jeudi 2 juillet 2026

Les historiens français lecteurs de Marx

"On pourrait, en premier, décider de s’interroger sur qui ont été ces historiens et historiennes marxistes français·e·s ? Ne rentreraient dans cette catégorie que celles et ceux qui ont décidé d’utiliser Marx explicitement (mais quel Marx ?). Pourquoi ne pas ouvrir cette catégorie à tous ceux et à toutes celles qui, d’une manière ou d’une autre, et parfois sans citer Le Capital ou d’autres publications de Marx, reprennent les grands thèmes de cette approche ? Une autre perspective serait de se demander quel type d’histoire ils ou elles font ? Ou plutôt, en quoi l’histoire marxiste diffère-t-elle des autres manières de faire ou d’écrire l’histoire ? Quelles sont leurs propositions de renouvellement ? Où sont-ils-elles les plus représentés et actifs ? Sont-ils-elles plus présent dans le domaine de l’histoire de l’Antiquité, de l’histoire médiévale, de l’histoire moderne ou de la période contemporaine ? Où publient-ils ? Quels sont leurs adversaires et sur quoi portent les critiques les concernant ?"

"Une première liste indicative d’historien·ne·s marxistes mettrait certainement en avant les noms de Rebeyrioux, Soboul, Vovelle, Goblot, Suret-Canale, Willard, Parain, Cogniot, Mazauric, Bruhat, Badia, Loraux, Bouvier…"

"La discipline historique est-elle finalement le bon prisme pour saisir le mouvement et les vicissitudes du marxisme ?

[...] Qu’en est-il de la situation du marxisme dans d’autres disciplines académiques comme en anthropologie, en sociologie, en économie ou en linguistique ?"

"La seconde moitié du XXe siècle est en effet marquée par une certaine académisation du marxisme qui n’a pas cessé depuis. Désormais, les marxistes sont pour la plupart des universitaires, alors que ceux de la génération classique étaient le plus souvent des dirigeants politiques. À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, les universités étaient, il est vrai, moins nombreuses, et concernaient une petite partie de la population. Leur montée en puissance est l’un des faits décisifs de la vie intellectuelle à partir des années 1950.

Cette académisation implique que le marxisme est désormais saisi par des logiques disciplinaires, qui se superposent, de manière complexe, aux logiques politiques évoquées ci-dessus. C’est ainsi que se développent des perspectives marxistes en anthropologie (Claude Meillassoux, Maurice Godelier, Emmanuel Terray…), en économie (l’école de la régulation de la première génération, Charles Bettelheim, Suzanne de Brunhoff…), en sociologie (Christian Baudelot et Roger Establet, Jean-Marie Vincent, Manuel Castells…), en psychologie, notamment en psychologie du travail (Yves Schwartz, Yves Clot), ou encore en philosophie (Étienne Balibar, Georges Labica, Jacques Bidet…). Cette fragmentation disciplinaire soulève des problèmes épistémologiques et politiques redoutables pour le marxisme, dont l’ambition est à l’origine de parvenir à une perspective « totalisante » sur le capitalisme, condition de son dépassement « révolutionnaire ».

Au cours des années 1950 et 1960 émerge par ailleurs, avec le structuralisme, un rival intellectuel sérieux du marxisme à gauche."

"À la fin des années 1970 débute une période de reflux pour le marxisme. Alors que la France avait été, avec l’Allemagne et l’Italie, l’un des principaux pays où s’est élaboré le marxisme occidental, elle devient dans les années 1980 et 1990, selon l’expression de Perry Anderson, un « haut lieu de la réaction intellectuelle ». La crise du marxisme de cette époque est avant tout une crise des organisations et des régimes politiques qui s’en réclament. Car, sur le plan strictement intellectuel, ce courant traverse, dans les dernières décennies du siècle, une période de grande créativité, notamment dans les zones d’influence anglo-américaines, mais aussi en Amérique latine."

"L’ambiance est au « postmarxisme », c’est-à-dire à la reconnaissance d’une dette envers cette tradition, accompagnée d’innovations théoriques qui l’entraînent sur des chemins jusque-là inexplorés.

Chaque génération de marxistes découvre un nouveau Marx, et même plusieurs. Tout au long du XXe siècle, ces découvertes successives se sont appuyées sur la publication d’inédits de l’auteur du Manifeste communiste. Ainsi des Manuscrits de 1844, des livres II et III du Capital, ou encore des Grundrisse, dont fera grand usage le courant « opéraïste » italien (dont certains représentants, parmi lesquels Toni Negri, vivent en exil à Paris dès les années 1980, influençant la production critique dans les années qui suivent). Davantage encore qu’une pensée du capitalisme, le marxisme est une pensée des crises du capitalisme. Il y a par conséquent peu de doute sur le fait que la crise du capitalisme que nous traversons, la plus grave crise du système depuis les années 1930, conduira à un renouveau de cette tradition."

"Il est plus intéressant de reconsidérer le cas de ces historiens, comme Georges Duby, qui ont engagé tout au long de leur trajectoire une discussion productive avec la théorie marxiste, sûrs de son intérêt pour la discipline et la recherche historique en général. Duby a sans aucun doute été l’un des historiens les plus précis sur sa manière de mobiliser le marxisme dans sa pratique. S’il est persuadé de l’importance de cette nouvelle perspective, c’est d’abord pour avoir débarrassé les historiens de sa génération : « d’une Geistesgeschichte qui prenait les idées comme ça, absolument désincarnées ». En obligeant de porter le regard vers les sous-bassements, et en premier lieu la géographie –dont on sait l’importance que la discipline a joué dans sa thèse de doctorat– le marxisme lui a permis, mais aussi pour d’autres historiens de sa génération, de profondément renouveler le questionnement classique qui était alors posé sur le lien entre l’immatériel et le matériel. De manière plus contextuelle, aussi, et par rapport à son domaine d’investigation historique qu’est l’histoire médiévale, Duby indique que le marxisme lui a également donné l’occasion de proposer de nouvelles ruptures chronologiques d’importances, comme l’an mil ou le moment d’émergence d’un mode de production dit seigneurial. Lorsque Duby prend très directement la parole dans la Nouvelle Critique, l’une des « vitrines culturelles du PCF » durant les années 1970, il insiste, devant Antoine Casanova, sur l’importance de la fluctuation des temporalités, parfois très courtes, parfois très longues, que la lecture de Marx lui a permis d’expérimenter. Toujours en suivant les propos du médiéviste, il est encore possible de mettre au crédit du marxisme un début de relativisme et surtout d’élaborer un autre rapport dans les sources à utiliser pour écrire l’histoire. Il lui a permis, notamment, de se tourner vers l’emploi de concepts contemporains – comme celui de « classe » – pour comprendre les structures de l’époque médiévale.

Si le rapport qu’engage Duby avec Marx est plus complexe que celui des autres historiens de sa génération, cela tient sans doute à un rapport plus libre que le médiéviste développe vis-à-vis de la théorie en général. Lui-même parle d’une « large aisance » et revendique à plusieurs reprises « une liberté comparable à celle des ethnologues de l’Afrique ou de l’Océanie, d’un Meillassoux, d’un Godelier » en particulier parce que, note-t-il, ce qui n’est pas lié au mode de production capitaliste est resté en filigrane chez Marx. Le rapport de Duby au texte de Marx est donc moins d’allégeance que de discussions et d’interprétations."

"Charles Parain, antiquisant, avait dès 1953 tenté de cerner l’enjeu du marxisme pour sortir l’analyse du Moyen Âge de deux écueils importants : « Hors des voies du marxisme, l’histoire du moyen âge est inévitablement ballotée des périls de Charybde aux dangers de scylla. D’un côté le charybde d’une histoire féodale et cléricale qui fait systématiquement l’apologie d’un moyen Âge, dont elle se refuse à reconnaître les contradictions internes pour les mêmes raisons qui écartent l’histoire bourgeoise de l’analyse des contradictions internes de la société capitaliste. De l’autre le scylla d’une histoire bourgeoise du moyen Âge qui reste impuissante à comprendre en quoi le régime féodal, dans la période ascendante, a constitué une étape nécessaire entre le société antique, fondé sur l’esclavage, et la société capitaliste. ». [Charles Parain, « La société médiévale », La Pensée, n° 11, 1953, p. 141]."

