicienne est celui où l'homme est conduit ou non à se tourner vers le logos et à le retrouver, car alors se révèle son véritable naturel."

"Bien que se reconstituant un ordre par la dialectique socratique, notre langage n'est pas assuré de retrouver, en disant cette réalité, un ordre qui serait celui de l'être. Bien plus, placé dans le cas de dire la réalité, il n'est pas rare qu'il se retrouve, bien que satisfaisant aux exigences de la méthode, face à la contradiction. C'est donc que notre réalité, en soi, ne contient pas que de l'ordre : faite aussi de désordre, elle n'est pas seulement être, mais aussi apparence."

"Le sensible qu'il nous est donné de décrire, et qui constitue notre rapport premier à la réalité, semble par essence contradictoire. Chacun des objets que nous percevons est pris dans des « myriades » de rapports qui, énoncés, paraissent générer un discours contradictoire. C'est qu'un objet sensible n'existe pas vraiment par lui-même. Lorsque nous le décrivons, nous éprouvons le besoin de le mettre en relation, de le comparer à d'autres objets sensibles, pour dire ce qu'il est. Son identité concrète n'est ainsi appréhendée par la pensée qu'au sein de multiples interrelations. De telles interrelations seront à bon droit qualifiées de dialectiques, au sens où le basculement d'un contraire à l'autre est toujours possible : je dis de Théétète qu'il est agile à la course ; mais le voici battu ; ne dirai-je pas qu'il est lent ? La réalité sensible est formée par un réseau infini d'interrelations de ce type. Le logos de chaque objet s'y constitue dans cette infinité de rapports, qu'il est nécessaire de démêler par le langage, afin d'en éradiquer la contradiction ; car « ces choses peuvent être prises en deux sens » : ceux des couples de contraires qui, au sein même du sensible, s'opposent. Telle chose, qui paraît la même sous un rapport, paraîtra autre sous un autre : en comparaison d'un homme, même le plus beau des singes est laid, disait déjà Héraclite.

Le sensible est ainsi partagé entre les contraires qui le constituent. L'être que la relation permet d'appréhender redevient étranger à la pensée dès lors qu'on l'insère dans un autre réseau de relations. L'effet de glissement du logos, dans l'inadéquation à l'être, produit par le mouvement perpétuel du devenir affectant le réseau d'interrelations, apparaît particulièrement malaisé à déjouer, puisque pour prétendre à une véritable définition de l'objet que l'on étudie, il faudrait pouvoir penser la raison d'être de la relation même, au sein de laquelle on l'appréhende. Or, là encore, ce qui s'offre à la pensée reste tributaire des apories de la relation : si un tel est dit être plus grand d'une tête que tel autre, comment expliquer qu'il puisse être dit plus grand par l'effet d'une petitesse ? Le sensible, qui ne se laisse décrire qu'au sein d'interrelations mouvantes par essence, paraît n'offrir aucun fondement stable au logos.

Au problème du devenir sensible, affectant les réseaux d'interrelations, s'ajoute le problème de la situation même de l'observateur, au sein de la réalité. À situation différente, réseau de relations différent, et donc perceptions différentes des objets constituant la réalité. La même grandeur paraît plus petite ou plus grande selon qu'on en est plus ou moins proche, de même que les voix, sous le même rapport, se font aussi entendre plus ou moins fort. [...]

La thèse de Protagoras se réfutait elle-même, comme nous l'avons vu ; et pourtant le fait que la réalité sensible ne se découvre à l'homme que comme réseau d'interrelations centré sur lui semblerait bien lui donner raison. Le Cratyle dira ainsi justement que la croyance au relativisme et au mouvement universel découle des effets de vertige produits par les interrelations dialectiques entre les choses. Cependant de telles thèses sont inadmissibles pour Platon, puisqu'elles ruinent toute possibilité d'un logos-un de l'être. Si je dis que Théétète est agile à la course, il faut qu'il le soit réellement, car, si l'on peut toujours trouver des mises en relation qui fassent apparaître le contraire, cette apparence peut-elle être retenue contre l'être que l'on a affirmé ? À ce compte, plus rien ne serait vrai, et mieux vaudrait se taire. L'être doit pouvoir être atteint par un logos qui, dépassant la relation, ne soit prisonnier d'aucune et cependant se les donne toutes. »

[Glose 3 : vrai au sens d'absolument vrai, d'inconditionné ? Mais qu'est-ce qui serait inconditionné ? Peut-on dire d’une essence, des traits essentiels d’un être, qu’ils sont inconditionnés ?]

« Contre les effets de vertige du sensible, contre cet étourdissement que produisent les infinités d'interrelations contradictoires, la métrétique ou art de la mesure apparaît comme un premier et salutaire recours. Dénonçant les apparences contradictoires naissant des mises en relation diverses du même objet, la mesure permet de fonder le discours sur une base sûre. Elle fournit une échelle de l'être des choses. C'est par « la mesure, le calcul et la pesée » que la raison peut se prévenir contre les effets du mime, de l'imitateur qui ne s'appuie que sur les prestiges des sens pour nous étourdir. La vérité est parente de la juste mesure (έµµετρíα), et le philosophe doit parler avec mesure (µετρíως λέγεıν).

