"Descartes
n'apparaît-il pas par excellence le seul philosophe qui se soit avisé de poser
en termes formels le problème d'une radicalité absolue conçue non plus du tout
comme celle de l'être, mais comme celle de la certitude ?" (p.202)
"C'est « quelque
chose de certain » que recherche Descartes dans la Méditation seconde,
et non plus comme les péripatéticiens ses prédécesseurs, le plus réel, l'être «
en acte »." (note 2 p.202)
"Dès lors la voie était tracée, où s'engageraient Kant, Fichte, Hegel, Husserl, au bout de laquelle même l'ancien problème d'un commencement absolu du monde paraît en même temps liquidé. Si, en effet, le monde est constitué, s'il n'est que « l'éclairement de l'être dans lequel l'homme surgit de son essence jetée » [Heidegger], si « c'est la réalité humaine qui fait que cet être qui l'assiège se dispose autour d'elle sous forme de monde » [Sartre], alors est enfin tenu le pari qu'avaient ouvert [selon Victor Brochard] Socrate et Platon : désormais comprendre non plus l'homme à partir du monde, mais le monde à partir de l'homme. Bref le problème philosophique après Descartes est par excellence celui non plus d'une genèse de l'être, mais d'une genèse du sens. L'ignora-t-on totalement avant les Méditations métaphysique ?" (p.203)
"Selon le Théétète,
Protagoras n'admet qu'un pur apparaître, mais ne faut-il pas que celui-ci
apparaisse, que donc il soit, qu'il y ait un être de l'apparaître ? Ainsi
récusé partout, l'être semble reprendre partout ses droits. Cependant quelque
chose, dans l'énoncé du problème philosophique fondamental, a été changé, une
révolution a éclaté. Vainement les réfutateurs de la pensée sophistique
s'efforceront-ils de la nier ; vainement Platon et Aristote tenteront-ils de
réduire le champ de ce bouleversement -il progresse malgré eux jusqu'au centre
de leurs propres systèmes- et parviendront-ils à en faire oublier jusqu'à
Descartes l'énorme portée. Il faudra bien en revenir une fois pour toutes à
reconnaître que l'être en soi et par soi est un mythe, ou du moins rien qu'un
pôle, une catégorie-limite, que s'il y a place pour une science de l'être,
l'objet d'une telle science ne peut pas être l'être en soi et par soi, dont
Parménide et les éristiques enseignaient déjà qu'il n'y a rigoureusement rien à
dire, mais seulement l'être de ce à partir de quoi un Gorgias a nié l'être, à
partir de quoi un Protagoras a réduit tout à un pur apparaître. S'il y
a commencement radical, ce ne peut être que de ce à partir de quoi il y a
négation ou absence, de ce à quoi il y a présence ou apparition. Il ne peut y
avoir une genèse de l'être en soi, puisque étant avant l'être elle ne serait
point, ou qu'étant être, elle ne serait point genèse ; bref il ne peut y avoir
genèse que de l'être pour nous, c'est-à-dire de son sens." (p.204)
"La philosophie
platonico-aristotélicienne du concept apparaît, en effet, dans son ensemble un
gigantesque effort en vue d'établir contre les sophistes et les éristiques que
ce qu'il y a de plus réel, ou de seul réel, est l'εΤδος. Que ce terme désigne
la forme en soi au sens platonicien du terme ou bien, selon Aristote, l'être le
plus déterminé, le plus actualisé, le plus riche en consistance
ontologique, l'είδος est toujours l'opposé du changeant, du flux, du
devenir, de l'altération ; bref il est ce qui demeure, ce en quoi s'achève
toute γένεσις ; d'où une formule qui, à elle seule, suffirait à résumer cette
philosophie, et que d'ailleurs Aristote reproduit textuellement de
Platon : « la genèse (γένεσις) est en vue de l'existence (ουσία),
et non l'existence en vue de la genèse »." (p.205)
"Dans le Phédon,
l'ουσία apparaît ce qui fait que la grandeur, la santé, la force sont ce
qu'elles sont, ce que les scolastiques nommeront la quiddité.
