« Nous sommes
tous deux des amis du lento, moi et mon livre. On n’a pas été
philologue en vain […] ce qui veut dire professeur de lente lecture. »
(Friedrich
Nietzsche, Aurore. Pensées sur les préjugés moraux, Gallimard,
« Folio essais », 1989 [1881], p. 18).
« De la lenteur
décrétée, pour classer et déprécier l’autre, à la lenteur revendiquée,
comme décalage ou pas de côté : et si cette lenteur pouvait être le support
pour une autre forme de rapport au monde ? »
(Laurent Vidal, Les hommes lents. Résister à la modernité (XVe-XXe siècle), Flammarion, 2020.)
***
Le sentiment de la Méditerranée, je l'ai rencontré
très tôt à Lérins, sur l’île de Saint-Honorat, assis sur la terrasse du
monastère fortifié à regarder la mer, longtemps. Des heures passées là, sans
rien, dans l'abandon et l'écoute d’un rythme essentiel, qui vient de si loin et
me touche de si près.
Le sentiment de la Méditerranée s’est peu à peu
transformé en un territoire de l'imaginaire qui traverse et augmente le
réel, fait de Noir et de Bleu, indissociablement. Sens du tragique et goût de
la vie, en une même tension harmonique où se retrouve, comme en écho, la voix
de Carmen choisie par Nietzsche contre Wagner.
Ici, pas de ressentiment, mais “le bonheur bref et
périlleux de la gaîté fataliste” que Nietzsche perçoit dans la figure de
Carmen." (p.14)
"L'alliance du gai savoir et du goût de la vie,
dont la pensée de midi est l'expression face à un viva la muerte grandissant,
nous donne l'élan de changer le cours des choses.
La pensée de midi, comme pensée des limites et défi à
la “monnaie de l’absolu”, est une forme de résistance possible
au nihilisme qui nous enténèbre et au consumérisme qui nous envahit."
(p.15)
"Forme vivante, créatrice, inscrite dans la chair
du monde, elle se met en quête d’une véritable alternative à l'idéologie d’un
Occident conquérant, qui se prend toujours pour le seul légataire de
l’universel.
Vision trompeuse que l’Empire cherche toujours à imposer. Il ne s’agit pas de lui opposer un “nationalisme du soleil” et encore moins un repli sur un intégrisme obscurantiste. Ces chemins ne mènent nulle part, nous le savons depuis longtemps." (p.16)
"Je me suis levé tôt pour découvrir l’oliveraie dans le silence de l’obscurité. La traversée des oliviers au petit matin, avant que la première lumière ne vienne caresser les feuilles et les teinter d’un éclat vif-argent donne un rythme profond. Chaque tronc, qu'il soit effilé ou tortueux, scande mes pas. Ces troncs, encore sombres, ne sont pas des spectres, ils sont au contraire pleins de sève, porteurs d’une promesse de vie, de fruit. Je marche sans m'arrêter. Je ne peux pas encore bien discerner le bouquet que forme chaque arbre, mon regard se perd dans un ensemble profus, mais j'avance sans m'inquiéter. La ligne des arbres m'indique le chemin. Après un long moment, emporté par le mouvement régulier de mes pas, je m'arrête. Je sens un battement juste, une mesure que j'ai cherchée longtemps et qui est là, au travers des oliviers. Mesure de l'être, enfouie dans la gangue d’une vaine agitation et d’une suractivité qui permet de se fuir sans jamais se retrouver.
Je cherche un nouvel art d’habiter le temps et je sais les oliviers héritiers
d’une antique sagesse." (pp.19-20)
"Je marche, au travers des oliviers, et me
demande ce que peut bien signifier cette mesure du temps confrontée aux Temps
modernes. Temps mécanisé, enchaîné, que Charlie Chaplin a depuis longtemps
déjà ridiculisé. Temps de l'humain subordonné, soumis aux cadences répétées,
aux gestes dupliqués, où toute fantaisie est exclue, à moins de créer un
immense chaos dans l’ordre de la production. Il suffit de peu de chose pour
désorganiser cette immense machine productive.
Par la dérision, Chaplin nous a donné la clef d’une possible subversion. Tout repose en effet sur un ordre du temps qui semble indiscuté. Produire toujours plus, plus vite, chaque année avec plus de productivité de la part des salariés. Le capitalisme triomphant se fonde sur cette accélération du temps, sur ce vertige illimité que rien ne semble pouvoir arrêter, pas même les dégâts humains que le stress provoque en pénétrant jusqu’au plus intime de l'être.
