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« [La nation]
constitue partout et toujours une société fermée, qui crée à ses membres
les liens d’une solidarité originale, la solidarité nationale, et qui leur
apprend à donner un sens spécial, le sens national, au mot « Nous ». [...]
La parenté nationale se
détermine pratiquement comme la parenté familiale à l’aide du critérium de «
l’étranger ». Pour appartenir de fait et de cœur à une nation, aussi bien qu’à
une famille au sens strict du mot, la première condition est de s’y sentir
« chez soi » et « de la maison », de n’y considérer personne comme un étranger
et de n’y être considéré comme un étranger par personne. C’est ainsi que
la nation française inclut tous les Français et exclut (sans les haïr pour
autant) tous les non-Français. [...]
La nation constitue une
société naturelle au même titre et au même degré que la famille. Elle
aussi est l’œuvre de la nature ; ce qui lui vaut de réaliser un mode
d’association humaine universel dans le temps et dans l’espace. D’elle aussi on
fait partie par nature, sans l’avoir ni créée ni choisie (sauf le cas
exceptionnel de la « naturalisation », grâce à laquelle -le mot est bien
choisi- la société naturelle qu’est la nation s’agrège un étranger, comme la
famille le fait dans le cas analogue de l’adoption)."
[Glose 1 : à
comparer avec Spinoza (« la nature ne crée pas de nations »)… Idem
chez Rousseau (la famille est considérée par ce dernier comme une « société
naturelle », tandis que la société nationale est « artificielle »,
résultat d’un acte d’adhésion volontaire (contrat social).
Je note un
problème : si, pour faire partie d’une nation, il faut « s’y
sentir chez soi », ne faut-il pas dès lors l’avoir choisie (au moins
une fois, fût-ce de façon à peine sensible -ou, comme dirait Bourdieu à propos
de l’efficacité des croyances, l’avoir choisie en oubliant qu’on a fait un jour
un choix) ?]
« Par nature, la
nation est antérieure à l’État, en droit aussi bien qu’en fait, puisqu’il
ne saurait se réaliser qu’en elle, qu’elle est la matière dont il constitue la
forme : pas d’État qui ne présuppose la ou les nations qu’il organise. »
[Glose 2 : on voit
clairement que l’auteur utilise le terme de nation comme synonyme de peuple
(car l’Etat peut diriger plusieurs peuples, tandis que l’Etat-moderne, qu’on
appelle l’Etat-nation, dirige ou tend à organiser un ensemble culturellement
unifié, une nation. Il s’ensuit aussi que s’il y a des peuples sans
Etat, ou avant d’avoir leur propre Etat, on ne peut pas séparer la nation de
l’Etat. La nation est un Etat d’un certain type.
La théorie de Baudin,
contrairement à celle de Durkheim et Mauss, n’est pas évolutionniste ;
il ne réserve pas le terme de nation peut qualifier une formation sociale
tardivement formée dans l’histoire. Mais alors pourquoi parler de nation plutôt
que de peuple, de tribu, etc. ?]
« D’autre part,
antérieure à l’État, la nation peut lui survivre et lui servit souvent ; on
peut en ce sens opposer la longévité des nations à la caducité des États.
Enfin, et surtout, la nation déborde de tous côtés l’État, quel qu’il soit, qui
la gouverne. Elle ne cesse point d’avoir ses activités propres, les activités
sociales que sont l’agriculture, l’industrie, le commerce, l’instruction, etc.,
lesquelles, pour être administrées par l’État, ne sont pas pour autant des
activités étatiques, mais restent des activités nationales.
