"Tout en restant
partiellement ce qu'il était traditionnellement, c'est-à-dire un exercice
dialectique, le discours philosophique devient avant tout une explication de
texte : l'exégèse des fondateurs de l'école, Platon en l'occurrence ; mais il
veut être aussi et en même temps un appel au salut de l'âme, une prédication.
Exégèse, la philosophie se contentera de commenter les textes de Platon ou
d'Aristote, et elle cherchera notamment à concilier les textes, lorsqu'ils
paraîtront présenter des contradictions. C'est à l'occasion de ces efforts de
conciliation et de systématisation que l'originalité individuelle pourra
trouver un champ d'action. Prédication, la philosophie sera une exhortation à
la vie vertueuse et sera conduite, ici encore, selon des thèmes et des canevas
séculaires. Le philosophe est un professeur et un directeur de conscience qui
ne cherche pas à exposer sa vision de l'univers, mais à former des disciples,
grâce à des exercices spirituels. Les écrits de Plotin sont donc avant tout des
discussions ou des exhortations, qui sont souvent très étroitement liées aux
cours professés publiquement." (pp.15-16)
"Les sources
immédiates de Plotin nous sont presque totalement inconnues. Nous ne serons
donc jamais absolument sûrs que telle ou telle doctrine soit vraiment de
Plotin.
Dans la vie de Plotin, en
effet, il y a un nom, un grand nom, mais malheureusement, rien qu'un nom :
Ammonius. Vers l'âge de trente ans, à Alexandrie où il vivait, Plotin, sur le
conseil d'un ami, vint l'écouter et s'écria: « Voilà l'homme que je
cherchais. » Il resta onze ans son disciple. Ammonius se refusa toujours à
écrire. Nous ne pouvons donc à peu près rien dire de ce que put être son
enseignement. Mais nous savons par Porphyre qu'il eut une très grande influence
sur Plotin. Notre philosophe, lorsqu'il arriva à Rome, resta dix ans sans rien
écrire, et se contenta de donner des leçons d'après l'enseignement d'Ammonius.
Plus tard, lorsqu'il eut approfondi sa propre doctrine, ses recherches étaient
toujours conduites « dans l'esprit d'Ammonius ». D'autre part, nous savons
également par Porphyre que certains de ses contemporains reprochaient à Plotin
de copier servilement Numénius, un philosophe platonicien qui avait écrit un
siècle auparavant. La plus grande partie de son œuvre est perdue, mais il est exact
que certaines des pages qui nous en ont été conservées sont dignes de
Plotin." (p.16)
"Un de ses élèves
lui avait demandé d'accepter qu'on fit son portrait. Il refusa tout net et ne
consentit pas à poser. Et il s'expliqua : « N'est ce pas assez de porter
cette image dont la nature nous a revêtus, fallait-il encore permettre de
laisser derrière nous une image de cette image, plus durable encore que la
première, comme s'il s'agissait d'une œuvre digne d'être vue ? » (V. P. I.
7.) Perpétuer l'image d'un homme « quelconque », représenter un individu, ce
n'est pas de l'art. La seule chose qui mérite d'arrêter notre attention, et
d'être fixée dans une œuvre immortelle, ce ne peut être que la beauté d'une
forme idéale. Si l'on sculpte la figure d'un homme, que l'on y réunisse tout ce
qu'on a pu trouver de beau." (p.19)
[Glose 1 : On pourrait rapprocher la dévaluation plotinienne de l’individu de certaines traditions religieuses ou métaphysiques orientales ; peut-être même de l’iconophobie islamique, qui a pu avoir des liens historiques avec le platonisme].
"Le seul désir dans
lequel il se serait reconnu, le seul désir qui le définisse, celui de n'être
plus Plotin, celui de se perdre dans la contemplation et dans
l'extase." (p.22)
"Dans les trois
premiers siècles de l'ère chrétienne s'épanouissent les gnoses et les religions
à mystères. Pour elles, l'homme s'éprouve comme étranger ici-bas, comme exilé
dans son corps et dans le monde sensible. La vulgarisation du platonisme explique
en partie ce sentiment : on considère le corps comme un tombeau et une prison,
l'âme doit s'en séparer parce qu'elle est parente des Idées éternelles, notre
vrai moi est purement spirituel. [...]
Sous l'influence de ce
platonisme diffus, on éprouve une certaine nausée du corps. Ce sera d'ailleurs
l'une des raisons de l'hostilité païenne au mystère de l'Incarnation."
(pp.25-26)
"Comme le gnostique
sans doute, Plotin sent au moment même où il est dans le corps, qu'il est
toujours ce qu'il était avant d'être dans le corps. Son moi, son vrai moi,
n'est pas de ce monde. Mais Plotin n'a pas à attendre la fin du monde
sensible, pour que son moi, d'essence spirituelle, retourne dans le monde
spirituel. Ce monde spirituel n'est pas un lieu supra-terrestre ou
supra-cosmique dont les espaces célestes le sépareraient. Ce n'est pas non plus
un état originel irrémédiablement perdu auquel seule la grâce divine pourrait
le ramener. Non, ce monde spirituel n'est autre que le moi le plus profond. On
peut l'atteindre immédiatement en rentrant en soi-même." (p.29)
"C'est qu'en passant
d'un niveau intérieur à un autre, le moi a toujours l'impression de se perdre.
