[Glose 1 : on
pourrait ajouter d’innombrables exemples, mais notamment celui de Jésus, qui n’a
jamais dit qu’être venu « accomplir la Loi » (mosaïque), et non l’abolir.
L’événement historique que représente la nouvelle religion chrétienne s’est lui
aussi, au départ, effectué en se plaçant subjectivement dans une continuité
historique.
Régis Debray écrit dans
le même sens : « La nostalgie est le sentiment le plus
révolutionnaire qui soit. Toutes les révolutions ont été faite au nom d'un
passé à retrouver, à restaurer ; c'est une constante. »]
« Marx ajoute que
ces rêveries et ces illusions, loin de n'être qu'une phraséologie sans
conséquence, étaient nécessaires aux classes et aux individus occupés à
bouleverser leurs conditions sociales pour mener à bien l'entreprise historique
qui leur était dévolue. Cette résurrection des morts, toute fantastique
qu'elle fût, remplit deux fonctions essentielles : elle permit aux
révolutionnaires de justifier leur combat, d'exalter et de passionner
leur tâche ; elle leur permit aussi [en 1848] de masquer l'étroitesse
des objectifs poursuivis. L'imaginaire collectif ne fut pas seulement l'une des
déterminations […] par lequel les révolutionnaires d'une situation complexe,
mais durent percevoir leur présent : il constitua le jeu de
représentations fantasmées par lequel ils purent agir et faire leur propre
histoire.
Toutefois, Marx ne semble
proposer cette remarque que pour en réduire immédiatement la portée. Ce recours
à un imaginaire collectif ne serait que le fait des révolutions bourgeoises où
les finalités de l'action devaient être voilées pour pouvoir être réalisées. La
révolution sociale du XIXe siècle, celle qui pourrait affronter lucidement et
dans l'universalité ses propres objectifs, serait, au contraire de ses
devancières, une révolution sans superstition, une révolution libérée des
fantasmes archaïques et tout entière portée vers son avenir. Marx repère alors
dans l'échec de la Révolution de 48 un double mouvement contradictoire et
instaurant la dualité du « réel » et de l'imaginaire. La Révolution de 48
offrirait bien le devenir d'une ligne descendante, depuis l'explosion populaire
de février jusqu'au coup d'État du 2 décembre, mais cette ligne se croiserait
avec un mouvement ascendant, décrit au début des Luttes de classes en
France, par lequel la réalité parviendrait à se manifester dans sa vérité,
dissipant les illusions et les phrases, les superstitions et les masques. Ce
mouvement d'émergence du réel serait celui même du parti révolutionnaire […]
L'imaginaire alors réduit au statut de l'inessentiel, au niveau de l'illusoire [qu’il]
conviendrait seulement de dénoncer pour découvrir suffisante du réel."
(pp.99-100)
"Dans les études
historiques, Marx va montrer combien l'action politique des classes est
inintelligible si l'on ne ressaisit pas comment une classe a pu percevoir une
situation ou un acteur historique sur le mode de la pure imagination, comment
et pourquoi « l'entendement collectif » a pu organiser sa perception sur le
mode du fantastique.
Sans doute la classe
pourra-t-elle, par après et en raison de ses échecs, découvrir la vanité de ses
illusions, mais, au moment où elle agit selon ses mythes, ses illusions
participent bien de sa propre réalité, organisent sa connaissance et les formes
de son action. Cependant, cette réflexion sur l'imaginaire social commence,
dans l'analyse marxienne, en deçà des interprétations historiques et au niveau
des pratiques productives : dès ce niveau verra-t-on de la production et les
régulations qui en assurent le fonctionnement intègrent nécessairement des
formes d'imagination collective et ne sont réalisables que par le soutien d'un imaginaire
déterminé." (p.100)
"L'échange suppose,
en tant que pratique effective, une certaine organisation des
représentations ; il suppose que la marchandise, cessant
d'apparaître comme une valeur immédiatement qualitative et comme une valeur
d'usage, fasse l'objet d'une nouvelle perception et devienne, pour le
producteur et pour l'échangiste, l'image ou l'expression de ce qu'elle n'est
pas. Il faut que la marchandise perde sa réalité première et
n'apparaisse plus à son propriétaire que comme un support de valeur prêt à être
échangé contre n'importe quelle autre marchandise. La succession
indéfinie des échanges suppose la création d'un système mental déterminé, dont
la fonction sera de suspendre la perception immédiate et de lui substituer un
réseau d'images transformant le produit en marchandise échangeable.