Le stress est devenu un véritable phénomène de
société, qui n’est plus réservé aux seuls cadres pressés, affairés à ne rien
faire... Il s'étend, se répand et dévaste ce qu'il y a d’humain dans
l’homme. Cette pression, devenue de plus en plus insupportable, dérègle
l'horloge intérieure et brise le ressort qui amène chacun à se projeter dans
l’avenir. Quelque chose se dévisse et glisse, comme inexorablement. Plus
de prise, plus d'envie, plus de goût à la vie. Un affaissement
souterrain mine notre façon d’être au monde et prépare une immense
dépression. Plus d'intensité, de curiosité, un monde sourd, fixe,
opaque. Un univers cotonneux dans lequel s’enfoncent nombre de nos
contemporains qui devant cette course s'interrogent : à quoi bon ?
D'où vient ce sentiment d’être vaincu ? Est-ce ce
rapport au temps qui nous accable et nous aliène ?
Time is money,
le temps c’est de l'argent ! Cette évidence formulée par le capitalisme
triomphant, que signifie-t-elle exactement ? Le temps n’est de l’argent que
pour une infime partie du temps, le temps de l'échange marchand. Que
faisons-nous du reste ?
Le commerce, lui-même, n’est pas qu’un simple échange
de marchandises, c’est un commerce entre les êtres, une discussion et souvent
une négociation. Pourquoi limiter ces échanges à la simple circulation
d'objets, inertes, et oublier leur dimension humaine ?
Réduire le temps à de l’argent, c’est accepter que la
société se transforme en une vaste société anonyme. Société sans visage,
entièrement rythmée par des bits de communication qui vantent les bienfaits de
la marchandise et capturent le désir dans des filets remplis de produits
nouveaux. Comment une telle société pourrait-elle se prendre pour un modèle ?
Or c’est bien ce que fait la société occidentale vis-à-vis du monde en général,
et du monde méditerranéen en particulier.
Le time is money de l’american way
of life n’est pas aussi désirable que veut bien nous le faire croire
l’industrie du divertissement. Etendu à l'échelle de la planète, ce style de
vie, fondé sur l’abondance de marchandises et sur l’indifférence à l'égard de
la nature, rendrait le monde parfaitement inhabitable. Il est grand temps de
sortir de ce conformisme bêlant fondé sur limitation d’un seul mode de vie, le
mode de vie occidental. Un autre monde est possible et d’autres styles de vie
peuvent trouver la plénitude de leur déploiement.
Le style de vie méditerranéen, qui
s’invente et se réinvente, chemin faisant, à partir de la métamorphose des
multiples héritages qui le composent, est un art d’habiter le temps.
Loin de l'accélération sans fin(s) du mode de vie
occidental, qui nous fatigue à force d'imposer son rythme toujours plus rapide,
le style de vie méditerranéen sait prendre une pause et tracer des limites à
l’emballement de la machine productive.
Au fast-food, qui zappe ce moment si
important du partage d’un repas et fait disparaître le temps de la
commensalité, répond désormais le mouvement slow-food, lancé en
Italie et qui depuis ne cesse de s'étendre en Europe et dans le monde.
Il se joue là, dans la culture au quotidien, dans ce
geste répété plusieurs fois par jour dont bon nombre n’ont même plus
conscience, une immense partie. C’est à partir de là que tout peut vaciller, se
transformer, et non à partir d’un illusoire Grand Soir révolutionnaire. C’est
chaque jour, dans chaque geste, qu’un style de vie prend forme et s'affirme.
L'Homme a entre ses mains le pouvoir de sculpter le
temps, le désir d’aller toujours plus vite et l'illusion prométhéenne de
vouloir plier le monde sous l'empire de sa seule volonté. Cette démesure de
l’orgueil occidental abolit toutes les limites et bouleverse l’ordre du temps,
le temps du sablier comme le temps climatique.
L'Homme a aussi entre ses mains la faculté de pouvoir
suivre le rythme de l’Etre, d'abandonner le stress, qui cancérise son
devenir, et de s'ouvrir à une autre manière de vivre, à un autre style de vie.
Résister à l’ordre du temps occidental, à ce vertige
qui fabrique toujours plus de stress, est possible en lui opposant un savoirvivre le
temps qui prend sa respiration dans le souffle de l'olivier, mesure après
mesure. Mieux qu’un sablier, l’olivier nous donne la juste mesure du temps qui
passe. Il est l’héritier d’une sagesse méditerranéenne qui n’est pas abolie,
elle est toujours vive et garde la plénitude de son sens pour nous
aujourd’hui." (pp.23-27)
"L’olivier est un arbre qui rassemble et qui
rallie, il nous rappelle l'expérience des limites à ne pas dépasser et nous
fait entendre un autre rythme...
