jeudi 30 juillet 2026

Du style de vie méditerranéen à la pensée progressiste. Réflexions sur l’« Éloge de la pensée de Midi » de Thierry Fabre

« Nous sommes tous deux des amis du lento, moi et mon livre. On n’a pas été philologue en vain […] ce qui veut dire professeur de lente lecture. »

(Friedrich Nietzsche, Aurore. Pensées sur les préjugés moraux, Gallimard, « Folio essais », 1989 [1881], p. 18).

« De la lenteur décrétée, pour classer et déprécier l’autre, à la lenteur revendiquée, comme décalage ou pas de côté : et si cette lenteur pouvait être le support pour une autre forme de rapport au monde ? »

(Laurent Vidal, Les hommes lents. Résister à la modernité (XVe-XXe siècle), Flammarion, 2020.)

 

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« Ma Méditerranée n’est pas une réalité géographique, c’est un paysage de l’âme, un entre-deux-mondes, entre la chair du sensible et les déploiements du divin.

Le sentiment de la Méditerranée, je l'ai rencontré très tôt à Lérins, sur l’île de Saint-Honorat, assis sur la terrasse du monastère fortifié à regarder la mer, longtemps. Des heures passées là, sans rien, dans l'abandon et l'écoute d’un rythme essentiel, qui vient de si loin et me touche de si près.

Le sentiment de la Méditerranée s’est peu à peu transformé en un territoire de l'imaginaire qui traverse et augmente le réel, fait de Noir et de Bleu, indissociablement. Sens du tragique et goût de la vie, en une même tension harmonique où se retrouve, comme en écho, la voix de Carmen choisie par Nietzsche contre Wagner.

Ici, pas de ressentiment, mais “le bonheur bref et périlleux de la gaîté fataliste” que Nietzsche perçoit dans la figure de Carmen." (p.14)

"L'alliance du gai savoir et du goût de la vie, dont la pensée de midi est l'expression face à un viva la muerte grandissant, nous donne l'élan de changer le cours des choses.

La pensée de midi, comme pensée des limites et défi à la “monnaie de l’absolu”, est une forme de résistance possible au nihilisme qui nous enténèbre et au consumérisme qui nous envahit." (p.15)

"Forme vivante, créatrice, inscrite dans la chair du monde, elle se met en quête d’une véritable alternative à l'idéologie d’un Occident conquérant, qui se prend toujours pour le seul légataire de l’universel.

Vision trompeuse que l’Empire cherche toujours à imposer. Il ne s’agit pas de lui opposer un “nationalisme du soleil” et encore moins un repli sur un intégrisme obscurantiste. Ces chemins ne mènent nulle part, nous le savons depuis longtemps." (p.16)

"Je me suis levé tôt pour découvrir l’oliveraie dans le silence de l’obscurité. La traversée des oliviers au petit matin, avant que la première lumière ne vienne caresser les feuilles et les teinter d’un éclat vif-argent donne un rythme profond. Chaque tronc, qu'il soit effilé ou tortueux, scande mes pas. Ces troncs, encore sombres, ne sont pas des spectres, ils sont au contraire pleins de sève, porteurs d’une promesse de vie, de fruit. Je marche sans m'arrêter. Je ne peux pas encore bien discerner le bouquet que forme chaque arbre, mon regard se perd dans un ensemble profus, mais j'avance sans m'inquiéter. La ligne des arbres m'indique le chemin. Après un long moment, emporté par le mouvement régulier de mes pas, je m'arrête. Je sens un battement juste, une mesure que j'ai cherchée longtemps et qui est là, au travers des oliviers. Mesure de l'être, enfouie dans la gangue d’une vaine agitation et d’une suractivité qui permet de se fuir sans jamais se retrouver.

Je cherche un nouvel art d’habiter le temps et je sais les oliviers héritiers d’une antique sagesse." (pp.19-20)

"Je marche, au travers des oliviers, et me demande ce que peut bien signifier cette mesure du temps confrontée aux Temps modernes. Temps mécanisé, enchaîné, que Charlie Chaplin a depuis longtemps déjà ridiculisé. Temps de l'humain subordonné, soumis aux cadences répétées, aux gestes dupliqués, où toute fantaisie est exclue, à moins de créer un immense chaos dans l’ordre de la production. Il suffit de peu de chose pour désorganiser cette immense machine productive.

Par la dérision, Chaplin nous a donné la clef d’une possible subversion. Tout repose en effet sur un ordre du temps qui semble indiscuté. Produire toujours plus, plus vite, chaque année avec plus de productivité de la part des salariés. Le capitalisme triomphant se fonde sur cette accélération du temps, sur ce vertige illimité que rien ne semble pouvoir arrêter, pas même les dégâts humains que le stress provoque en pénétrant jusqu’au plus intime de l'être.

