L'historien, toutefois, a
des exigences plus précises. Tout en reconnaissant que la signification du
platonisme se révèle dans la postérité de Platon, dans le courant de pensée
issu de lui, il a l'ambition de saisir ce courant à sa source [...] Un remarquable
exemple de ce scrupule d'historien nous est fourni par Victor Brochard, qui,
dans ses précieuses Études, se refuse à suivre certains critiques,
tels que Stallbaum, Zeller et Lutoslawski, lorsqu'ils attribuent à Platon des
formes d'idéalismes que pour sa part il juge propres à la pensée
néo-platonicienne, chrétienne ou moderne. Prenant à la lettre le récit du Timée,
qui nous montre le Démiurge contemplant le Modèle éternel afin d'en reproduire
une image sensible, il soutient que le Dieu de Platon est un être
inférieur aux Idées, que les Idées sont extérieures à lui et ne sauraient être
considérées, ainsi que les voulaient les docteurs chrétiens, comme des pensées
de Dieu. Ce sont les néo-platoniciens qui, les premiers, ont logé les
Intelligibles dans l'Intelligence. [...]
Certes, [Platon] déclare
au début du Timée [...] que l'Auteur de ce Monde a dû se
régler sur un Modèle éternel ; sans quoi son ouvrage eût été imparfait. [...]
[Pourtant], il apparaît bien que le Démiurge du Timée n'est
pas seulement fabricateur, mais aussi naturateur. On nous dit, certes, qu'il a
produit le Monde sensible à l'image du Modèle éternel, du Vivant Absolu [...]
qui semble de la sorte réalisé en dehors de lui ; mais on nous le montre
aussitôt après calculant combien d'éléments doivent entrer dans la composition
d'un monde sensible, c'est-à-dire visible et tangible [...] méditant la plus
belle figure à donner à l'Univers [...] élaborant par ses calculs la structure
harmonique de l'Ame du Monde [...] comme de ses calculs encore résulteront les
figures caractéristiques des quatre éléments [...] De l'organisation idéale que
le Démiurge impose à la diversité sensible pour en constituer un Univers, on
peut donc dire indifféremment qu'il la contemple hors de lui, dans un
cosmos intelligible, ou qu'il l'élabore par sa réflexion, qu'il produit de la
sorte le monde intelligible." (pp.66-67)
"Les Idées
platoniciennes ne sont pas des choses en soi au sens kantien, ni des substances
au sens aristotélicien, ni des entités en quelque sens que ce soit ;
contre cette conception réaliste de l'Idée, à laquelle pouvait prêter le
langage allégorique du Banquet, du Phédon, de la République
et du Phèdre, le Parménide et le Sophiste sont une
protestation et une mise en garde. Dire que l'Idée est en soi, c'est dire
qu'elle n'est pas relative à nous ; elle ne se réduit pas à un mode de
penser subjectif ; elle est un objet absolu de pensée, une norme de pensée
vraie, et cela parce qu'elle correspond aux productions de l'Intelligence
souveraine." (p.68)
[Glose 1 : on se demande
bien ce que peuvent être des idées qui ne sont pas des entités en quelque
sens que ce soit…]
"M. F. Sciacca [...]
souligne vigoureusement la nécessité pour appuyer l'existence du Sensible, pour
qu'il ne se confonde pas avec son modèle éternel, d'admettre un substratum,
une matière, qui reçoive les empreintes des essences intelligibles [...] Notre
auteur conclut de là que "le Dieu de Platon est métaphysiquement limité",
sinon à proprement parler par l'Intelligible, par l'éternité du monde des
Idées, où "il trouve, pour ainsi dire objectivée hors de lui, sa propre
essence", du moins par la nécessité aveugle de la matière, qui fait
obstacle aux desseins de l'Intelligence et ne permet pas que l'Univers sensible
réalise une absolue perfection. Platon ne se serait donc pas affranchi
de la conception commune à tous les philosophes grecs de l'éternité de la
matière : c'est pourquoi son Dieu ne saurait être Créateur, mais seulement
Architecte." (pp.68-69)
"Nous n'aurions
garde de prétendre qu'on trouve chez Platon l'idée de la création ex
nihilo ; mais serait-il exagéré de soutenir que de lui proviennent les
cadres de son élaboration doctrinale ? Non seulement c'est aux Idées
platoniciennes que saint Thomas, après saint Augustin, fait appel pour
expliquer comment les choses crées préexistent dans l'Intelligence divine ;
mais, quand il s'agit de concevoir en quoi se distingue de l'être divin l'être
même des créatures, c'est encore à une notion platonicienne que les
théologiens, à la suite de saint Thomas, ont recours. La nature propre de chaque
être créé consiste, selon saint Thomas, en ce qu'il participe d'une certaine
manière à la nature divine ; ce que Malebranche exprime en disant que les
créatures ne sont que des participations, c'est-à-dire des imitations
imparfaites de l'être divin. Tout ce qu'elles ont de réalité est emprunté aux
perfections divines ; elles ne se distinguent de Dieu que par leur défaut, leur
imperfection, leur néant. Ainsi se trouve éliminé le réalisme d'une matière
coéternelle à Dieu, rejeté ce leg encombrant de l'aristotélisme, par un retour
à l'idéalisme platonicien et sa réduction du substratum au
non-être. La matière des objets sensibles n'étant rien
de plus que la possibilité infinie des créatures corporelles (tout
comme les Idées sont en Dieu les raisons éternelles, les causes exemplaires,
des choses créées), il est sans inconvénient pour la souveraineté divine de
déclarer avec Platon les Idées et la matière antérieures à la Création."