En cheminant, au travers des oliviers, à Perugia, j'ai
vu la colline ondoyer. Verte au premier regard, elle s’est moirée en un instant
en brun terre de Sienne, moucheté de reflets argentés au premier souffle qui
fait vibrer les feuilles. Les arbres sont là, immobiles, le tronc bien planté
dans le sol, les branches tentées par le ciel. Le mouvement naît des feuilles,
brassées par le vent. Elles dansent sur les vagues qui se propagent, d'arbre en
arbre, vaste mouvement de houle qui vient des grands fonds. Plusieurs strates
de temps sont rassemblées en un seul lieu, plusieurs rythmes jouent leur
partition secrète." (p.28)
"Il ne s’agit pourtant pas de consentir à
l’immobilisme, et encore moins de favoriser un conservatisme qui verrait dans
l’ordre ancien une forme à imiter. Ces nostalgies n’ont pas lieu d’être, elles
conduisent invariablement vers une impasse. Mais à l’autre bout de l’échelle du
temps, loin des ressassements du passé, là au contraire où existe une
accélération toujours plus vive et une pression toujours plus forte qui donnent
l'impression d’une hyper-modernité, un vide profond s'ouvre sous nos pas. Or
entre le conservatisme d'une fausse tradition et l’hyper-modernisme d’un futur
au présent qui se nourrit de stress, il n’y a pas rien. Notre chemin est
exactement là, dans cet entre-deux qui donne forme et donne sens à une relation
nouvelle au passé conjuguée à un profond goût de l'avenir. Ce lien, entre
ce qui n'est plus et ce qui n’est pas encore, n’est pas un sacre du présent
mais une reconnaissance de Présence. Il y a là un mode d'être au
monde méditerranéen qu'il nous appartient de cultiver et de réinventer si nous
voulons donner un autre visage au temps." (pp.29-30)
"A Lucera, [dans les Pouilles,] j'ai découvert un
tout autre visage, celui de l'hospitalité, de l'écoute, du plaisir partagé. Les
rencontres qui sont organisées chaque année ont l’art d’habiter la ville,
d'investir une place et de donner au temps la majesté de se déployer. Ici, on
ne compte pas, on laisse le conte vous entraîner, vous emporter au-delà de
vous-même.
Ici, la Méditerranée a lieu d’être. Elle n’est pas une
incantation et encore moins une mystification, paroles vaines qui construisent
une réalité factice. Elle se vit au rythme de l'instant, dans chaque geste du
quotidien qui est une marque d'attention. Ici le temps ne presse pas, il est
offert à qui sait le prendre. Zouhir a ainsi décidé d’y fonder le parti
international de la sieste et j'ai tout de suite accepté d’être un de ses
membres actifs. Faribole, bien sûr, qui une fois encore pourrait assimiler les
Méditerranéens à des fainéants.
Il n’en est rien. La terre ici a toujours été dure
et l'effort acharné pour que les oliviers donnent cet or liquide qui enchante
nos palais et laisse ce goût inimitable dans la bouche. Le sens du travail,
l'énergie consacrée chaque jour à produire n’ont jamais manqué, et cela ne
tient pas simplement à l'exigence des arbres.
Tout l’art de faire consiste à ne pas laisser le
travail envahir la totalité de l’être. Il répond à l'indispensable et
occupe une place centrale qui n’asservit pas le désir de vivre et le besoin de
prendre un peu de repos. La sieste n’est pas le paradis du fainéant mais
l’oasis nécessaire à l'actif qui cherche à vivre pleinement sa journée. Deux
journées en une, entrecoupée de ce moment de silence et d'abandon où
l'imagination vagabonde, le plaisir se devine et le corps se recharge."
(pp.32-33)
"Plus de stress ni de spleen ni de société
anonyme, la marche du monde actuel nous conduit tout droit vers l’absurde, toujours
plus d’accumulation et toujours moins de répartition entre ceux qui ont tout et
ceux qui n’ont rien. Cette flèche du temps, supposée être celle de la
modernité, nous traverse et nous accable." (p.34)
"Le vide creuse en nous son sillage et le désir
factice, sans cesse réactivé par l'empire de la publicité, entrave la
vivacité et la plénitude de notre rapport au monde." (p.35)
"Le vide est là, béant, dans notre façon d’être
au monde, occidental, européen ou américain. Ce trou ne cesse de se creuser,
d’accomplir ses métastases jusqu’au seuil le plus intime de l'être. Le temple
intérieur de chacun vacille, se lézarde, les fissures deviennent de plus en
plus apparentes et il faut tenter de les colmater à force de somnifères ou
d’anxiolytiques, camisole chimique qui isole et éteint le désir de
vivre." (p.37)
"Le “temps de cerveau disponible pour Coca-Cola”,
que le patron d’une grande chaîne de télévision française vantait comme sa
mission première, témoigne d’une vaste entreprise de lobotomisation collective.
Il s’agit avant tout de ne point penser et de transformer les hommes en
somnambules.
Pas de vagues, pas d’aspérités ni d’intensités, le
calme sans surprise de la bêtise qui s'étale dans une consommation sans fin(s)…
Ce constat a été dressé mille fois.
Et après ? Déplorer est un acte vain qui n’engage à rien. Je cherche un tout
autre chemin...
Il s'oriente vers le monde méditerranéen, là où
une certaine philosophie de la vie et un profond savoirvivre demeurent."