Elle a pareillement son
droit propre, le « droit social » que représentent ses coutumes, ses
traditions, ses mœurs, l’organisation spontanée des entreprises de ses membres,
les statuts de leurs associations, etc. : ce sont là de vrais droits, qui
existent avant d’avoir été authentiqués et confirmés par l’État, des droits
pré-étatiques dont beaucoup ne sont pas « inscrits à la cote officielle »
(Hauriou, Duguit, Gurvitch). »
"La race se
reconnaît pratiquement aux ressemblances morphologiques, physiologiques et
psychologiques que crée la communauté du sang. Ces ressemblances éclatent dans
les grandes races, blanches, noire, jaune, rouge et brune, dont se compose
l’humanité. Elles subsistent encore, quoique de moins en moins perceptibles,
dans les races secondaires qui se sont différenciées à l’intérieur des grandes
races ; par exemple, s’il s’agit de la race blanche, dans les races aryenne et
sémite en qui elle s’est diversifiée, et dans leurs multiples variétés (telles,
dans la race aryenne, les variétés que représentent les races hindoue, perse,
hellène, latine, slave, germanique, etc.). C’est surtout dans l’ordre
psychologique et moral que les différences entre races sont sensibles et
importantes : il s’en faut que tous les blancs, même que tous les aryens,
présentent les mêmes caractéristiques d’intelligence, de sensibilité, de
volonté, les mêmes aptitudes et les mêmes dons naturels. Il y a donc lieu de
tenir compte de la diversité des races [...] qui comptent comme facteurs de
nationalité."
"Le français a
singulièrement servi à rapprocher et à fondre les races différentes dont est
composée la France, en leur faisant parler à toutes la langue de l’Ile de
France. Tout pareil fut en Allemagne le rôle de l’allemand, que les Celtes, les
Latins et les Slaves assimilés aux Germains considèrent bonnement aujourd’hui
comme leur langue originelle. La langue est donc à tenir pour un principe
puissant d’unité nationale. [...]
En revanche, d’autres nations conservent, sans péril inéluctable pour leur
nationalité, la distinction des langues conjointement avec la distinction
des races : témoin la Belgique bilingue et la Suisse trilingue..."
"Bien plus encore que
par sa race, sa langue et son habitat, une nation se caractérise par ses
institutions et sa manière de vivre, par ses traditions et ses croyances, par
ses goûts et ses mœurs. Ces divers éléments constituent ce que les sociologues
appellent sa « culture »."
[Glose 3 : Pourquoi
l’auteur décide-t-il tout à coup que la nation se caractérise par UNE race et
UNE langue, après avoir fait remarquer que ce n’était pas nécessaire ?
On pourrait aussi se
demander ce qui lui permet d’affirmer une hiérarchie entre ces éléments
(qu’est-ce qui prouve que certains sont « bien plus » importants que
d’autres ? Sont-ils importants au sens de condition sine qua non
pour qu’il existe une nation, ou bien s’agit-il seulement de facteurs
favorables, mais non indispensables ? …
Je conviendrais enfin que
la nation est une réalité culturelle, mais ça ne permet pas encore de la
distinguer du concept de peuple.]
"Les cultures ou
civilisations humanistes représentent les arts, les lettres, le droit, les
sciences, la philosophie. etc., c’est-à-dire les créations de l’esprit humain
en quête de sa propre perfection et de son propre progrès. À leur tour, on peut
voir ces cultures spécifiques fonctionner elles aussi comme facteurs d’unité
nationale et comme facteurs d’unité internationale. Elles sont des principes
d’unité nationale dans la mesure où elles sont particulières à une nation
donnée, quand par exemple elles s’expriment dans un folklore national, dans des
arts nationaux (peinture, musique, architecture, etc.), dans une littérature
nationale, dans un droit national, etc. D’où la tendance des nations modernes
qui veulent se surnationaliser à exalter et à cultiver exclusivement ces
produits de leur spiritualité propre.
En revanche, les cultures
humanistes sont des principes d’unité internationale dans la mesure où elles
sont communes à toutes les nations, dans la mesure donc où elles sont
universelles de leur nature. Et tel est particulièrement le cas des cultures
scientifiques et philosophiques ; car l’universalité appartient de droit à la
science et à la philosophie."
"L’intérêt contribue
autant à rapprocher les hommes qu’à les diviser. Il les divise et les fait
compétiteurs et ennemis quand il a pour objet des biens que chacun d’eux
voudrait avoir pour soi seul. Il les rapproche, au contraire, et les fait amis
et collaborateurs quand il a pour objet des biens qu’ils savent ne pouvoir
produire, posséder ou défendre qu’en unissant leurs efforts, quand il a pour
objet des biens communs. Tout bien commun a la vertu de créer entre ceux qui y
participent une solidarité affective et effective, qui est un des premiers
fondements de l’instinct social et de la société en général, de l’instinct
familial et de la famille, enfin de l’instinct national et de la nation.