L'imaginaire substitue à l'apparence qualitative du produit un champ indéfini
de comparaisons entre les produits, il transforme le produit du travail en
objet d'échange et rend possible la transformation du travail en marchandise. C'est
ce système de représentations, système social et aucunement naturel, qui permet
au producteur de se représenter sa production en fonction de l'échange, de l'organiser
en vue du marché et ainsi de subordonner son travail à l'attente des
acheteurs." (p.101)
"L'imaginaire social
n'est pas exactement un « reflet » de la pratique des échanges : Marx ne
décompose pas cette description en deux moments qui désigneraient
successivement la pratique de l'échange et sa représentation dans l'esprit des
échangistes. C'est dans sa description de la pratique de l'échange qu'il note
cette organisation de l'imaginaire et c'est dans la pratique effective qu'il en
montre la nécessité. L'imaginaire ne reflète pas une pratique, mais au
contraire participe à cette pratique comme une part constituante de
celle-ci. Plus exactement, et puisque l'on ne saurait dissocier une pratique de
l'ensemble représentatif qui la rend possible, l'action de l'échange s'organise
dans un système social ordonné et selon un système imaginaire, système lui-même
organisé et par lequel l'action peut viser des objets investis d'une
signification valable pour tous les participants du système. A ce titre
peut-on considérer l'imaginaire social comme l'un des éléments des forces
productives, contrairement à cette représentation étroite qui limiterait
celles-ci aux seuls moyens matériels. L'organisation du système monétaire doit
être comptée comme un élément essentiel du développement des forces productives
et l'imaginaire qui lui correspond doit donc être considéré comme une part
indissociable de ces forces." (p.102)
"Ces remarques, qui
manifestent la nécessité d'un certain type d'organisation de l'imaginaire dans
la pratique capitaliste, justifient l'emploi, par Marx, de l'expression «
esprit du capitalisme », puisqu'en effet tout un système intellectuel
particulier accompagne l'activité pratique au sein du capitalisme. Elles
suggèrent aussi que les rapports entre la pratique économique et les systèmes
religieux pourraient n'être pas seulement des rapports de cause à effet,
puisque ces niveaux différenciés pourraient participer des mêmes structures
mentales. C'est ce que semble proposer Marx lorsque, après avoir fait du monde
religieux le simple reflet du monde réel, il ajoute, comme pour corriger cette
formule, que le capitalisme a trouvé dans le christianisme, et plus
particulièrement dans le protestantisme, son « complément religieux le plus
convenable », comme s'il y avait bien, entre l'imaginaire capitaliste et
l'imaginaire religieux, un rapport de convenance et une certaine homologie
des structures.
Loin donc que l'analyse
de la substructure économique rejette les formes de l'imaginaire dans le monde
dérisoire de l'irréalité, elle invite à en repenser l'importance et à
interroger les modalités de l'imaginaire selon les différentes classes
sociales. Il faut s'attendre, en effet, à ce que des classes opposées, jouant
des rôles distincts dans l'unité de la production, perçoivent différemment la
réalité, imaginent différemment leur avenir et, en particulier, constituent des
images politiques profondément opposées." (p.104)
"Les paysans
parcellaires ne sont pas seulement en situation marginale par rapport au
capitalisme mais bien en dehors du système, dans la mesure où ils en restent à
un modèle économique d'autosubsistance. On assistera donc à ce paradoxe que la
décision politique reviendra provisoirement, au sein d'une société où
l'affrontement réel se situe entre la bourgeoisie industrielle et le
prolétariat, à une classe dont les aspirations relèvent d'un mode de production
antérieur et dont l'imaginaire politique est en rapport de discordance avec la
dynamique essentielle de la société.
La seconde imputation
causale vérifie cette discontinuité et l'impossibilité de rapporter tous les
éléments d'une formation sociale à son actualité. Marx souligne, en effet, que
le choix des paysans doit aussi être expliqué par l'organisation imaginaire
de leur passé et par le contenu de leur mémoire collective. C'est le
souvenir qu'ils conservent des gloires de l'Empire qui leur fait « croire »
qu'un homme portant le nom prestigieux de Napoléon leur rendrait leur puissance
disparue. Là encore, ce n'est pas l'expérience actuelle des paysans et
encore moins les contradictions réelles du capitalisme qu'il faut considérer
pour comprendre l'attitude paysanne, mais bien l'imagerie du paysan, imagerie
qui trouve son contenu dans une autre époque dont, cependant, les rapports et
les nécessités ne sont pas en accord avec le présent social." (p.106)
[Glose 2 : on peut donc construire à partir de Marx une sociologie des "décalages historiques" entre groupes sociaux, ce qui devrait interdire toute interprétation mécanique du marxisme (interprétation mécaniste pratiquée aussi bien par des marxistes que dénoncées -mais, on le voit, à tort s'agissant de Marx- par les adversaires du marxisme, par exemple Henri de Man...).]
