dimanche 1 mars 2026

Théorie de la connaissance et métaphysique chez Plotin. Scepticisme et emmuremment idéaliste

« La sensation [...] et l’intellection [...] sont des activités relevant de deux facultés différentes de l’âme humaine : il s’agit respectivement de la faculté sensitive (αἰσθητικόν), qui appartient à l’âme descendue dans le monde sensible, et de l’intellect [...] c’est-à-dire de la faculté qui demeure éternellement dans l’intelligible. Elles ont de plus des objets de nature différente : la sensation porte sur les choses sensibles et l’intellection sur les réalités intelligibles. La perception des choses sensibles conduit à se tourner vers ce qui se trouve à l’extérieur de soi, dispersé dans la multiplicité, alors que pour penser les réalités intelligibles, il faut diriger son attention vers ce qui est en soi-même, rassemblé dans l’unité. C’est pourquoi Plotin souligne avec force la distinction entre l’intellection, qui nous permet de connaître la vérité, et la sensation, qui ne nous conduit qu’à l’opinion. Dans le traité Sur la beauté intelligible, il soutient ainsi que celui qui cherche à contempler l’intelligible doit abandonner les sensations, qui semblent être dans cette perspective des obstacles à l’intellection. Cependant, celle-ci est elle-même décrite comme une forme de sensation : selon le traité Qu’est-ce que le vivant et qu’est-ce que l’homme ?, la contemplation impassible des Formes doit être considérée comme « une sensation plus véritable » que celle qui porte sur les choses sensibles. Cette dernière n’est donc pas la seule forme de sensation qui existe et il faut, pour la distinguer de celle qui s’applique aux réalités intelligibles et dont elle est seulement l’image, l’appeler « la sensation extérieure ». Affirmer que l’intellection est une forme de sensation semble paradoxal dans la mesure où le processus de la pensée intuitive est ramené à celui qui lui est habituellement opposé : comment peut-on donc comprendre cette description de l’intellection comme sensation ?" (pp.33-34)

"Les images qui résultent de la contemplation des réalités intelligibles ainsi que celles qui sont issues de la sensation parviennent à la pensée discursive (διάνοια) qui les met en relation entre elles. Le traité Sur les hypostases qui ont la faculté de connaître et ce qui est au-delà montre que la pensée discursive opère dans deux directions différentes :

Quant à la faculté de réflexion qui se trouve en l’âme, elle examine les représentations qui viennent de la sensation et qui sont à sa portée en les rassemblant et en les divisant ; ou bien, portant également sur les représentations qui sont issues de l’Intellect, elle observe pour ainsi dire les empreintes qu’elles constituent et elle recourt à leur égard à la même puissance.

La pensée discursive, dans la mesure où elle est l’activité de la faculté de réflexion mentionnée dans ces lignes, apparaît comme un intermédiaire entre la sensation et l’intellection qui sont décrites comme deux processus parallèles, ou plus exactement comme deux processus symétriques si l’on suppose que la pensée discursive constitue entre elles un centre. Cette dernière peut de plus exercer son rôle grâce aux données qui proviennent de la faculté de représentation [...] : nous possédons des images des objets de la sensation comme des réalités sur lesquelles porte l’intellection grâce à la représentation qui joue le rôle d’un intermédiaire entre la sensation et la pensée discursive aussi bien qu’entre l’intellection et la pensée discursive." (p.34)

"Les empreintes venant de la sensation semblent être les images des raisons [...] qui se trouvent dans les choses sensibles. Quant aux sortes d’empreintes qui sont issues de l’intellection, elles sont le résultat d’un processus de réflexion : dans le premier des traités Sur les difficultés relatives à l’âme, la faculté de représentation est en effet comparée à un miroir sur la surface duquel les reflets des objets de l’intellection apparaissent. Les images qui proviennent de la sensation sont mises en relation avec celles qui sont issues de l’intellection : les concepts résultant de la contemplation des réalités intelligibles nous permettent précisément de reconnaître les éléments qui sont perçus grâce à la sensation." (p.35)

"L’évocation par Plotin d’empreintes immatérielles dans les analyses relatives à la sensation s’oppose alors à la conception de Chrysippe, qui considère pour sa part que le terme « empreinte » [...] par lequel les stoïciens définissent la représentation, désigne une altération physique." (note 7 p.35)

"Le « nous » (ἡμεῖς) est ici identifié à la pensée discursive qui se trouve en position intermédiaire, entre la sensation et l’intellection.