S'il s'unifie et s'élève à la pensée pure, le moi craint de perdre conscience
de lui-même et de ne plus se posséder. Mais s'il vient à vivre sa vie divine,
il craint de reprendre conscience, de se perdre en se dédoublant. Il apparaît
alors que la conscience, pas plus que le souvenir, n'est la meilleure des
choses. Plus une activité est intense, moins elle est consciente." (p.40)
"Plotin ne nous
invite pas à l'abolition de la personnalité dans le nirvâna.
L'expérience plotinienne, tout au contraire, nous révèle que notre identité
personnelle suppose un absolu indicible dont elle est à la fois l'émanation et
l'expression." (p.44)
"Quel est donc le
rapport entre le monde des Formes et le monde sensible ? Si le premier peut
être vu à travers le second, si la vision de l'esprit peut prolonger la vision
de l'œil, c'est qu'il y a continuité entre les deux mondes, c'est qu'ils sont
la même chose, mais à deux niveaux différents. Plotin insiste avec force sur
cette continuité: « Comment ce monde-ci pourrait-il exister s'il était
séparé du monde spirituel ? »." (p.53)
"Pour faire
comprendre son intuition de la vie des Formes, Plotin prend l'exemple des
hiéroglyphes :
Pour les choses qu'ils
ont voulu représenter avec sagesse, les Égyptiens ne se sont pas servis de
signes alphabétiques qui se déploient en discours et en propositions, et qui
imitent les sons et la prononciation, mais dessinant des images et les gravant dans
les temples - chaque image étant le signe d'un objet -, ils ont fait entendre
que, dans le monde des Formes, il n'y a pas de discours, car chaque
image est une science, une sagesse, un sujet, tout d'un bloc, et ni une
réflexion ni une délibération." (V 8, 6, 3.)
Les hiéroglyphes, tels
que les conçoit Plotin, expriment bien ce que sont les totalités organiques :
chaque Forme est elle-même « d'un seul coup » et elle se donne à elle-même
immédiatement son sens. Les Formes plotiniennes, pourrait-on dire, sont des
hiéroglyphes qui se dessinent eux-mêmes.
Ainsi la théorie
platonicienne des Idées se métamorphose en intuition du mystère de la Vie. On
dira peut-être que le monde des Formes plotiniennes n'est que le «
dedans » du monde visible et qu'il ne rend pas compte de la vie concrète ou
matérialisée. Il est vrai que Plotin ne nous propose qu'une théorie de la
morphogenèse spirituelle, mais peut-être est-il vrai que toute vie est Esprit.
Quoi qu'il en soit, il a eu l'incomparable mérite d'élaborer les notions
sans lesquelles il est impossible de constituer une philosophie de la Vie.
C'est qu'il a osé, comme disait Gœthe, « croire à la simplicité ». La vie est
pour lui une activité formatrice, simple et immédiate, irréductible à toutes
nos analyses, une totalité qui est là d'un seul coup, intérieure à elle-même,
une Forme qui se forme elle-même, un savoir immédiat, qui atteint
sans effort la perfection.
C'est à la source
plotinienne que puiseront les philosophies modernes de la Vie. Qu'est-ce que le
« phénomène originel » [...] de Gœthe, sinon la Forme telle que Plotin la
conçoit ? Et n'est-ce pas dans la méditation de la philosophie plotinienne que
Bergson a puisé sa conception de l'Immédiat, sa critique du finalisme, son sens
des « totalités organiques. » ?" (pp.57-58)
"Les Formes se
forment en se contemplant et elles se contemplent en se posant. Elles sont à la
fois modèle et résultat d'elles-mêmes, dans un seul acte spirituel. Une seule
vie, une seule pensée court en elles. Elles sont une seule Forme qui se contemple.
Elles sont la Pensée divine, la Beauté en soi." (p.62)
"Pour trouver Dieu,
il n'est pas nécessaire de se rendre dans des temples où il habiterait. On
n'a pas à se déplacer pour atteindre sa présence. Mais on doit devenir soi-même
un temple vivant dans lequel la présence divine pourra se manifester.
Et Dieu n'est pas seulement en nous. Il est aussi dans le
monde." (p.65)
"La pensée
plotinienne [...] admet deux niveaux au sein de la réalité divine. Elle montre,
par un raisonnement philosophique, que, si le monde des Formes est identique à
la Pensée qui se pense elle-même éternellement, cette Pensée ne peut être pourtant
le principe de toutes choses, comme l'avait cru Aristote. En effet, en se
pensant elle-même, elle est soumise à la division entre le sujet et l'objet.