"S'interroger sur
une classe sociale, ce n'est pas seulement en rappeler l'insertion particulière
dans le régime de production et les rapports avec l'appropriation réelle, mais
aussi décrire et comprendre les contenus déterminés de son imaginaire. Et cette
description sera d'autant plus nécessaire que ce contenu de l'imaginaire
peut se trouver en discordance relative avec la réalité économique de la classe
: on ne pourra, incessamment, rapporter les changements de l'imagination petite
bourgeoise, par exemple, aux seules oscillations de la conjoncture économique.
Des retards se produiront, des discontinuités ou même des contradictions qu'il
faudra ressaisir par une méthode particulière, différenciée de l'analyse du
mode de production." (p.107)
" [Les bourgeois
républicains] attendaient du suffrage universel le pouvoir miraculeux de faire
advenir la raison et de dissiper tous les conflits sociaux : de l'urne
électorale, ils attendaient que se manifeste magiquement la sagesse divine du
peuple français. Or la réalisation, dans la pratique, de ce rêve collectif, eut
précisément pour effet de faire émerger la réalité, de dévoiler le peuple réel
dans ses divisions et de porter au grand jour la réalité de la lutte des
classes. C'est en effet par le moyen du suffrage universel que purent se
manifester les subdivisions effectives du peuple français qui restaient
voilées, sous la monarchie, par le système censitaire. On voit ici la
réalité sociale se dégager de l'illusion grâce aux illusions, non que la
réalité succède à l'imaginaire par une progression rationnelle de l'erreur à la
vérité, mais par un chassé-croisé imprévu où une pratique magique a précisément
pour résultat de dissiper les croyances miraculeuses. Dès lors, ne pourra-t-on
s'en tenir à un schéma linéaire, qui opposerait l'imaginaire et le réel comme
deux termes distincts et faudra-t-il retrouver, dans le jeu brouillé de la
politique, ces passages complexes où l'imaginaire peut donner lieu à des
comportements politiques réels, où le mythe peut servir de médiation
vers la réalité, où « l'idée », en se faisant effective, prépare
l'avènement de la vérité. Ces dialectiques seront intelligibles à condition que
l'on reconnaisse à l'imaginaire un mode social d'existence et que, loin de le
rejeter comme une part inessentielle de la pratique sociale, on y reconnaisse
une certaine forme de la pratique collective." (p.109)
"Marx souligne alors
la singularité de ce retour au passé qui n'a cessé de se reproduire dans les
phases révolutionnaires. Il remarque tout d'abord que ce retour au passé
correspond à une sorte de pesanteur des traditions et à une prolongation du passé
dans le présent (1), mais il ajoute aussitôt, comme pour préciser cette
indication, que les révolutionnaires n'étaient pas les esclaves d'une illusion
mais bien les créateurs de leur mythologie. Alors qu'ils sont occupés à
transformer leur présent, les révolutionnaires « évoquent » les esprits
défunts, « leur empruntent » (2) leur langage et leur costume, recréent
un univers fantastique. L'accent ne se trouve plus mis ici sur le donné que
serait la présence d'un passé, mais sur cet agir particulier qu'est la
création de l'imaginaire dans une phase d'exaltation révolutionnaire.
Sans doute est-ce bien un passé qui se prolonge, mais précisément tout cet
univers fantastique disparaît lorsque s'efface l'ardeur révolutionnaire. Il ne
s'agit donc pas d'un fait de mémoire collective qui véhiculerait un même
contenu à travers les âges, mais au contraire d'un phénomène de
création qui revêt ici le caractère de l'identification et de la
répétition.