Si nous pouvons être conscients des activités en jeu, c’est parce que nous possédons la conscience de nos états intérieurs : elle est désignée par le même terme que celui qui est employé pour évoquer la sensation en général [...] Il semble nécessaire dans ces conditions de distinguer trois degrés de la sensation : la sensation externe qui nous permet de connaître les choses sensibles, la conscience portant sur les états intérieurs et l’intellection qui s’applique aux réalités intelligibles. Grâce à la conscience, nous sommes capables de percevoir la saisie du sensible aussi bien que de l’intelligible. La sensation et l’intellection font ainsi toutes deux intervenir la pensée discursive, la représentation ainsi qu’une forme de sensation interne, ce qui justifie dans une certaine mesure le rapprochement que propose Plotin entre les deux activités.

La sensation et l’intellection ne sont néanmoins pas seulement considérées comme deux processus qui présentent des points communs. La sensation apparaît en effet comme un modèle permettant de rendre compte de l’intellection. Il est alors nécessaire d’étudier la portée du paradigme sensitif que Plotin emploie pour décrire la pensée intuitive. Mais il convient de ne pas évoquer la sensation d’une manière générale, étant donné que tous les sens n’ont pas le même statut à l’égard de l’intellection. Dans le cadre de l’évocation du monde intelligible caractérisé par une vie entièrement lumineuse, la vue apparaît comme un modèle tout à fait approprié pour faire comprendre ce qu’est la connaissance intellective. Le vocabulaire relatif à la vision est ainsi abondamment employé quand il s’agit d’évoquer le rapport de l’homme aux réalités intelligibles : Plotin reprend sur ce point le lexique de Platon, qui décrit dans le mythe du Phèdre la contemplation du lieu intelligible situé au-delà du ciel comme une vision. Il faut noter que la description de l’intellection sur le modèle de la vision, c’est-à-dire d’une forme de sensation, acquiert dans la philosophie de Plotin une signification singulière en raison de la distinction qu’il opère entre le monde sensible et le monde intelligible : tandis que la sensation et l’intellection s’appliquent selon Platon à des objets qui appartiennent au même monde, même s’ils ne se trouvent pas dans le même lieu, Plotin soutient pour sa part que la sensation et l’intellection sont des facultés qui portent sur deux mondes distincts. C’est pourquoi soutenir que la sensation est le paradigme de l’intellection revient à dire qu’elle est l’activité qui permet de rendre compte de la connaissance à la fois des choses constituant le monde sensible et des réalités formant le monde intelligible." (pp.35-36)

" [Outre le Timée de Platon], La supériorité de la vue par rapport aux autres sens est également affirmée par ARISTOTE, notamment dans le traité De l’âme III." (note 21 p.38)

" [Chez Platon] La contemplation des astres constitue une étape conduisant à celle des réalités intelligibles, dans la mesure où les astres sont considérés comme des dieux visibles qui sont eux-mêmes tournés vers le monde intelligible, avec lequel ils entretiennent une relation étroite grâce à la nature intellective de l’âme que chacun d’entre eux possède. La vue prépare l’homme à la pensée intuitive en l’invitant à essayer de ressembler aux réalités qu’il contemple. De plus, lorsque Plotin évoque la vision dans le traité Sur la sensation et la mémoire, il reprend à son compte les termes employés dans le Phèdre (250d2) et la désigne par l’expression « la sensation la plus claire » [...] Elle est par conséquent le sens qui est le plus proche de l’intellection, puisque les différentes sensations prennent place dans une hiérarchie dont la clarté est le critère." (p.38)

"Ce paradigme présente d’importantes limites étant donné que l’intelligible ne possède ni couleur ni figure, comme le souligne Plotin à la suite de Platon dans le Phèdre." (p.38)

