dimanche 21 juin 2026

La nation. Sociologie et ontologie sociale chez Émile Baudin

Emile Baudin, né le 15 février 1875 à Eply (Meurthe-et-Moselle), est ordonné prêtre en 1898. Licencié en philosophie et en grammaire, trois fois admissible, sans pouvoir être reçu, à l’agrégation, docteur en théologie, il enseigne la philosophie au collège S. Pierre-Fourrier à Lunéville, puis, de 1902-1917 conjointement au collège Stanislas et à l’Institut catholique de Paris ; le 1er octobre 1919 la Faculté de théologie catholique de l’Université de Strasbourg l’appelle à la chaire de philosophie ; en 1939 il suit la Faculté évacuée à Clermont-Ferrand ; au mois de juillet 1942 il entre en clinique en Suisse, est nommé professeur honoraire à cette époque ; il est décédé à Lausanne le 11 mars 1948. En 1918 il a reçu le prix Gegner de l’Académie des Sciences morales et politiques pour ses premiers travaux. Il a été fait officier d’Académie et chevalier de la Légion d’honneur.

 

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« [La nation] constitue partout et toujours une société fermée, qui crée à ses membres les liens d’une solidarité originale, la solidarité nationale, et qui leur apprend à donner un sens spécial, le sens national, au mot « Nous ». [...]

La parenté nationale se détermine pratiquement comme la parenté familiale à l’aide du critérium de « l’étranger ». Pour appartenir de fait et de cœur à une nation, aussi bien qu’à une famille au sens strict du mot, la première condition est de s’y sentir « chez soi » et « de la maison », de n’y considérer personne comme un étranger et de n’y être considéré comme un étranger par personne. C’est ainsi que la nation française inclut tous les Français et exclut (sans les haïr pour autant) tous les non-Français. [...]

La nation constitue une société naturelle au même titre et au même degré que la famille. Elle aussi est l’œuvre de la nature ; ce qui lui vaut de réaliser un mode d’association humaine universel dans le temps et dans l’espace. D’elle aussi on fait partie par nature, sans l’avoir ni créée ni choisie (sauf le cas exceptionnel de la « naturalisation », grâce à laquelle -le mot est bien choisi- la société naturelle qu’est la nation s’agrège un étranger, comme la famille le fait dans le cas analogue de l’adoption)."

[Glose 1 : à comparer avec Spinoza (« la nature ne crée pas de nations »)… Idem chez Rousseau (la famille est considérée par ce dernier comme une « société naturelle », tandis que la société nationale est « artificielle », résultat d’un acte d’adhésion volontaire (contrat social).

Je note un problème : si, pour faire partie d’une nation, il faut « s’y sentir chez soi », ne faut-il pas dès lors l’avoir choisie (au moins une fois, fût-ce de façon à peine sensible -ou, comme dirait Bourdieu à propos de l’efficacité des croyances, l’avoir choisie en oubliant qu’on a fait un jour un choix) ?]

« Par nature, la nation est antérieure à l’État, en droit aussi bien qu’en fait, puisqu’il ne saurait se réaliser qu’en elle, qu’elle est la matière dont il constitue la forme : pas d’État qui ne présuppose la ou les nations qu’il organise. »

[Glose 2 : on voit clairement que l’auteur utilise le terme de nation comme synonyme de peuple (car l’Etat peut diriger plusieurs peuples, tandis que l’Etat-moderne, qu’on appelle l’Etat-nation, dirige ou tend à organiser un ensemble culturellement unifié, une nation. Il s’ensuit aussi que s’il y a des peuples sans Etat, ou avant d’avoir leur propre Etat, on ne peut pas séparer la nation de l’Etat. La nation est un Etat d’un certain type.

La théorie de Baudin, contrairement à celle de Durkheim et Mauss, n’est pas évolutionniste ; il ne réserve pas le terme de nation peut qualifier une formation sociale tardivement formée dans l’histoire. Mais alors pourquoi parler de nation plutôt que de peuple, de tribu, etc. ?]

« D’autre part, antérieure à l’État, la nation peut lui survivre et lui servit souvent ; on peut en ce sens opposer la longévité des nations à la caducité des États. Enfin, et surtout, la nation déborde de tous côtés l’État, quel qu’il soit, qui la gouverne. Elle ne cesse point d’avoir ses activités propres, les activités sociales que sont l’agriculture, l’industrie, le commerce, l’instruction, etc., lesquelles, pour être administrées par l’État, ne sont pas pour autant des activités étatiques, mais restent des activités nationales.