Le stress est devenu un véritable phénomène de société, qui n’est plus réservé aux seuls cadres pressés, affairés à ne rien faire... Il s'étend, se répand et dévaste ce qu'il y a d’humain dans l’homme. Cette pression, devenue de plus en plus insupportable, dérègle l'horloge intérieure et brise le ressort qui amène chacun à se projeter dans l’avenir. Quelque chose se dévisse et glisse, comme inexorablement. Plus de prise, plus d'envie, plus de goût à la vie. Un affaissement souterrain mine notre façon d’être au monde et prépare une immense dépression. Plus d'intensité, de curiosité, un monde sourd, fixe, opaque. Un univers cotonneux dans lequel s’enfoncent nombre de nos contemporains qui devant cette course s'interrogent : à quoi bon ?

D'où vient ce sentiment d’être vaincu ? Est-ce ce rapport au temps qui nous accable et nous aliène ?

Time is money, le temps c’est de l'argent ! Cette évidence formulée par le capitalisme triomphant, que signifie-t-elle exactement ? Le temps n’est de l’argent que pour une infime partie du temps, le temps de l'échange marchand. Que faisons-nous du reste ?

Le commerce, lui-même, n’est pas qu’un simple échange de marchandises, c’est un commerce entre les êtres, une discussion et souvent une négociation. Pourquoi limiter ces échanges à la simple circulation d'objets, inertes, et oublier leur dimension humaine ?

Réduire le temps à de l’argent, c’est accepter que la société se transforme en une vaste société anonyme. Société sans visage, entièrement rythmée par des bits de communication qui vantent les bienfaits de la marchandise et capturent le désir dans des filets remplis de produits nouveaux. Comment une telle société pourrait-elle se prendre pour un modèle ? Or c’est bien ce que fait la société occidentale vis-à-vis du monde en général, et du monde méditerranéen en particulier.

Le time is money de l’american way of life n’est pas aussi désirable que veut bien nous le faire croire l’industrie du divertissement. Etendu à l'échelle de la planète, ce style de vie, fondé sur l’abondance de marchandises et sur l’indifférence à l'égard de la nature, rendrait le monde parfaitement inhabitable. Il est grand temps de sortir de ce conformisme bêlant fondé sur limitation d’un seul mode de vie, le mode de vie occidental. Un autre monde est possible et d’autres styles de vie peuvent trouver la plénitude de leur déploiement.

Le style de vie méditerranéen, qui s’invente et se réinvente, chemin faisant, à partir de la métamorphose des multiples héritages qui le composent, est un art d’habiter le temps.

Loin de l'accélération sans fin(s) du mode de vie occidental, qui nous fatigue à force d'imposer son rythme toujours plus rapide, le style de vie méditerranéen sait prendre une pause et tracer des limites à l’emballement de la machine productive.

Au fast-food, qui zappe ce moment si important du partage d’un repas et fait disparaître le temps de la commensalité, répond désormais le mouvement slow-food, lancé en Italie et qui depuis ne cesse de s'étendre en Europe et dans le monde.

Il se joue là, dans la culture au quotidien, dans ce geste répété plusieurs fois par jour dont bon nombre n’ont même plus conscience, une immense partie. C’est à partir de là que tout peut vaciller, se transformer, et non à partir d’un illusoire Grand Soir révolutionnaire. C’est chaque jour, dans chaque geste, qu’un style de vie prend forme et s'affirme.

L'Homme a entre ses mains le pouvoir de sculpter le temps, le désir d’aller toujours plus vite et l'illusion prométhéenne de vouloir plier le monde sous l'empire de sa seule volonté. Cette démesure de l’orgueil occidental abolit toutes les limites et bouleverse l’ordre du temps, le temps du sablier comme le temps climatique.

L'Homme a aussi entre ses mains la faculté de pouvoir suivre le rythme de l’Etre, d'abandonner le stress, qui cancérise son devenir, et de s'ouvrir à une autre manière de vivre, à un autre style de vie.

Résister à l’ordre du temps occidental, à ce vertige qui fabrique toujours plus de stress, est possible en lui opposant un savoirvivre le temps qui prend sa respiration dans le souffle de l'olivier, mesure après mesure. Mieux qu’un sablier, l’olivier nous donne la juste mesure du temps qui passe. Il est l’héritier d’une sagesse méditerranéenne qui n’est pas abolie, elle est toujours vive et garde la plénitude de son sens pour nous aujourd’hui." (pp.23-27)

"L’olivier est un arbre qui rassemble et qui rallie, il nous rappelle l'expérience des limites à ne pas dépasser et nous fait entendre un autre rythme...