"Quand il cherche à mettre en évidence les caractéristiques de l’intellection, Plotin accorde également au toucher le statut de paradigme. La relation entre l’Intellect et les intelligibles est ainsi présentée comme un contact. Plotin suit sur ce point la pensée d’Aristote qui soutient dans la Métaphysique que la notion de toucher permet de décrire la relation entre l’intellect et l’intelligible. Le recours au modèle du toucher pour évoquer l’intellection met l’accent sur le caractère immédiat du rapport à l’intelligible. Dans le traité Sur les hypostases qui ont la faculté de connaître et ce qui est au-delà, Plotin souligne la nécessité pour l’objet de l’intellection de présenter une diversité : « Sinon, aucune intellection ne portera sur lui, mais il y aura seulement un toucher et pour ainsi dire un contact qui échappe au discours comme à l’intellection : ce contact précède l’intellection, parce que l’Intellect n’est pas encore advenu et que ce qui touche n’exerce pas l’intellection ».

Aux yeux de Plotin, le toucher se définit par la négation de la pensée. La référence au toucher est par conséquent particulièrement pertinente pour évoquer la relation à l’Un, c’est-à-dire au premier principe qui est la source de toutes choses. Il faut souligner que Plotin ne nie pas pour autant l’importance du sens qu’est la vue dans la relation de l’homme à l’Un : dans le traité Sur l’intellect et que les intelligibles ne sont pas hors de l’intellect, et sur le Bien, il montre à cet égard la supériorité de la vue par rapport à l’ouïe. C’est en effet la vue qui permet selon Plotin de saisir ce qu’est l’Un, à la condition qu’on ne cherche pas à voir sa forme. Le nom de l’Un ne conduit pas en revanche celui qui l’entend à un tel résultat. Lorsque la vision porte sur l’Un, elle n’incite pas l’individu à parler et mène donc seulement au silence, comme c’est le cas du toucher quand il s’applique à l’intelligible. Dans la relation à l’Un, la différence entre la vue et le toucher s’estompe donc." (p.39)

"L’intellection apparaît dans cette perspective comme une forme singulière de sensation qui est appropriée au statut lui-même singulier de ses objets. On trouve en effet dans le monde intelligible les choses sensibles, mais elles sont alors présentes d’une manière qui est propre à l’intelligible. Quant aux empreintes provenant de la sensation, elles sont pour leur part intelligibles sous un mode qui est propre aux choses sensibles. C’est ce qui est suggéré dans le chapitre 7 du traité Qu’est-ce que le vivant et qu’est-ce que l’homme ?, où Plotin note à propos des empreintes provenant de la sensation : « Celles-ci sont en effet déjà intelligibles ». Comme nous l’avons indiqué, ces empreintes semblent être les images des raisons situées dans les choses sensibles. Ces raisons, qui sont issues de l’âme du monde et qui sont réfléchies sur la matière, sont responsables des différentes caractéristiques possédées par les choses sensibles et représentent en elles la puissance des réalités intelligibles, dans la mesure où elles sont les expressions de ces dernières dans le monde sensible. Par conséquent, chacun des deux processus fait intervenir un aspect des objets sur lesquels l’autre porte : la sensation s’applique aux choses sensibles manifestant une raison de nature intelligible et l’intellection aux réalités intelligibles qui sont les choses sensibles présentes dans le monde de là-bas sous la forme adéquate. Ces analyses ne nous conduisent pas à nier la différence entre les choses sensibles et les réalités intelligibles, ni même à la réduire, mais à souligner que de la procession et de la participation résulte un lien tout à fait singulier entre sensibles et intelligibles." (p.41)