Cependant, mesurer n'est pas une réponse définitive aux problèmes engendrés par la contradiction sensible. Se pose d'abord la question de l'étalon juste, de la référence qui permet de faire un partage convenable entre les objets mesurés. Le Politique a justement parlé des deux sortes de mesure qui nous sont données.Si l'on prend l'exemple de la grandeur, on peut considérer d'abord une façon de mesurer qui repose sur la mise en relation du grand et du petit ; un objet sera petit par rapport à un plus grand, et ce plus grand sera grand de sa comparaison avec le petit ; chaque chose sera ainsi posée par opposition à d'autres choses; mais il est évident que jamais on n'atteindra, de la sorte, un point de référence absolue: on sera engagé à l'infini dans des mises en relation toujours révocables, chaque grandeur étant toujours petitesse pour une grandeur supérieure, et chaque petitesse grandeur pour plus petit qu'elle. Il est donc nécessaire qu'existe une autre mesure, celle qu'exigent « les nécessités essentielles du devenir », lesquelles nous montrent bien que le kosmos ne suit pas un cours chaotique, désordonné, mais obéit, malgré ses variations, à un ordre que seule la référence à une « juste mesure » (µέτρıoν) permet d'expliquer. Cette juste mesure, cet étalon qui reflète l'être au-delà des variations du devenir, il revient à la philosophie de le trouver, car seule elle permet de donner un fondement à l'art humain qui doit affronter les difficultés du devenir.

Mais comment situer précisément la « juste mesure » ? La grandeur, la petitesse, le chaud, le froid (etc.), apparaissent certes comme des couples de contraires au sujet desquels l'idée de mesure est pleinement légitime. Mais que dire de couples tels que le juste et l'injuste, le beau et le laid, le bon et le mauvais ? Nous sommes alors en présence de couples de contraires qui, quoiqu'ils soient donnés dans l'expérience sensible, font l'objet d'une appréciation difficilement mesurable. Et pourtant, là aussi l'on aurait besoin d'un critère pour départager ce qu'il faut dire au sujet des objets donnés : telle chose qui me paraît immédiatement être un bien, s'avère en définitive être un mal ; que faut-il alors en dire exactement ?

Enfin et surtout, le recours à la mesure ne lève pas une difficulté essentielle qui touche le logos dès lors qu'il s'efforce de décrire la réalité. Mesurer un objet selon son poids, puis sa chaleur, son goût (etc.), permet certes de fixer, par rapport aux différents étalons retenus, le logos qu'il y a lieu de tenir à son sujet quant à ses différentes qualités. Mais cela ne lève pas la difficulté essentielle que fait alors apparaître le logos : un même objet nous apparaît concurremment à travers des logoi multiples... »

"Faisant explicitement référence à l'opposition un/multiple qui sera un trait constant des dialogues tardifs, un texte de la République nous aide à comprendre le problème qui se pose. Il s'agit du célèbre passage sur les doigts. Socrate a posé qu'il existe deux sortes d'objets des sens: ceux qui sont suffisamment discernés déjà par eux; ceux qui, ne l'étant pas, peuvent paraître contradictoires, et requièrent donc la pensée. Un objet tel qu'un doigt, dit Socrate, est aisément reconnu par les sens pour ce qu'il est. La difficulté surgit lorsqu'il s'agit de le qualifier: est-il grand ou petit, dur ou mou? La nécessaire mise en relation, que réclament de telles interrogations, soulève la contradiction et requiert la pensée. En effet, dans une réalité qui ne se dévoile que par le réseau infini des interrelations, que n'est-il possible de dire, contradictoirement, du même objet ? La même chose apparaît alors à la fois une et multiple.

De surcroît, Platon découvre vite que les apories soulevées par l'opposition de l'un et du multiple ne concernent pas que la réalité sensible. La pensée est en effet parfois aux prises avec la même difficulté lorsque, loin de s'intéresser à des objets sensibles, elle ne s'applique qu'à des objets qui lui sont propres, comme les nombres. On trouve un tel exemple dans le Théétète, à propos d'osselets. Mais, dès le Phédon, on trouve déjà des exemples qui attestent de la préoccupation de Platon pour de semblables problèmes: ici, on rapporte la supériorité de 10 sur 8, par une différence de 2, à l'exemple de grandeur et de petitesse déjà évoqué ; là, on s'interroge sur la cause de la Dyade, nombre un que plusieurs procédés de génération, addition ou division, permettent d'expliquer.

Le Parménide rappellera à propos que, puisqu'à chaque énonciation d'un même nom, on se rapporte au même objet, à chaque fois qu'un même nom est attribué à des objets différents, ceux-ci, bien qu'étant différents, reçoivent un caractère commun par cette appellation commune. L'opposition un-multiple ne recouvre donc pas seulement le fait que, à une même chose, on puisse rapporter de multiples noms ; elle est aussi marquante du fait que l'on puisse rapporter un même nom à de multiples choses. La réalité est plus riche que le langage : l'unité du nom, pour la diversité des choses, est un sujet d'étonnement et surtout de difficulté –puisque l'on est contraint de synthétiser sous l'unité du même ce qui apparaît comme autre."