En cheminant, au travers des oliviers, à Perugia, j'ai vu la colline ondoyer. Verte au premier regard, elle s’est moirée en un instant en brun terre de Sienne, moucheté de reflets argentés au premier souffle qui fait vibrer les feuilles. Les arbres sont là, immobiles, le tronc bien planté dans le sol, les branches tentées par le ciel. Le mouvement naît des feuilles, brassées par le vent. Elles dansent sur les vagues qui se propagent, d'arbre en arbre, vaste mouvement de houle qui vient des grands fonds. Plusieurs strates de temps sont rassemblées en un seul lieu, plusieurs rythmes jouent leur partition secrète." (p.28)

"Il ne s’agit pourtant pas de consentir à l’immobilisme, et encore moins de favoriser un conservatisme qui verrait dans l’ordre ancien une forme à imiter. Ces nostalgies n’ont pas lieu d’être, elles conduisent invariablement vers une impasse. Mais à l’autre bout de l’échelle du temps, loin des ressassements du passé, là au contraire où existe une accélération toujours plus vive et une pression toujours plus forte qui donnent l'impression d’une hyper-modernité, un vide profond s'ouvre sous nos pas. Or entre le conservatisme d'une fausse tradition et l’hyper-modernisme d’un futur au présent qui se nourrit de stress, il n’y a pas rien. Notre chemin est exactement là, dans cet entre-deux qui donne forme et donne sens à une relation nouvelle au passé conjuguée à un profond goût de l'avenir. Ce lien, entre ce qui n'est plus et ce qui n’est pas encore, n’est pas un sacre du présent mais une reconnaissance de Présence. Il y a là un mode d'être au monde méditerranéen qu'il nous appartient de cultiver et de réinventer si nous voulons donner un autre visage au temps." (pp.29-30)

"A Lucera, [dans les Pouilles,] j'ai découvert un tout autre visage, celui de l'hospitalité, de l'écoute, du plaisir partagé. Les rencontres qui sont organisées chaque année ont l’art d’habiter la ville, d'investir une place et de donner au temps la majesté de se déployer. Ici, on ne compte pas, on laisse le conte vous entraîner, vous emporter au-delà de vous-même.

Ici, la Méditerranée a lieu d’être. Elle n’est pas une incantation et encore moins une mystification, paroles vaines qui construisent une réalité factice. Elle se vit au rythme de l'instant, dans chaque geste du quotidien qui est une marque d'attention. Ici le temps ne presse pas, il est offert à qui sait le prendre. Zouhir a ainsi décidé d’y fonder le parti international de la sieste et j'ai tout de suite accepté d’être un de ses membres actifs. Faribole, bien sûr, qui une fois encore pourrait assimiler les Méditerranéens à des fainéants.

Il n’en est rien. La terre ici a toujours été dure et l'effort acharné pour que les oliviers donnent cet or liquide qui enchante nos palais et laisse ce goût inimitable dans la bouche. Le sens du travail, l'énergie consacrée chaque jour à produire n’ont jamais manqué, et cela ne tient pas simplement à l'exigence des arbres.

Tout l’art de faire consiste à ne pas laisser le travail envahir la totalité de l’être. Il répond à l'indispensable et occupe une place centrale qui n’asservit pas le désir de vivre et le besoin de prendre un peu de repos. La sieste n’est pas le paradis du fainéant mais l’oasis nécessaire à l'actif qui cherche à vivre pleinement sa journée. Deux journées en une, entrecoupée de ce moment de silence et d'abandon où l'imagination vagabonde, le plaisir se devine et le corps se recharge." (pp.32-33)

"Plus de stress ni de spleen ni de société anonyme, la marche du monde actuel nous conduit tout droit vers l’absurde, toujours plus d’accumulation et toujours moins de répartition entre ceux qui ont tout et ceux qui n’ont rien. Cette flèche du temps, supposée être celle de la modernité, nous traverse et nous accable." (p.34)

"Le vide creuse en nous son sillage et le désir factice, sans cesse réactivé par l'empire de la publicité, entrave la vivacité et la plénitude de notre rapport au monde." (p.35)

"Le vide est là, béant, dans notre façon d’être au monde, occidental, européen ou américain. Ce trou ne cesse de se creuser, d’accomplir ses métastases jusqu’au seuil le plus intime de l'être. Le temple intérieur de chacun vacille, se lézarde, les fissures deviennent de plus en plus apparentes et il faut tenter de les colmater à force de somnifères ou d’anxiolytiques, camisole chimique qui isole et éteint le désir de vivre." (p.37)

"Le “temps de cerveau disponible pour Coca-Cola”, que le patron d’une grande chaîne de télévision française vantait comme sa mission première, témoigne d’une vaste entreprise de lobotomisation collective. Il s’agit avant tout de ne point penser et de transformer les hommes en somnambules.

Pas de vagues, pas d’aspérités ni d’intensités, le calme sans surprise de la bêtise qui s'étale dans une consommation sans fin(s)…

Ce constat a été dressé mille fois. Et après ? Déplorer est un acte vain qui n’engage à rien. Je cherche un tout autre chemin...