Elle a pareillement son droit propre, le « droit social » que représentent ses coutumes, ses traditions, ses mœurs, l’organisation spontanée des entreprises de ses membres, les statuts de leurs associations, etc. : ce sont là de vrais droits, qui existent avant d’avoir été authentiqués et confirmés par l’État, des droits pré-étatiques dont beaucoup ne sont pas « inscrits à la cote officielle » (Hauriou, Duguit, Gurvitch). »

"La race se reconnaît pratiquement aux ressemblances morphologiques, physiologiques et psychologiques que crée la communauté du sang. Ces ressemblances éclatent dans les grandes races, blanches, noire, jaune, rouge et brune, dont se compose l’humanité. Elles subsistent encore, quoique de moins en moins perceptibles, dans les races secondaires qui se sont différenciées à l’intérieur des grandes races ; par exemple, s’il s’agit de la race blanche, dans les races aryenne et sémite en qui elle s’est diversifiée, et dans leurs multiples variétés (telles, dans la race aryenne, les variétés que représentent les races hindoue, perse, hellène, latine, slave, germanique, etc.). C’est surtout dans l’ordre psychologique et moral que les différences entre races sont sensibles et importantes : il s’en faut que tous les blancs, même que tous les aryens, présentent les mêmes caractéristiques d’intelligence, de sensibilité, de volonté, les mêmes aptitudes et les mêmes dons naturels. Il y a donc lieu de tenir compte de la diversité des races [...] qui comptent comme facteurs de nationalité."

"Le français a singulièrement servi à rapprocher et à fondre les races différentes dont est composée la France, en leur faisant parler à toutes la langue de l’Ile de France. Tout pareil fut en Allemagne le rôle de l’allemand, que les Celtes, les Latins et les Slaves assimilés aux Germains considèrent bonnement aujourd’hui comme leur langue originelle. La langue est donc à tenir pour un principe puissant d’unité nationale. [...]
En revanche, d’autres nations conservent, sans péril inéluctable pour leur nationalité, la distinction des langues conjointement avec la distinction des races : témoin la Belgique bilingue et la Suisse trilingue..."

"Bien plus encore que par sa race, sa langue et son habitat, une nation se caractérise par ses institutions et sa manière de vivre, par ses traditions et ses croyances, par ses goûts et ses mœurs. Ces divers éléments constituent ce que les sociologues appellent sa « culture »."

[Glose 3 : Pourquoi l’auteur décide-t-il tout à coup que la nation se caractérise par UNE race et UNE langue, après avoir fait remarquer que ce n’était pas nécessaire ?

On pourrait aussi se demander ce qui lui permet d’affirmer une hiérarchie entre ces éléments (qu’est-ce qui prouve que certains sont « bien plus » importants que d’autres ? Sont-ils importants au sens de condition sine qua non pour qu’il existe une nation, ou bien s’agit-il seulement de facteurs favorables, mais non indispensables ? …

Je conviendrais enfin que la nation est une réalité culturelle, mais ça ne permet pas encore de la distinguer du concept de peuple.]

"Les cultures ou civilisations humanistes représentent les arts, les lettres, le droit, les sciences, la philosophie. etc., c’est-à-dire les créations de l’esprit humain en quête de sa propre perfection et de son propre progrès. À leur tour, on peut voir ces cultures spécifiques fonctionner elles aussi comme facteurs d’unité nationale et comme facteurs d’unité internationale. Elles sont des principes d’unité nationale dans la mesure où elles sont particulières à une nation donnée, quand par exemple elles s’expriment dans un folklore national, dans des arts nationaux (peinture, musique, architecture, etc.), dans une littérature nationale, dans un droit national, etc. D’où la tendance des nations modernes qui veulent se surnationaliser à exalter et à cultiver exclusivement ces produits de leur spiritualité propre.

En revanche, les cultures humanistes sont des principes d’unité internationale dans la mesure où elles sont communes à toutes les nations, dans la mesure donc où elles sont universelles de leur nature. Et tel est particulièrement le cas des cultures scientifiques et philosophiques ; car l’universalité appartient de droit à la science et à la philosophie."