[Glose 4 : Et puisque le langage exprime la pensée (sauf cas particuliers des mots et propositions dénués de signification), alors la réalité est plus riche que la pensée. Ce qui est une raison supplémentaire de refuser la réduction idéaliste de l’une à l’autre. Si ma pensée n’avait affaire qu’à elle-même, si mon esprit était la seule réalité, comment se fait-il que je rencontre des choses que je ne sais pas nommer ? C’est bien l’indice que le réel excède la pensée.]

"Dès avant le célèbre texte du Sophiste qui l'aborde frontalement, le problème de ce que, en post-aristotéliciens, nous appellerions la prédication, est donc formulé par Platon à travers l'opposition de l'un et du multiple; unité du nom appliquée à une multiplicité de choses, unité de la chose qui reçoit une multiplicité de noms: «nous voyons la même chose à la fois une et multiple jusqu'à l'infini », disait déjà la République. La solution aristotélicienne, bien connue, consiste à avancer une distinction des divers sens du verbe être: l'être se dit en plusieurs sens, ce qui permet de l'utiliser notamment comme copule dans de multiples prédications sans qu'il y ait là matière à contradiction. De telles distinctions sont absentes chez Platon, pour la simple raison que pour lui elles ne sont pas envisageables : nous l'avons vu, le fondement de son projet philosophique est, à la suite de Socrate, de réappliquer le logos à l'être, ce qui, à travers l'exigence de définition, requiert l'univocité du logos. On ne saurait employer tel mot dans un sens, puis à nouveau dans un autre sens. Aucune théorie portée sur le langage ne pourra donc rédimer une opposition qui lui est essentielle, puisque la limitation même du langage interdit qu'il puisse y avoir correspondance biunivoque entre les mots et les choses (à chaque chose, son nom, et réciproquement) ; au surplus, une résolution strictement langagière de la difficulté aurait pour corrélat une désacralisation du logos, ramené à une simple fonction instrumentale. Platon n'envisage donc naturellement pas une telle solution: l'opposition de l'un et du multiple sera toujours pour lui une structure essentielle au logos lui-même."

"Platon ne cherchera jamais à interroger la signification de la copule dans divers cas de propositions, distinguant ici prédication essentielle (Socrate est un homme), et là prédication accidentelle (Socrate est musicien). Il se demande plutôt comment il peut se faire que, à en croire le logos, Socrate soit, au même titre et en même temps, homme et musicien. Il faut expliquer comment une même chose peut être à la fois une et multiple. La difficulté ne peut être abordée que dans le cadre de l'ontologie. Faire un détour par une théorie du discours ne serait que retarder la solution, en sapant notre auxiliaire le plus précieux pour l'atteindre, le logos. L'opposition de l'un et du multiple caractérise une contradiction qui prend pour Platon une valeur « métaphysique » : en elle, ce ne peut être le langage, univoque, qui est en cause, mais bien l'être. La théorie aristotélicienne de la prédication désigne ainsi une solution par le langage de ce que Platon, lui, aborde toujours par la voie de l'ontologie, comme constituant l'expression ultime de la contradiction. »

"On peut noter cependant que, comme Platon, Aristote a fondé sa réfutation des sophistes sur une conception univoque du discours (Métaphysique Γ, 4, 1006b12-13); par contre, sa théorie de la prédication repose sur une conception équivoque: par quoi, peut-être, il n'est pas exempt lui-même des contradictions qu'il va chercher chez son maître. P. Aubenque reconnaît la difficulté qui se pose en l'occurrence, et l'explique par des contraintes externes à la pensée, ainsi que par la nécessité où se serait trouvé Aristote de définir une troisième voie entre métaphysique de l'accident, impliquant un réel mouvant et insaisissable, et métaphysique de l'essence, conduisant à l'immobilisme et à l'absence de toute relation: « pour que le dialogue soit possible entre les hommes, ne faut-il pas que les mots –et d'abord, le plus universel de tous, le mot être– aient un sens, c'est-à-dire un seul sens ? Mais, de même qu'Aristote avait été contraint à ce résultat par la pression même des problèmes, c'est sous la pression d'autres problèmes qu'il va être contraint de reconnaître au mot être une pluralité de sens. »."