Il s'oriente vers le monde méditerranéen, là où une certaine philosophie de la vie et un profond savoirvivre demeurent." (p.39)

"Le mal-être se vend si bien ! C’est devenu un véritable produit de consommation (lisez Houellebecq !), le pendant pathétique de l’hédonisme jouisseur de nos contemporains. Le goût de la vie n’a pas grand-chose à voir avec la célébration du présent, “présentisme” hédoniste qui cherche à glisser sans bruit sur le cours des choses." (p.44)

"Le goût de la vie excède les choses telles qu’elles sont, il répond au désir d’aller au-delà de ce qui est et nous oriente à l’exact opposé de la résignation et du nihilisme contemporain." (p.46)

"La jouissance des choses, la surabondance des dépenses, la surconsommation d'énergie, la prolifération du divertissement, l'obésité des corps et l’aplatissement des âmes au nom d’un capitalisme triomphant qui place l’argent au faîte de toutes valeurs... ce modèle américain, que toute une partie de l’Europe et du monde désire et cherche à imiter, est étranger au goût de la vie que le monde méditerranéen a su nous révéler au fil du temps." (p.47)

"Dans une lettre au poète Jean Sénac, du 10 février 1957, [Albert Camus] le dit avec force : “Le héros des Justes refuse de lancer sa bombe lorsqu'il voit qu'en plus du grand-duc qu'il a accepté d’abattre, il risque de tuer deux enfants. Ce refus, cette certitude passionnée qu'il y a dans le meurtre et dans l'injustice une limite à ne pas dépasser, je les ai donnés en exemple dans ma pièce et dans L'Homme révolté par ce qu'ils sont les seuls selon moi à garder à la révolte sa vérité et sa grandeur. Ma position n'a pas varié sur ce point, et si je peux comprendre et admirer le combattant d'une libération, je n'ai que dégoût devant le tueur de femmes et d'enfants. La cause du peuple arabe en Algérie n'a jamais été mieux desservie que par le terrorisme civil pratiqué désormais systématiquement par les mouvements arabes. Et ce terrorisme retarde, peut-être irréparablement, la solution de justice qui finira par intervenir." (pp.52-53)

"Madrid, j'ai suivi les traces de mon ami Manuel, journaliste indépendant qui ne lâche rien et qui sait presque tout. Voilà longtemps déjà qu'il travaille sur l’immigration marocaine en Espagne et sur l’influence des mouvements islamistes, sur la connexion entre différents réseaux, via le Pakistan, l'Afghanistan, les fondations saoudiennes, en passant par Hambourg, Londres et Bruxelles. Ce minutieux travail d’enquête n’intéressait presque personne il y a dix ou quinze ans, lorsqu'il a commencé à recueillir des données, à recouper des noms, des organisations, des institutions financières et des associations dites “pieuses”.

Il savait, depuis les attentats de Casablanca du mois de mai 2003, et notamment le choix de faire sauter une bombe à la terrasse du restaurant Casa d'España, que l'Espagne était bien désormais une cible.

Où, quand, comment, il était difficile de prévoir, mais la tension était telle et l’agitation de ses différents contacts si grande qu'il ne faisait guère de doute pour Manuel que quelque chose de grave se préparait.

Le 11 mars, il ne fut pas étonné, mais profondément accablé par la douleur, par ces gens qui prennent tranquillement leur train de banlieue le matin et qui n’arriveront jamais. Des sacs bourrés d’explosifs, des téléphones portables qui font le contact, des hommes programmés pour donner la mort." (pp.53-54)

"Ceux qui dirigent les affaires de la cité ne prennent pas la mesure de la violence qui s'exerce sur tous ceux qui injustement n’ont pas droit de cité, qui meurent dans la plus grande indifférence en tentant de passer le Djebel al Tarig, Gibraltar, ou qui sont condamnés à vivre enfermés dehors, dans leurs cités.

Le cycle de la violence et de la haine, miroirs de la peur prêts à se diffracter en autant de particules destructrices, est enclenché. Comment en sortir ? Comment surmonter cette épreuve alors que les attaques terroristes et les interventions militaires ne font qu’accroître la défiance et multiplier la peur ?