"L’intérêt contribue autant à rapprocher les hommes qu’à les diviser. Il les divise et les fait compétiteurs et ennemis quand il a pour objet des biens que chacun d’eux voudrait avoir pour soi seul. Il les rapproche, au contraire, et les fait amis et collaborateurs quand il a pour objet des biens qu’ils savent ne pouvoir produire, posséder ou défendre qu’en unissant leurs efforts, quand il a pour objet des biens communs. Tout bien commun a la vertu de créer entre ceux qui y participent une solidarité affective et effective, qui est un des premiers fondements de l’instinct social et de la société en général, de l’instinct familial et de la famille, enfin de l’instinct national et de la nation.

La nation apparaît naturellement aux individus et aux familles qui la composent comme dotée du pouvoir de combler leurs insuffisances et leurs déficiences, de suppléer à leur indigence par sa richesse et à leur faiblesse par sa force, de leur procurer et de leur garantir le vivre et le bien-vivre, dont parlent Platon et Aristote. Autrement dit, elle représente à leurs yeux la société la plus riche et la plus forte, celle qui leur assure le plus d’avantages et qui est fondée par là à réclamer d’eux le plus de dévouement et de sacrifices. Pour toutes ces raisons, le bien commun national compte parmi les facteurs les plus efficaces de l’unité de la nation et de la solidarité de ses membres…

Tel que nous venons de le définir et de l’analyser, le bien national est un facteur de solidarité et d’unité nationales d’autant plus puissant qu’il est plus vivement ressenti et mieux servi. À cet égard, son efficacité, pourrait-on dire, est proportionnelle à l’amour et au dévouement qu’il obtient des membres de la nation."

[Glose 4 : On notera que le fondement moral de l'amour patriotique n'est pas exactement défini par l'auteur comme le paiement d'une dette (contrairement à Charles Maurras ou d'autres), mais comme une solidarité, une reconnaissance d'un bien en acte, un bien qui se manifeste toujours présentement (et non pas seulement dans le passé de l'individu).

L’auteur n’est pas strictement aristotélicien car dire qu’il faut se dévouer à son pays pour les avantages qu’il nous procure (ce qui est un argument tout à fait entendable), ce n’est pas sortir d’une logique de l’intérêt bien compris. Or, Aristote semble croire à la possibilité d’un amour désintéressé…]

"En organisant la nation, en la dotant d’institutions politiques, administratives, militaires, judiciaires etc., communes, [l'Etat] cimente sa cohésion et renforce sa vitalité. En fait, il ne saurait faire preuve d’impuissance à l’intérieur et à l’extérieur, en face du désordre, de l’anarchie et des crimes, des guerres civiles et des guerres étrangères, sans compromettre, en même temps que sa propre existence, l’existence de la nation et la fidélité de ses membres. Car ceux-ci ne sauraient désespérer de l’État sans désespérer plus ou moins en même temps de la nation et de son bien commun, sans retomber dans le souci exclusif de leurs biens particuliers. En ce sens, il est vrai de dire que l’unité et, l’existence sociale de la nation sont fonction de son unité et de son existence politiques. [...] »

"Si la France frappe les sociologues par la solidité de son unité nationale, elle le doit sans doute en premier lieu à la continuité d’une organisation politique que ne réussirent à entamer ni les changements de dynastie, ni les guerres civiles et étrangères, ni les révolutions."

"La conscience nationale — C’est ici le facteur capital d’unité et de solidarité nationales, celui qui vivifie tous les autres, qui supplée à leurs déficiences éventuelles, et qui ne peut être suppléé par aucun d’eux. [...] Il ne saurait en effet y avoir de nation réelle et vivante que celle où se trouve réalisée une conscience collective puissante [...] des conceptions communes de la justice et de l’honneur, un souci commun des dangers à craindre et des objectifs à réaliser, des souvenirs communs d’un même passé douloureux ou glorieux resté présent et sensible au cœur de tous, des amours et des haines, des sympathies et des antipathies communes, enfin des ambitions où s’exprime un vouloir-vivre commun."

[Glose 5 : Les critères du souvenir et du projet commun étaient déjà avancés par Renan dans Qu’est-ce qu’une nation ? On peut cependant douter qu’une nation soit unie par quelque projet que ce soit (sinon celui de sa propre continuité historique).

Il me semble également erroné de dire qu’un peuple (ou une nation) doit partager des croyances morales. Quoi de commun entre la morale chrétienne et aristocratique de Montaigne et celle d’un Français du XXIème siècle ?]