"Platon distingue ce qui relève, dans l'identité que l'on pense, de son être propre, ce que la chose est en et par elle-même, et ce qui relève de son être relatif, la façon dont elle peut s'offrir au gré des infinies relations au sein desquelles on peut la décrire. L'exigence que formule le Qu'est-ce que c'est ? (τí έστı Wink socratique, qui entame la recherche de la définition, recouvre une telle distinction : dans les réponses de ses interlocuteurs, Socrate écartera systématiquement ce qui relève de simples mises en relation de la notion, requérant qu'on lui parle de ce que la chose est en elle-même. Si, pour le discours qui s'efforce de penser l'identité, l'opposition de l'un et du multiple apparaît comme une source de difficultés, c'est qu'il semble que tous les noms ne se rapportent pas de façon identique au sujet: il est possible de distinguer des cas où le discours renvoie à l'essence même du sujet, à son être propre, et d'autres où le discours désigne des caractères qui, quoique semblant lui appartenir, sont en fait dépendants des réseaux d'interrelations au sein desquels il s'offre. Or, pour parvenir à un logos stable, il est clair qu'il faut impérativement remonter à l'être propre des objets que l'on cherche à définir.

Cette distinction est implicitement présente chez Platon très tôt. Dans l'Euthyphron, au terme de la conversation avec son interlocuteur, Socrate parvient à établir un ordre d'antécédence des propositions: ce qui paraît essentiel pour l'action pieuse, c'est de participer de la piété; la faculté deplaire aux dieux n'est en définitive qu'une caractérisation secondaire, et consécutive à la participation à la piété. C'est que la participation à la piété définit bien un être propre de l'objet que l'on cherche à élucider ; tandis que la faculté de plaire aux dieux n'est qu'une conséquence qui associe aussi l'être des dieux, et dépend donc des interrelations sous lesquelles on pense l'objet. Tout véritable discours sur l'être doit s'intéresser en priorité à ce que les objets sont en eux-mêmes. L'incurie d'Euthyphron, qui n'a su caractériser son objet que par des traits secondaires et relatifs, fait échouer la recherche. Dans le Lysis, Platon a employé un intéressant exemple pour aider à mieux saisir ce qui se joue: si l'on met de la céruse sur les cheveux blonds de Ménexène, ils paraîtront blancs; mais ce ne sera qu'une apparence, et en réalité ils ne cesseront pas d'être blonds; en fait seule la vieillesse leur donnera l'être réel correspondant à l'apparence de blancheur.

Il est donc impératif de se rapporter à l'être propre des objets que l'on veut décrire ; s'en tenir aux apparences qui découlent des interrelations, c'est se condamner à ne rien connaître vraiment, comme si l'apparence blanche accidentellement attachée aux cheveux d'un jeune homme nous autorisait à conclure à sa vieillesse. Tant qu'il s'en tient aux interrelations mouvantes du devenir, le logos ne peut saisir aucun être. Le Ménon met en garde contre cette façon d'appréhender un objet par ses simples caractères relatifs: les abeilles différent entre elles par la beauté ou la taille, mais ce qui importe est de savoir ce qui fait leur caractère commun: c'est cela qui est l'objet de la définition. Il faut donc retrouver le caractère substantiel des choses, leur être propre.

Mimant la sensation, qui nous présente les objets dans l'entrecroisement de leurs interrelations, et dans la successivité du temps, le discours tend à confondre et à mettre sur le même plan l'être propre et l'être relatif des objets, ce que la chose est en elle-même, et ce qu'elle n'est que par hasard, par rencontre. En ce sens, comme l'a noté Léon Robin, « l'attribution n'est pas une identification : c'est une liaison ou une relation » : on n'y atteint pas l'être propre de l'objet, mais seulement son être relatif, un être-posé par opposition à d'autres êtres-posés. Mais la sensation, par sa labilité même, nous fait prendre conscience de l'existence d'une réalité au-delà de la sensation. Il faut qu'il y ait quelque principe, non aperçu par elle, qui rende compte de ce que la chose est par nature, et de ce qu'elle n'est que par son insertion dans le devenir. Ainsi l'on pourra comprendre comment, participant de la piété, l'action pieuse est pieuse, et, par accident, agréable aux dieux ; comment, participant de la dualité, le deux est deux, que sa cause, accidentelle, soit la division ou l'addition. Il faut en définitive quelque fondement à l'être des choses, qui permette de les appréhender comme identités, malgré le devenir où elles nous sont données à percevoir.

L'invention platonicienne de l'Idée, découlant à l'origine de l'obligation d'unicité formulée dans l'exigence socratique de définition, traduit la difficulté d'atteindre un véritable logos de l'être, sans se laisser égarer par la contradiction toujours menaçante du sensible. Aristote reprochera à Platon d'avoir posé l'existence séparée de ces universels : en empiriste, il pense pour sa part que l'universel, que la science reconnaît en recueillant la multiplicité des cas individuels, n'existe pas de façon autonome. Il n'y a pas d'Idée d'Homme qui existe de façon autonome, seulement des individus particuliers à travers lesquels la pensée peut induire les caractères universels attachés à l'humanité. Cette solution eût été inacceptable pour Platon. Admettre que l'être attaché à un nom ne reçoive sa consistance que des multiples objets qui l'incarnent tous à titre individuel, c'est admettre d'emblée que le logos est assez mal fait pour dire des choses qui n'existent jamais telles quelles ; je dis « l'homme », mais, en un sens absolu, je ne pourrai jamais le montrer, et ne désignerai que des hommes; ces hommes ne seront que des exemplaires défaillants de l'Homme, comme dans le cas de la Fleur de Mallarmé « absente de tous bouquets ». Ensuite, ne pas admettre la réalité séparée des Idées, ce serait reconnaître que l'ordre constaté dans les choses, et reconnu par le logos vrai, serait en définitive immanent au sensible, lequel aurait une dignité suffisante pour le produire. N'en déplaise à Aristote, si le sensible manifeste bien un ordre réel, c'est parce qu'il est informé par l'intelligible. Platon ne peut accepter une solution qui prêterait trop au sensible et trop peu à la pensée, tout en amoindrissant la valeur éminente du logos. L'ordre constaté dans le sensible ne peut venir que d'en haut, de l'information apportée par l'intelligible."