(p.39)
"Le mal-être se vend si bien ! C’est devenu un
véritable produit de consommation (lisez Houellebecq !), le pendant pathétique
de l’hédonisme jouisseur de nos contemporains. Le goût de la vie n’a pas
grand-chose à voir avec la célébration du présent, “présentisme” hédoniste qui
cherche à glisser sans bruit sur le cours des choses." (p.44)
"Le goût de la vie excède les
choses telles qu’elles sont, il répond au désir d’aller au-delà de ce qui est
et nous oriente à l’exact opposé de la résignation et du nihilisme
contemporain." (p.46)
"La jouissance des choses, la surabondance des
dépenses, la surconsommation d'énergie, la prolifération du divertissement,
l'obésité des corps et l’aplatissement des âmes au nom d’un capitalisme
triomphant qui place l’argent au faîte de toutes valeurs... ce modèle
américain, que toute une partie de l’Europe et du monde désire et cherche à
imiter, est étranger au goût de la vie que le monde méditerranéen a su nous
révéler au fil du temps." (p.47)
"Dans une lettre au poète Jean Sénac, du 10
février 1957, [Albert Camus] le dit avec force : “Le héros des Justes refuse
de lancer sa bombe lorsqu'il voit qu'en plus du grand-duc qu'il a accepté
d’abattre, il risque de tuer deux enfants. Ce refus, cette certitude passionnée
qu'il y a dans le meurtre et dans l'injustice une limite à ne pas dépasser, je
les ai donnés en exemple dans ma pièce et dans L'Homme révolté par
ce qu'ils sont les seuls selon moi à garder à la révolte sa vérité et sa
grandeur. Ma position n'a pas varié sur ce point, et si je peux comprendre et
admirer le combattant d'une libération, je n'ai que dégoût devant le tueur de
femmes et d'enfants. La cause du peuple arabe en Algérie n'a jamais été
mieux desservie que par le terrorisme civil pratiqué désormais systématiquement
par les mouvements arabes. Et ce terrorisme retarde, peut-être
irréparablement, la solution de justice qui finira par intervenir."
(pp.52-53)
"Madrid, j'ai suivi les traces de mon ami Manuel,
journaliste indépendant qui ne lâche rien et qui sait presque tout. Voilà
longtemps déjà qu'il travaille sur l’immigration marocaine en Espagne et sur
l’influence des mouvements islamistes, sur la connexion entre différents
réseaux, via le Pakistan, l'Afghanistan, les fondations saoudiennes, en passant
par Hambourg, Londres et Bruxelles. Ce minutieux travail d’enquête
n’intéressait presque personne il y a dix ou quinze ans, lorsqu'il a commencé à
recueillir des données, à recouper des noms, des organisations, des
institutions financières et des associations dites “pieuses”.
Il savait, depuis les attentats de Casablanca du mois
de mai 2003, et notamment le choix de faire sauter une bombe à la terrasse du
restaurant Casa d'España, que l'Espagne était bien désormais une cible.
Où, quand, comment, il était difficile de prévoir,
mais la tension était telle et l’agitation de ses différents contacts si grande
qu'il ne faisait guère de doute pour Manuel que quelque chose de grave se
préparait.
Le 11 mars, il ne fut pas étonné, mais profondément
accablé par la douleur, par ces gens qui prennent tranquillement leur train de
banlieue le matin et qui n’arriveront jamais. Des sacs bourrés d’explosifs, des
téléphones portables qui font le contact, des hommes programmés pour donner la
mort." (pp.53-54)
"Ceux qui dirigent les affaires de la cité ne
prennent pas la mesure de la violence qui s'exerce sur tous ceux qui
injustement n’ont pas droit de cité, qui meurent dans la plus grande
indifférence en tentant de passer le Djebel al Tarig, Gibraltar, ou
qui sont condamnés à vivre enfermés dehors, dans leurs cités.
Le cycle de la violence et de la haine, miroirs de la
peur prêts à se diffracter en autant de particules destructrices, est
enclenché. Comment en sortir ? Comment surmonter cette épreuve alors que les
attaques terroristes et les interventions militaires ne font qu’accroître la
défiance et multiplier la peur ?
