dimanche 25 janvier 2026

Le Démiurge, la matière et les Idées. Platon et sa postérité chrétienne

"Le platonisme, à vrai dire (c'est ce qui fait de lui une grande philosophie), n'est pas enfermé dans la lettre du texte platonicien ; il est l'esprit qui lui donne sens, même si ce sens déborde les formules explicites des dialogues. Platon ne nous dit-il pas lui-même que le texte écrit ne saurait contenir les richesses de la pensée vivante ? De ce point de vue, le platonisme déborde même la pensée de son fondateur ; le propre du génie, c'est de n'être jamais pleinement conscient de lui-même : le platonisme, c'est tout le courant philosophique issu de la méditation des dialogues. [...]

L'historien, toutefois, a des exigences plus précises. Tout en reconnaissant que la signification du platonisme se révèle dans la postérité de Platon, dans le courant de pensée issu de lui, il a l'ambition de saisir ce courant à sa source [...] Un remarquable exemple de ce scrupule d'historien nous est fourni par Victor Brochard, qui, dans ses précieuses Études, se refuse à suivre certains critiques, tels que Stallbaum, Zeller et Lutoslawski, lorsqu'ils attribuent à Platon des formes d'idéalismes que pour sa part il juge propres à la pensée néo-platonicienne, chrétienne ou moderne. Prenant à la lettre le récit du Timée, qui nous montre le Démiurge contemplant le Modèle éternel afin d'en reproduire une image sensible, il soutient que le Dieu de Platon est un être inférieur aux Idées, que les Idées sont extérieures à lui et ne sauraient être considérées, ainsi que les voulaient les docteurs chrétiens, comme des pensées de Dieu. Ce sont les néo-platoniciens qui, les premiers, ont logé les Intelligibles dans l'Intelligence. [...]

Certes, [Platon] déclare au début du Timée [...] que l'Auteur de ce Monde a dû se régler sur un Modèle éternel ; sans quoi son ouvrage eût été imparfait. [...] [Pourtant], il apparaît bien que le Démiurge du Timée n'est pas seulement fabricateur, mais aussi naturateur. On nous dit, certes, qu'il a produit le Monde sensible à l'image du Modèle éternel, du Vivant Absolu [...] qui semble de la sorte réalisé en dehors de lui ; mais on nous le montre aussitôt après calculant combien d'éléments doivent entrer dans la composition d'un monde sensible, c'est-à-dire visible et tangible [...] méditant la plus belle figure à donner à l'Univers [...] élaborant par ses calculs la structure harmonique de l'Ame du Monde [...] comme de ses calculs encore résulteront les figures caractéristiques des quatre éléments [...] De l'organisation idéale que le Démiurge impose à la diversité sensible pour en constituer un Univers, on peut donc dire indifféremment qu'il la contemple hors de lui, dans un cosmos intelligible, ou qu'il l'élabore par sa réflexion, qu'il produit de la sorte le monde intelligible." (pp.66-67)

"Les Idées platoniciennes ne sont pas des choses en soi au sens kantien, ni des substances au sens aristotélicien, ni des entités en quelque sens que ce soit ; contre cette conception réaliste de l'Idée, à laquelle pouvait prêter le langage allégorique du Banquet, du Phédon, de la République et du Phèdre, le Parménide et le Sophiste sont une protestation et une mise en garde. Dire que l'Idée est en soi, c'est dire qu'elle n'est pas relative à nous ; elle ne se réduit pas à un mode de penser subjectif ; elle est un objet absolu de pensée, une norme de pensée vraie, et cela parce qu'elle correspond aux productions de l'Intelligence souveraine." (p.68)

[Glose 1 : on se demande bien ce que peuvent être des idées qui ne sont pas des entités en quelque sens que ce soit…]

"M. F. Sciacca [...] souligne vigoureusement la nécessité pour appuyer l'existence du Sensible, pour qu'il ne se confonde pas avec son modèle éternel, d'admettre un substratum, une matière, qui reçoive les empreintes des essences intelligibles [...] Notre auteur conclut de là que "le Dieu de Platon est métaphysiquement limité", sinon à proprement parler par l'Intelligible, par l'éternité du monde des Idées, où "il trouve, pour ainsi dire objectivée hors de lui, sa propre essence", du moins par la nécessité aveugle de la matière, qui fait obstacle aux desseins de l'Intelligence et ne permet pas que l'Univers sensible réalise une absolue perfection. Platon ne se serait donc pas affranchi de la conception commune à tous les philosophes grecs de l'éternité de la matière : c'est pourquoi son Dieu ne saurait être Créateur, mais seulement Architecte." (pp.68-69)