Il faut donc référer la
spontanéité de cette création aux besoins réels des acteurs plongés dans
le drame de la Révolution. On ne saurait tenir ces fantasmes pour un simple
reflet d'une réalité, ou pour une émanation des conditions matérielles, puisque
précisément rien du présent économique ne sert de support à
une telle fantasmagorie. C'est bien dans l'angoisse des hommes, dans
leur peur en face d'un avenir qu'ils ne discernent pas encore, qu'il faudra
chercher les raisons de ces invocations et de ces résurrections. Marx
n'insiste pas sur cette indication, mais il en indique le bien-fondé quand il
souligne que cette création doit être éclairée par les besoins
profonds des révolutionnaires qui ne pouvaient accomplir leur œuvre sans de
semblables élaborations imaginaires." (p.112)
"La révolution n'est
donc pas seulement accompagnée d'un imaginaire particulier, mais bien créatrice
de significations imaginaires qui participent des sens que les
révolutionnaires donnent à leur propre action. Et dès lors ne s'agit-il plus
seulement, pour préparer la révolution future, d'opposer à l'illusion la
rigueur de la science, mais aussi de prévoir que cette révolution sociale sera,
elle aussi, créatrice d'une « poésie » (1). Et Marx n'écrit pas
que la révolution prolétarienne devrait se réaliser sans rêve et sans
imaginaire, il dit seulement qu'elle devrait liquider radicalement les
superstitions attachées au passé pour ne tirer son imaginaire que de son propre
avenir. Le privilège révolutionnaire décisif du prolétariat serait, non de
détruire l'imaginaire collectif, mais de créer un imaginaire qui soit en accord
avec une analyse scientifique, de se donner une poésie qui convienne à sa
libération et en exalte la signification." (p.113)
"Ces remarques
partielles [...] soulignent l'insuffisance d'une interprétation
positiviste de la méthode effectivement employée par Marx dans ses
recherches économiques et historiques." (p.113)
[Glose 3 : En quel
sens la sociologie de Marx n’est-elle pas positiviste ? En ce qu’elle
ne supprime pas une intégration des contenus subjectifs, imaginaires (la
psychée) -contrairement, semble-t-il, à la démarche d’Auguste Comte ?
En ce qu’elle excède apparemment les implications de la règle durkhemienne « traiter
les faits sociaux comme des choses » (les choses ne rêvent pas ; ou
du moins les rêves ne seraient pas des faits sociaux) ?]
"Le rêve politique
peut remplir une fonction d'occultation et relever ainsi de la
critique générale qui met en évidence le caractère négatif des idéologies ; et
dans cette mesure l'imaginaire est assimilé, selon la critique traditionnelle,
au trompeur et à l'illusoire. Mais ce jeu de représentations qui accompagne
nécessairement la pratique économique et dont l'utilisation de la monnaie
fournit un exemple privilégié ne relève aucunement d'une semblable critique : dans
cet exemple, l'imaginaire social n'est pas un voile jeté sur une pratique
réelle mais, au contraire, une modalité, une forme de cette pratique, de
l'acte d'échange.
L'imaginaire social remplit ici un rôle régulateur ou fonctionnel : non seulement il permet à l'échangiste d'adapter son action aux lois du marché et des échanges, mais il lui permet de devancer les conditions empiriques et d'introduire dans son présent les exigences de l'avenir. Et c'est une nouvelle fonction dynamique que manifeste l'imaginaire de la révolution, fonction que Marx qualifie de poétique puisqu'en effet l'imaginaire, et même en ce qu'il peut comporter d'illusion, en magnifiant les tâches permet de les accomplir, exalte les passions et les enthousiasmes et permet ainsi aux hommes de transformer leurs conditions." (p.114)
"On sait qu'un
projet politique peut se [porter] provisoirement au-delà de son temps et
qu'inversement un rêve politique peut persister alors qu'il est en
contradiction avec le présent social ; ces phénomènes ne sont intelligibles
que si l'on consent à rompre les déterminations immédiates et si l'on
reconnaît que l'imaginaire d'une classe, et donc la forme de sa pratique,
peut échapper à l'actuel pour se projeter dans un futur ou se
réfugier dans un passé rassurant." (p.115)
-Pierre Ansart,
"Marx et la théorie de l'imaginaire social", Cahiers
Internationaux de Sociologie, NOUVELLE SÉRIE, Vol. 45 (Juillet-décembre
1968), pp. 99-116.
Post-scriptum : L’article d’Ansart prouve qu’il faut restreindre la validité des objections que Castoriadis a adressé à la théorie sociale de Marx, jugée rationaliste. Certes, Ansart fait une lecture spécifique de Marx, en mettant en lumière des aspects négligés et moins évidents (« secondaires ») de sa méthodologie scientifique. Néanmoins, son texte, rédigé 3 ans après celui de L’institution imaginaire de la société, prouve que la lecture de Castoriadis n’était pas la seule que l’on pouvait faire de Marx à ce moment-là. La réflexion de Castoriadis est au fond moins éloignée de celle de Marx qu’il ne le croyait lui-même.
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