Ce ne sont pas les groupes d’activistes qui comptent le plus. Ils se sont déclarés combattants-ennemis et il est juste de les traiter comme tels. Ce qui importe surtout, c’est d'arrêter là le cycle de la violence, de bien maintenir l'Etat de droit et d'éviter toute confusion et toute contagion. Or le trouble gagne de plus en plus de terrain dans nos sociétés, il gagne les consciences, d'un côté comme de l’autre." (p.62)

"[Jamais] ne se répètent les formes de la mer sous la bourrasque." (p.67)

"Ecoutons Ibn Arabi raconter son entrevue avec Averroès : “A mon entrée, le philosophe se leva de sa place, vint à ma rencontre en me prodiguant les marques démonstratives d'amitié et de considération, et finalement m'embrassa. Puis il me dit : « Oui » Et moi à mon tour, je lui dis : « Oui » lors sa joie s’accrut de constater que je l'avais compris. Mais ensuite, prenant moi même conscience de ce qui avait provoqué sa joie, j'ajoutai : "Non" Aussitôt Averroès se contracta, la couleur de ses traits s’altéra, il sembla douter de ce qu’il pensait. II me posa cette question : « Quelle sorte de solution as-tu trouvée par l’illumination et l’inspiration divine ? Est-ce identique à ce que nous dispense à nous la réflexion spéculative ? Je lui répondis : « Oui et non. Entre le oui et le non les esprits prennent leur vol hors de leur matière, et les nuques se détachent de leur corps. » Averroès pâlit, je le vis trembler ; il murmura la phrase rituelle : il n'y a de force qu’en Dieu, car il avait compris ce à quoi je faisais allusion.”

Entre le oui et le non, dans cet entredeux-mondes, gît l’Imagination créatrice dont Ibn Arabi sera un des plus grands interprètes. La confrontation de ces deux grandes figures marque un tournant dans l'histoire de la pensée méditerranéenne dont nous sommes toujours les héritiers aujourd’hui.

Ibn Rushd, bien que réfuté par Thomas d'Aquin, a légué à l’Europe chrétienne et à la pensée juive ses lumières à partir desquelles se sont affirmées l'autonomie de la pensée philosophique et la puissance du rationnel qui a peu à peu écarté de son univers sécularisé toute autre forme de connaissance. Avec Ibn Arabi se dessinait un autre chemin de la pensée qui privilégiait la connaissance visionnaire.

Puissance rationnelle contre puissance imaginale et illuminative. Ces deux pôles de la connaissance se retrouvent au milieu du monde et c’est leur tension qui est fertile. Non pas l’abolition de l’un par l’autre mais une nouvelle conjonction qui associe l’un et l’autre. L'homme est en danger lorsqu'une de ces polarités disparaît, or il semble qu'entre les deux rives de la Méditerranée, l’Europe a perdu sa connaissance visionnaire et l'élan de l’imagination créatrice, alors que le monde arabe et musulman a laissé en jachère son héritage scientifique et rationnel, lui qui fut pourtant un des plus ardents inventeurs dans l’histoire, des mathématiques à l'astronomie, de l’optique à la médecine.

La pensée des deux rives, qui peut aujourd’hui renaître au milieu du monde, est à l'exacte conjonction de ces héritages, là où pensée rationnelle et pensée visionnaire peuvent se retrouver sans se confondre, là où Ibn Rushd et Ibn Arabi peuvent conjuguer leurs forces. La pensée des deux rives, ou comment dire autrement la pensée de midi..." (pp.72-74)

"J'ai médité longtemps cette phrase de René Girard : “Là où la différence fait défaut, c’est la violence qui menace.” Nul ici n’a voulu effacer sa différence, au contraire, il n’a pas cessé de l’affirmer. La Méditerranée est faite de ces différences constitutives et ineffaçables. Il y aura longtemps des juifs, des chrétiens, des musulmans et des libres-penseurs qui seront appelés à vivre ensemble dans un même monde.

Quelles que soient les imprécations des uns contre les autres, il y a toujours de l'Autre en Méditerranée et non simplement du Même. C'est une donnée qui existe dans d’autres régions du monde, mais ici elle est fondatrice et elle s’éprouve dans la proximité. Les monothéismes, nés en Méditerranée, qui ont déployé leur rapport à l’universel aux quatre coins de la planète, ne sont pas près de se dissoudre dans un improbable mélange, vague melting-pot ou métissage de circonstance." (pp.83-84)

"Chaque critique du capitalisme est invariablement repoussée comme illusoire ou rétrospective, Comme si identifier la totalité des biens à des biens marchands allait de soi et instaurait une loi inviolable dans l’histoire. Or, “la Grande Transformation” est une exception et non une règle, elle n’a rien d’irréversible, contrairement à ce que veulent nous faire croire les grands prêtres de l’économie. Le “Satanic mill", cette fabrique du diable, qui écrasa les hommes et les transforma en masses”, tel que l'analyse Karl Polanyi, n’est pas une nécessité. En effet, “avant notre époque, aucune économie n’a jamais existé qui fût, même en principe, sous la dépendance des marchés”. Or notre dépendance aux marchés est devenue maximale aujourd’hui.

Nous voici aliénés à des mécanismes démesurés que plus personne ne contrôle ni ne maîtrise. Le capitalisme a perdu pied, c'est une machine folle que rien ne semble pouvoir arrêter.

