dimanche 8 février 2026

Religion orphique et métaphysique rationaliste chez Héraclite d’Éphèse

"À l’encontre de Parménide qui presse sa conception au point d’en faire jaillir une intrépide série de raisonnements systématiques, Héraclite est un « voyant » pur : aucune argumentation n’affleure dans son œuvre." (p.190)

"Aucun philosophe n’a sans doute plus pensé par images qu’Héraclite : on les ramasse par brassées dans les cent vingt-six fragments qui nous sont parvenus de lui. Rien ne lui est plus étranger que la conceptualisation et le discours." (p.191)

"On n’a pas assez remarqué qu’Héraclite est le seul philosophe grec à l’enfance duquel les biographes anciens fassent allusion : "lorsqu’il était encore tout jeune, il prétendait ne rien savoir ; parvenu à la maturité, il estimait savoir tout". En plusieurs endroits de ses biographies et de son œuvre, l’enfant tient une place importante et son comportement est même présenté comme exemple de la véritable compréhension du monde." (p.192)

"Le passage capital de son œuvre est, selon nous, une courte déclaration à laquelle les historiens modernes n’ont guère prêté d’attention, bien qu’elle révèle visiblement le but à quoi Héraclite prétend : ΐδι,ζησάμην ¿μεωυτόν, je me suis cherché moi-même. Les Anciens avaient déjà observé la place insolite qu’elle occupe dans l’histoire des idées qu’ils retraçaient. Voici des philosophes qui tentent de retrouver le principe des choses et, parmi eux, se dresse un étrange penseur qui prétend se rechercher soi-même ! [...]

En faire l’amorce d’une philosophie réflexive ou d’un idéalisme de la conscience serait un anachronisme absurde. Ce type de pensée narcissique n’a jamais séduit les Grecs, même à l’époque de leur décadence. [...] C’est une enquête existentielle qu’il suggère gère et non point un effort dans l’ordre de la connaissance pure. Son sens n’est pas théorique, mais pratique. Lorsqu’on recherche de cette façon, c’est moins un être ou une chose considérés en tant que principe qu’en tant que fin qu’on recherche. Héraclite ne s’imagine donc nullement retrouver dans le moi ou dans la pensée dont le moi est le siège le principe de l’univers. Il n’effectue pas davantage une recherche objective, une ίστορίη à la manière des historiens, des géographes et des physiologues de son époque. Il est même vraisemblable qu’il a choisi à dessein le verbe δίξησαι, par opposition à ίστοράν. Sans doute ne méprise-t-il pas la science : « il faut que les amants de la sagesse soient experts ('ίστορας) en beaucoup de choses », mais ce n’est pas ce savoir qui importe, c’est l’esprit (νόον) que le sage en distille : « la polymathie n’apprend pas à posséder l’intelligence, sinon elle l’aurait appris à Hésiode et à Pythagore, aussi bien qu’à Xénophane et à Hécatée ». Qu’est-ce que "Thalès, le premier astrologue" ? « Homère », dont l’œuvre était alors déjà le répertoire des connaissances que l’enfant grec assimile dès son plus jeune âge, « ne mérite-t-il pas d’être chassé des jeux et fouetté de verges, ainsi qu’Archiloque ? » Vaines études que celles qui ne tournent pas à l’intime sagesse personnelle : "la foule a pour maître Hésiode, elle est persuadée qu’il savait tout", parce qu’elle aime à être rassasiée des connaissances encyclopédiques qui se transmettent par l’éducation traditionnelle de père en fils, alors qu’ « il est accordé à tous les hommes de se connaître soi-même et de penser juste. »

Héraclite nous dévoile ici son simple et profond secret : la connaissance de soi est articulée à la σωφροσύνη, laquelle consiste « à dire des choses vraies et à agir selon la nature en écoutant sa voix ». C’est le comportement même de l’enfant, mais exhaussé au niveau de la pensée." (pp.193-194)

"Se chercher soi-même et chercher la nature de l’univers est une seule et même entreprise. Mais cela implique nécessairement que le « soi-même » et la nature universelle comportent la présence d’une certaine réalité qui les constitue ou qui leur imprime un sens, et dont la recherche subit en quelque sorte l’aimantation. Cette réalité est appelée par Héraclite le logos. Le terme apparaît pour la première fois dans la langue philosophique. Aussi, sa signification est-elle malaisée à saisir. Les exégètes à l’affût ont été jusqu’à distinguer dans l’emploi du terme chez Héraclite une demi douzaine de sens différents : parole ou discours, proportion, opinion doctrinale, structure et constitution, critère de vérité. Il est plus probable que le sens que lui donne Héraclite est simple et conforme à l’étymologie : le Dit ou le Verbe. Que logos signifie Dit, appert du premier fragment qui nous a été transmis de son œuvre et que les écrivains anciens considéraient comme le début même du recueil d’Héraclite. En effet, le logos est ce qui est entendu : Héraclite l’affirme expressément en plusieurs endroits. Une telle fréquence est remarquable. Tous les autres sens qu’on se plaît à conférer au logos le ramènent d’ailleurs aisément à ce sens premier.