"Nous n'aurions garde de prétendre qu'on trouve chez Platon l'idée de la création ex nihilo ; mais serait-il exagéré de soutenir que de lui proviennent les cadres de son élaboration doctrinale ? Non seulement c'est aux Idées platoniciennes que saint Thomas, après saint Augustin, fait appel pour expliquer comment les choses crées préexistent dans l'Intelligence divine ; mais, quand il s'agit de concevoir en quoi se distingue de l'être divin l'être même des créatures, c'est encore à une notion platonicienne que les théologiens, à la suite de saint Thomas, ont recours. La nature propre de chaque être créé consiste, selon saint Thomas, en ce qu'il participe d'une certaine manière à la nature divine ; ce que Malebranche exprime en disant que les créatures ne sont que des participations, c'est-à-dire des imitations imparfaites de l'être divin. Tout ce qu'elles ont de réalité est emprunté aux perfections divines ; elles ne se distinguent de Dieu que par leur défaut, leur imperfection, leur néant. Ainsi se trouve éliminé le réalisme d'une matière coéternelle à Dieu, rejeté ce leg encombrant de l'aristotélisme, par un retour à l'idéalisme platonicien et sa réduction du substratum au non-être. La matière des objets sensibles n'étant rien de plus que la possibilité infinie des créatures corporelles (tout comme les Idées sont en Dieu les raisons éternelles, les causes exemplaires, des choses créées), il est sans inconvénient pour la souveraineté divine de déclarer avec Platon les Idées et la matière antérieures à la Création." (pp.69-70)

[Glose 2: Identifier le possible et le non-être est une faute conceptuelle évidente. Mais allons plus loin. Réduire la matière à la pure possibilité entraîne de nombreux problèmes.

Tout d'abord, si la matière n'est même pas un contenu sensible, comment la forme pourrait-elle à elle seule constituer un être réel, une créature quelconque ? Quelle différence resterait-il entre la forme idéelle et la forme incarnée dans le monde sensible ? Une telle doctrine devrait logiquement abolir la distinction entre monde sensible et monde idéal, au profit d'une éternisation de toutes les choses (puisqu'il n'existe plus que des formes), ce que l'expérience contredit à chaque instant... On a donc affaire à une énième imbécilité spiritualiste.

Deuxièmement, si on mettait le contenu sensible, concret, au sein de la forme elle-même, alors on ne pourrait plus admettre que des entités différentes puissent avoir la même forme. Il y aurait autant de formes que de créatures existantes. Chaque créature de Dieu serait donc une singularité pure, à l'instant des anges. Il est évident que la doctrine qui identifie matière et pure possibilité aboutit aussi à un nominalisme, à la destruction de toute catégorie, de l'universel. Dès lors on ne peut plus parler de rien, il n'y a plus de genre humain, il n'y a plus que des singularités pures... Cette doctrine est donc contradictoire avec la pensée catégorielle et universaliste issu de Platon et d'Aristote. Elle est régressive et irrationnelle.

Enfin, il faut noter que cette doctrine est incohérente avec la pensée chrétienne. En effet, si la matière n'est que pure possibilité, alors il n'y a pas de différence de statut ontologique entre un ange et un humain. Ces deux entités sont en effet d'abord simplement possibles ; leurs possibilités les distinguent de la nécessité de l'existence divine. Un ange n'est pas moins "matériel" qu'un humain si "matière" signifie "purement possible avant l'acte de création". Or la métaphysique chrétienne a toujours distingué les anges, réalités purement spirituelles, des humains, réalités mixtes, à la fois spirituelles et mondaines.

Voilà le brillant résultat quand on veut user de Platon pour faire une philosophie chrétienne !]

"[Les travaux de Aram M. Frenkian, 1946, montrent que] dans la théologie des prêtres de Memphis, telle qu'elle s'exprime à la fin du VIIIe siècle avant notre ère dans l'inscription du roi Shabaka, on trouve une conception de la création ex nihilo. Ptah, le dieu de Memphis, identifié à Atoum, père de tous les Dieux, a créé toutes choses par la réflexion de son cœur et le commandement de sa langue." (p.70)

"Il est trop sommaire de réduire l'idéalisme platonicien à un réalisme des Idées ; contre cette interprétation, fixée par Aristote, le Parménide et le Sophiste anticipativement protestent ; et l'on sait que maints auteurs, à la suite de Lutoslawski, prétendent au contraire dans ces derniers dialogues [trouver] cet idéalisme "subjectif", qui subordonne les Idées à l'Ame, considérée comme la première réalité." (p.71)

"Le Dieu de Platon est avant tout Intelligence. [...] Si l'Univers sensible ne peut réaliser une absolue perfection, ce n'est point qu'il y ait en sa matière quelque chose de positif et qui proprement résiste à l'action de l'Intelligence ; c'est qu'il est dialectiquement impossible qu'un monde "devenu", produit à l'existence, sujet au devenir et divisible, soit adéquat à son modèle éternel, à la simplicité des perfections divines ; il est seulement le meilleur d'entre les mondes possibles. En réduisant ainsi la matière au non-être, Platon se trouve avoir éliminé le principal obstacle à la doctrine de la création : plus de réalité coéternelle à Dieu ou qui, même produite par lui, ferait échec à son infinité." (pp.75-76)

-Joseph Moreau, "Platon et l'idéalisme chrétien", Revue des Études Anciennes, Année 1947, 49-1-2, pp. 65-77.

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