"Les deux termes « sensation » et « intellection » apparaissent comme interchangeables. Plotin ne se contente pas en effet d’employer pour décrire l’intellection le vocabulaire qui s’applique habituellement à la sensation : il souligne que la sensation et l’intellection diffèrent seulement par le degré de clarté qui est atteint, l’obscurité de la sensation étant due dans le monde d’ici au fait que ses objets sont des corps sensibles. Cette thèse trouve un prolongement dans l’idée évoquée dans le passage du traité 53 que nous avons cité au début de cette étude : l’expression « une sensation plus véritable » (ἐκείνην δὲ ἀληθεστέραν) suggère en effet qu’entre la pensée intuitive et la sensation, on ne trouve pas une différence de nature qui ferait d’elles deux processus irréductibles l’un à l’autre, mais seulement une différence de degré. Les termes de sensation et d’intellection sont dans cette perspective deux noms qui désignent la même opération cognitive : ils indiquent la position de l’activité concernée dans une hiérarchie dont le plus bas degré est l’obscurité de la sensation portant sur les choses sensibles et le niveau le plus élevé la pleine lumière de la sensation qui a pour objets les réalités intelligibles." (p.42)

-Thomas Vidart, "« Une sensation plus véritable » : la relation entre l’intellection et la sensation selon Plotin", Laval théologique et philosophique, 66 (1), 2010, 33–43. 

[Glose 1 : il est tout de même étrange que sensation et intellection ne soient pas deux processus différents par leur nature, alors qu’ils ont des objets de nature différentes.]

"Descartes doit beaucoup à Augustin et, en revenant à Augustin, nous trouvons un exemple analogue d’un passage du scepticisme au dogmatisme. Dans son évolution intellectuelle, telle qu’elle est racontée dans les Confessions (V, X, 19), le jeune Augustin est passé par une période sceptique pour arriver à un platonisme dogmatique inspiré de Plotin et son école. Et dans ses œuvres, on constate que la même transition fascine Augustin et fait l’objet d’une réflexion toujours renouvelée. Ainsi, dans le Contra Academicos (III, x-xi) et dans le De libero arbitrio (II, viii), Augustin exploite la critique sceptique pour en tirer la conclusion qu’elle porte tout particulièrement sur des philosophies dogmatiques fondées sur les données de la sensation (par exemple le stoïcisme et l’épicurisme), alors qu’elle laisse intacte une connaissance intellectuelle obtenue indépendamment de la sensation, la connaissance de vérités éternelles d’ordre logique, mathématique, métaphysique et moral, c’est-à-dire la connaissance platonicienne. Plus tard, dans le De Trinitate et dans le De civitate Dei, Augustin revient au thème et pense pouvoir montrer qu’il existe une conscience intérieure de soi-même en tant qu’existant, connaissant, aimant ; que cette conscience est indépendante de la sensation ; qu’elle n’est pas touchée par la critique sceptique, cette dernière ne pouvant au contraire que la confirmer."

"Le traité V, 5 fait partie d’un cadre plus large, celui d’une polémique contre le gnosticisme menée dans un grand ensemble divisé en quatre traités par Porphyre, dans son édition de Plotin, les traités III, 8, V, 8, V, 5 et II, 9. Dans cet ensemble, avant d’attaquer directement le gnosticisme dans II, 9, Plotin en prépare l’approche en proposant une initiation à la bonne intelligence de vérités platoniciennes interprétées, selon lui, de manière perverse par les Gnostiques. Parmi les lectures aberrantes de Platon, Plotin relève l’idée gnostique d’après laquelle le monde serait l’œuvre d’un démiurge (ou artisan) ignorant, oublieux, qui se trompe et dont le produit, le monde, résulte donc de l’ignorance et de l’erreur. À ce propos, nous pourrions citer un exemple tiré de l’Évangile de Vérité, de Nag Hammadi :

L’ignorance du Père a produit l’angoisse et la crainte. Et l’angoisse s’est épaissie comme une brume, de sorte que personne ne pouvait voir ; c’est pourquoi l’Erreur s’est affermie. Elle a fabriqué sa matière dans le Vide, ne connaissant pas la Vérité. Elle vint dans une œuvre, s’efforçant de façonner en beauté l’équivalent de la Vérité. (…) Étant ainsi sans racine, elle était dans une brume à l’égard du Père, alors qu’elle apprêtait des œuvres et des oublis et des craintes."