Ce ne sont pas les groupes d’activistes qui comptent
le plus. Ils se sont déclarés combattants-ennemis et il est juste de les
traiter comme tels. Ce qui importe surtout, c’est d'arrêter là le cycle de la
violence, de bien maintenir l'Etat de droit et d'éviter toute confusion et
toute contagion. Or le trouble gagne de plus en plus de terrain dans nos
sociétés, il gagne les consciences, d'un côté comme de l’autre." (p.62)
"[Jamais] ne se répètent les formes de la mer
sous la bourrasque." (p.67)
"Ecoutons Ibn Arabi raconter son entrevue avec
Averroès : “A mon entrée, le philosophe se leva de sa place, vint à ma
rencontre en me prodiguant les marques démonstratives d'amitié et de
considération, et finalement m'embrassa. Puis il me dit : « Oui » Et moi à mon
tour, je lui dis : « Oui » lors sa joie s’accrut de constater que je l'avais
compris. Mais ensuite, prenant moi même conscience de ce qui avait provoqué sa
joie, j'ajoutai : "Non" Aussitôt Averroès se contracta, la couleur de
ses traits s’altéra, il sembla douter de ce qu’il pensait. II me posa cette
question : « Quelle sorte de solution as-tu trouvée par l’illumination et
l’inspiration divine ? Est-ce identique à ce que nous dispense à nous la
réflexion spéculative ? Je lui répondis : « Oui et non. Entre le oui et le non
les esprits prennent leur vol hors de leur matière, et les nuques se détachent
de leur corps. » Averroès pâlit, je le vis trembler ; il murmura la phrase
rituelle : il n'y a de force qu’en Dieu, car il avait compris ce à quoi je
faisais allusion.”
Entre le oui et le non, dans cet entredeux-mondes, gît
l’Imagination créatrice dont Ibn Arabi sera un des plus grands interprètes. La
confrontation de ces deux grandes figures marque un tournant dans l'histoire de
la pensée méditerranéenne dont nous sommes toujours les héritiers aujourd’hui.
Ibn Rushd, bien que réfuté par Thomas d'Aquin, a légué
à l’Europe chrétienne et à la pensée juive ses lumières à partir desquelles se
sont affirmées l'autonomie de la pensée philosophique et la puissance du
rationnel qui a peu à peu écarté de son univers sécularisé toute autre forme de
connaissance. Avec Ibn Arabi se dessinait un autre chemin de la pensée qui
privilégiait la connaissance visionnaire.
Puissance rationnelle contre puissance imaginale et
illuminative. Ces deux pôles de la connaissance se retrouvent au milieu du
monde et c’est leur tension qui est fertile. Non pas l’abolition de l’un par
l’autre mais une nouvelle conjonction qui associe l’un et l’autre. L'homme est
en danger lorsqu'une de ces polarités disparaît, or il semble qu'entre les
deux rives de la Méditerranée, l’Europe a perdu sa connaissance visionnaire et
l'élan de l’imagination créatrice, alors que le monde arabe et musulman a
laissé en jachère son héritage scientifique et rationnel, lui qui fut
pourtant un des plus ardents inventeurs dans l’histoire, des mathématiques à
l'astronomie, de l’optique à la médecine.
La pensée des deux rives, qui peut
aujourd’hui renaître au milieu du monde, est à l'exacte conjonction de ces
héritages, là où pensée rationnelle et pensée visionnaire peuvent se retrouver
sans se confondre, là où Ibn Rushd et Ibn Arabi peuvent conjuguer leurs forces.
La pensée des deux rives, ou comment dire autrement la pensée de midi..."
(pp.72-74)
"J'ai médité longtemps cette phrase de René
Girard : “Là où la différence fait défaut, c’est la violence qui menace.”
Nul ici n’a voulu effacer sa différence, au contraire, il n’a pas cessé de
l’affirmer. La Méditerranée est faite de ces différences constitutives et
ineffaçables. Il y aura longtemps des juifs, des chrétiens, des musulmans et
des libres-penseurs qui seront appelés à vivre ensemble dans un même monde.
Quelles que soient les imprécations des uns contre les
autres, il y a toujours de l'Autre en Méditerranée et non simplement du
Même. C'est une donnée qui existe dans d’autres régions du monde, mais ici
elle est fondatrice et elle s’éprouve dans la proximité. Les monothéismes, nés
en Méditerranée, qui ont déployé leur rapport à l’universel aux quatre coins de
la planète, ne sont pas près de se dissoudre dans un improbable mélange, vague
melting-pot ou métissage de circonstance." (pp.83-84)
"Chaque critique du capitalisme est invariablement repoussée comme illusoire ou rétrospective, Comme si identifier la totalité des biens à des biens marchands allait de soi et instaurait une loi inviolable dans l’histoire. Or, “la Grande Transformation” est une exception et non une règle, elle n’a rien d’irréversible, contrairement à ce que veulent nous faire croire les grands prêtres de l’économie. Le “Satanic mill", cette fabrique du diable, qui écrasa les hommes et les transforma en masses”, tel que l'analyse Karl Polanyi, n’est pas une nécessité. En effet, “avant notre époque, aucune économie n’a jamais existé qui fût, même en principe, sous la dépendance des marchés”. Or notre dépendance aux marchés est devenue maximale aujourd’hui.
Nous voici aliénés à des mécanismes démesurés que plus
personne ne contrôle ni ne maîtrise. Le capitalisme a perdu pied, c'est une
machine folle que rien ne semble pouvoir arrêter.