L'oùaia est non point l'être en général, mais tel être, celui-là dont il y a
définition, le sujet de tels attributs, et lorsque la langue grecque veut
exprimer ce que nous appelons l'essentiel c'est le mot
ουσιώδης qu'elle emploie. En résumé il s'agit de l'essence, mot qui d'ailleurs
figure parmi les traductions françaises usuelles de ce terme, et s'il y
a genèse de quelque chose qui soit c'est de l'essence. Rencontre bien
significative : le mot εϊδος, dont usent Platon et Aristote pour établir contre
les héraclitéens que le flux de l'altération s'achève et s'immobilise
dans une forme, renvoie lui aussi à la notion d'essence, puisque l'εϊδος
d'une chose, exprimant d'abord son aspect visuel, finalement désigne sa forme
particulière, ce qui la distingue en propre, ce qui fait qu'elle est ce qu'elle
est et non autre chose. [...] Ainsi même la philosophie
construite tout entière pour réfuter ceux qui allaient à découvrir qu'il n'y a
genèse que du sens en vient finalement à reconnaître aussi qu'il y a genèse
seulement de l'essence, cette structure arrêtée de la signification.
Là est une acquisition définitive." (p.206)
"C'est grâce à la
distinction entre puissance et acte qu'Aristote résoud une à une,
imperturbablement, toutes les difficultés. Celle de l'attribution, par exemple
: l'animal et le bipède sont non point deux êtres, mais un seul, lequel est
d'abord indéterminé (le genre animal comme puissance) puis déterminé (l'espèce
bipède comme acte) (Métaph. Z, 12, 1037 b, 8-27). Celles, aussi, du
mouvement, puisque l'infini dressé par Zénon devant le mobile comme un obstacle
insurmontable n'a d'existence qu'en puissance, à titre de possible : il
pourrait empêcher le mouvement s'il passait à l'acte, mais il n'est qu'une
infinité d'arrêts possibles (Phys. VIII, 8, 263 a 4-263 b 6). Celles,
encore, qui résultent de l'antinomie entre l'être et le connaître, car si en
principe il n'y a d'être qu'inconnaissable et de connu qu'inexistant (Métaph.
K, 2, 1060 b 20), du moins la distinction du genre comme puissance et
de l'espèce comme acte permet-elle d'affirmer connaissables ces substances
secondes, les genres et les espèces, qui sont aussi de l'être, et dans le
champ ontologique desquelles la connaissance peut pénétrer (Catég. V, 2
b, 7-25). Ainsi peut être fondée même la théorie de la connaissance [...] si
l'on regarde la connaissance universelle en acte comme actualisée à partir
d'une connaissance en puissance dans la sensation." (note 1 p.210)
"Quant au principe
de non-contradiction, c'est son énoncé même qui frôle la pétition de principe,
car enfin s'il faut, pour déterminer l'appartenance d'un attribut, que ce soit
à la fois « au même moment, à un même sujet et sous le même rapport » (Métaph.