Son unité comporte donc une dualité. D'ailleurs, si elle est le monde des
Formes, elle a en elle une multiplicité et une variété qui l'empêchent d'être
l'unité première. Au-delà d'elle, il faut donc supposer une Unité absolue, un
principe qui est tellement Un qu'il ne se pense pas.
Ce n'est là qu'un
raisonnement, et ce raisonnement, qui reste toujours au plan de la conscience
et de la réflexion, ne nous fait pas connaître vraiment les niveaux de la
réalité divine qu'il distingue. Il n'est qu'un exercice préliminaire, un
soutien, un tremplin." (p.73)
"Dans le moindre
amour, il y a le pressentiment de l'infini, de ce qui dépasse toute forme,
c'est-à-dire du Bien absolu :
C'est ce dont témoigne
l'impression qu'éprouvent les amants. Tant que cette impression se trouve dans
quelqu'un qui s'arrête à la forme (tupos) sensible,
celui-là n'éprouve pas encore l'amour. Mais lorsque, à partir de cette forme
sensible, il produit lui-même en lui-même une forme non sensible dans la partie
indivisible de son âme, alors l'amour prend naissance. Et si l'amant désire
voir l'objet aimé, c'est seulement afin d'arroser cette forme non sensible qui
se dessèche. Mais s'il prenait conscience du fait qu'il faut toujours aller
au-delà, vers ce qui est plus « sans forme », c'est le Bien lui-même qu'il
désirerait. Car ce qu'il a ressenti depuis le début, c'était à partir d'une
faible lueur, l'amour de cette immense lumière. (VI 7, 33, 22.)
Même
ici-bas, la beauté se trouve plutôt dans la lumière qui brille sur la
symétrie, que dans la symétrie elle-même. C'est cela qui donne le charme.
Pourquoi donc, en effet, est-ce sur un visage vivant que resplendit au
plus haut point la splendeur de la beauté, alors que, sur un visage
mort, on n'en voit plus que le vestige, même si ce visage n'est pas encore
détruit dans sa chair et sa symétrie ? ... Et un homme laid, s'il est vivant,
n'est-il pas plus beau qu'un homme, sans doute beau, mais représenté dans une
statue ? (VI 7. 22, 24.) »
[Glose 1 : autant on
peut tout à fait admettre qu’il y a dans la beauté un charme qui n’est pas
réductible à une qualité formelle (comme la symétrie), autant il est problématique
d’identifier ce charme à un mouvement, à de la vie. Il me semble par
exemple tout à fait évident qu’une belle statue pour être plus belle qu’un
homme vivant, mais laid. Et la preuve en est que nous préférons aller voir des
musées composés de belles statues, plutôt que remplis de modèles vivants et
laids !]
« Le monde des
Formes ne pourrait par lui même enflammer notre amour, s'il ne recevait
d'ailleurs la vie qui l'anime. L'âme resterait alors insensible aux belles
proportions qu'elle contemplerait :
Si l'âme reste au niveau
de l'Esprit, elle voit sans doute des objets de contemplation beaux et
vénérables, mais elle n'a pas encore entièrement ce qu'elle cherche. C'est en
effet comme si elle s'approchait d'un visage, beau sans doute, mais encore
incapable de ravir les regards, parce que sur lui ne resplendit pas la grâce
chatoyant sur la beauté. (VI 7, 22. 21.)
Le mot est prononcé : ce
je ne sais quoi, ce mouvement, cette vie qui s'ajoutent à la beauté pour
provoquer l'amour, c'est la grâce. L'expérience plotinienne avait éprouvé
la Vie comme une contemplation, comme une simplicité concrète, comme une
présence. Elle en saisit maintenant le fond : la Vie est grâce.
Nul mieux que F.
Ravaisson, dans son Testament philosophique, n'a compris toute la
portée de cette expérience plotinienne. La grâce, nous dit il, est « eurythmie
», c'est-à-dire « mouvement qui fait bien ». On la reconnaît dans les
mouvements qui expriment l'abandon, la condescendance, la détente. Les peintres
cherchent à la saisir dans les « airs » de tête, dans le sourire féminin. Mais
on peut tout aussi bien la pressentir dans ces mouvements fondamentaux de la
nature vivante que sont le battement et l'ondulation : « Observe, dit
Léonard de Vinci, le serpentement de toute chose", c'est-à-dire
observe en toute chose, si tu veux la bien connaître et la bien représenter,
l'espèce de grâce qui lui est propre. » [Ravaisson, Testament
philosophique]
Pour Plotin, si les
choses n'étaient que ce qu'elles sont -dans leur nature, dans leur essence,
dans leur structure-, elles ne seraient pas aimables. Autrement dit, l'amour
est toujours supérieur à son objet, si haut soit-il. Son objet ne peut jamais
l'expliquer ou le justifier. Il y a dans l'amour un « plus » ; il y a en lui
quelque chose d'injustifié. Et ce qui, dans les choses, correspond à ce plus,
c'est la grâce, c'est la Vie en son mystère le plus profond." (pp.75-77)
"La grâce, c'est, à
la fois, ce « plus », cet inexplicable « injustifié »,
qui s'ajoute à la Beauté pour provoquer l'amour, et cette disponibilité, cette
présence toujours déjà présente, qui est le propre du Bien dont Plotin n'hésite
pas à dire qu'il est « plein de douceur, de bienveillance et de
délicatesse, toujours à la disposition de qui le désire »
[Plotin, V 5, 12, 33]. La grâce, dans ces deux sens, n'est donc finalement que
l'attraction qu'exerce sur nous la présence du Bien et qui nous ouvre la
possibilité de l'amour.