Il n’a plus de limites et avance comme inexorablement,
Moloch dévoreur d’hommes qui pense pouvoir faire fi de tout équilibre naturel
et qui creuse en nous un immense vide intérieur, la “dépression nerveuse
collective” que Keynes avait jadis entrevue." (pp.91-92)
"Le régime méditerranéen, fait d’un peu de vin,
d'huile d'olive, d’ail et de mille et une façons d’accommoder les plats pour
goûter toute une palette de saveurs, a fait ses preuves. Il crée un équilibre
alimentaire bien loin de l'obésité, véritable phénomène de société aux
Etats-Unis qui se répand désormais à grande vitesse en Europe parmi les jeunes
générations. Mais plus encore, l’art de bien manger est un art d’être ensemble,
une façon de partager qui refuse l'isolement imposé par les valeurs de l’individualisme.
La convivencia, autour de tapas ou de mezze,
ne va certes pas changer en elle-même la face du monde. Elle nous rendrait
cependant tellement plus malheureux si elle disparaissait !
Ce rythme profond de la commensalité est un
immense savoirvivre dont nombre de pays et de régions de la
Méditerranée ont gardé le secret. Il s’agit surtout de ne pas le perdre. Mais
le conserver ne suffit pas, ce qui compte c’est de lui redonner toutes ses
lettres de noblesse dans la simplicité du quotidien. Cet art de faire est une
première forme de résistance au modèle productiviste et au régime de la
malbouffe qui est devenu prépondérant. Il en est d’autres, dans tous les
registres de la culture du quotidien, pour tracer des limites et
amener chacun à sa propre révolution intérieure." (pp.96-97)
"L’hubris du capitalisme doit être combattu avec
ardeur et détermination. Il ne s'agit pas de laisser aller le monde tel qu'il
va, sans limites, sans régulation, sans intervention. La révolution
conservatrice à l'américaine, par un combat sur les valeurs, a tenté de
délégitimer toute recherche d’un équilibre, laissant à la libre entreprise et
aux forces du marché le pouvoir de défaire la société." (p.102)
"Les dits de l'amour sont pourtant là, héritage
offert à la beauté du monde dont les troubadours ont été les colporteurs dans
l’infinie délicatesse de leurs paroles chantées.
Ce savoir... dire l’amour a inspiré un profond savoirvivre qui
place la dame au cœur de la cité.
Il nous faut remonter un peu plus en amont, vers les terres imaginaires d’al-Andalus, fécondées par l’entremêlement judéo-arabe et mozarabe. Là a pris forme un art de dire l'amour, “berceau du lyrisme européen’, selon Paul Zumthor." (p.110)
"Nous voici en effet confrontés, d’une rive à
l’autre de la Méditerranée, à une double tentation : l’enfermement,
l’envoilement, le repli sur l’entre-soi, d’un côté ; l'exposition et la
marchandisation des corps, au nom d’une liberté sans limites et d’une
jouissance sans entraves, de l’autre. Est-il possible d'échapper à ce
télescopage des modèles, à ce face-à-face réducteur qui nous entraîne là où
l’on ne veut pas aller ?" (p.112)
"Germaine Tillion à su déceler cette propension très ancienne au “mariage entre soi”, à l’enfermement des femmes et à l’affirmation de l'honneur et du sang, farouchement défendu jusque dans la violence. Ces valeurs passéistes sont en train de vaciller, et c’est d’ailleurs pourquoi elles sont parfois réaffirmées avec la plus grande véhémence. Mais les femmes sont sur le chemin de l'autonomie, elles font le difficile apprentissage de la liberté et s’affirment, doucement et sûrement, dans l’espace public. Les sociétés arabes et musulmanes, dirigées par les hommes, tentent de résister à ce mouvement inexorable. Peine perdue.
La dame jadis chantée et célébrée dans les muwasbshab d’al-Andalus,
puis par les poètes d’oc, n’est plus une simple figure mythique. Elle trouve
heureusement sa place dans la cité [...] L'enfermement n’a plus lieu d’être et
l’envoilement, qui resurgit comme manifestation d’intégrisme, apparaît aussi
comme une forme paradoxale de sortie dans l’espace public, “la liberté sous le
voile” qui, selon certaines analystes, permet pour un temps de négocier et de
ruser avec l’ordre masculin et ses valeurs conservatrices.
Ces femmes qui s’affirment dans la cité et qui
heureusement refusent de baisser les yeux, n’ont pas ou plus pour modèle la
situation des femmes occidentales, où l'exposition et la marchandisation des
corps sont trop souvent devenues la règle.
Là encore, l’entre-deux du monde méditerranéen n’est
pas un vide, mais une forme possible de savoirvivre. Entre
le voile et le string, il n’y a pas rien, mais une façon d’être au monde
qui ne manque pas de saveur et qui suscite la quête de l'émerveillé, de part et
d'autre, et non plus seulement du masculin vers le féminin. L'affirmation du
désir féminin est une chance et son expression, écrite ou chantée, la promesse
renouvelée d’une quête de l’émerveillé plus juste, plus ajustée au mouvement
des vagues qui porte la rencontre des corps.