"Pour montrer, dans V, 5, la manière dont l’intellect transcendant [qui correspond pour Plotin au démiurge de Platon] est en possession d’une connaissance totale, une vérité absolue, Plotin estime que ceci n’est possible qu’à condition que, dans cet intellect, la pensée et son objet soient unis de telle façon qu’aucune médiation, aucune extériorité ne les séparent. Mais pour quelle raison la connaissance et la vérité que possède cet intellect exigent-elles l’unité, sans extériorité, sans médiation, du sujet qui pense et de son objet ? Les conditions nécessaires à la connaissance de l’intellect transcendant (absence de médiation, d’extériorité séparant le sujet et l’objet de la connaissance) ne représentent que des négations des conditions définissant la recherche de la connaissance telle qu’elle est conçue dans des épistémologies que nous pouvons appeler « sensualistes » ou « externalistes », c’est-à-dire des théories de la connaissance s’appuyant sur la sensation et/ou, supposant une extériorité de l’objet par rapport à l’intellect. Pour écarter de telles épistémologies sensualistes et externalistes, par un procédé d’élimination, Plotin évoque des arguments déjà engagés par les sceptiques [...]

Les données de la sensation pourraient correspondre, non pas aux choses perçues, mais aux affections (πάθη) survenant dans nos sens. Mais comment en juger ? Et qui pourrait le faire ? La sensation, elle, ne saurait trancher car elle est partie composante du problème."

[Glose 2 : On notera que, de manière peut-être illogique -c'est le soupçon de Nietzsche-, Kant n'admettait pas qu'une faculté ne connaissance ne puisse pas juger d'elle-même, puisque chez lui, l'entendement peut déterminer ses propres limites.

Il est vrai qu'il semble intuitif que c'est l'entendement qui formule des jugements, qui juge. Il peut se demander ce que vaut, du point de vue de la connaissance, la sensation. Il peut aussi se demander ce qu'il vaut lui-même.

Mais ici, le soupçon nietzschéen de partialité joue à plein. Evaluer la valeur de l'entendement, c'est le comparer à autre chose. Si l'entendement juge qu'il vaut mieux que la sensation -parce que les organes sensoriels peuvent être malades, etc.- c'est toujours l'entendement qui est la fois juge et partie, et qui se donne le beau rôle face à la sensation. Et puis la réflexion peut aboutir à conclure qu'elle pourrait être malade aussi, surtout si on admet que la pensée est un produit du cerveau... C'est le même corps qui acquiert des sensations et qui formule des jugements. Dès lors la raison ne peut pas se fonder en jugeant d'elle-même, contrairement à ce que pensait Kant.

Mais si la raison ne peut pas se juger d'elle-même, n'est-on pas conduit au scepticisme (comme Nietzsche) ? Ne doit-on pas raisonnablement pas conclure qu'on ne sait pas si on sait ?]

"Plotin poursuit sa mise en œuvre de la critique sceptique :

Même en admettant [...] que les choses que la sensation nous fait percevoir [..] sont bien dans les objets réels [...] ce qui est connu par les sens n’est qu’une image ou espèce [...] de la chose [...] et le sens n’atteint pas la chose elle-même ; elle reste hors de lui [...]

Comment vérifier la fiabilité de l’image perçue par rapport à la chose en elle-même ? Ici aussi la sensation est disqualifiée : elle ne saurait regarder en quelque sorte derrière l’image pour en comparer le rapport avec la chose objet de la sensation. La pensée en serait-elle capable ?

Or, selon ce que démontre Plotin, la pensée comme critère de connaissance n’échappe pas non plus à la critique sceptique. Plotin se réfère à la forme de pensée que nous pratiquons habituellement, une pensée dont les objets lui sont extérieurs, une pensée faite de raisonnements, de conclusions tirées de prémisses fondées en fin de compte sur des empreintes [...] des images des objets extérieurs à la pensée. Ainsi, la pensée n’échappe-t-elle pas non plus à la critique sceptique, car comment vérifier les empreintes qui constituent la matière de la réflexion ?"

[Glose 3 : Un idéaliste néo-kantien comme Léon Brunschvicg répétait la même chose 17 siècles plus tard : « Pour être autorisé à parler de copie et de modèle, il faut avoir vu l'original d'une part et le portrait de l'autre. » (Introduction à la vie de l’esprit, Paris, 1920, p. 48). Comme on ne connaît pas le monde en soi, on ne peut pas savoir si notre pensée lui correspond. Donc la vérité -au sens traditionnel, j'allais dire "normal", de vérité-adéquation- est inaccessible.