"L’importance prise par l’archéologie pour les premiers historiens marxistes dès les années 1930, en particulier la découverte des travaux de Gordon Childe sur L’Orient préhistorique (Paris, Payot, 1935). C’est dans cet ouvrage que Childe revient sur les deux grandes révolutions connues par l’humanité. En premier, le fait que l’homme est passé du stade où il cherche sa nourriture au stade où il la produit. En second, la naissance de l’économie urbaine qui fait naître l’industrie et le commerce."

"Quatre grands axes de problématiques : les points d’entrée du marxisme avant la seconde Guerre Mondiale ; les lieux (éditoriaux et institutionnels) d’émulation historiographique autour de l’œuvre de Marx ; la langue construite pour acclimater le marxisme à la discipline historique et enfin, les principales controverses qu’a entraîné l’irruption du marxisme dans le champ de l’histoire. Quatre entrées qui vont nous permettre de circonscrire la spécificité des circulations françaises de la pensée marxiste en histoire tout au long de la seconde moitié du XXe siècle mais surtout de nous permettre de comprendre comment des schèmes d’intellection particuliers (autour des structures, ou de la dialectique) ont été continument travaillés et mis en œuvre pour essayer d’affermir une position socio-épistémique qui se révèle finalement fragile."

« La rencontre de Marc Bloch et de Lucien Febvre avec le marxisme. Une rencontre qui s’est nouée avec les intellectuels du Cercle de la Russie Neuve (CRN) au milieu des années 1930. Febvre présida plusieurs séances de travail consacrées au matérialisme historique. Il y croise l’historien Jean Baby (1897-1969), adhérant au Parti communiste depuis 1925, mais aussi l’historien et ethnologue Charles Parain (1893-1984), lui aussi adhérent et collaborateur scientifique à l’Humanité, ou encore le sociologue Georges Friedman (1902-1977) et le folkloriste André Varagnac (1894-1983) qui, dès la scission du congrès de Tours, se prononça pour le nouveau parti. »

"Durant ce premier moment, comme le précise Isabelle Gouarné, la méfiance de Febvre l’emporta, peu enclin à suivre « l’évangélisme » de ces premiers militants marxistes. En 1936, lors de la sortie du volume À la lumière du marxisme, l’historien semble pourtant avoir réévalué l’intérêt de la démarche, annonçant de manière quelque peu prophétique dans une lettre à Marc Bloch que : « dans dix ans, tout ce qui comptera en histoire sera “marxiste”, d’un marxisme très souple, très large, peut-être hérétique (je n’en sais rien ! et je ne me soucie pas de le savoir !), en tout cas très compréhensif et contre lequel ni vous ni moi ne pouvons élever d’objections fondamentales »."

"L’intérêt du matérialisme [selon Charles Parain, « L’étude de l’antiquité et la conception matérialiste de l’histoire », in À la lumière du marxisme, Editions sociales internationales, 1935, p. 170] : « il permet de dissocier, grâce à la compréhension du développement historique, les éléments contradictoires qui se trouvent étroitement mêlés et de retrouver derrière les beaux prétextes idéalistes, les raisons utilisatrices, les raisons de classe »."

"Febvre se montre séduit par les hypothèses avancées par Georges Friedman sur l’usage d’un matérialisme historique qui mette « l’accent sur le rôle de la volonté humaine dans l’histoire »."

"C’est alors sous le double empire d’une banalisation du marxisme et d’un refus du théoricisme que Febvre envisage la rencontre entre les historien·ne·s et l’auteur du Capital. Cependant, en ce qui concerne les Annales, cet appel à une collaboration libre et non exclusive avec le marxisme restera sans véritable lendemain. Seule, finalement, la trajectoire de Georges Friedmann (1902-1977) s’inscrira dans le sillage de Marx, en particulier en 1936 dans son ouvrage sur La crise du progrès, en 1938 dans De la sainte Russie où il critique le culte stalinien."

"La réception du livre de Daniel Guérin (1904-1988) La Lutte des classes sous la Première République : bourgeois et « bras nus » (1795-1797), publié lui aussi en 1946, suscita des critiques au sein des Annales comme de la part de la vénérable Revue historique. C’est la voie d’un marxisme antiautoritaire, influencée par le trotskysme qui est mise à l’épreuve par la communauté historienne d’après-guerre. Dans la Revue Historique, Henri Calvet, spécialiste de l’histoire du Comité de Salut Public, ne disconvient pas de l’intérêt d’une étude de la « Révolution française » à partir de la « méthode du matérialisme historique ». Mais il ajoute aussitôt : « à la condition qu’elle ne soit pas exclusive, au moins dans l’interprétation ». Calvet se montre très sceptique quant à l’importance accordée par Guérin aux thèses marxistes pour déployer son propos : « (…) à mon sens, une méthode, et même la meilleure en l’espèce, doit guider, et non courber ». Lorsque Guérin multiplie les analyses croisées entre 1789 et 1917 ; Calvet y voit une sorte de schématisme un peu abrupt : « Que l’histoire de la Révolution française puisse s’éclairer par celle de la Révolution russe, on n’y contredira pas, mais comparaison ne doit pas être obsession ». Surtout, Guérin n’aurait pas su produire l’effort nécessaire pour dénombrer les « prolétaires participant » au « mouvement », ce qui confine « l’histoire des événements révolutionnaires » à « de la vieille rhétorique, malgré la meilleure des intentions ». Enfin, Daniel Guérin, à rebours de l’historiographie passée, soupçonne Robespierre de « collusion avec Danton » et passe sous silence « la guerre et ses nécessités ».

Le matérialisme historique, quand bien même il est porté par un marxisme anti-autoritaire, demeure, selon Calvet, prisonnier de ses impératifs théoriques qui ne laissent aucune place aux débordements : « Au fond la grande erreur de [Daniel Guérin] est de s’acharner, contre toute évidence, dans ce chaos de faits et ce tourbillon de courants contraires qu’est une révolution politique et sociale, à retrouver toujours la même et seule explication ». L’unicité du schéma explicatif, sa puissance idiosyncrasique, son réductionnisme, tout cela continue de rebuter de nombreux historiens. Peu importe au fond, ici, que ce soit une voie marxiste différente (celle qui se rapprocherait des sympathies trotskistes), le poids théorique semble encore et toujours trop lourd pour l’analyse historienne."

"En 1948, Lucien Febvre fera à son tour dans les Annales une recension au vitriol du livre de Guérin. L’historien note, d’emblée, que c’est sous le signe de la dénonciation par « Trotsky » des « ʻfalsificateursʼ » que l’auteur place son ouvrage. Febvre défend Mathiez, accusé de « vulgariser » la « ʻméthode matérialisteʼ » et de faire le jeu de la classe bourgeoise : « Vous parlez d’un franc éclat de rire, à l’idée de ce Mathiez ne travaillant pour ne nuire que le moins possible à cette brave classe dominante ». Exaspéré par le ton imprécateur de Guérin, Febvre le renvoie à son purisme trotskiste en lui signalant que son livre, paru chez Gallimard, use des circuits bourgeois de la diffusion éditoriale."

"Deux fronts d’opposition qui caractérisent la réception des travaux de Daniel Guérin : d’une part la crainte du théoricisme et le rejet de cadres conceptuels trop contraignants lorsqu’ils sont mis à l’épreuve des archives, d’autre part un usage trop militant et idéologique des ressources du matérialisme historique."

"Fondée en 1939, la revue La Pensée obtient rapidement une large audience parmi les militants et les sympathisants du PCF. Elle prend place dans une stratégie plus vaste visant une formation permanente non seulement des cadres du Parti, mais également de celles et ceux que la pensée marxiste et communiste intéresse.

La revue recherche très tôt la parole des historiens pour essayer de mesurer les progrès de l’histoire marxiste. Citons, en 1953, la longue discussion sur le marxiste et l’histoire de France qui regroupe les « camarades » historiens Maurice Caveing, Jean Bruhat, Jacques Chambaz, Maxime Rodinson, René Verdenal, Pierre Vilar, Claude Cahen, Claude Mosse…. Il est question de la lutte des classes comme réalité historique et moteur de l’histoire, du rapport entre infrastructures et superstructures, d’histoire bourgeoise sous ses deux versants, événementiel et structural, mais aussi d’histoire de la société totale, de dépouillement des archives de manière marxiste, du problème de la mise en période de l’histoire, de l’histoire comparé, de l’archéo-civilisation comme falsification éhontée... Cette intense discussion se clôt sur des propositions concrètes de recherches qui, désormais, ne doivent plus être tournées uniquement vers la critique de l’histoire bourgeoise (incapable d’objectivité) mais doivent dessiner un horizon possible de l’histoire marxiste. Il devient primordial de traduire en méthode historique les préoccupations marxistes, par exemple en rédigeant – pourquoi pas – un manuel d’histoire marxiste. [...]