"L’histoire est à considérer, elle aussi, comme un facteur constitutif des nations."

"Le danger constant des petites nations est de ne se suffire, ni pour leurs besoins, ni pour leur défense, ni surtout pour leurs divers progrès culturels. C’est le sentiment plus ou moins conscient de ce danger qui a le plus facilité l’intégration d’un grand nombre d’entre elles à de grandes nations, en qui elles trouvèrent ce qui leur manquait, la sécurité et la puissance, les richesses et les bienfaits d’une civilisation supérieure."

[Glose 6 : Depuis 1945 les nations d’Europe occidentale ont presque toutes découverts qu’elles manquaient de puissance et dépendait d’un protecteur extérieur pour assurer leur sécurité (ou leur redressement économique). Il n’y a pas à chercher plus loin pour comprendre l’américanisation du continent au 20ème siècle (c’est le thème du livre, assez oubliable, de Régis Debray, Civilisation. Comment nous sommes devenus américains, 2017.)

« [La nation] rentre dans la catégorie des réalités insensibles et invisibles, si sensibles et visibles que soient par ailleurs et les hommes en qui elle se réalise et les faits en qui elle se concrétise dans l’univers matériel. Sa réalité fondamentale est en effet dans des idées, des sentiments et des actions, dont les résultats extérieurs ne doivent pas faire méconnaître l’intériorité essentielle. C’est finalement en faits de conscience que cette réalité s’analyse, plus précisément en faits de conscience collectifs, ainsi que l’a fortement établi Durkheim. »

[Glose 7 : Si la nation est une réalité culturelle, alors il n’y a pas de raison de faire primer (ou de la réduire) les aspects psychiques. Les productions culturelles sont autant une manifestation de la nation (l’objectivation du sentiment national) que ne le sont les sentiments (par définition invisibles).]

"Il ne s’agit donc pas de revendiquer pour la nation l’existence séparée d’une Idée platonicienne transcendante, mais bien l’existence concrète d’une forme aristotélicienne immanente à sa matière. Pour n’exister que dans les Français, la France n’en a pas moins une existence distincte de celles des Français, qu’elle précède et auxquels elle survit. Nier ces conclusions, comme le font certains positivistes, par crainte de donner dans le réalisme des universaux, c’est, qu’on le veuille ou non, donner dans le nominalisme, réduire la nation à n’être qu’un mot ; c’est nier les faits positifs de son unité propre, de sa vie et de sa conscience propre, de tout ce qui fait et étoffe son individualité objective. [...]
La nation est sujet et objet d’action à la façon d’une personne."

[Glose 8 : Commençons par la fin : puisque la nation est « objet d’action », alors on ne peut plus dire que l’individu ne la crée en rien (il contribue à la co-créer, comme on contribue à faire évoluer sa langue maternelle…). D’où il suit qu’il ne reste rien de l’affirmation de l’auteur que la nation serait une réalité « naturelle »…

Venons ensuite à la l’ontologie sociale de l’auteur. Tout d’abord, puisque la nation fut une forme aristotélicienne, il faudrait qu’il existât de telles formes, ce qui n’est nullement évident…

Mais même admettant qu’il en existât, ce ne serait pas suffisant pour faire de la nation une réalité de ce genre. En effet l’auteur nous dit que la nation existe au travers de ses membres, mais pas au-delà. Cela vient du fait qu’il exclue la culture matérielle de la réalité nationale. Si je dis que la nation n’est pas seulement un contenu mental qui relie les individus, mais aussi les œuvres que produisent ces individus (en tant qu’elles objectivent des sentiments, un esprit, etc.), alors il s’ensuit que la France (par exemple), existe non seulement dans les Français, mais aussi dans les productions de cette culture (ses romans, ses productions architecturales, les paysages qu’elle a produits, etc.). Ainsi définie, la nation ne se distingue pas du concept de patrie (c’est ce qui rend sensé un énoncé telle que « telle nation est ma patrie ». Or, une patrie possède des caractéristiques objectives, matérielles (les champs, les ponts, les villes…). Donc une nation aussi.

La nation est la patrie de ses membres ; elle possède donc les caractéristiques d’une patrie. Mais sa spécificité (ce qui dépasse le concept de patrie) n’est pas saisie par Baudin…]

-Émile Baudin, "La nation, ses caractères", in Cours de philosophie morale, Paris, de Gigord, 1936, 551 pages.

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