Il n’a plus de limites et avance comme inexorablement, Moloch dévoreur d’hommes qui pense pouvoir faire fi de tout équilibre naturel et qui creuse en nous un immense vide intérieur, la “dépression nerveuse collective” que Keynes avait jadis entrevue." (pp.91-92)

"Le régime méditerranéen, fait d’un peu de vin, d'huile d'olive, d’ail et de mille et une façons d’accommoder les plats pour goûter toute une palette de saveurs, a fait ses preuves. Il crée un équilibre alimentaire bien loin de l'obésité, véritable phénomène de société aux Etats-Unis qui se répand désormais à grande vitesse en Europe parmi les jeunes générations. Mais plus encore, l’art de bien manger est un art d’être ensemble, une façon de partager qui refuse l'isolement imposé par les valeurs de l’individualisme. La convivencia, autour de tapas ou de mezze, ne va certes pas changer en elle-même la face du monde. Elle nous rendrait cependant tellement plus malheureux si elle disparaissait !

Ce rythme profond de la commensalité est un immense savoirvivre dont nombre de pays et de régions de la Méditerranée ont gardé le secret. Il s’agit surtout de ne pas le perdre. Mais le conserver ne suffit pas, ce qui compte c’est de lui redonner toutes ses lettres de noblesse dans la simplicité du quotidien. Cet art de faire est une première forme de résistance au modèle productiviste et au régime de la malbouffe qui est devenu prépondérant. Il en est d’autres, dans tous les registres de la culture du quotidien, pour tracer des limites et amener chacun à sa propre révolution intérieure." (pp.96-97)

"L’hubris du capitalisme doit être combattu avec ardeur et détermination. Il ne s'agit pas de laisser aller le monde tel qu'il va, sans limites, sans régulation, sans intervention. La révolution conservatrice à l'américaine, par un combat sur les valeurs, a tenté de délégitimer toute recherche d’un équilibre, laissant à la libre entreprise et aux forces du marché le pouvoir de défaire la société." (p.102)

"Les dits de l'amour sont pourtant là, héritage offert à la beauté du monde dont les troubadours ont été les colporteurs dans l’infinie délicatesse de leurs paroles chantées.

Ce savoir... dire l’amour a inspiré un profond savoirvivre qui place la dame au cœur de la cité.

Il nous faut remonter un peu plus en amont, vers les terres imaginaires d’al-Andalus, fécondées par l’entremêlement judéo-arabe et mozarabe. Là a pris forme un art de dire l'amour, “berceau du lyrisme européen’, selon Paul Zumthor." (p.110)

"Nous voici en effet confrontés, d’une rive à l’autre de la Méditerranée, à une double tentation : l’enfermement, l’envoilement, le repli sur l’entre-soi, d’un côté ; l'exposition et la marchandisation des corps, au nom d’une liberté sans limites et d’une jouissance sans entraves, de l’autre. Est-il possible d'échapper à ce télescopage des modèles, à ce face-à-face réducteur qui nous entraîne là où l’on ne veut pas aller ?" (p.112)

"Germaine Tillion à su déceler cette propension très ancienne au “mariage entre soi”, à l’enfermement des femmes et à l’affirmation de l'honneur et du sang, farouchement défendu jusque dans la violence. Ces valeurs passéistes sont en train de vaciller, et c’est d’ailleurs pourquoi elles sont parfois réaffirmées avec la plus grande véhémence. Mais les femmes sont sur le chemin de l'autonomie, elles font le difficile apprentissage de la liberté et s’affirment, doucement et sûrement, dans l’espace public. Les sociétés arabes et musulmanes, dirigées par les hommes, tentent de résister à ce mouvement inexorable. Peine perdue.

La dame jadis chantée et célébrée dans les muwasbshab d’al-Andalus, puis par les poètes d’oc, n’est plus une simple figure mythique. Elle trouve heureusement sa place dans la cité [...] L'enfermement n’a plus lieu d’être et l’envoilement, qui resurgit comme manifestation d’intégrisme, apparaît aussi comme une forme paradoxale de sortie dans l’espace public, “la liberté sous le voile” qui, selon certaines analystes, permet pour un temps de négocier et de ruser avec l’ordre masculin et ses valeurs conservatrices.

Ces femmes qui s’affirment dans la cité et qui heureusement refusent de baisser les yeux, n’ont pas ou plus pour modèle la situation des femmes occidentales, où l'exposition et la marchandisation des corps sont trop souvent devenues la règle.

Là encore, l’entre-deux du monde méditerranéen n’est pas un vide, mais une forme possible de savoirvivreEntre le voile et le string, il n’y a pas rien, mais une façon d’être au monde qui ne manque pas de saveur et qui suscite la quête de l'émerveillé, de part et d'autre, et non plus seulement du masculin vers le féminin. L'affirmation du désir féminin est une chance et son expression, écrite ou chantée, la promesse renouvelée d’une quête de l’émerveillé plus juste, plus ajustée au mouvement des vagues qui porte la rencontre des corps.