L’ouverture de La Pensée aux historien·ne·s ne se limite cependant pas à des discussions plus ou moins directement branchées sur la théorie marxiste. Les liens peuvent être plus lâches, moins contraints. C’est ainsi qu’en 1963 Jean-Pierre Vernant, membre du PCF, publie un article sur « Géométrie et astronomique sphérique dans la première cosmologie grecque ». Si la théorie marxiste n’est pas même mentionnée, le « problème » que Vernant se propose d’aborder concerne : « les rapports entre certaines notions scientifiques de base –une certaine image du monde– et des faits d’histoire sociale ». L’historien cherche à saisir comment les transformations sociales, politiques, urbaines et savantes s’articulent, se conjuguent et se répondent. Il s’agit là d’un problème typiquement saisissable par la théorie marxiste qui propose un schème d’intellection pour passer des infrastructures (mentales) aux superstructures (économiques et sociales).

De ce point de vue, La Pensée semble offrir une double option aux historiens marxistes français des années d’après-guerre : d’une part, la possibilité d’une discussion serrée de l’orthodoxie marxiste et d’autre part, une présentation plus souple (en tout cas moins directement référencée à Marx) de leurs travaux. Un double positionnement qui est, en outre, cohérent avec la situation éditoriale de la revue qui n’appartient pas au champ académique mais s’inscrit dans celui, plus large, de la vie intellectuelle."

"C’est au début des années 1970 que La Nouvelle Critique, revue dite « du marxisme militant » fondée en 1948 et dirigée par le philosophe Jean Kanapa (1921-1978), membre du comité central et du bureau politique jusqu’à la fin des années 1950, va donner la parole à des historiens sous la forme de longs entretiens. C’est Antoine Casanova (1935-2017), spécialiste du monde catholique, et rédacteur en chef de la revue jusqu’en 1976 puis directeur de La Pensée à partir de 1978, et François Hincker (1937-1979), historien moderniste spécialiste d’histoire économique et lui aussi membre du comité central du PCF, qui les mènent le plus souvent. La liste est longue. Se succèdent Duby, Mandrou, Le Goff, ou encore Soboul. À chaque fois, il est question de l’intérêt de Marx pour leurs travaux. La question est parfois abordée frontalement, parfois de manière un peu plus détournée comme lorsque Casanova demande à Jacques Le Goff ce qu’il pense des chartes médiévales qui portent sur la « classe dominante » et ne donnent aucun renseignement précis sur la paysannerie ou « les forces productives ». C’est aussi la voie suivie par Casanova et Hincker dans leur entretien avec Albert Soboul. En revenant sur la querelle autour de la question de la féodalité, la discussion porte sur l’usage possible du mot « classe » pour définir des configurations historiques plus anciennes que celle décrites par Marx. Il est aussi question, du problème alors central, des transitions et des voies de passages entres les types de sociétés. Attardons-nous sur les arguments développés par Soboul, ils consonnent avec l’idée d’une nécessaire (mais difficile !) théorisation pour saisir la pertinence d’une analyse marxiste d’un phénomène aussi complexe que la féodalité ou d’un objet aussi dense que celui de classe : « (…) [S]i le mot classe n’est pas employé au XVIIIe siècle dans le sens que nous lui donnons (…) la réalité des classes est nettement affirmée par les plus conscients (…) » affirme l’historien. Il est « nécessaire d’aller au-delà et d’utiliser des concepts que peut nous fournir une vision globale de la société et de l’histoire. (…) Je ne crois guère en ce domaine, à une attitude purement empirique : le refus de toute théorie n’est-il pas déjà une prise de position théorique ? ». Là où le marxisme semble offrir un point d’appui précieux, c’est dans la puissance d’articulation des temporalités qu’il déploie pour comprendre comment une réalité historique vécue (ici la classe sociale) va donner corps à un concept permettant, ex ante, de l’expliquer : « La démarche historique se veut dialectique ; projeter dans le passé des concepts que le mouvement ultérieur de l’histoire a permis d’élaborer ; rechercher en même temps dans ce passé les notions par lesquelles les contemporains prenaient conscience des réalités que ces concepts permettent aujourd’hui de mieux cerner et comprendre »."

"Lors de l’entretien avec Georges Duby en 1970, Casanova lui demande par exemple si on ne peut pas considérer « que les processus économiques, qui sont apparus au moins à partir de la première moitié du XIIe siècle (…) ont amené, dans l’aristocratie elle-même, des possibilités nouvelles pour l’affirmation de l’individualité ? ». C’est bien évidemment la question classique des rapports entre infrastructures et superstructures que Casanova et Hincker soumettent au médiéviste. Celui-ci se prête avec beaucoup de prudence à l’exercice en esquissant une analyse de classe pour exposer l’articulation entre développement économique et nouveau rapport à l’individualité : « Le problème de l’incidence du mouvement économique sur les relations sociales, sur la situation de l’individu, est en réalité un problème difficile. D’une part, il faut bien voir que le mouvement économique faisait au XIIIe siècle de la classe seigneuriale une classe menacée, une classe en position de défense ; dans une certaine mesure, cette même décontraction économique, qui stimulait l’ascension des parvenus, a donc figé la noblesse dans ses traditions, dans son rigorisme, dans sa morale. Ses rituels de défense ont joué comme une espèce de blocage et ont prolongé, à mon avis, l’existence de formes désuètes, anachroniques, mais qui apparaissent comme les signes d’une supériorité qui menaçait de plus en plus la réalité de la vie économique »."