(pp.69-70)
[Glose 2: Identifier le possible
et le non-être est une faute conceptuelle évidente. Mais allons plus
loin. Réduire la matière à la pure possibilité entraîne de nombreux
problèmes.
Tout d'abord, si la
matière n'est même pas un contenu sensible, comment la forme pourrait-elle à
elle seule constituer un être réel, une créature quelconque ? Quelle différence
resterait-il entre la forme idéelle et la forme incarnée dans le
monde sensible ? Une telle doctrine devrait logiquement abolir la distinction
entre monde sensible et monde idéal, au profit d'une éternisation de toutes les
choses (puisqu'il n'existe plus que des formes), ce que l'expérience contredit
à chaque instant... On a donc affaire à une énième imbécilité spiritualiste.
Deuxièmement, si on
mettait le contenu sensible, concret, au sein de la forme elle-même, alors on
ne pourrait plus admettre que des entités différentes puissent avoir la même
forme. Il y aurait autant de formes que de créatures existantes. Chaque
créature de Dieu serait donc une singularité pure, à l'instant des anges. Il
est évident que la doctrine qui identifie matière et pure possibilité
aboutit aussi à un nominalisme, à la destruction de toute
catégorie, de l'universel. Dès lors on ne peut plus parler de rien, il n'y
a plus de genre humain, il n'y a plus que des singularités pures... Cette
doctrine est donc contradictoire avec la pensée catégorielle
et universaliste issu de Platon et d'Aristote. Elle est régressive et
irrationnelle.
Enfin, il faut noter que
cette doctrine est incohérente avec la pensée chrétienne. En
effet, si la matière n'est que pure possibilité, alors il n'y a pas de
différence de statut ontologique entre un ange et un humain. Ces deux entités
sont en effet d'abord simplement possibles ; leurs possibilités les
distinguent de la nécessité de l'existence divine. Un ange n'est pas
moins "matériel" qu'un humain si "matière" signifie "purement
possible avant l'acte de création". Or la métaphysique chrétienne
a toujours distingué les anges, réalités purement spirituelles, des humains,
réalités mixtes, à la fois spirituelles et mondaines.
Voilà le brillant
résultat quand on veut user de Platon pour faire une philosophie chrétienne !]
"[Les travaux de
Aram M. Frenkian, 1946, montrent que] dans la théologie des prêtres de Memphis,
telle qu'elle s'exprime à la fin du VIIIe siècle avant notre ère dans
l'inscription du roi Shabaka, on trouve une conception de la création ex
nihilo. Ptah, le dieu de Memphis, identifié à Atoum, père de tous les
Dieux, a créé toutes choses par la réflexion de son cœur et le commandement de
sa langue." (p.70)
"Il est trop
sommaire de réduire l'idéalisme platonicien à un réalisme des Idées ; contre
cette interprétation, fixée par Aristote, le Parménide et le Sophiste
anticipativement protestent ; et l'on sait que maints auteurs, à la suite de
Lutoslawski, prétendent au contraire dans ces derniers dialogues [trouver] cet
idéalisme "subjectif", qui subordonne les Idées à l'Ame, considérée
comme la première réalité." (p.71)
"Le Dieu de Platon
est avant tout Intelligence. [...] Si l'Univers sensible ne peut réaliser une
absolue perfection, ce n'est point qu'il y ait en sa matière quelque chose de
positif et qui proprement résiste à l'action de l'Intelligence ; c'est qu'il
est dialectiquement impossible qu'un monde "devenu", produit à
l'existence, sujet au devenir et divisible, soit adéquat à son modèle éternel,
à la simplicité des perfections divines ; il est seulement le meilleur d'entre
les mondes possibles. En réduisant ainsi la matière au non-être, Platon
se trouve avoir éliminé le principal obstacle à la doctrine de la création :
plus de réalité coéternelle à Dieu ou qui, même produite par lui, ferait échec
à son infinité." (pp.75-76)
-Joseph Moreau, "Platon et l'idéalisme chrétien", Revue des Études Anciennes, Année 1947, 49-1-2, pp. 65-77.
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