Fawzia Zouari, partie à la recherche d'un féminisme méditerranéen, le dit très bien : “Le véritable partenariat entre les sexes serait pour les femmes, non pas de faire comme les hommes, mais comme elles l’entendent, non pas de s’aligner sur les méthodes masculines, mais de se poser en repère authentique et en vraie alternative. Il s'agirait, en fait, d’un féminisme pluriel, souple, tenant de la liberté de l'individu née en Occident comme d’une certaine conception du féminin à laquelle le monde arabo-musulman reste d’une certaine façon attaché.” ." (pp.113-115)
"Il y a toujours de l’Autre en Méditerranée,
c'est une chance comme une promesse de conflit. Le voisin est là, irréductible
à lui-même, et il ne disparaîtra pas." (p.123)
"Il n’est de réconciliation possible qu'à partir
d’un acte de reconnaissance de ce qui a été." (p.124)
"Ce monde de l’entre-deux, où tout est encore
possible, est le monde méditerranéen, continent enseveli qui relie bien plus
qu'il ne sépare. Là se jouent et se nouent des appartenances multiples, des
identités profondes et fugitives qui traversent les frontières établies et
s’allient pour inventer des formes nouvelles." (p.127)
"Le chant est la métaphore juste d’un art du
possible entre les hommes.
La cacophonie nous envahit et nous angoisse. Elle crée
une sarabande de néant, une foire d’empoigne où chacun cherche à accomplir sa
différence et à réinventer sa tribu, contrepoint illusoire à la vaste
entreprise de normalisation et d’uniformisation produite par la mondialisation.
Ce double mouvement, solidaire et articulé, de régression vers le pur et
d'expansion vers le Tout, nous ne pourrons y échapper que si nous parvenons à
bâtir des appartenances ouvertes, des ensembles suffisamment vastes pour conjuguer
de la diversité et suffisamment définis pour coaliser de l'appartenance et
exprimer un style de vie en commun.
Le monde méditerranéen est à la bonne échelle pour
devenir un monde de significations communes." (p.130)
"Dans ce paysage avant la bataille, Istanbul est
sans doute une chance, en tout cas un signe. Ville charnière d’entre les
mondes, européen, balkanique, proche oriental, de la mer Noire ou de l'Asie
centrale, Istanbul est une ville sismographe où se répercutent les secousses
profondes qui travaillent nos imaginaires divisés. Là se jouent bien des
traversées, des syncrétismes qui trouvent dans la musique comme dans le cinéma
tout un art de “passer les ponts”, Crossing the Bridge, selon le
beau titre du film de Fatih Akin.
Polis, la Ville,
Istanbul témoigne du jeu entre des appartenances multiples où l’islam sacré des
grandes mosquées de Sinan côtoie les désirs profanes au goût d’arak des
musiques arabesques et des danses charnelles où s'exprime un ardent désir de
vivre." (p.135)
"Une Communauté méditerranéenne peut voir le
jour, à condition de ne céder ni à la nouvelle tentation de l'Occident,
inspirée par Washington, ni à la nouvelle tentation de l’Orient, inspirée par
Téhéran." (p.140)
-Thierry Fabre, Éloge de la pensée de midi,
Actes Sud, 2007, 152 pages.
***
Post-scriptum :
L’ouvrage remarquable de Thierry Fabre, si lumineux,
si actuel, n’en mérite que davantage d’être critiqué attentivement. Je
distingue trois grands axes de critiques :
1) : Peut-on universaliser l’expérience d’un espace,
par nature local ?
Admettons que l’espace méditerranéen conserve effectivement
un « style de vie », un ensemble de rapports sociaux, de mœurs, d’expériences
du monde. Peut-on en tirer quelque chose d’universel, qui puisse inspirer le
reste de l’humanité ? Le « style méditerranéen » a-t-il un sens
et un intérêt pour toutes celles et ceux qui ne connaissent pas la Méditerranée
directement ? Il n’est certes pas écologiquement souhaitable que toute l’humanité
vienne faire du tourisme dans les pays riverains de cette mer ! Alors, que
peut-on en faire lorsqu’on ne vit pas, le plus clair de son temps annuel,
proche de la Méditerranée (comme c’est mon cas) ?
Faute d’une réflexion sur l’ « exportation »
du style de vie méditerranée (ou plutôt sur la production de styles de vie
en quelque manière analogues à celui que décrit Fabre), on risque d’être
condamné à un désir mélancolique de partager l’expérience d’un monde
inaccessible. Un monde qui, peut-être, résiste à la mondialisation marchande et
aux cloisonnements nationalistes et identitaires, mais dont on ne voit pas
comment imiter les vertus.