"Si La Pensée et La Nouvelle Critique constituent des surfaces d’expression relativement larges, certaines institutions qui ont une audience certainement plus restreinte seront particulièrement décisives quant à la question des rapports avec la discipline historique. Le Centre d’Études et de Recherches Marxistes (CERM), créé en février 1960, devient rapidement un lieu incontournable de rencontres interdisciplinaires qui offre aux historiens l’occasion de revenir sur plusieurs questionnements prégnants de la discipline. Ainsi en 1968, le « groupe d’histoire » du CERM détaille ses travaux « sur le mode de production asiatique, (…) » et « le mode de production féodal ». Ce dernier thème est particulièrement mis à l’honneur puisqu’il fait notamment l’objet d’interventions d’Albert Soboul (sur « le prélèvement féodal »), de Guy Lemarchand (sur « Féodalisme et société rurale ») ou encore de Charles Parain (sur « une définition du féodalisme »). Ce sont ici les thèmes marxistes par excellence qui sont au centre des discussions. Structure interne au PCF, le CERM jouera le rôle de nomothète doctrinaire pour les militants, en même temps qu’il s’ouvre –via la revue La Pensée que le Centre publie– à des approches historiennes moins directement marquées par le marxisme. Ce travail de diffusion au cœur des cercles militants est aussi largement mené par l’Institut Maurice Thorez (1966-1972) dont le but initial vise à documenter l’œuvre et la vie politique de l’ancien secrétaire du PCF. Les Cahiers de l’Institut Maurice Thorez, devenus Cahiers d’histoire de l’Institut Maurice Thorez puis les Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique (toujours actifs aujourd’hui) ont permis de rassembler des textes se rapprochant davantage de la mémoire militante, voir hagiographique, que de la pratique historienne. Ainsi, le n° 2, de l’année 1967, comprend des articles sur « Maurice Thorez et la lutte pour la démocratie », « Maurice Thorez et la tradition nationale », « Maurice Thorez, homme d’État ». Des documents (comme « Une lettre de Maurice Thorez à Auguste Cornu »74 de 1962) viennent illustrer la vie politique de l’ancien dirigeant communiste. C’est peu à peu que ce mémorial de papier en l’honneur du secrétaire général Maurice Thorez (1900-1964) se double de travaux historiens plus larges. De jeunes chercheuses et chercheurs marxistes font leurs armes en présentant leurs premières études. Ainsi, Danielle Tartakowsky, en 1971, évoque « l’utilisation idéologique de quelques thèmes sur la Commune ». Ce sont surtout les débats internes au PCF qui animent la revue. Les thématiques liées à l’URSS, en particulier, sont l’occasion de fixer les questionnements, d’orienter les discussions et de jauger des alignements entre la structure militante et le discours historiens. Le « débat » de 1973 qui porte sur la façon d’ « écrire une histoire de l’U.R.S.S. » rassemble Alexandre Adler (1950 -), alors jeune normalien agrégé d’histoire, Jean Bruhat (1905-1983) qui enseigne au Centre universitaire expérimental de Vincennes comme spécialiste du mouvement ouvrier, Jean Elleinstein (1927-2002), spécialiste de l’histoire du communisme et de l’URSS, directeur adjoint du CERM, Jean Gacon (1920-1987), pilier de l’Institut Maurice Thorez, Richard Lagache, proche de Lucien Sève, qui s’occupera des Éditions sociales à partir de 1976, et Claude Willard (1922-2017) également professeur d’histoire à Vincennes, spécialiste du guésdisme. La discussion s’engage sur les sources disponibles. Jean Elleinstein fait remarquer que « non seulement » il n’y a « pas d’archives d’histoire politique du Komintern, du Parti, de l’État même, des différents commissariats du peuple, mais même des archives économiques aussi importantes que celles du Gosplan manquent ». On trouve des thèmes plus classiques, en particulier lorsque le même Elleinstein invite à analyser les « rapports entre l’infrastructure et la superstructure » en se défiant « d’une interprétation trop dogmatique ». Si la revue se positionne nettement dans le champ militant, elle permet d’y importer des éléments académiques. En jouant sur la tension de l’autonomie politique et scientifique, cette surface éditoriale auscultera, à partir des années 1980, les doutes des historien·ne·s marxistes. Pierre Saly, après sa thèse sur la politique des grands travaux en France, dans un article de 1982 intitulé « Où en est la synthèse en histoire ? » évoque les reconfigurations socio-épistémiques en cours, surtout après 1979 où le CERM et l’Institut Maurice Thorez fusionnent en un Institut de recherches marxistes. : « Il fut un temps où, drapeau au vent, les communistes affirmaient être les détenteurs d’une méthode, d’application sûre, scientifique et universelle, permettant d’aboutir à des conclusions dont seule l’absence d’intelligence théorique du mouvement de l’histoire, voir le (mauvais) parti-pris empêchaient de discerner la validité. Le bloc indissociable de la méthode et des résultats portait le marxisme-léninisme. Le drapeau flotte toujours mais les certitudes achevées d’hier ne sont plus de mise. Le marxisme n’est pas une clé universelle ouvrant sans encombre toutes les portes de la connaissance, notamment historique, une méthode définitive dont on déduirait des savoirs ». Dès lors, c’est un usage modeste du marxisme qui est favorisé : conçu comme « une démarche » ouverte et « attentive en priorité à certaines explications (la lutte des classes, les modes de production, mais aussi la conscience sociale, l’idéologie, etc.) »."

"Double processus qui anime ces collectifs de publication. D’une part, comme pour d’autres secteurs de la recherche, une tension émerge au cœur du marxisme qui fait de son académisation potentielle un horizon jamais véritablement atteint, ce qui entraîne une crise de légitimité épistémique d’importance. D’autre part, pour maintenir la fécondité des approches marxistes, l’ouverture thématique devient la règle et les débats cessent peu à peu de se concentrer sur les seules questions « légitimes » du marxisme, comme en 1982, lorsque les Cahiers d’histoire consacrent alors un numéro à l’Occitanie. Les effets de domination, les luttes émancipatrices, l’histoire des minorités vont faire partie de cet élargissement du champ des compétences de l’historien marxiste. Mais si les revues vont largement contribuer à cette extension thématique, elles vont aussi subir de plein fouet le reflux idéologique post-1989."

"Ce reproche d’une théorie applicable en tout lieu et pour toute occasion est un véritable leitmotiv. Elle renvoie à une prévention habituelle chez les historien·ne·s envers toutes les formes de totalisation conceptuelle –pas uniquement marxiste d’ailleurs. C’est à ce titre que les échanges avec la production philosophique seront certainement les plus difficiles."

"La première réduction que connaît le marxisme académique est d’être perçue comme une stratégie rhétorique qui donne à l’économie un poids supérieur à tout le reste [...] Contre ces lectures outrageusement déterministes, nombre d’historien·ne·s se revendiquant du marxisme militeront pour un retour au qualitatif, et notamment pour la prise en compte de documents d’archives plus variés, voire même, et dans la mesure du possible, par l’emploi de documents folkloriques et ethnographiques qui jusque-là étaient sous exploités, en particulier en histoire sociale. Cette défense du marxisme contre sa réduction économique est indissociable de la trajectoire tant de Pierre Vilar que de Michel Vovelle."

"C’est au travers de deux articles, publiés à 13 ans d’intervalle, et repris par la suite dans un volume, que Pierre Vilar (1906-2003) précise son rapport, comme historien de l’économie, au marxisme. Un engagement qui ne se traduit pas par une implication politique mais plutôt par l’adoption d’une posture intellectuelle.

En 1960, dans « Marxisme et histoire dans le développement des sciences humaines… », Vilar opère un état des lieux de la situation du marxisme en histoire pour la période allant de 1952 à 1957. Ce spécialiste de l’Espagne se lance alors dans une longue et dense diatribe contre Raymond Aron et les conséquences de son ouvrage de 1938 sur la philosophie de l’histoire. En préférant s’attaquer aux marxistes vulgaires plutôt qu’à Marx lui-même, Aron aurait fini par donner une représentation déformée de cette philosophie dont le grand « mérite » est, assène longuement Vilar, d’avoir profondément renouvelé la méthode historique. Plus que la méthode, Marx a révolutionné les questions que se posent les historiens, en les obligeant par exemple à complexifier le cadre chronologique, à prendre en compte, outre l’économie, les faits politiques et militaires, ou encore en donnant une attention privilégiée aux crises, et aux effets de domination dans le fonctionnement social. Un individu est-il entièrement un être économique ? Est-il entièrement déterminé par sa position dans une classe ? Voici le genre de question permise par Marx et que l’historien de terrain, au contact de la matière historique, a tout loisir d'investir pour Vilar.

Treize ans plus tard, l’historien revient sur sa qualification de ce que doit être, pour lui, une véritable histoire marxiste, c’est à dire une histoire attentive aux « rapports sociaux entre les hommes, et (aux) modalités de leurs changements ». Il défend toujours l’idée que Marx a bel et bien pratiqué l’histoire sans en faire nécessairement une épistémologie. Mais surtout, et comme dans son article de 1960, il souhaite commencer par exclure ce qui relève pour lui de la mauvaise interprétation du marxisme –et en premier lieu le prétendu déterminisme économique de la théorie. Il faut, rappelle-t-il, savoir s’écarter de certaines fausses questions qui empoisonnent le débat et ne servent qu’à repousser ce qui fait l’intérêt de la démarche : la création d’une science des sociétés qui est cohérente, totale et dynamique."

"Michel Vovelle (1933-2018), historien de la Révolution française, militant communiste après avoir en 1959 aidé à la traduction française de morceaux choisis de Gramsci aux Éditions sociales et syndicaliste, professeur à l’Université d’Aix puis à la Sorbonne au début des années 1980, contribue à rénover l’histoire marxiste, non seulement en se saisissant d’objets à valence anthropologique (comme les attitudes devant la mort), mais aussi en les insérant dans un réseau de problématiques marquées par l’approche marxiste.

Ainsi, explique-t-il dans un article de synthèse pour la revue des Annales, en 1976, que : « Pour nous le problème des attitudes devant la mort tire son importance de la place essentielle et privilégiée qu’il tient dans le jeu entre les facteurs infrastructurels –mode de production, structures sociales, démographie et flux des hommes– et les super-structures idéologiques ». Cependant, si « le poids des facteurs matériels (…) est essentiel, ajoute encore l’historien, (…), nous convenons sans peine qu’il ne s’exerce pas de manière mécaniste ». C’est ainsi que « les changements enregistrés dans la fonction de la mort ne sont point immédiatement enregistrés au niveau des attitudes collectives, et même inversement, que le discours des élites sur la mort, extrapolant à partir d’exemples, peut se modifier alors même que les conditions objectives restent inchangées ». L’historien s’interroge, in fine, sur les logiques de transmissions partielles entre les niveaux de structures : « mais cette dialectique complexe n’est-elle point le fait de tous ces phénomènes ? ».