Par ailleurs, si l'âme,
lorsqu'elle fait l'expérience de l'amour du Bien, a l'impression de rencontrer
une gratuité absolue et une chance toujours inattendue, ou de dépendre d'une
initiative qui la dépasse, c'est qu'elle n'est pas maîtresse de cette expérience.
Elle a l'impression que le Bien vient soudainement à elle et qu'il s'éloigne
d'elle, tout aussi soudainement. Mais en fait, comme Plotin se plaît à le
redire souvent, le Bien est toujours déjà présent, il n'a pas à venir à nous,
car il est toujours là -c'est précisément cela, la grâce : cette prévenance et
cette disponibilité-, mais c'est nous qui ne sommes pas capables de lui être
toujours présents." (p.80)
"La relation
amoureuse dont parle Platon, c'est celle qui dans la Grèce classique pouvait
s'établir entre un maître et son disciple. L'amour platonicien est un amour
masculin. L'aimé est un jeune homme, l'amant, le philosophe, un homme mûr.
L'amour de l'amant pour l'aimé est provoqué, nous dit Platon, par le reflet de
la Beauté absolue que l'amant perçoit dans l'aimé. L'âme se ressouvient alors
du monde des Formes et elle s'efforce de contempler directement, face à face,
et non plus dans un reflet, la Forme pure de la Beauté en elle-même. L'amour
platonicien part donc d'une émotion sensible très troublante. Mais par une
discipline à la fois intellectuelle et morale, il s'efforce d'atteindre la
vision de la Forme pure. À ce moment, la relation amoureuse de l'amant à l'aimé
n'est pas détruite, mais sublimée. L'amant aime toujours l'aimé, mais pour le
diriger, pour l'élever à son tour vers la contemplation du Beau, pour enfanter
en lui les belles vertus et les belles idées. Devenu spirituel, l'amour pour le
disciple gagne donc ce qui lui aurait fait défaut s'il était resté charnel : la
fécondité. Pour l'amant véritablement philosophe, la fécondité spirituelle
vient compléter le bonheur de la contemplation de la Beauté. Il y a là, si l'on
peut dire, une relation triangulaire qui unit l'amant-philosophe, l'aimé qui a
provoqué en lui la réminiscence, et la Beauté transcendante, dont l'attrait
s'est exercé sur l'amant, par l'intermédiaire de l'aimé.
Pour Plotin, le rapport
entre l'amour humain et l'amour du Bien est beaucoup plus complexe. Il
distingue en effet trois voies qui permettent de s'élever du monde sensible au
monde transcendant ; ces trois voies correspondent à trois types d'homme:
l'inspiré des Muses, l'amant, le philosophe.
Le premier sent par
nature la beauté qui existe dans les sonorités et les rythmes. Il faut donc lui
faire découvrir que l'harmonie sensible se fonde dans une harmonie
intelligible, qui correspond finalement à la beauté spirituelle.
L'amant est attiré par la
beauté des corps parce qu'il a un souvenir inconscient de la
beauté idéale. Il faut donc lui faire prendre conscience du fait que ce qui
l'attire dans l'objet aimé, c'est la Beauté transcendante dont la beauté de
l'objet aimé n'est que le reflet. Quant à celui qui a un naturel philosophe,
qui est philosophe-né, il est déjà par nature séparé du monde sensible et il
n'a pas besoin de passer par l'intermédiaire de l'amour humain. Il faut
seulement le guider dans les sciences et les vertus pour lui permettre de
continuer, par la dialectique, la montée vers le Bien.