Toute la philosophie "moderne", c'est-à-dire cartésienne et post-cartésienne, reprend ce postulat commun à l'idéalisme et au scepticisme : nous ne connaissons pas les choses, mais seulement nos idées des choses. On peut réunir sous ce postulat commun les sceptiques (antiques, modernes, Hume, Nietzsche, etc.), les idéalistes métaphysiques (Platon, Plotin, Augustin, Descartes), les idéalistes solipsites, et les kantiens.

Ce qui confirme bien mon sentiment que l'idéalisme est impardonnable de ses conceptions au scepticisme. On pourrait même aller jusqu'à se demander si le scepticisme ne porte pas la responsabilité historique de l'invention, par réaction, de la métaphysique spiritualiste. N'as-t-on pas inventé des réalités méta-empiriques, et des intuitions intellectuelles censés nous les donner, uniquement pour se sauver du scepticisme ? L'idéalisme n'a-t-il pas été la grande fiction historique pour se défendre de l’acide sceptique ?

Après tout, Homère, qui passait pour précurseur du scepticisme, ne précède-t-il pas le rationalisme spiritualiste d’un Héraclite, d’un Platon, des Stoïciens, etc. ?].

"Pour sauver [sic] la connaissance et la vérité, il faut supprimer ce sur quoi la critique sceptique a prise : l’extériorité et la médiation séparant le sujet de l’objet de la connaissance. Pour que la connaissance vraie soit possible dans l’intellect transcendant il faut que sujet et objet de connaissance y soient unifiés, sans extériorité ni médiation les séparant."

[Glose 4 : On voit clairement que ce qu'affirme Plotin d'un esprit divin deviendra chez Descartes la propriété de la raison humaine se contemplant elle-même... On voit aussi que, sous prétexte de se sauver d’un scepticisme déjà bien accepté, la théorie internaliste de la connaissance détruit le concept de vérité au sens de conformité de l'esprit à son objet, puisqu'il n'y a pas de "vérité" possible en dehors de la transparence immédiate du sujet et de l'objet. Il devient franchement problématique de parler encore d'une théorie de la "connaissance"…].

"Nous constatons chez Plotin, comme chez Augustin et Descartes, la présence d’une stratégie qui met en œuvre des arguments sceptiques afin d’écarter des philosophies dogmatiques diverses (l’aristotélisme, le stoïcisme, etc.) et de fonder un type de dogmatisme spécifique faisant appel à une connaissance intellectuelle indépendante de la sensation. Cette connaissance intellectuelle est conçue comme une connaissance de soi, une sorte d’intériorité lumineuse dans laquelle sujet et objet de connaissance sont immédiatement présents l’un à l’autre, et dont la vérité n’a pas besoin de preuves, car elle est auto-vérifiante."

"Notre âme, selon Plotin, reste toujours en rapport avec l’intellect transcendant ; elle y reste présente, même inconsciemment, et en tire les concepts lui permettant tout à la fois de comprendre le monde extérieur et de se connaître elle-même."

"En parlant de l’Un comme cause première, nous exprimons en fait nos propres sentiments, ou affections [...] les sentiments de notre contingence, une dépendance qui évoque un fondement de l’être, le principe premier que nous ne sommes pas. Nous disons non pas l’Un en lui-même, mais nos affections se rapportant à lui.

Or un tel discours est justement pratiqué par le philosophe sceptique lui-même. Parmi plusieurs textes de Sextus Empiricus qui en témoignent, citons celui-ci :

Mais l’essentiel est qu’en énonçant ces expressions, il dit ce qui lui apparaît à lui-même et rapporte son propre affect [...] sans soutenir d’opinions, en n’assurant rien sur les objets extérieurs [...]