Défenseur d’une histoire ouverte des mentalités, Vovelle considère en fait qu’il serait « dangereux » d’en « faire (…) une sorte de système globalement explicatif (…) ». Il ajoute, concernant l’histoire des mentalités, que celle-ci n’est pas là pour fermer des portes mais au contraire pour en ouvrir. Il s’agit donc à la fois de maintenir le fil marxiste d’une analyse des circulations entre les structures et de conduire une analyse des rapports de dépendances des différentes sphères de la vie sociale. Si le marxisme est envisagé comme une méthode globale, ce n’est que parce qu’il offrirait précisément une vue synoptique sur tous les secteurs des activités humaines. La cohérence globale de la théorie marxiste est ici mobilisée pour soutenir une histoire des mentalités qui fasse droit à la matérialité et ne se cantonne pas au pur domaine des représentations.

Mais Vovelle ne se contente pas de proposer, via le matérialisme historique, une méthode pour comprendre les viscosités et les fluidités des mentalités. Comme Vilar, il tente également de donner à la pratique historienne une perspective marxiste débarrassée des « stéréotypes » sur le déterminisme économiste grossier faussement imputé à l’auteur du Capital. Dans Idéologies et mentalités, il explique par exemple que « l’historiographie française » a été portée à la « prudence » par la crainte de « cette critique ». Il en résulte une sorte de répartition des tâches : « Jusqu’à une date récente, on a l’impression d’un partage implicite auquel souscrivent, au moins par leur silence, nombre d’historiens marxistes : les confinant dans le domaine de l’économie, des structures sociales (mais en liberté surveillée), réservant à plus qualifiés qu’eux les territoires plus complexes de l’histoire religieuse, des mentalités et des sensibilités ». Les « historiens marxistes » auraient été « confinés à la cave, laissant à d’autres les étages nobles (…) ». Cependant, en procédant au rapprochement des idéologies et des mentalités, Vovelle opère une dialectique ascendante « des structures sociales aux attitudes et représentations collectives », et engage ainsi une analyse des « médiations complexes entre la vie réelle des hommes et l’image (…) qu’ils sont font (…) ». Si la démarche fait bien signe vers l’anthropologie (celle des imaginaires notamment), elle reste fondée sur l’étude des modalités d’articulation entre différents segments de la vie sociale.

Chacun à leur manière, Vilar et Vovelle ont cherché à dépasser l’économisme déterministe supposé de Marx. Le premier en relativisant la primauté épistémologique de cette assignation économique chez l’auteur du Capital, le second en défendant une histoire des mentalités capable de comprendre comment se noue les pratiques sociales les plus diverses et les représentations des individus. L’histoire est vue et pratiquée ici comme une mise à l’épreuve des schèmes classiquement attribués au marxisme ; mais cette démarche n’est pas isolée des débats contemporains sur l’épistémologie de la discipline. Au moment où Vovelle défend l’histoire des mentalités, c’est aussi avec l’anthropologie lévi-straussienne que les historiens doivent apprendre à composer. Il convient, pour finir, de noter une évolution importante dont témoignent les publications de Vilar et Vovelle dans les Annales au cours des années 1970. Si la revue fondée par Bloch et Febvre s’est d’abord montrée assez ouverte aux thèses marxistes sans pourtant les mettre véritablement à l’épreuve ; elle a ensuite eu une attitude d’ignorance assez nette au sortir du second conflit mondial ; les années 1970, au contraire, sont marquées par une réception plus fouillée et plus positive de l’histoire marxiste ; par la suite, ce seront la critique et même le rejet pur et simple qui caractériseront les années 1980 et 1990."

"Philippe Ariès (1914-1984) qui considère dans sa pratique de l’histoire que le matérialisme dialectique établi des « contacts » trop « brutaux » et trop « immédiats » entre l’homme et l’histoire. Si Ariès reconnaît malgré tout au marxisme le fait qu’il est « issu d’un sentiment authentique de la conscience historique », cette perspective aboutit pour lui « à une physique mécaniste très éloignée de l’Histoire ». Ce que met tout particulièrement en cause l’auteur de L’Homme devant la mort, c’est qu’une telle approche oublie au final que l’histoire des hommes « les abrite de l’Histoire ». La conception marxiste de l’histoire est de son point de vue bien trop schématique. Elle se base uniquement sur des moyennes et ne peut pas arriver à prendre en compte les singularités de l’homme : « on raisonne sur des produits qu’on peut fabriquer en séries, faciles à grouper, à classer, à compter. Une tonne d’acier s’ajoute à une tonne d’acier (…) le marxisme est remonté de la statistique des choses aux structures des hommes ». Ce qu’Ariès reproche au marxisme, c’est son incapacité à saisir le grain d’un réel qui ne peut se mettre en moyenne. En raisonnant sur des ordres de grandeurs, des représentations chiffrées, des modèles généraux, le marxisme s’éloigne du concret, et ne raisonne plus que sur des généralités. Le schématisme qu’Ariès pointe dans la doctrine du matérialisme historique est d’abord une abstraction supposée du réel. Mais cet appel à se concentrer sur la profusion irréductible du réel n’est pas sans poser problème : il suppose un renoncement aux cadres d’intellection et un refus de toute forme de théorisation. C’est au fond la puissance potentiellement intégratrice (et donc réductrice) du marxisme que craint Ariès. Ce faisant, il reproduit une hantise historienne très souvent répétée [cf Antoine Prost]."

"Charles Parain qui, tout au long de son parcours, fut un fervent partisan de la technique et de la technologie comme moyen de repenser le problème du développement des forces productives et des rapports de productions [...] Saisir une technologie, c’est essayer de saisir son cycle de vie, le geste qui la rend opérante, tout comme le comportement que l’homme développe à son encontre. Il remarque alors que si « le développement des forces productives provoque la transformation des rapports sociaux ; (…) en même temps les rapports sociaux exercent une action qu’on peut qualifier de déterminante, sur le développement des forces productives ». Posé ainsi, le matérialisme permet de répondre à une question d’importance : « l’apparition du moulin à eau n’a-t-elle été qu’un accident, un produit du hasard ? ». Pour Parain, c’est sous l’angle du matérialisme que l’on peut saisir l’innovation technique dans ses spécificités, soit relever les raisons de son émergence et pointer la logique de ses usages à une époque donnée. Pour revenir au moulin, il remarque que l’invention « n’a pas été le produit d’un trait isolé de génie », mais qu’elle s’inscrit dans « une série d’inventions toutes orientées vers le même but qui était d’accroître continuellement pour des besoins courants les sources d’énergie ». C’est dans les transformations concrètes de la vie médiévale que l’historien va repérer les causes profondes de la diffusion du moulin à eau : généralisation du « travail du fer », importance des céréales dans l’alimentation, « recul de l’emploi d’esclaves »… Surtout, il souligne que ce sont les conditions concrètes des rapports de force dans certains territoires qui peuvent expliquer l’implantation des moulins à eau au Moyen Âge. Lorsque « les droits du seigneur sur le sol étaient balancés par ceux que le tenancier avait arrachés (…) », il était possible d’accroître « la production (…) non seulement par l’extension du terroir cultivé, mais aussi par l’amélioration des techniques de l’outillage ». À rebours de tout schématisme abrupt, Parain défend un usage nuancé du matérialisme historique qui fasse droit à la diversité des situations historiques ainsi qu’à l’hétérogénéité du réel."

"Jean-Jacques Goblot (1931-2009), historien de la littérature, membre du Parti communiste français depuis avril 1955 et collaborateur régulier à La Pensée, qui en 1969, après être longuement revenu sur la manière dont le stalinisme avait métamorphosé le matérialisme historique plaide pour un marxisme en œuvre, en action, en tout cas un marxisme inachevé, non dogmatique."