Γ, 3, 1005 b 15), autant s'accorder tout de suite que A soit A lorsqu'il n'est
pas non-Α. L'être est, telle est la signification finalement
parménidienne de ce principe, ce qui revient à adopter décisoirement la
philosophie parménidienne comme description privilégiée d'une région d'être,
celle où l'être est, où il est ce qu'il est, où il est -comme le dit Aristote-
en acte, et à nier le reste en tant qu'être pour le déclarer sous-être,
rapport à l'être, puissance, possible, etc. On conçoit dès lors qu' « en
puissance... la même chose soit en même temps les contraires, mais en acte ce
n'est pas possible » (Γ, 5, 1009 a, 33-37), ce qui signifie objectivement
que le principe de non-contradiction décrit une région d'être impliquée
par le postulat d'une distinction entre puissance et acte." (note 2
p.212)
"Cette exquise
région ontologique qui n'est point l'être mais rapport à l'être, cette
perspective qui n'en finit pas de s'ouvrir sur lui, ne fait-elle pas songer
irrésistiblement à l'autre platonicien, qui est autre à la fois que l'être et
que soi, à cette présence à soi qui est en même temps distance à soi et dont
chacun a -ou plutôt dont chacun est- immédiatement l'expérience, à cette
radicalité absolue qui se situe toujours en deçà et par rapport à quoi tout est
toujours au delà, transcendance, bref, à la conscience ?" (p.213)
"'Aux yeux
d'Aristote la pensée qui se pense elle-même, la pensée de la pensée, ce n'est
rien d'autre que Dieu : en Lui Seul, acte pur, réalisation absolue, se
rencontre Γούσία par excellence, ce qui n'est plus tributaire d'aucune γένεση ;
et comment en serait-il autrement puisque seule cette Divine Pensée n'a plus
rien d'autre à penser que Soi, seule Elle n'a plus d'autre objet qu'Elle-même,
alors qu'en revanche la sensation, l'opinion, la διάνοια, la science,
ayant toujours un objet différent d'elles-mêmes, ont toujours à s'arracher à
soi vers lui, à devenir ?" (p.213)
"Conclura-t-on que,
s'il y a chez Aristote quelque chose comme un Cogito, celui-ci
apparaît aussitôt manqué, puisqu'il consiste à poser tout au plus que Dieu seul
se pense, donc seul réellement il est ?" (p.214)
"É. Bréhier a
signalé, en effet, chez Aristote : « Une forme archaïque du Cogito ergo
Sum », en se fondant sur ce passage du De Sensu où
Aristote écrit : « si quelqu'un se perçoit lui-même (lui ou quelqu'un
d'autre) en un temps continu, il n'est pas possible alors qu'il ne sache pas
qu'il existe »." (p.215)
"Dans le quatrième
livre de la Physique, après avoir défini le temps par « le nombre
du mouvement selon Γ antérieur-postérieur », Aristote observe que, la seule
puissance nombrante étant l'âme, « il ne peut y avoir de temps sans l'âme
»." (p.216)
[Glose 1 : Le fait
de faire dépendre la réalité du temps d’une subjectivité constituante semble
anticiper sur l’idéalisme de Kant.
Selon Pierre-Maxime
Schuhl, l’évidence de la connaissance de soi par soi chez Aristote et Descartes
aurait une origine socratique :
« Même schéma de
pensée chez Descartes, chez les Augustiniens (et autres platoniciens) et chez
Aristote : c'est cette ignorance socratique, dont la conscience même qu'on en
prend est la première science. Savoir qu'on ne sait rien, c'est encore savoir,
et savoir supérieur à tout savoir illusoire. C'est une démarche analogue
d'explication qu'Aristote applique à l'opinion que le mouvement n'existe pas,
opinion qui à ses yeux est elle-même un mouvement. Et l'on sait que, dès la
XIIe des Règles pour la direction de l'Esprit, Descartes cite, comme
exemple de liaison nécessaire entre natures simples, le doute socratique :
« Si Socrate, écrit -il, dit qu'il doute de tout, il en
résulte nécessairement qu'il comprend donc au moins ceci : qu'il doute. Ainsi,
il sait donc que quelque chose peut être vrai ou faux, etc. : en effet, ces
choses sont nécessairement liées à la nature du doute ». »
(Pierre-Maxime Schuhl,
"Y a-t-il une source aristotélicienne du « Cogito » ?", Revue
Philosophique de la France et de l'Étranger, T. 138 (1948), pp. 191-194, p.194).]
"Aristote, après
Platon et les sophistes, disposa de toutes les ressources nécessaires pour ôter
à l'être -en vue de la rendre comme son dû à la conscience constituante, ou donatrice
de sens- toute la perspective sous laquelle il faut bien que l'être apparaisse
: l'ensemble de ses recherches l'y conduisait." (p.217)
-Jacques Rolland de Renéville, "Genèse du sens et aristotélisme", Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, T. 154 (1964), pp. 201-218.
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