Fawzia Zouari, partie à la recherche d'un féminisme méditerranéen, le dit très bien : “Le véritable partenariat entre les sexes serait pour les femmes, non pas de faire comme les hommes, mais comme elles l’entendent, non pas de s’aligner sur les méthodes masculines, mais de se poser en repère authentique et en vraie alternative. Il s'agirait, en fait, d’un féminisme pluriel, souple, tenant de la liberté de l'individu née en Occident comme d’une certaine conception du féminin à laquelle le monde arabo-musulman reste d’une certaine façon attaché.” ." (pp.113-115)

"Il y a toujours de l’Autre en Méditerranée, c'est une chance comme une promesse de conflit. Le voisin est là, irréductible à lui-même, et il ne disparaîtra pas." (p.123)

"Il n’est de réconciliation possible qu'à partir d’un acte de reconnaissance de ce qui a été." (p.124)

"Ce monde de l’entre-deux, où tout est encore possible, est le monde méditerranéen, continent enseveli qui relie bien plus qu'il ne sépare. Là se jouent et se nouent des appartenances multiples, des identités profondes et fugitives qui traversent les frontières établies et s’allient pour inventer des formes nouvelles." (p.127)

"Le chant est la métaphore juste d’un art du possible entre les hommes.

La cacophonie nous envahit et nous angoisse. Elle crée une sarabande de néant, une foire d’empoigne où chacun cherche à accomplir sa différence et à réinventer sa tribu, contrepoint illusoire à la vaste entreprise de normalisation et d’uniformisation produite par la mondialisation. Ce double mouvement, solidaire et articulé, de régression vers le pur et d'expansion vers le Tout, nous ne pourrons y échapper que si nous parvenons à bâtir des appartenances ouvertes, des ensembles suffisamment vastes pour conjuguer de la diversité et suffisamment définis pour coaliser de l'appartenance et exprimer un style de vie en commun.

Le monde méditerranéen est à la bonne échelle pour devenir un monde de significations communes." (p.130)

"Dans ce paysage avant la bataille, Istanbul est sans doute une chance, en tout cas un signe. Ville charnière d’entre les mondes, européen, balkanique, proche oriental, de la mer Noire ou de l'Asie centrale, Istanbul est une ville sismographe où se répercutent les secousses profondes qui travaillent nos imaginaires divisés. Là se jouent bien des traversées, des syncrétismes qui trouvent dans la musique comme dans le cinéma tout un art de “passer les ponts”, Crossing the Bridge, selon le beau titre du film de Fatih Akin.

Polis, la Ville, Istanbul témoigne du jeu entre des appartenances multiples où l’islam sacré des grandes mosquées de Sinan côtoie les désirs profanes au goût d’arak des musiques arabesques et des danses charnelles où s'exprime un ardent désir de vivre." (p.135)

"Une Communauté méditerranéenne peut voir le jour, à condition de ne céder ni à la nouvelle tentation de l'Occident, inspirée par Washington, ni à la nouvelle tentation de l’Orient, inspirée par Téhéran." (p.140)

-Thierry FabreÉloge de la pensée de midi, Actes Sud, 2007, 152 pages.

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Post-scriptum :

L’ouvrage remarquable de Thierry Fabre, si lumineux, si actuel, n’en mérite que davantage d’être critiqué attentivement. Je distingue trois grands axes de critiques :

 

1) : Peut-on universaliser l’expérience d’un espace, par nature local ?

Admettons que l’espace méditerranéen conserve effectivement un « style de vie », un ensemble de rapports sociaux, de mœurs, d’expériences du monde. Peut-on en tirer quelque chose d’universel, qui puisse inspirer le reste de l’humanité ? Le « style méditerranéen » a-t-il un sens et un intérêt pour toutes celles et ceux qui ne connaissent pas la Méditerranée directement ? Il n’est certes pas écologiquement souhaitable que toute l’humanité vienne faire du tourisme dans les pays riverains de cette mer ! Alors, que peut-on en faire lorsqu’on ne vit pas, le plus clair de son temps annuel, proche de la Méditerranée (comme c’est mon cas) ?

Faute d’une réflexion sur l’ « exportation » du style de vie méditerranée (ou plutôt sur la production de styles de vie en quelque manière analogues à celui que décrit Fabre), on risque d’être condamné à un désir mélancolique de partager l’expérience d’un monde inaccessible. Un monde qui, peut-être, résiste à la mondialisation marchande et aux cloisonnements nationalistes et identitaires, mais dont on ne voit pas comment imiter les vertus.