On voit donc que, pour
Plotin, l'amour des corps n'est seulement qu'une des voies possibles de
l'ascension. C'est là une première différence entre Plotin et Platon
puisque, pour ce dernier, l'amour de la beauté des corps est le moyen
privilégié et indispensable de l'expérience philosophique : seule la vision
amoureuse d'un beau corps permet à l'âme de se ressouvenir de la Beauté
transcendante. Par ailleurs, seconde différence : Platon ne parle que d'un
amour homosexuel, alors que Plotin, pour sa part, précise bien que l'amour
conjugal peut, lui aussi, conduire à la réminiscence et à la découverte de la
Beauté transcendante. Il faut bien reconnaître à ce sujet que le climat
psychologique de l'école de Plotin est bien différent de celui de l'Académie
platonicienne. Plotin ne vit pas dans un milieu exclusivement masculin et il
est hostile à la pratique de l'homosexualité. Porphyre, son biographe,
précise bien qu' « il y avait autour de lui des femmes qui étaient fort
attachées à la philosophie », notamment Gémina, dans la maison de qui
il habitait, sa fille Gémina et une certaine Amphidée. Et il raconte aussi
qu'un jour, un certain rhéteur Diaphane avait fait une conférence publique,
dans laquelle il soutenait, à propos du récit d'Alcibiade dans le Banquet de
Platon, que le disciple, pour apprendre la vertu, devait se prêter aux désirs
sexuels de son maître. Plotin voulait se lever et quitter la salle ; mais il se
retint, et il chargea Porphyre d'écrire une réfutation." (pp.82-85)
"Alors que l'amour
platonicien s'élève par une série d'opérations intellectuelles jusqu'à
la contemplation du Beau, l'amour plotinien attend l'extase en cessant toute
activité, en établissant les puissances de l'âme dans un repos total, en
oubliant tout, afin d'être entièrement disponible pour l'invasion divine. Le
plus haut état de l'âme est la passivité totale. Et cet état cherche à se
maintenir. L'amour platonicien, une fois qu'il a touché le Beau, déploie sa
fécondité en pensées et en actions multiples ; il produit la science,
l'éducation, l'organisation de la cité. L'amour plotinien refuse de
revenir à l'action quotidienne : seules les exigences de la condition
humaine le font retomber. L'âme est comme une vierge qui veut rester dans la
maison du Père. Elle est l'amante qui ne trouve le repos qu'avec le Bien-Aimé.
Elle est indifférente à tout ce qui n'est pas l'unique nécessaire. Elle
ne désire même pas raconter aux autres ce qu'elle a vu." (p.89)
"Si le moi peut
ainsi coïncider avec le Bien, avec ce que Plotin, pour exprimer son absolue
simplicité, appelle l'Un, c'est que le fond, la source dernière de la vie
spirituelle, est une présence pure, simple, indécomposable." (p.92)
"Dans l'extase
mystique, l'âme, laissant toute forme et sa propre forme, s'identifie à cette
réalité sans forme, cette présence pure qui est le centre d'elle-même comme de
toute chose." (p.93)
"Pour Plotin,
faut-il le rappeler, c'est en nous mêmes que se situe ce processus cosmogonique
par lequel l'Esprit se retourne vers le Bien et engendre les Formes et les
êtres. Ces niveaux de réalité sont en même temps les niveaux de notre
moi." (p.98)
"La réalité divine
nous apparaît donc sous deux aspects selon le niveau auquel s'élève notre vie
intérieure. Parfois, nous ne contemplons que le Beau, c'est-à-dire
l'Esprit dans son état d'achèvement, contenant en lui le système des Formes
qui vivent et se pensent dans l'Esprit. Parfois, nous parvenons à nous hausser
au niveau de l'Esprit dans son état initial et alors, parce que nous
participons à sa relation immédiate avec le Bien, la présence du Bien fait
naître en nous un amour infini.
Le Bien est donc
supérieur au Beau :
Le Bien est plein de
douceur, de bienveillance et de délicatesse. Il est toujours à la disposition
de qui le désire. Mais le Beau provoque terreur [?], égarement, et plaisir mêlé
de douleur. Il entraîne loin du Bien ceux qui ne savent pas ce qu'est le Bien."
(p.99)
"Le Beau nous paraît
n'être Beau que pour lui même, enfermé en lui-même, tourné vers lui même, comme
une statue impassible et majestueuse, qui nous ignorerait, alors que le Bien
est Bien pour les autres et non pas pour lui même, et que nous avons l'impression
qu'il est toujours à notre disposition." (p.101)
"Dans l'expérience
mystique, l'œil intérieur de l'âme ne voit que lumière." (p.105)
"L'expérience
plotinienne s'exprime sans cesse en termes de lumière, d'éclat, de
transparence, de clarté, d'illumination. Faut-il en conclure qu'elle ignore les
ténèbres et les nuits de l'esprit qui caractérisent la mystique chrétienne ?
Dans la mesure où le vide et le dépouillement intérieurs (« Retranche toutes
choses ») peuvent apparaître à l'âme comme une sorte de nuit, parce qu'elle a
l'impression de perdre la lumière à laquelle elle est habituée, on doit dire
qu'il y a aussi une nuit mystique chez Plotin. Mais dans la mesure où la nuit
des mystiques chrétiens correspond à l'exercice de la foi, bien plus, rejoint
la souffrance du Christ crucifié qui se sent abandonné par le Père, il est trop
évident que tout cela est absent de Plotin. La spiritualité de Plotin est
essentiellement lumineuse et sereine." (pp.106-107)
"Là-haut, nous
sommes nous-mêmes, mais nous ne sommes plus à nous-mêmes, puisque cet état nous
est donné et que nous n'en sommes pas maîtres. Ici, nous croyons être à
nous-mêmes, mais nous savons que nous ne sommes plus vraiment nous-mêmes.