Mais il n’est pas ici question d’un Dit quelconque, d’une parole ou d’un discours ordinaire, d’un langage humain. Le logos d’Héraclite est Dit inspiré, Oracle, Révélation d’En-haut dont lui-même, Héraclite, est le canal ou la bouche. Autrement dit, la philosophie se fonde sur une connaissance mystique. Même si les textes ne sonnaient pas haut et clair, nous pourrions et devrions interpréter le logos héraclitéen comme un savoir d’origine religieuse puisque la connaissance s’effectue pour l’Éphésien, non par observation, abstraction, raisonnement, mais par connaturalité à la manière de l’enfant qui s’éprouve en communion avec l’univers." (p.195)

"D’après tout ce que nous savons de la religion grecque aux VIe et Ve siècles, il ne peut être ici question que des hommes qui s’avèrent inaptes à comprendre le langage religieux nouveau que l’orphisme avait introduit et dont l’influence fut profonde dans les milieux devenus rétifs aux cultes traditionnels. Ce fut particulièrement dans les groupements démocratiques auxquels les croyances olympiennes de l’ancienne aristocratie dirigeante s’adaptaient malaisément et chez les "intellectuels" réfractaires aux divinités homériques, que cette action se fit sentir. Il y eut pendant toute cette période et même jusqu’au IVe siècle, des Xôyioi âvdpes, des « hommes de la parole », plus ou moins frottés d’orphisme, prophètes, devins, médecins, poètes, philosophes, savants, hommes-dieux et même, selon la légende, des dieux, qui circulaient dans le monde grec, véhiculant avec eux leur inspiration, sinon leurs crises d’enthousiasme extatique. Le courant dionysiaque se mêla inextricablement à l’orphisme, le premier étant plus collectif, le second plus individuel, tous deux charriant en commun l’idéal d’une participation directe à la vie divine. Depuis Nietzsche, tous les historiens s’accordent à reconnaître que ce mysticisme « diffère foncièrement de la religion apollinienne et en général olympienne, sans parler de l’idéal moral des Sept Sages dont les maximes inscrites dans le temple même de Delphes rappelaient à l’homme ses limites devant la divinité inaccessible ». Pour la religion mystique, le fameux « connais-toi toi-même » qui signifie originellement : « connais que tu es un être borné, mortel, différent des dieux », prend un autre sens : « cherche en toi-même et tu trouveras le divin, le secret de ta ressemblance et de ton identité avec Dieu ». La religion de la nature subit l’assaut d’une religion « intérieure », le culte des divinités transcendantes est battu en brèche par celui d’une divinité médiatrice avec laquelle l’âme du fidèle s’identifie dans un acte de communion, les puissances d’admiration et de piété objectives font place à l’extase subjective qui libère l’homme de la condition humaine et de la mort. Pour parvenir à cette identification, il est clair que l’adepte de la religion nouvelle doit en appeler aux facultés qui peuvent en lui se replier sur elles-mêmes, c’est-à-dire à la pensée et à l’imagination. Mais cette introversion ne suffit pas : il faut en outre capter la force divine, l’enfermer en quelque sorte dans une forme qui en épouse non seulement la substance, mais qui soit cette substance. Le pur repli du sujet sur lui-même n’engendre que le vide dans la pensée et dans l’imagination. Pour le combler, il faut qu’elles s'expriment et se disent à elles-mêmes la puissance divine qui les habite et qu’elles peuvent alors entendre et comprendre. Et il faut non seulement que ce dit signifie la puissance, mais lui soit identique. Sans cette identité, il n’y aurait aucune présence du divin, mais simple représentation." (pp.196-197)