Et si Fabre ne nous aide pas réellement à nous emparer
de ce qu’il décrit, c’est parce que son approche est assez littéraire,
existentielle, empiriste. Il nous dit ce qu’il voit mais pas pourquoi
cela est. C’est-à-dire : en vertu de quelles causes le style de vie
méditerranéen est-il possible ? Et ici, il y a chez l’auteur un risque de naturalisation
d’une formation sociale spécifique. Cette lenteur, cette tranquillité, cette
convivialité méditerranéenne, elle n’est pas purement l’effet nécessaire d’un
paysage géomorphologique. Elle n'est pas une grâce divine. Elle est socialement produite ;
elle est l’effet d’un type de société où les structures du capitalisme
moderne ont été historiquement plus lentes à se mettre en place. Le
sous-développement, le retard industriel de l’Espagne ou du sud de l’Italie (la
partie pauvre depuis la fin du Moyen-âge) ne sont-ils pas en bonne partie
explicatifs du décalage entre ces espaces et l’ « american way of life » ?
Ce sont précisément ces trajectoires socio-économiques différentes, cette « arriération »
économique qui expliquent à la fois la pauvreté de cette Europe du sud, mais
aussi la force historique des mouvements anarchistes (ou
populistes-révolutionnaires) en Espagne et en Italie. Tout ce conditionnement
sociologique et historique du « style de vie méditerranéen » est
absent de la réflexion de Fabre. Et c’est regrettable car cela interroge
fortement sur la possibilité d’établir ailleurs des attitudes similaires de
résistance au rouleau compresseur de la mondialisation marchande. Le lento,
le farniente sont-ils possibles à Shangaï, New York ou en Île-de-France ?
2) : Une critique romantique et progressiste de
la modernité capitaliste :
L’ouvrage de Fabre est certainement progressiste,
par ses valeurs d’autonomie individuelle et collective (notamment en matière d’égalité
entre les sexes). Il n’est pas réactionnaire, il ne propose pas un retour pur
et simple aux sociétés méditerranéennes traditionnelles. Il ne cherche même pas
à en conserver les aspects spécifiquement conservateurs, autoritaires,
xénophobes, etc. Fabre, comme Albert Camus, défend une éthique humaniste,
universaliste.
Dans le même temps, on trouve dans Fabre les limites ou les risques caractéristiques d’une critique romantique du capitalisme :
ð N’y-a-t-il
pas un risque de passéisme lorsque l’auteur nous invite à suivre le « rythme
de l’être » (comprendre : de l’être naturel) ? Que l’on
fasse preuve d’une certaine responsabilité écologique en privilégiant des
productions « de saison », soit. Mais peut-on suivre ce principe plus
loin ? Appliqué à l’agriculture, aurions-nous de quoi maintenir une
société moderne, sans renvoyer des millions de travailleurs à l’agriculture ?
ð Veut-on vraiment d’un niveau de travail ajusté à un niveau de vie assurément simplement « l’indispensable » ? Pour le dire brutalement, sommes-nous prêts à travailler moins frénétiquement, et à vivre pauvrement ?
ð L’auteur trouve bien peu à dire sur les aspects négatifs des sociétés méditerranéennes. On aurait pu parler de la relation entre chaleur et agressivité ; voire entre température et sous-développement économique… L’auteur cite certes l’anthropologue Germain Tillon, mais il aurait pu insister davantage sur le machisme et la violence masculine qu’on trouve aussi bien au nord et au sud de cette mer, dans la longue durée historique. Daniel Rivet (Histoire du Maroc, Fayard, 2012) parle ainsi de cette « Société méditerranéenne où l’infériorité statutaire et l’enfermement de la femme dans l’espace du gynécée préexistent à l’irruption des religions monothéistes. »
ð Fabre
n’est pas un matérialiste (marxiste ou autre). Il n’y a pas de condamnation de la religion dans son
livre ; la religion étant mise du côté des forces de l’imagination, de l’imaginaire,
etc. dont le monde moderne occidental, desséché, vient à manquer. C’est une
position contestable et quelque peu incohérente avec ses références appuyées à
des athées comme Nietzsche ou Albert Camus.
3) : Un livre profondément moral mais presque
apolitique :
Une « révolution intérieure » peut préparer un changement politique, mais elle nous abandonne en elle-même au seuil du politique. Elle est au mieux pré-politique. L’ouvrage de Fabre ne prône aucun but politique, aucune loi. Et il n’est pas non plus capable d’identifier des lois ou des institutions politiques qui favoriseraient le déploiement de son « style de vie méditerranéen » (ou, inversement, d’identifier ce qui nuit politiquement à l’existence de ce style de vie). Il laisse entier le problème de la politisation de la critique éthique de la modernité capitaliste.
En résumé, il y a un romantisme de gauche chez Fabre, un romantisme écologiste, humaniste, consciemment anticapitaliste, mais qui ne débouche jamais sur un appel à l'action révolutionnaire. Un certain imaginaire est convoqué comme moyen de résistance à l'aliénation présente, mais cet imaginaire n'est pas lui-même resitué comme moment de la production sociale, contrairement à la sociologie matérialiste de Marx.

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