Et ces niveaux
discontinus ne peuvent s'abolir. Après avoir été là-haut, il faut pourtant
vivre, s'occuper du corps et d'autrui, raisonner, prévoir. Et si l'expérience
mystique a été fugitive, on ne peut néanmoins l'oublier. Après l'avoir éprouvé,
on n'est plus le même.
Comment vivre alors ? Le
grand problème, pour Plotin, c'est d'apprendre à vivre la vie de tous les
jours. Il s'agit d'apprendre à vivre, après la contemplation, d'une vie telle,
qu'elle nous dispose à la contemplation. Il s'agit de se concentrer
intérieurement, de se recueillir suffisamment, pour rester prêt à accueillir la
présence divine, lorsqu'elle se manifestera à nouveau. Il faut se détacher
suffisamment de la vie d'ici-bas, pour que la contemplation puisse devenir un
état continu. Et il faut néanmoins apprendre à supporter la vie quotidienne,
mieux encore, à l'illuminer par la clarté qui vient de la contemplation. Ce
sera tout un travail de purification, de simplification, d'unification
intérieures.
Telle sera l'œuvre de la
vertu. En avançant dans la vie, Plotin en découvrira de plus en plus
l'importance. Si les traités de la jeunesse et de l'âge mûr, tout en
recommandant la pratique des vertus, chantent la beauté du monde spirituel et
l'ivresse de l'extase, les ouvrages qu'il écrit à la fin de sa vie sont
consacrés presque exclusivement à des sujets moraux. L'expérience de l'union
divine reste au centre de sa pensée. Mais Plotin s'applique désormais à montrer
comment la vertu, née de l'union, transforme l'être tout entier, comment elle
devient sagesse substantielle. Une contemplation qui ne rayonnerait pas dans la
vie concrète, qui n'aboutirait pas à rendre l'homme semblable à Dieu par la
vertu, nous resterait étrangère et n'aurait pas de sens pour nous.
Tel est le danger du
gnosticisme, Plotin l'a bien vu. On se sait sauvé par nature ; on pense
que l'effort moral n'y ajoutera rien. D'ailleurs, on n'est pas de ce monde,
on n'est pas réellement « d'ici ». À quoi bon alors pratiquer des vertus,
puisqu'il suffit d'attendre la fin de ce monde pour être délivré ? Il est
inutile et impossible de chercher à vivre ici-bas selon notre nature
spirituelle. Plotin reconnaît là un des plus graves périls de la vie
spirituelle :
Une preuve de leur
indifférence à l'égard de la vertu, c'est qu'ils ne composent aucun discours
sur le sujet de la vertu, que tout discours sur ces matières manque totalement
chez eux, qu'ils ne disent ni ce qu'est la vertu, ni combien il y en a, rien non
plus des nombreuses et belles spéculations que contiennent sur ce sujet les
écrits des anciens ; ils ne disent pas non plus d'où la vertu peut se réaliser
et s'acquérir, ni comment on peut guérir et soigner les âmes. Car il ne sert de
rien de dire : « Regarde vers Dieu», si l'on n'enseigne pas également comment
on regarde ; qu'est-ce qui empêche en effet, pourrait-on dire, de regarder vers
Dieu sans s'abstenir d'aucun plaisir et sans être maître de réprimer sa colère,
se souvenant sans doute du mot « Dieu », et en même temps étant dominé par
toutes les passions et ne faisant rien pour s'en délivrer ? Pourtant ce qui
fait voir Dieu, c'est la vertu progressant vers la perfection et s'établissant
dans l'âme avec la sagesse : car sans la vertu véritable, le Dieu dont on parle
n'est qu'un mot. (II 9, 1 s, 28.)." (pp.112-114)
"Phalaris, tyran d'
Agrigente, faisait brûler ses victimes dans un taureau d'airain. Selon les
stoïciens et les épicuriens, le sage, même dans le taureau de Phalaris, est
encore heureux." (note 2 p.123)
[Glose 2 : qu’on les
y jette, pour vérifier ! …]
"On entre, pour
ainsi dire, en philosophie comme on entre en religion, par une conversion qui
provoque un changement total d'existence. Le philosophe est moins un professeur
qu'un maître spirituel : il exhorte à la conversion, puis il dirige les nouveaux
convertis, des jeunes gens, souvent des adultes, dans les voies de la sagesse.