"Seule la solution de l'idéalisme permet à Platon de penser la réadéquation de l'unité du langage à la pluralité sensible réelle. Elle sauve le logos des contradictions sensibles. En elle, l'être s'identifie à ce qu'il est possible de dire en échappant à la contradiction. Une et unique, l'Idée atteint un degré suprême de réalité, puisque l'unité est une forme de perfection. Étant aussi unique, comme le kosmos lui-même, elle en retire une valeur principielle, puisqu'elle attire à elle le sensible multiple, qui est dit en participer. Elle est l'identité en soi dans laquelle se résorbe la différence qui engendre la multiplicité du sensible à la fois semblable et divers.

L'Idée doit être considérée comme unité générique, par quoi, synthétisant le divers dans l'un, elle met fin au paradoxe d'une même prédication effectuée sur des sujets multiples et différents ; et comme principe de réalité, par quoi elle permet de repenser l'unité de l'identité concrète, dans la hiérarchie de ses déterminations propres et relatives. C'est ce que voulait signifier Léon Robin lorsqu'il évoquait « le passage de eidos (ειδoς), la nature essentielle de la chose, "forme" ou "idée", à eidos, "l'espèce", qui signifie également une détermination formelle, mais conçue comme dépendant d'une autre forme, moins différenciée et, par conséquent, plus élevée, le genre ».

L'Idée, qui est donc doublement une, puisqu'elle est unité générique des divers objets auxquels elle s'applique, et unité principielle qui gouverne la réalité de chaque chose qui en participe, répond à un sensible doublement multiple : multiple par ses objets infiniment divers que l'on est contraint d'appeler par des noms semblables, et par la diversité de facettes que présente chacun de ces objets en lui-même. Platon mentionne d'ailleurs souvent ce fait que l'Idée est la résolution du multiple, sensible, dans l'un. Le Phèdre la définit expressément comme le passage, par le raisonnement (λoγıσµóς), du multiple à l'un ; la définition, dans le langage, ne fait ainsi que mimer le rapport de l'Idée à l'ensemble de l'être : conjonction nécessaire de l'être et du langage pour la pensée non contradictoire."

"Platon est très vite conscient des risques de tautologie auxquels une définition de la participation strictement fondée sur le principe d'identité peut mener : dire qu'un corps est chaud parce qu'il participe de la Chaleur, ou qu'il est malade parce qu'il participe de la Maladie, c'est, à coup sûr, faire une réponse bien ignorante. S'il convient toujours de définir l'objet dont on parle en y repérant le principe générateur idéal qui rend compte de sa réalité essentielle, auxquels les premiers dialogues renvoyaient en parlant de présence [...] on est bien obligé de penser des rapports de participation croisés dans lesquels entre l'objet, qui puissent rendre compte du fait que, en sus de l'éponymie qui lui est conférée par participation à son idée, l'objet reçoive aussi de multiples autres déterminations. Avant même le Sophiste, et sa décisive théorie de la communauté [...] Platon a l'intuition d'une communauté des Idées entre elles, comme seule possibilité de penser l'unité des objets de discours dans la multiplicité de leurs déterminations. Un texte de la République ne laisse aucun doute à ce sujet : « Il faut en dire autant du juste et de l'injuste, du bon et du mauvais et de toutes les idées ; chacune prise en soi est une ; mais, comme elles apparaissent partout mélangées aux actions, aux corps, et entre elles-mêmes, chacune d'elle a des aspects multiples. » Concevoir le dualisme platonicien, à ce moment-clef de constitution de l'idéalisme que sont les grands dialogues, comme une simple correspondance entre des Idées, dont l'existence est postulée, et des objets sensibles qui n'en seraient qu'un simple décalque moins réel, c'est caricaturer la pensée de Platon. Dès les grands dialogues, Platon esquisse la conception d'une communauté des Idées. Seule cette conception peut résoudre, en termes d'ontologie, les apories de l'un et du multiple ; que les Idées, bien qu'étant réellement unes, puissent paraître, du fait de leur communauté, multiples, c'est là un modèle satisfaisant pour penser que les objets concrets, eux, sont reconnus à la fois uns et multiples par le logos.