Le sceptique ne prétend pas dire les choses extérieures telles qu’elles sont en elles-mêmes ; il n’exprime que ses affections. Ainsi, dans le cas du dilemme posé à l’encontre du penseur dogmatique, dilemme repris par Plotin, nous l’avons vu, à savoir si les données de la sensation ne seraient pas témoins non pas de la chose en elle-même, mais bien plutôt des affections de nos sens, le sceptique se protège de l’erreur en ne prétendant point affirmer quoi que ce soit de la chose en elle-même, l’objet, mais il se limite à ne donner voix qu’à ce qu’il ressent au moment même. Ainsi l’objet en lui-même reste au-delà de ce que prétend pouvoir savoir ou dire le philosophe sceptique : il lui est et reste de cette manière inconnaissable et indicible. Ne sont connaissables et dicibles que les affections particulières qu’éprouve et qu’exprime le sceptique. De même, chez Plotin, le discours que nous tenons sur l’Un ne porte pas sur l’Un en tant que tel, l’absolu inconnaissable et inexprimable. Ce discours porte plutôt sur nos affections, que nous connaissons et que nous pouvons dire. Plotin utilise le même terme que Sextus pour désigner ce dont nous parlons [...] La structure du discours sceptique, me semble-t-il, fournit ainsi à Plotin une solution permettant de préserver l’ineffabilité radicale de l’Un tout en expliquant la possibilité d’un discours sur l’Un, discours portant en fait sur le dicible, à savoir nos propres sentiments."

[Glose 5 : On peut donc parler de l'Absolu, de manière indirecte, en disant qu'il est le contraire de nos déterminations finies. On voit toute l'importance de la négation pour la pensée métaphysique, ce qu'on retrouvera après le néo-platonisme dans les théologies négatives chrétiennes (Nicolas de Cue, etc.) -et plus tard encore, de façon différente, dans l'hégélianisme.

Bien entendu, un philosophe nominaliste, dans le genre de Guillaume d'Ockham ou de Hobbes, ne manquerait pas de souligner que ce n'est pas parce que nous pouvons formuler un contraire verbal de quelque chose, que nous avons véritablement l'idée de cette chose -et encore moins que cette chose existe objectivement. Par exemple, je peux parler de l'invoiture -l'entité contraire de la voiture. Mais ça ne prouve pas que je pense réellement à quelque chose de définie, encore moins qu'il existe un objet extra-mental qui serait l'invoiture...

Donc, ce n'est pas parce que Plotin parle de l'Un, ou les croyants de Dieu, que ça existe. Il faut se défier de toute crédulité ontologique vis-à-vis des entités du langage.

Dès lors, peut-on vraiment penser l'Absolu ? Kant, Marcel Conche et plusieurs philosophes modernes répondraient que non -ou que la question ne veut rien dire].

"Nos sentiments, chez Plotin, renvoient au-delà de notre personne, de notre subjectivité individuelle ; ils se rapportent à autre chose dont ils constituent une expression dans la mesure où cette autre chose est responsable de ce qui se ressent en nous."

[Glose 6 : On notera que l’argument de l’origine causale des idées qui nous apparaissent est aussi utiliser par Descartes pour défendre l’idée qu’il existe bien un monde extérieur, au-delà du Cogito. C’est aussi un argument que peut mobiliser une réalisme ontologique quelconque (par exemple, le matérialisme).

On peut toutefois remarquer Plotin ne pousse pas le doute jusqu'à douter de la causalité -contrairement à Hume ou Nietzsche.

Le scepticisme antique va aussi semble-t-il moins loin que le solipsisme moderne, au sens où, douter que nos sens nous renseignent sur les objets, c'est encore croire qu'il existe des objets distincts du sujet. Un scepticisme complet doit plutôt dire qu'il ignore s'il y a ou non des objets perçus. De ce point de vue encore, on ne peut que souligner une fois de plus la radicalité du scepticisme de Hume et Nietzsche.]

"Numenius, qui a exercé une influence importante sur Plotin, a polémiqué contre le scepticisme dans ses écrits (cf. notamment les fragments 25-26 des Places)."

-Dominic J. O’Meara, "Scepticisme et ineffabilité chez Plotin", in Monique Dixsaut, Pierre-Marie Morel et Karine Tordo-Rombaut (dir.), La connaissance de soi. Études sur le traité 49 de Plotin, Paris, Vrin, 2002, 336 pages.

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