C'est un directeur de conscience." (p.129)
"Rien, dans le récit
de Porphyre, ne permet d'affirmer que, pour suivre Gordien marchant vers la
Perse, Plotin ait quitté brusquement Alexandrie et qu'il ait abandonné
Ammonius. On peut tout aussi bien supposer que c'est Ammonius lui-même qui lui
conseilla cette expédition philosophique, ce « pèlerinage aux sources » de la
sagesse orientale qui, depuis les temps les plus reculés, fascinaient les
philosophes grecs. Ce qui n'est pas clair dans le récit de Porphyre, c'est la
manière dont Plotin put se faire introduire auprès de l'empereur Gordien. Comme
l'a remarqué R. Harder, il y a, dans cette aventure de Plotin, des dessous
politiques qui nous échappent. Pour que Plotin ait pu participer à cette
expédition et accompagner l'empereur, il fallait qu'il eût déjà d'étroites
relations avec les sénateurs qui approchaient l'empereur. Et ce qui confirme
cette hypothèse, c'est la fuite de Plotin après l'assassinat de Gordien.
Gordien est tué dans une révolte de ses soldats. L'usurpateur Philippe prend le
pouvoir. Plotin s'enfuit donc -et à grand-peine- parce qu'il est compromis avec
les partisans de l'empereur Gordien. Nous ne savons pas pourquoi il se rend
ensuite à Rome plutôt qu'à Athènes, par exemple. Mais, en arrivant dans la
capitale de l'Empire, Plotin n'était peut-être pas, comme on se l'imagine,
« un Alexandrin inconnu et modeste ». Si, comme on peut le
supposer, il avait eu déjà en Orient des contacts avec l'aristocratie
sénatoriale, il n'est pas étonnant qu'on le retrouve à Rome en rapports étroits
avec des personnages comme Castricius Firmus, Marcellus Orontius, Sabillinus et
Rogatianus qui appartiennent à ce milieu." (p.133)
« Exercice spirituel
bien connu des stoïciens : la « préméditation ». Il faut vouloir à l'avance les
événements fâcheux afin de mieux les supporter lorsqu'ils arriveront
inopinément. La liberté doit aller au-devant de ce qui risquerait de la
contraindre. »
[Glose 3 : pratique
totalement stupide, puisqu’elle revient à se gâcher la vie par avance, en se
causant un maux certain -par anticipation d’un mal simplement possible,
de quelque chose qui n’est pas certain ! C’est comme si on disait :
« habitue-toi à manger des rations militaires, car si un jour tu dois te
nourrir de cela dans des tranchées », etc. J’ai hélas déjà entendu ma mère
me faire ce genre d’exhortations absurdes.]
« On pourrait
trouver dans l'ascèse plotinienne d'autres exemples d'exercices spirituels en
honneur chez les stoïciens. Si, par exemple, Porphyre nous dit de Plotin que « son
attention à soi-même ne se relâchait jamais », que sa « tension en
direction de l'Esprit ne cessait jamais quand il veillait », il fait tout
simplement allusion, en employant ces mots (attention = prosochè, tension =
tasis), au vocabulaire technique qui désignait la vigilance, c'est-à-dire
l'attitude fondamentale du sage stoïcien.
La tension perpétuelle de
Plotin n'est donc pas plus exceptionnelle que celle de Marc Aurèle ou
d'Épictète. Mais alors que l'attention constante du stoïcien se porte sur
les événements de la vie quotidienne dans lesquels il s'efforce sans cesse de
reconnaître la volonté de Dieu, l'attention plotinienne est tournée vers
l'Esprit. Elle est un effort toujours renouvelé pour rester dans la
contemplation du Bien." (p.139)
"Nous découvrons
ainsi un milieu extrêmement varié : des vrais philosophes, mais aussi des
médecins, des philologues, des hommes politiques, des usuriers. L'amitié de
Plotin ne va pas nécessairement à ceux qui pratiquent le mieux sa philosophie.
Par exemple, Zéthus, qui ne s'est pas totalement détaché des soucis politiques,
lui est néanmoins très familier." (p.154)
"Il faut accepter le
monde sensible parce qu'il est la manifestation du monde des Formes :
Ils [les gnostiques]
diront peut-être que leurs discours ont pour effet de faire fuir loin du corps
en s'en éloignant avec haine, tandis que nos discours retiennent l'âme près de
lui. Mais c'est comme si deux hommes habitaient la même maison. L'un [le gnostique]
en critiquerait la construction et le constructeur, tout en continuant d'y
habiter ; l'autre [le platonicien] ne les critique pas. Il dit même que
l'architecte l'a bâtie avec beaucoup d'art ; et il attend que vienne le temps
où il s'en ira, quand il n'aura plus besoin de maison.
(II 9, 18, 1.)
Celui qui se plaint de la
nature du monde ne sait pas ce qu'il fait et jusqu'où va son audace. C'est
qu'il ignore l'ordre continu des choses, des premières aux secondes, puis aux
troisièmes, et ainsi de suite jusqu'aux dernières, et il ne sait pas qu'il ne
faut pas insulter des êtres parce qu'ils sont inférieurs aux premiers ; mais il
faut accepter avec douceur la nature de tous les êtres.
(II 9. 13, 1.) (pp.159-160)
[Glose 4 : cette
maxime peut sembler pleine de sagesse, mais seulement jusqu’à ce qu’on se
rappelle que le méchant, le criminel, etc. ont eux aussi une nature… Par
ailleurs, Plotin n’est pas cohérent puisqu’il affirme en même temps « avoir
honte d’avoir un corps ».]