La nation apparaît
naturellement aux individus et aux familles qui la composent comme dotée du
pouvoir de combler leurs insuffisances et leurs déficiences, de suppléer à leur
indigence par sa richesse et à leur faiblesse par sa force, de leur procurer et
de leur garantir le vivre et le bien-vivre, dont parlent Platon et Aristote.
Autrement dit, elle représente à leurs yeux la société la plus riche et la plus
forte, celle qui leur assure le plus d’avantages et qui est fondée par là à
réclamer d’eux le plus de dévouement et de sacrifices. Pour toutes ces
raisons, le bien commun national compte parmi les facteurs les plus efficaces
de l’unité de la nation et de la solidarité de ses membres…
Tel que nous venons de le
définir et de l’analyser, le bien national est un facteur de solidarité et
d’unité nationales d’autant plus puissant qu’il est plus vivement ressenti et
mieux servi. À cet égard, son efficacité, pourrait-on dire, est proportionnelle
à l’amour et au dévouement qu’il obtient des membres de la nation."
[Glose 4 : On notera que le fondement moral de l'amour patriotique n'est pas exactement défini par l'auteur comme le paiement d'une dette (contrairement à Charles Maurras ou d'autres), mais comme une solidarité, une reconnaissance d'un bien en acte, un bien qui se manifeste toujours présentement (et non pas seulement dans le passé de l'individu).
L’auteur
n’est pas strictement aristotélicien car dire qu’il faut se dévouer à son pays
pour les avantages qu’il nous procure (ce qui est un argument tout à fait
entendable), ce n’est pas sortir d’une logique de l’intérêt bien compris. Or,
Aristote semble croire à la possibilité d’un amour désintéressé…]
"En organisant la nation, en la dotant d’institutions politiques, administratives, militaires, judiciaires etc., communes, [l'Etat] cimente sa cohésion et renforce sa vitalité. En fait, il ne saurait faire preuve d’impuissance à l’intérieur et à l’extérieur, en face du désordre, de l’anarchie et des crimes, des guerres civiles et des guerres étrangères, sans compromettre, en même temps que sa propre existence, l’existence de la nation et la fidélité de ses membres. Car ceux-ci ne sauraient désespérer de l’État sans désespérer plus ou moins en même temps de la nation et de son bien commun, sans retomber dans le souci exclusif de leurs biens particuliers. En ce sens, il est vrai de dire que l’unité et, l’existence sociale de la nation sont fonction de son unité et de son existence politiques. [...] »
"Si la France frappe
les sociologues par la solidité de son unité nationale, elle le doit sans doute
en premier lieu à la continuité d’une organisation politique que ne réussirent
à entamer ni les changements de dynastie, ni les guerres civiles et étrangères,
ni les révolutions."
"La conscience
nationale — C’est ici le facteur capital d’unité et de solidarité nationales,
celui qui vivifie tous les autres, qui supplée à leurs déficiences éventuelles,
et qui ne peut être suppléé par aucun d’eux. [...] Il ne saurait en effet y avoir
de nation réelle et vivante que celle où se trouve réalisée une conscience
collective puissante [...] des conceptions communes de la justice et de
l’honneur, un souci commun des dangers à craindre et des objectifs à
réaliser, des souvenirs communs d’un même passé douloureux ou
glorieux resté présent et sensible au cœur de tous, des amours et des haines,
des sympathies et des antipathies communes, enfin des ambitions où s’exprime un
vouloir-vivre commun."
[Glose 5 : Les
critères du souvenir et du projet commun étaient déjà avancés par Renan dans Qu’est-ce
qu’une nation ? On peut cependant douter qu’une nation soit unie par
quelque projet que ce soit (sinon celui de sa propre continuité historique).
Il me semble également
erroné de dire qu’un peuple (ou une nation) doit partager des croyances morales.
Quoi de commun entre la morale chrétienne et aristocratique de Montaigne et
celle d’un Français du XXIème siècle ?]
"L’histoire est à
considérer, elle aussi, comme un facteur constitutif des nations."