"Gageons que ce qui permet de qualifier la vivacité d’une théorie et d’une méthodologie est le nombre de controverses qu’elle a provoquées et qui continuent de fleurir sur son nom. À ce titre le marxisme n’a cessé, comme on l’a vu, d’organiser des lignes de tension, de susciter des débats, de générer des conflits d’interprétations, d’établir des antagonismes. Ce sont tous les domaines de la production intellectuelle qui ont été concernés par des oppositions plus ou moins structurées."

« Dans le domaine de l’anthropologie, c’est l’adéquation éventuelle du marxisme et du structuralisme qui provoqua, surtout durant les années 1970, deux querelles nourries. La première entre Maurice Godelier (1934-), qui souligne l’intérêt du marxisme pour penser l’angle économique des sociétés dites alors non-évolués, et Lucien Sève (1926-2020), philosophe et psychologue, militant communiste depuis les années 1950, qui exposa à la fin des années 1960 la conception de l’individu chez Marx en défendant une lecture rigoureuse de Marx. La seconde entre Claude Meillassoux (1925-2005), spécialiste des Gouro (population de Côte d’Ivoire) qui vont lui permettre de re-penser la question de l’exploitation du travail, Pierre Bonte (1942-2013) et Alfred Adler (1934-) autour de la validité heuristique des rapports entre infrastructures et superstructures."

"Deux controverses qui permettraient, à leur tour, de saisir les reliefs de ces réceptions différenciées du marxisme en histoire : nous nous attarderons sur la façon dont les tenants du matérialisme historique ont abordé le travail de Fernand Braudel avant d’envisager les échanges autour du mode de production asiatique. Enfin, nous exposerons les ramifications du débat Dobb/Sweezy concernant la place de la Révolution dans le passage du féodalisme au capitalisme. Débat repris et acclimaté aux spécificités de l’histoire française."

"Alors que Parain ne cessait dans ses propres travaux –dont celui qu’il publia avant-guerre dans la collection de géographie humaine sur La Méditerranée, les hommes et leurs travaux– de distinguer les différents niveaux d’analyse (nature et culture en premier), Braudel les entremêle. Aucune hiérarchisation dans son récit, donc aucune possibilité, comme souhaite pourtant le faire Parain, d’établir des relations de causalités entre ces différents niveaux –du relief à l’organisation politique des sociétés. Braudel confond aussi production et circulation, forces productives et moyens de communications. L’explication de l’historien des temporalités successives est, en un mot, mécaniste, au mauvais sens du terme ! Braudel se révèle être rapidement un historien « bourgeois », pis même « un représentant type de la bourgeoisie décadente » comme le précisera Parain dans une autre note. Un historien, qui avec son école, n’aime pas les révolutions et défend les permanences : « M. Braudel qui n’a confiance ni dans les hommes, ni dans l’avenir, a besoin de se rassurer. Le mouvement l’inquiète »."

"Braudel est alors largement attaqué pour son style, comme par Jean Nery au sujet des concours d’agrégation. L’historien est accusé d’être un idéologue qui diffuse une « histoire qui sacrifie l’histoire politique à un plat économisme et remplace l’étude des rapports de productions par celles des courants de circulation ». C’est aussi la position que défend Jacques Blot qui réduit l’approche des Annales à une simple histoire bourgeoise. Voir : Jean Nery, « À propos des concours d’agrégation. Menaces sur l’université », La Nouvelle Critique, 1951, p. 33-34 et Jacques Blot, « Le révisionnisme en histoire ou l’École des Annales », La Nouvelle Critique, n. 30, 1951, p. 46."

"En 1968, Parain publiera une recension du premier volume de Civilisation matérielle et capitalisme de Braudel dans la revue La Pensée. Le débat reprend et porte sur le style historiographique de Braudel. [...] Très vite, les reproches s’accumulent et pointent tous vers une forme dépassée de conservatisme méthodologique. Ainsi la séparation entre « vie matérielle » et « vie économique » est-elle, pour Parain, à rapprocher « de la psychologie et de la politique platoniciennes, où la pensée réfléchie, comme la volonté active sont réservées aux deux étages supérieurs de la Société (…) ». L’ouvrage serait, de plus, lesté d’une « philosophie qui ne découle pas de l’observation directs des faits » mais qui s’enracine « dans une certaine mode structuraliste comme dans l’exploitation faite par W.-W. Rostow de la distinction fallacieuse entre “société traditionnelles” et “sociétés industrielles” ». Dans une note infrapaginale, Parain finit par crever l’abcès :

« La position de M. Braudel à l’égard de Marx correspond bien à cette dissociation entre la signification profonde des faits et les constructions idéologiques où ceux-ci sont enrobés. Il demeure aux côtés de Marx nous assure-t-il (…), pour une sorte de typologie des diverses socio-économies du monde, celles-ci à esclaves, celles-là à serfs et à seigneurs, celles-là à hommes d’affaires et précapitalistes. Mais c’est aussitôt pour se démarquer en rejetant la terminologie marxiste et surtout “l’ordre rigoureux qui lui paraît faire glisser toute société de l’une à l’autre de ces structure”. Autrement dit, s’il emprunte intelligemment à Marx un instrument efficace de recherche historique, il reste imperméable, sinon opposé, à ce qui constitue l’essence du marxisme, c’est-à-dire la reconnaissance de la nature et de la direction du mouvement historique »."

"Parain ne cessera de voir dans la position de Braudel, et sans doute celle d’une bonne partie de son école, une forme d’inconséquence épistémologique et politique. Peut-on utiliser Marx à moitié ? Il n’est pas le seul à penser ainsi. Deux ans avant la publication de cette note critique de Parain, Antoine Pelletier (1926-2008), historien de la Révolution française, collaborateur d’Albert Soboul puis de Michel Vovelle, engagea une même critique envers Braudel et son école en 1966, dans un article sur « la notion de civilisation ». Il y discute très directement les principales thèses que Braudel donne sur les raisons du refus du marxisme en Occident. L’auteur de La Méditerranée avait publié, en 1963, un manuel (Le monde contemporain –qui sera republié sous le titre Grammaire des civilisations) dans lequel il soutient que c’est « l’inconscient collectif » quasi-civilisationnel qui s’est exprimé pour rejeter le matérialisme historique. Pelletier s’offusque d’un jugement à l’emporte-pièce :

« Avouons d’emblée qu’il nous paraît difficile, tant pour un rationaliste que pour un marxiste, d’accorder à M. Braudel que le “refus” du marxisme qui caractériserait le monde anglo-saxon puisse véritablement s’expliquer par une réponse jaillie de son inconscient collectif ; car ce serait non seulement tourner le dos aux notions fondamentales de classe, d’impérialisme, mais à toute explication digne de ce nom »."

"Michel Vovelle fit écho à ce débat, se revendiquant clairement « plutôt labroussien que braudélien » (Michel Vovelle, « Plutôt labroussien que braudélien », Espaces Temps, n° 34-35, 1986, p. 16). Il reconnaissait chez l’auteur de La Méditerranée l’importance « d’une histoire riche, totale, englobante dans les divers domaines de la recherche historique et dans la prise à bras le corps de la longue durée » (Ibid., p. 16). Mais Vovelle voyait surtout dans le succès public de Braudel (comparé à la relative indifférence à l’égard de Labrousse) une forme d’adéquation à l’air du temps : « Il a sans doute répondu à ce besoin identitaire si cajolé aujourd’hui et apporté une caution formidable au capitalisme » (Ibid., p. 19)."

"Une autre controverse importante se déploie chez les historiens concernant cette fois-ci la question des modes de productions, et plus particulièrement du mode de production asiatique. Les raisons de cette polémique sont nombreuses. En premier lieu, elle tient à la stricte compréhension des écrits de Marx. En 1853, dans trois lettres à Engels, celui-ci désigne ce mode de production comme possédant une organisation sociale particulière (l’autorité est représentée par l’assemblée des chefs de famille) et une organisation technique du travail fondée sur la vaste coopération des communautés villageoises dans le but de réaliser des travaux d’intérêt général. Marx insiste alors pour relever, dans ce mode de production spécifique, l’absence de servage et d’esclavage, au sens méditerranéen et antique du terme. La raison de cette différence tiendrait au fait qu’il n’existe pas dans l’Asie antique de propriété terrienne privée. La contrainte politique qui réduit les paysans asiatiques ne peut donc pas être de même nature que l’esclavagisme grec ou romain. Ce mode de production particulier va très vite tenir sa place dans le tableau de la succession des sociétés. Dans la préface de sa Contribution à la Critique de l’Économie politique (1859), Marx rappelle par exemple que les « modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne apparaissent comme des époques progressives de la formation économique de la société ». Pourtant, le « MPA » comme il sera souvent abrégé par la suite, suscite d’importantes réserves, et ce dès 1931 où il sera finalement condamné officiellement lors de la célèbre « discussion de Leningrad.