De fait, le Phédon avait déjà élaboré une fondation théorique à cette préfiguration de la communauté des Idées, en cherchant une réponse aux risques de tautologie déjà évoqués; car si les objets doivent être pensés par participation à des Idées, au mépris des déterminations relatives qui, comme nous l'avons vu, leur sont inessentielles, il est toutefois requis d'aller plus loin, et de penser l'Idée elle-même comme pouvant être traversée par des participations croisées, définissant, à un niveau déjà purement intelligible, des déterminations essentielles. L'ordre du logos nous imposant de penser les contraires de façon disjonctive, c'est-à-dire par exclusion mutuelle les uns des autres, il est ainsi possible de caractériser l'Idée de certaines choses par la présence, coessentielle, d'un de ces contraires : ces formes sont « celles qui obligent tout objet qu'elles occupent à posséder non seulement la forme qui lui est propre, mais encore, en tout temps, celle d'un contraire de quelque chose ». Ainsi, la neige participe du Froid, et, à l'approche du Chaud, elle disparaît, parce que sa participation au Froid est une détermination propre de son Idée. Il en est de même du feu, qui a dans le Chaud une détermination propre : à l'approche du Froid, il se dérobe ou périt. L'Idée du feu, celle de la neige, sont donc déterminées par des rapports de participation à des Idées plus élevées, et génériques, telles que le Chaud, le Froid. Cette participation croisée permet de penser la multiplicité dans l'unité; par ailleurs, elle évite l'écueil de la tautologie, qui guettait la théorie des Idées; car, désormais, à une question telle que: « qu'est-ce qui, se présentant dans un corps, le rendra chaud ? », on ne répondra plus en invoquant directement l'Idée générique intéressée (le Chaud) pour rendre raison de la qualification, mais en avançant la présence de quelque identité concrète (en l'occurrence le feu) dont une détermination propre est de posséder cette qualité dont il faut rendre compte.

Le caractère à la fois générique et principiel de l'Idée, ainsi que la nécessité de résoudre, sur une base ontologique, les apories de l'un et du multiple, conduisent donc Platon à formuler, dès le Phédon, une théorie de la participation qui est clairement « une anticipation de la doctrine du Sophiste sur la « communication des genres ». L'identité que l'on cherche à décrire se construit dans un croisement de rapports de participation mutuels entre Idées, si bien que son Idée propre ne doit déjà plus être conçue comme unité d'une stricte identité à soi excluant toute pluralité de déterminations –ce qui sera, au demeurant, la façon dont l'Un sera envisagé dans la première hypothèse, précisément aporétique, du Parménide–, mais comme unité dans la diversité de ses déterminations essentielles. La conception du Phédon induit donc déjà, en même temps qu'une ébauche de communauté des Idées entre elles, la nécessité d'une hiérarchie entre ces mêmes Idées : chaque Idée est engagée dans de vastes et nombreuses interrelations, incluant verticalement les identités concrètes qui tirent d'elle, par participation, leur réalité, et horizontalement des rapports ontologiques de communauté et de hiérarchie avec d'autres Idées."

"La théorie des Idées et le dualisme ontologique atteignent la philosophie elle-même comme pratique. Les caractères orphiques que l'on peut percevoir chez Platon, les thèmes de la fuite du monde, du corps-tombeau, des théories telles que la réminiscence [...] le refus de l'observation sensible que marquent les grands dialogues (etc.), tous ces aspects, qui donnent une figure bien déterminée au platonisme, s'alimentent largement à la source du dualisme, quand ils n'en sont pas les effets directs. En séparant le principe de la réalité, donné indirectement, que sont les Idées, et cette réalité directement donnée qu'est le sensible, Platon donne à la philosophie elle-même un caractère discontinu, tant dans son essence que dans son contenu. Dans son contenu, puisque désormais toute réalité n'est appréhendée que par le double prisme qu'induit la rupture absolue posée entre le sensible et l'intelligible ; dans son essence, puisque l'activité philosophique elle-même devient une préparation à la mort, un exercice qui, par sa nature même, se sépare de toute autre forme d'activité.

La séparation, le chôrismos [...] du sensible et de l'intelligible découle naturellement des caractères prêtés à l'Idée : éternelle identité à soi, universalité, indivisibilité. À l'inverse de la réalité en devenir qui n'est saisie que par les sens, l'Idée, elle, ne s'atteint que par l'intelligence. Elle est affectée d'un degré suprême de réalité, parce que, non contradictoire, elle seule peut garantir l'ordre du logos. Mais, précisément, c'est là que se situe le paradoxe : l'Idée serait une solution à la contradiction du sensible qui rejaillit sur le discours, bien que, finalement, elle ne se sépare pas d'une pensée tout entière régie par le principe de non-contradiction. La solution serait ainsi la marque d'un échec : Platon donne un être à la non-contradiction, à l'identité en soi qu'est l'Idée, pour échapper aux apories que lui pose la pensée de la contradiction. Il garantit l'identité non contradictoire que veut la logique du logos, en lui conférant un être qui ne dépende pas de la contradiction sensible où toute identité nous apparaît originairement. Mais le problème est alors celui de la réapplication d'une telle pensée d'identité à la contradiction sensible ; c'est tout le rôle de la doctrine de la participation, contre laquelle Aristote chargera férocement : comment une unité, existant à titre d'identité en soi, pourrait-elle en effet agir sur le multiple ? Platon, aux yeux de son disciple, introduit une discontinuité inconcevable, dès lors qu'il pose, au-delà de la réalité directement donnée, une réalité intelligible tenue pour supérieure, et dont la première serait censée tirer son être ; les modalités exactes de la participation, ce saut par-dessus la discontinuité ainsi introduite, posent selon Aristote des difficultés insolubles. Et lui-même, on le sait, s'est voulu le champion d'une pensée de la continuité, décrivant le parcours sans obstacles d'un savoir qui, de l'observation empirique du plus particulier, induit peu à peu le plus universel."