Et si Fabre ne nous aide pas réellement à nous emparer de ce qu’il décrit, c’est parce que son approche est assez littéraire, existentielle, empiriste. Il nous dit ce qu’il voit mais pas pourquoi cela est. C’est-à-dire : en vertu de quelles causes le style de vie méditerranéen est-il possible ? Et ici, il y a chez l’auteur un risque de naturalisation d’une formation sociale spécifique. Cette lenteur, cette tranquillité, cette convivialité méditerranéenne, elle n’est pas purement l’effet nécessaire d’un paysage géomorphologique. Elle n'est pas une grâce divine. Elle est socialement produite ; elle est l’effet d’un type de société où les structures du capitalisme moderne ont été historiquement plus lentes à se mettre en place. Le sous-développement, le retard industriel de l’Espagne ou du sud de l’Italie (la partie pauvre depuis la fin du Moyen-âge) ne sont-ils pas en bonne partie explicatifs du décalage entre ces espaces et l’ « american way of life » ? Ce sont précisément ces trajectoires socio-économiques différentes, cette « arriération » économique qui expliquent à la fois la pauvreté de cette Europe du sud, mais aussi la force historique des mouvements anarchistes (ou populistes-révolutionnaires) en Espagne et en Italie. Tout ce conditionnement sociologique et historique du « style de vie méditerranéen » est absent de la réflexion de Fabre. Et c’est regrettable car cela interroge fortement sur la possibilité d’établir ailleurs des attitudes similaires de résistance au rouleau compresseur de la mondialisation marchande. Le lento, le farniente sont-ils possibles à Shangaï, New York ou en Île-de-France ?

 

2) : Une critique romantique et progressiste de la modernité capitaliste :

L’ouvrage de Fabre est certainement progressiste, par ses valeurs d’autonomie individuelle et collective (notamment en matière d’égalité entre les sexes). Il n’est pas réactionnaire, il ne propose pas un retour pur et simple aux sociétés méditerranéennes traditionnelles. Il ne cherche même pas à en conserver les aspects spécifiquement conservateurs, autoritaires, xénophobes, etc. Fabre, comme Albert Camus, défend une éthique humaniste, universaliste.

Dans le même temps, on trouve dans Fabre les limites ou les risques caractéristiques d’une critique romantique du capitalisme :

ð N’y-a-t-il pas un risque de passéisme lorsque l’auteur nous invite à suivre le « rythme de l’être » (comprendre : de l’être naturel) ? Que l’on fasse preuve d’une certaine responsabilité écologique en privilégiant des productions « de saison », soit. Mais peut-on suivre ce principe plus loin ? Appliqué à l’agriculture, aurions-nous de quoi maintenir une société moderne, sans renvoyer des millions de travailleurs à l’agriculture ?

ð Veut-on vraiment d’un niveau de travail ajusté à un niveau de vie assurément simplement « l’indispensable » ? Pour le dire brutalement, sommes-nous prêts à travailler moins frénétiquement, et à vivre pauvrement ?

ð L’auteur trouve bien peu à dire sur les aspects négatifs des sociétés méditerranéennes. On aurait pu parler de la relation entre chaleur et agressivité ; voire entre température et sous-développement économique… L’auteur cite certes l’anthropologue Germain Tillon, mais il aurait pu insister davantage sur le machisme et la violence masculine qu’on trouve aussi bien au nord et au sud de cette mer, dans la longue durée historique. Daniel Rivet (Histoire du Maroc, Fayard, 2012) parle ainsi de cette « Société méditerranéenne où l’infériorité statutaire et l’enfermement de la femme dans l’espace du gynécée préexistent à l’irruption des religions monothéistes. »

ð Fabre n’est pas un matérialiste (marxiste ou autre). Il n’y a pas de condamnation de la religion dans son livre ; la religion étant mise du côté des forces de l’imagination, de l’imaginaire, etc. dont le monde moderne occidental, desséché, vient à manquer. C’est une position contestable et quelque peu incohérente avec ses références appuyées à des athées comme Nietzsche ou Albert Camus.

 

3) : Un livre profondément moral mais presque apolitique :

Une « révolution intérieure » peut préparer un changement politique, mais elle nous abandonne en elle-même au seuil du politique. Elle est au mieux pré-politique. L’ouvrage de Fabre ne prône aucun but politique, aucune loi. Et il n’est pas non plus capable d’identifier des lois ou des institutions politiques qui favoriseraient le déploiement de son « style de vie méditerranéen » (ou, inversement, d’identifier ce qui nuit politiquement à l’existence de ce style de vie). Il laisse entier le problème de la politisation de la critique éthique de la modernité capitaliste.

En résumé, il y a un romantisme de gauche chez Fabre, un romantisme écologiste, humaniste, consciemment anticapitaliste, mais qui ne débouche jamais sur un appel à l'action révolutionnaire. Un certain imaginaire est convoqué comme moyen de résistance à l'aliénation présente, mais cet imaginaire n'est pas lui-même resitué comme moment de la production sociale, contrairement à la sociologie matérialiste de Marx.

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