Depuis cette décision certainement plus politique qu’épistémologique, les commentateurs officiels considèrent ce mode de production soit comme un mode transitoire entre la communauté primitive où la population vit de la chasse, de la pêche et, au niveau le plus évolué, de l’élevage et de l’agriculture et le mode de production antique qui voit l’émergence de la propriété privée et naître l’opposition entre ville et campagne, citoyen et esclave. Pour d’autres, encore, il s’agit uniquement d’une simple abstraction, une fiction historique qui n’a jamais eu d’existence concrète.

C’est entre ces deux grandes voies interprétatives du MPA que les discussions, d’abord soviétiques, vont se cristalliser jusqu’au milieu des années 1950 ou la question de la singularité de ce mode de production devient le lieu par lequel il est possible de résoudre la question alors centrale des transitions entre les différentes phases historiques de développement décrite par Marx dans ses écrits. Le MPA est analysé sous tous les angles possibles : angle technique (avec la question de la distribution rationnelle des ressources naturelles), angle juridique (et l’absence ou non de propriété foncière) mais aussi angle économique (la commercialisation du surplus).

En France, le débat se polarise après 1964 et la traduction du livre de Karl Wittfogel (1896-1988), communiste allemand, antistalinien et sinologue renommée, Oriental Despotism : A Comparative Study of Total Power. Il s’ensuit une longue recension critique de Pierre Vidal-Naquet dans la revue des Annales qui est aussi le préfacier de Wittfogel dans la version française de son ouvrage. Derrière la critique de Wittfogel, héritier d’une pensée « semi-rationnelle » et qui cherche à unir histoire et politique, c’est surtout une critique de l’histoire marxiste qu’engage Vidal-Naquet qui était au même moment en train de réfléchir, suivant les hypothèses de Finley, au fait servile et à la manière dont le marxisme et son concept de classe demandait à être repris et précisé. Cette histoire tenterait à tout prix, et donc à tort, de retrouver dans l’histoire des sociétés humaines le schéma unilinéaire de Marx : esclavagisme, féodalisme, capitalisme, socialisme. L’affaire Witfogel est d’autant plus complexe que le livre est alors rejeté autant par les marxistes classiques, comme Roger Garaudy (1939-2004), directeur du CERM, pour qui le seul but de Wittfogel, un « étrange historien », est de faire passer les sociétés socialistes pour la suite logique des sociétés déterminées par un mode de production asiatique, que par les antimarxistes qui trouvent dans l’approche de l’auteur la défense du schématisme de Marx. L’affaire est inextricable ! Y compris dans les quelques ouvrages collectifs portant sur le sujet et qui vont se multiplier à la fin des années 1960. En 1969, la revue La Pensée décide par exemple de publier un dossier entier sur le sujet du MPA, avec une présentation de Charles Parain, des « remarques » de Jean Chesneaux et une bibliographie commentée par Maurice Godelier. Dans sa préface, Parain défend l’intérêt de la discussion tout en en rappelant l’enjeu principal pour les historien.nes, à savoir comment documenter les périodisations concernant les sociétés primitives. Un an plus tard, c’est la revue Recherches internationales (dans ses numéros 57-58) qui relance le débat du MPA avec un volume entier sur les « Premières sociétés de classes et mode de production asiatique ». Un numéro qui rassemble une large part des textes russes concernant l’évolution des sociétés précapitalistes. Mais on peut aussi y trouver plusieurs ouvertures étonnantes comme une tentative de comparaison entre le MPA et le féodalisme européen, qui permet à son auteur de souligner le rôle des rapports entre l’État, les communautés villageoises et le commerce, ou encore l’usage du MPA pour comprendre le modèle des sociétés alors dites « sous-développées ». En 1969, c’est le CERM qui donnera à lire aux Éditions sociales le résultat de ses nombreux séminaires dans Sur le mode de production asiatique. Ce nouveau collectif va d’ailleurs connaître plusieurs rééditions successives, jusqu’au milieu des années soixante-dix."

"C- La féodalité et la Révolution française.

Une dernière controverse, tout aussi importante, concerne au début des années 1950 la question du passage de la féodalité au capitalisme. Elle s’origine hors de France, avec la publication, en 1946, du livre de Maurice Dobb (1900-1976), Studies in The Development of Capitalism, dans lequel l’auteur, membre du Parti communiste britannique depuis 1922, cherche à comprendre à quel moment et par quels moyens le mode de production féodal a disparu. La controverse repose sur la redéfinition du concept central de mode de production. Dobb considère en effet le féodalisme comme un mode de production. Il ajoute que « comme tel, il est virtuellement identique avec ce que nous appelons généralement le servage : une obligation imposée au producteur par la force et indépendamment de sa propre volonté de satisfaire à certaines exigences d’un seigneur, que ces exigences prennent la forme de services à exécuter ou de droits à payer en argent ou en nature ». C’est précisément sa définition qui va déclencher, en 1950, une vaste controverse dans la revue Science and Society et qu’en 1977 les éditions Maspero rassembleront en deux volumes.

Ce rapide panorama permet déjà de situer les enjeux des problématiques discutées, ainsi que la façon dont les historiens marxistes français vont se positionner dans cette querelle. La critique du livre de Dobb est portée par Paul Sweezy (1910-2004), théoricien de l’économie américain d'inspiration marxiste, qui considère que « la définition du féodalisme par Dobb » est « insuffisante, car elle n’identifie pas un système de production ». En outre, précise l'ancien assistant de Joseph Schumpeter, le servage a existé sous d’autres régimes de production que le féodalisme. Le « féodalisme en Europe Occidentale » est, au contraire, quelque chose de spécifique « puisque c’est là qu’est né le capitalisme et qu’il est parvenu à maturité ». En suivant à la lettre le texte de Marx, Sweezy cherche à soutenir que le féodalisme (compris comme « un système économique où le servage est le rapport de production dominant (…) ») est d’abord tourné vers « l’usage » et que, par conséquent, « il n’y a pas ces pressions qui existent dans le capitalisme en vue de révolutionner continuellement les méthodes de production ». D’autres points de friction apparaissent. Alors que Dobb voit « dans la surexploitation de la force de travail » la « cause essentielle de l’échec du féodalisme », Sweezy, soutient que ce faisant, il a « négligé les lois et les tendances du féodalisme » et a pris « pour des tendances internes certains développements historiques qui ne peuvent s’expliquer, en réalité, que par des causes extérieures au système ». Dès lors, la véritable source de la désintégration du féodalisme résiderait dans « l’opposition (…) entre production pour le marché et production pour l’usage ». En ce sens, Sweezy maintient une grande cohérence théorique : c’est bien le système de production qui constitue le point central de l’analyse et ses évolutions sont à même d’expliquer le basculement du féodalisme au capitalisme. Il reproche en fait à Dobb de déplacer des problèmes traités par Marx et Engels (notamment le fait que « le servage avait cessé d’être la relation dominante de production dans toute l’Europe occidentale » depuis le XVe siècle). Le passage du féodalisme au capitalisme s’effectue alors que le premier est « moribond, sinon mort » et que le système régnant est celui d’une « production marchande précapitaliste ».

Dans ses réponses, Dobb pointe les limites de l’expression « système de production ». L’important, pour lui est de considérer les « rapports de production caractéristiques du féodalisme, c’est-à-dire [l]es rapports entre le producteur direct et son seigneur ». L’idée que le féodalisme ait été travaillé par un « conflit interne » ou des « forces extérieures » lui semble « presque mécanique ». Dobb maintient donc « que le commerce a exercé son influence de telle façon qu’il a accentué les conflits internes à l’intérieur de l’ancien mode de production ». Il concentre de fait son attention sur « l’extorsion coercitive de surtravail par les propriétaires fonciers (…) » plutôt que sur « la sphère des échanges » qui intéresse Sweezy. Les deux historiens semblent néanmoins d’accord sur l’existence d’une période de transition entre l’ère féodale et l’ère capitaliste. Mais Dobb tient à conserver le caractère féodal de cette période d’entre-deux. C’est pour lui le seul moyen de conserver une « conception révolutionnaire du développement historique »."