" [Platon ne conçoit pas] d'où des substances homonymes pourraient tirer l'être qui les organise sous l'unité d'un genre, dans lequel il ne faudrait voir, en définitive, qu'un nom."

"Étant admis que l'âme peut –et doit– penser sans le corps, il faut expliquer comment: ses pensées ne peuvent surgir ex nihilo. On est en effet confronté à un dilemme qui s'apparente au paradoxe disjonctif que Ménon avait opposé à Socrate: comment savoir quelque chose, si ce que l'on connaît, le sensible, n'est pas l'être, et si l'objet de connaissance, l'être à atteindre, ne peut pas même être recherché, faute d'être connu ? Platon a voulu présenter sa théorie de la réminiscence comme une solution explicite à ce typede problèmes. La démonstration pratique qu'il en apporte, avec la célèbre interrogation du jeune esclave au sujet de la diagonale du carré, doit suffire pour garantir la possibilité qu'a l'âme de se référer à des objets qui ne lui sont pas donnés par les sens. [...] La réminiscence est donc la voie théorique qui doit rendre compte de la perception de l'idéalité par l'âme, comme totalement distincte de l'expérience vécue."

"Entre l'amour et la philosophie, le parallèle est donc étroit, puisque le Beau, objet de l'Amour, ne saurait se concevoir que comme le reflet sensible des Idées poursuivies par la philosophie. [...] L'amoureux est voué à s'identifier au philosophe en découvrant peu à peu que la vérité de l'amour n'est pas dans la fugacité et la déception des désirs trop attachés au sensible, mais dans l'éternité que promet l'accès au fondement ultime que constitue l'Idée."

"Le Phédon fait apparaître une très importante théorie de l'hypothèse [...] Si Socrate est présentement assis dans sa prison, cela ne s'explique pas par le fait de sa constitution musculaire ou osseuse ; ce ne sont là que causes matérielles, subordonnées à la véritable cause de cette station assise, la cause finale selon laquelle lui-même a décidé, les Athéniens l'ayant condamné, de demeurer dans sa prison, au lieu de s'enfuir. Les causes matérielles n'expliquent en définitive rien, et il est tout à fait étrange, en somme, de donner le nom de causes à des choses pareilles. Il faut ainsi distinguer : il y a d'une part ce qui est réellement cause –la cause finale–, et, d'autre part, ce sans quoi la cause ne serait jamais cause –la cause matérielle. On a une hiérarchie des causes, où les causes finales, quoique impossibles à réaliser sans les causes matérielles, sont premières."

[Glose 5 : En bon spiritualisme hiérarchique, on attribue, parmi les causes, la primauté à l’esprit, sans surtout se demander si la volonté, l’esprit, ne serait pas causé par quelque chose (par un état du corps, par des causes extérieures antécédentes)…]

"Puisque la cause des choses ne nous est pas perceptible dans le sensible, il faut poser par hypothèse le logos que l'on juge le plus solide. On définira comme vrai tout ce qui s'accorde avec lui, et comme faux tout ce qui lui disconvient. La discussion ne saurait en effet s'engager sur la légitimité de l'hypothèse avant même que sa solidité ait été vérifiée : trop conscient de son inexpérience, le philosophe s'en remet d'abord à la sûreté de l'hypothèse qu'il a cru devoir poser, et s'efforce de la valider, ou non, selon que les conséquences qui en découlent s'accordent ou non avec elle. Le fait de poser une hypothèse est donc tout d'abord un acte de foi [...] Il y a une forme d'empirie dans le choix de telle raison particulière, afin de rendre raison. Mais si d'abord l'on suppose, ensuite on soupèse : c'est en affrontant les conséquences qui découlent de l'hypothèse, leur consonance avec ce que l'on peut poser par ailleurs, que l'on quitte le champ de la simple conjecture. La validité de l'hypothèse est éprouvée par l'harmonie (άρµoνíα) de ses conséquences. Alors peut s'engager la discussion de sa légitimité. Celle-ci est connue à son tour par la remontée dans les hypothèses: au-dessus de l'hypothèse en question, on en posera une nouvelle, choisissant parmi les hypothèses supérieures celle qui paraîtra la meilleure, et ainsi de suite jusqu'à quelque chose de convenable [!] [...]