"Le Bien agit sur
l'Esprit par sa seule présence, et l'Esprit agit sur l'âme, l'âme sur le corps,
par leur seule présence.
Dans l'ascèse
plotinienne, il n'y a donc pas de lutte contre soi-même, il n'y a pas de «
combat » spirituel. Il suffit que l'âme contemple, il suffit qu'elle se tourne
vers Dieu, pour que l'être tout entier, jusqu'en ses parties les plus
inférieures, soit transformé.
On pourrait penser que
cette contemplation absorbe l'âme et l'empêche de faire attention aux choses
extérieures. Mais la vie de Plotin en témoigne -lorsqu'un certain degré de
pureté intérieure est atteint, lorsque la contemplation est devenue continue, lorsque
le regard a été purifié et qu'il est devenu comme lumineux, l'attention à
l'Esprit n'exclut pas l'attention à autrui, au monde, au corps lui-même. C'est
par une même disponibilité, une même attente amoureuse, que l'on est présent à
la fois à l'Esprit et aux autres. Cette attention, c'est la douceur. Le regard,
transformé, perçoit, brillant sur toute chose, la grâce qui manifeste Dieu. Établi
dans le Bien, le regard de Plotin voit, en quelque sorte, les choses naître à
partir du Bien." (p.162)
"Dans la vie de
Plotin, il y a un rêve, un rêve qui porte un nom un peu pompeux, mais
évocateur, Platonopolis :
Plotin était très estimé
et vénéré par l'empereur Gallien et son épouse Salonine. Il profita de cette
amitié pour demander que soit restaurée une ville de philosophes qui,
disait-on, avait existé en Campanie et qui, d'ailleurs, était complètement
détruite. On donnerait à la ville reconstruite le territoire avoisinant. Ses
habitants devraient vivre selon les lois de Platon et elle prendrait le nom de
Platonopolis. Il promettait de s'y retirer avec ses disciples. Ce vœu du
philosophe aurait été facilement réalisé si quelques personnages de l'entourage
de l'empereur, par jalousie, malveillance ou quelque motif méchant, ne s'y
étaient opposés. (V. P. 12, l.) [...]
Les conseillers de
Gallien comprirent-ils tout de suite que Plotin « n'avait pas les qualités d'un
fondateur de villes » ? L'empereur lui-même voulut-il marquer, de cette
manière, son hostilité au milieu sénatorial qui avait tendance à se grouper
autour de Plotin et qui aurait trouvé un point d'appui territorial dans la
nouvelle cité platonicienne ?
Quoi qu'il en soit, cette
histoire reste très énigmatique. Il est difficile de savoir ce que voulait
faire exactement Plotin. [...] Depuis des siècles, de telles communautés
d'allure conventuelle existaient déjà et semblaient offrir les conditions
idéales pour pratiquer une vie philosophique. Il y avait eu, par exemple, les
communautés pythagoriciennes ou les couvents esséniens. D'une manière générale,
l'attrait d'un loisir studieux, d'une vie totalement contemplative, dont le
plaisir pur de l'amitié spirituelle rehausserait encore l'agrément, s'exerce
sur toute !'Antiquité et semble s'accroître à la fin de l'Empire romain. Cent ans
après Plotin, Augustin rêvera, lui aussi, avant sa conversion, d'un phalanstère
de philosophes." (pp.167-168)
"Le mal n'est pas
étranger à l'ordre de l'univers, puisqu'il résulte de cet ordre. Toutes les
choses ne peuvent pas être au premier rang. Mais plus elles sont éloignées de
la Source première qui est le Bien absolu, plus elles sont privées de Bien. Et le
mal n'est autre que la privation du Bien." (p.176)
"Plotin refuse
fortement d'admettre, avec les gnostiques, qu'il y ait des âmes qui, par
nature, soient mauvaises. L'âme est foncièrement bonne." (p.182)
" [Porphyre] a
classé les traités de Plotin dans un ordre qui correspond à une division des
parties de la philosophie qui distinguait trois étapes dans le progrès
spirituel: la morale ou éthique y était placée au commencement pour assurer la
purification initiale de l'âme indispensable à la progression ultérieure; la
physique venait ensuite pour achever la purification en révélant la vanité des
choses sensibles ; venait enfin l'époptique (selon un terme emprunté aux
mystères d'Éleusis) ou la métaphysique, qui livrait à l'âme parfaitement
purifiée la révélation suprême des choses divines. Cette division des parties
de la philosophie se retrouve chez Plutarque [...] Théon de Smyrne [...]
Clément d'Alexandrie [...] Origène [...] Elle jouera un grand rôle dans la
mystique chrétienne." (p.210)
-Pierre Hadot, Plotin
ou la simplicité du regard, Gallimard, 1997 (1963 pour la première édition
chez Plon), 227 pages.
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