"Ces différents points seront alimentés par des travaux d’historiens dont ceux de Kohachiro Takachi, Rodney Hilton, Christopher Hill ou encore Giuliano Proccaci. Les historiens marxistes français s’engageront plus tardivement dans la discussion. En 1956, La Pensée consacre un dossier au débat. Georges Lefebvre (1874-1959), proche du PCF et historien convaincu de la fécondité de la méthode marxiste et Albert Soboul livrent alors leurs contributions « comme éléments d’une discussion » alors en cours. Leur positionnement permet de mieux comprendre comment une controverse aux dimensions internationales est « acclimatée » aux structures françaises du débat. Dans son article, Georges Lefebvre préfère parler de « régime domanial » plutôt que de « féodalisme ». Il insiste sur « la multiplicité des facteurs de l’histoire » en soulignant que « si Marx mît en lumière l’importance dominante de l’économie (…), il ne lui importait pas d’étendre son enquête aux autres facteurs ; mais il ne fut jamais dans son intention d’exclure leur influence (…) ».  Surtout l’auteur des Études sur la Révolution française (1954) insiste sur « la collusion du négoce et de l’État » pour expliquer la « germination » du « capitalisme ». Un schéma général s’esquisse qui voit le « négociant » fondée sa « manufacture » dans une relative harmonie avec les « intérêts (…) de l’État » et des « grands propriétaires fonciers ». Ces derniers réorganisent la propriété foncière rurale. Les paysans suivent la même voie, mais sans le soutien de l’État –ce qui explique leur action déterminante dans les révolutions anglaise et française. Si Lefebvre s’intéresse à la controverse Dobb/Sweezy, c’est pour affiner un mode général d’explication. Son ambition est de conserver une épure analytique d’ampleur qui prenne les événements historiques révolutionnaires pour horizon.

D’une certaine manière, Albert Soboul poursuit ce geste de Lefebvre en se concentrant sur la Révolution française. Il propose en effet de considérer « la condition sociale des sans culottes, leur position à l’égard du capital commercial et leur rôle dans le mouvement révolutionnaire ». Les sans-culottes constituent précisément l’objet de la thèse à laquelle Soboul travaille encore en 1956 et qu’il soutiendra en 1958. C’est donc sur son propre terrain (d’archives) qu’il envisage de participer à la discussion sur la transition entre le féodalisme et le capitalisme. Alors que Dobb et Sweezy plaçait leur débat sous l’empire de la transition, Soboul le déplace sur celui de la lutte des classes : « quel est l’élément social de l’ancien Tiers État qui, dans cette lutte [entre « la bourgeoisie capitaliste et l’aristocratie féodale »], a constitué le facteur décisif des anciens rapports de productions ? ». Est-ce la « grande bourgeoisie capitaliste ou [les] petits et moyens producteurs marchands et [les] paysans indépendants ? ». Soboul remarque alors que « la bourgeoisie détentrice du capital commercial était dans une large mesure liée au pouvoir de l’État monarchique et à l’aristocratie féodale ». Cette classe sociale se situe d’emblée dans le camp de la réaction qui fut celui des Girondins.  Contre ces forces de la « haute bourgeoisie », la « moyenne et la petite bourgeoisie ont mené une lutte vigoureuse ». C’est par l’analyse des positions sociales des « Montagnards, des  Jacobins » et des « sans-culottes » que « le problème de la transition du féodalisme au capitalisme » peut être « éclairé ». Pour ce faire, Soboul propose d’incarner ces types sociaux : « Danton symbolise la Montagne » et « l’abolition de la féodalité était la condition même de sa nouvelle condition de rentier du sol, de rentier capitaliste » ; un Jacobin comme « le menuisier Duplay » est  « un patron déjà important », il est « en passe de devenir capitaliste » ; les sans-culottes (« qui vont des couches populaires les plus basses à la petite bourgeoisie »), notamment « les membres des comités révolutionnaires parisiens », ont été « les agents les plus actifs du Gouvernement révolutionnaire ». Ce sont eux qui ont permis « l’abolition de la féodalité en tant que mode de production ». Sans véritablement discuter les thèses de Dobb et de Sweezy, Soboul livre quelques clés sur la période de transition au cœur des débats : « Intégré à la fin de l’Ancien Régime dans la société féodale, servant simplement d’intermédiaire à l’échange des marchandises, dominant encore la production industrielle, le capital commercial cristallisait contre lui l’opposition des petits producteurs indépendants. De là, certains aspects de la politique montagnarde et certaines revendications de la sans-culotterie parisienne de l’an II ». Les sans-culottes tentent de lutter contre les tentatives bourgeoises d’affirmation du capitalisme, mais après « le procès et l’exécution d’Hébert (…), le Gouvernement révolutionnaire se séparait de la sans-culotterie parisienne et révisait sa politique sociale (…) ».

La façon dont Georges Lefebvre et Albert Soboul abordent la controverse internationale Dobb/Sweezy sur la transition entre féodalisme et capitalisme indique assez nettement l’emprise d’un tropisme historiographique français. Lefebvre insiste sur le rôle de l’État alors que Soboul se concentre sur les alliances et les oppositions de classes sociales pendant la Révolution. En somme, le débat initial est reconfiguré pour correspondre aux principaux thèmes des analyses historiennes et marxistes en France depuis les années 1950."

"Les historien·ne·s français n’ont pas manqué de puiser dans ce répertoire notionnel suggestif. Parfois, le rapport distancié aux termes indiquait (notamment dans les Annales d’avant 1940) un usage lâche (néanmoins productif) de Marx. La crainte de voir le matériau empirique broyé par une théorisation trop abrupte domine –mais elle n’est pas spécifique au marxisme et concerne toutes les tentatives de conceptualisation appliquées à l’histoire.

La montée en puissance du matérialisme historique, en France, dans les années 1950 s’explique notamment par la solidité des points d’ancrage éditoriaux (La Nouvelle Critique, La Pensée, Les Cahiers de l’Institut Maurice Thorez) qui constituent des surfaces d’expression ouverte en direction d’historien·ne·s non marxistes, mais dont les travaux permettaient d’engager un dialogue fructueux. C’est peut-être entre ceux qui ont développé une connaissance érudite de l’histoire économique et sociale des sociétés et ceux qui ont pris en compte l’apport des sciences sociales, et en particulier de la sociologie et de l’anthropologie, que le marxisme a pu pénétrer dans le champ scientifique français et connaître une première forme d’académisation. On sait combien la lecture d’Althusser et de Balibar va transformer le rapport des sciences humaines, mais aussi de l’histoire, avec le texte de Marx. Au contraire, pour d’autres historiens, dont Furet, si Marx a beaucoup compté, c’est d’abord de manière herméneutique, philologique. « Il en ressort un maniement tout autre des concepts marxistes » indique Jacques Guilhaumou, puisque pour Furet, il s’agissait : « de restituer les modes et les contextes d’émergence de catégories interprétatives des événements historiques (…) par un jeu de traduction et de transvaluation. Il s’agit dont de penser l’heuristique du marxisme à l’intérieur même de la tradition historique et conceptuelle qui le fonde ».

Ces différents jeux de langage dessinent une certaine conception de l’histoire marxiste « à la française » qui va rapidement placer au cœur de ses réflexions la question de la centralité de la Révolution française, la crainte de réduire le matérialisme historique à une conceptualisation politiquement dévitalisée, ou encore le souci d’une herméneutique positive des textes de Marx. Autant de cristallisations agonistiques structurantes qui ont été souvent minés par des enjeux idéologiques puissants. Il suffit de penser à la manière dont les enjeux de la commémoration du bicentenaire de la Révolution ont fini par exacerber les tensions épistémologiques et scientifiques entre François Furet et Claude Mazauric. Le premier soutenant que les événements révolutionnaires relevaient d’un processus fatalement violent ; reliant –contre toute précaution historique minimale– la Terreur au Goulag. »

-Jean-François Bert et Jérôme Lamy, « Marx chez les historiens, des difficultés persistantes », L’Atelier du Centre de recherches historiques [En ligne], 27 | 2023, mis en ligne le 20 février 2023, consulté le 29 avril 2024.

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