Socrate ne renvoie pas encore à un principe unitaire et anhypothétique susceptible de fonder tout logos : l'allusion au Bien, déjà mentionnée, évoque bien la République, mais elle n'est pas ici théorisée."

[Glose 6 : Il est clair que cette théorie, en séparant l'hypothèse de toute exigence de vérification empirique, supprime la connaissance. Accumuler des hypothèses et décider arbitrairement qu'on préfère celle-ci, ce n'est pas connaître quoi que ce soit... C'est archinul.]

"Fondement ultime, le Bien échappe à l'ordre du discours, et Socrate est contraint, pour le représenter à ses interlocuteurs, de recourir à l'image sensible qui lui ressemble le plus, le soleil."

[Glose 7 : La difficulté à tenir un discours métaphysique sur le principe anticipe et ressemble à la difficulté de la théologie à parler de Dieu. On parle beaucoup plus aisément du bien lorsqu’on le considère comme un être naturel -ou comme la nature considérée sous un certain angle- ce que ne font pas les théologiens et les philosophes spiritualistes…

https://oratio-obscura.blogspot.com/2020/08/de-la-naturalite-du-bien-essai-de-meta.html

]

"Il ne fait pas de doute que le projet épistémique de la République est autrement plus ambitieux que celui du Phédon. Il n'est plus question ici de se satisfaire d'une clarté « suffisante », d'une distinction « convenable ». [...] Dès lors que les principes ne sont pas connus, et que par suite les conclusions ultimes et intermédiaires sont tissées d'inconnu, la cohérence, l'homologia des propositions entre elles, n'est plus un critère de savoir. [...]

La méthode dialectique [...] elle, s'appuyant sur les techniques dianoétiques, rejette successivement les hypothèses jusqu'à s'élever au principe suprême, garantissant ainsi la solidité inébranlable du logos. Elle se présente ainsi comme une marche discursive se résolvant dans une intuition, celle du principe ultime qui ne requiert plus d'hypothèses."

"En choisissant en effet de désigner le soleil par l'expression « rejeton (εκγoνoς) du Bien » [...] Platon a voulu marquer le caractère moral en soi de l'ordre cosmique."

"Il n'y a pas de place, chez Platon, pour d'autres mondes possibles."

"La théôria ne commence véritablement que lorsque le dialecticien a pu voir la source même de la lumière, le Bien. Ce n'est qu'à ce moment que la vision voit ce qui la rend elle-même possible : intuition où l'âme ne se distingue plus de son objet, puisqu'en lui elle reconnaît la puissance illimitée dont elle est elle-même issue. À partir de ce moment seulement, le philosophe a réellement atteint la science (έπoτήµη), et la théôria devient cet instant d'interruption, de suspension dans le devenir."

"Cette pensée est caractérisée par l'importance accordée au principe d'identité (A est A). Dès lors que les objets que l'on s'efforce de décrire paraissent toujours échapper à l'emprise de la pensée, engagés qu'ils sont dans des réseaux infinis d'interrelations contradictoires, la possibilité de remonter à une identité pure, qui se pose elle-même sans le secours d'aucune relation, apparaît comme la seule façon de sauver le logos en lui donnant un fondement stable. L'Idée est ainsi la marque caractéristique de cette « pensée d'identité » : elle est une identité qui se pose elle-même, qui existe par elle-même en tant qu'identité, et sur laquelle on pourra fonder la connaissance des objets qui en participent. Pour pouvoir penser les identités concrètes, on pose l'existence d'identités idéales hors de la contingence de toute relation : dire qu'il existe une Grandeur ou une Égalité en soi, ce n'est pas dire autre chose. Ainsi, la « pensée d'identité » se laisse ramener à ceci que, pour elle, la formulation du principe d'identité n'est pas nécessairement une simple tautologie : la pure identité à soi qu'exprime un tel principe guide au contraire la théorie de la réminiscence ; à l'occasion d'interrelations sensibles, je me ressouviens de l'Idée comme pure identité à soi, en une intuition qui, par elle-même, comporte un véritable contenu, dont rien n'est redevable aux sens.

C'est bien là en effet toute la portée de la réminiscence : elle intervient pour expliquer comment l'identité référée par le discours peut avoir en soi un sens et une validité, hors de toutes les relations concrètes au sein desquelles on la fait intervenir. Cette possibilité s'expliquait par le fait que notre âme avait déjà contemplé l'identité en question. Par la participation, d'autre part, on s'assurait que l'identité énoncée à propos du sensible était bien la même que celle à laquelle s'adressait la pensée : tout en habitant le sensible, elle était bien la pure identité que la pensée retrouvait lorsqu'elle allait se réfugier dans le monde non-contradictoire de l'intelligible."

-Christophe Rogue, Comprendre Platon, Paris, Armand Colin, 2009 (2004 pour la première édition Nathan/Sejer).

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