"Le danger constant
des petites nations est de ne se suffire, ni pour leurs besoins, ni pour leur
défense, ni surtout pour leurs divers progrès culturels. C’est le sentiment
plus ou moins conscient de ce danger qui a le plus facilité l’intégration d’un
grand nombre d’entre elles à de grandes nations, en qui elles trouvèrent ce qui
leur manquait, la sécurité et la puissance, les richesses et les
bienfaits d’une civilisation supérieure."
[Glose 6 : Depuis
1945 les nations d’Europe occidentale ont presque toutes découverts qu’elles
manquaient de puissance et dépendait d’un protecteur extérieur pour assurer
leur sécurité (ou leur redressement économique). Il n’y a pas à chercher plus loin
pour comprendre l’américanisation du continent au 20ème siècle
(c’est le thème du livre, assez oubliable, de Régis Debray, Civilisation.
Comment nous sommes devenus américains, 2017.)
« [La nation] rentre dans la catégorie des réalités insensibles et invisibles, si sensibles et visibles que soient par ailleurs et les hommes en qui elle se réalise et les faits en qui elle se concrétise dans l’univers matériel. Sa réalité fondamentale est en effet dans des idées, des sentiments et des actions, dont les résultats extérieurs ne doivent pas faire méconnaître l’intériorité essentielle. C’est finalement en faits de conscience que cette réalité s’analyse, plus précisément en faits de conscience collectifs, ainsi que l’a fortement établi Durkheim. »
[Glose 7 : Si la
nation est une réalité culturelle, alors il n’y a pas de raison de faire primer
(ou de la réduire) les aspects psychiques. Les productions culturelles sont
autant une manifestation de la nation (l’objectivation du sentiment national)
que ne le sont les sentiments (par définition invisibles).]
"Il ne s’agit donc
pas de revendiquer pour la nation l’existence séparée d’une Idée platonicienne
transcendante, mais bien l’existence concrète d’une forme aristotélicienne
immanente à sa matière. Pour n’exister que dans les Français, la France
n’en a pas moins une existence distincte de celles des Français, qu’elle
précède et auxquels elle survit. Nier ces conclusions, comme le font certains
positivistes, par crainte de donner dans le réalisme des universaux, c’est,
qu’on le veuille ou non, donner dans le nominalisme, réduire la nation à n’être
qu’un mot ; c’est nier les faits positifs de son unité propre, de sa vie et de sa
conscience propre, de tout ce qui fait et étoffe son individualité objective.
[...]
La nation est sujet et objet d’action à la façon d’une personne."
[Glose 8 :
Commençons par la fin : puisque la nation est « objet
d’action », alors on ne peut plus dire que l’individu ne la crée en rien
(il contribue à la co-créer, comme on contribue à faire évoluer sa langue
maternelle…). D’où il suit qu’il ne reste rien de l’affirmation de l’auteur que
la nation serait une réalité « naturelle »…
Venons ensuite à la
l’ontologie sociale de l’auteur. Tout d’abord, puisque la nation fut une forme
aristotélicienne, il faudrait qu’il existât de telles formes, ce qui n’est
nullement évident…
Mais même admettant qu’il
en existât, ce ne serait pas suffisant pour faire de la nation une réalité de
ce genre. En effet l’auteur nous dit que la nation existe au travers de ses
membres, mais pas au-delà. Cela vient du fait qu’il exclue la culture
matérielle de la réalité nationale. Si je dis que la nation n’est pas seulement
un contenu mental qui relie les individus, mais aussi les œuvres que
produisent ces individus (en tant qu’elles objectivent des sentiments, un
esprit, etc.), alors il s’ensuit que la France (par exemple), existe non
seulement dans les Français, mais aussi dans les productions de cette culture
(ses romans, ses productions architecturales, les paysages qu’elle a produits,
etc.). Ainsi définie, la nation ne se distingue pas du concept de patrie (c’est
ce qui rend sensé un énoncé telle que « telle nation est ma patrie ».
Or, une patrie possède des caractéristiques objectives, matérielles (les
champs, les ponts, les villes…). Donc une nation aussi.
La nation est la patrie
de ses membres ; elle possède donc les caractéristiques d’une patrie. Mais
sa spécificité (ce qui dépasse le concept de patrie) n’est pas saisie par
Baudin…]
-Émile Baudin, "La nation, ses caractères", in Cours de philosophie morale, Paris, de Gigord, 1936, 551 pages.
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