"Il en résulte que le logos est porteur de réalité et qu’il possède de soi l’objectivité. L’homme du logos ne se borne pas à parler ou à prononcer des mots, il ne dit même pas, au sens strict du verbe, le réel, il possède la puissance du discours objectif, du logos qui est indivisiblement parole et réalité. Or, la plus élémentaire réflexion révèle que, si le logos est gros de vérité, celui qui le profère pense juste et atteint directement le réel. Héraclite a dû réfléchir sur le langage sacré, sur le dit inspiré, sur la parole rituelle : c’est pourquoi le logos ne peut être pour lui qu’éternellement puisqu’il est vrai. Si l’Éphésien s’est engagé dans cette voie, c’est parce qu’il philosophait dans une atmosphère saturée de mysticisme orphico-dyonisiaque. Il n’est pas le seul penseur présocratique qui ait subi cette influence. Nous savons qu’Anaximandre, auquel Héraclite doit une partie de son inspiration [...] en était imprégné. Parménide n’est intelligible que replacé dans le même contexte historique. Il est hors de doute que la plupart des « écoles » présocratiques furent des centres d’initiation. Mais qu’en est-il alors du solitaire Héraclite ? Qu’Héraclite ait été lui-même initié à un thyase orphique semble probable. Le rapprochement que Cornford a opéré entre le fragment 1 et un passage des Grenouilles d’Aristophane où un hiérophante d’Éleusis adjure ses ouailles de « comprendre le langage » (φωνήν συνετοί) de la cérémonie, ne laisse guère place à contestation." (p.198)

"Il est manifeste qu’Héraclite reproche aux « initiés » et aux « candidats à l’initiation », à ceux qui ont entendu le logos et à ceux qui ne l’ont pas encore entendu, de n’en point comprendre le sens. Leur « initiation » est donc sans valeur et sans portée. En second lieu, Héraclite conteste la validité des méthodes initiatrices employées et leur oppose les siennes. Il insiste même sur ce point : l’initiation orphique comporte des [terme grec] et des [terme grec] pareils à ceux-là qu’Héraclite préconise, mais qui en diffèrent parce qu’ils ne distinguent pas, comme il le fait, la nature de chaque chose et qu’ils n’expliquent rien. Les « initiés » ont beau l’être, ils ne le sont pas." (p.199)

"Selon la tradition orphique [...] le divin se révèle dans le rêve lorsque le sommeil a détaché l’âme du corps. Ce dualisme répugne à l’Éphésien : pour lui, l’âme est « fortement et harmonieusement liée au corps ». L’homme n’est vraiment homme que lorsqu’il est éveillé : « Il ne faut pas agir et parler comme des dormeurs » ; « pour ceux qui sont éveillés, il n’est qu’un seul monde commun ». Le sommeil n’engendre que des songes inconsistants. Il relie l’esprit à un monde subjectif. L’intention critique d’Héraclite va sans doute plus loin encore : elle vise les croyances de certains mystiques dévots qui dorment à même la terre pour voir en songe les morts et entendre l’avenir." (p.199)

"Sans doute, Héraclite ne manifeste-t-il pas ici son incrédulité à l’égard des oracles : il en restreint le sens à des signes qui sont de purs présages et des indications de la volonté divine : il n’y a rien en eux qui soit logos, parole éternelle, loi permanente de l’univers." (p.200)

"La connaissance est pour lui un don divin. Platon reprendra cette idée : "Le Dieu a fait cadeau de notre âme principale à chacun de nous comme d’un génie divin (ô ai nova)... cette âme nous élève au-dessus de la terre, en raison de son affinité avec le Ciel, car nous sommes une plante non point terrestre, mais céleste". L’origine orphique de pareille conception est bien connue." (p.202)

"La foi seule ne suffit pas. Il faut, en second lieu, la sagesse, la méditation, l’application de l’esprit au logos lui-même. Toute la philosophie d’Héraclite surgit ici à l’état naissant. Elle est une transposition de la foi au logos en compréhension du logos, une transvaluation de la mystique en métaphysique. Cette entreprise requiert une pensée attentive, « éveillée », ouverte sur le monde, et, greffée sur le don divin de la connaissance, la reconnaissance de ce don. Héraclite y insiste tellement qu’on peut se demander par quelle étrange cécité les historiens ne s’en sont pas aperçus. En effet, s’il est un thème qui court à travers tous les fragments de son œuvre, c’est bien celui du multi vocati, pauci electi. La connaissance par connaturalité est donnée à tous les hommes venant en ce monde, mais elle avorte chez la plupart par manque d’ouverture à l’universalité du logos : au lieu de se placer dans la perspective du logos universel présent en chacun, l’immense majorité des hommes se replient pour ainsi dire sur leur moi particulier et substituent leur vision personnelle à la vision cosmique de l’être où « tout arrive conformément au logos ». Tel est le grand péché, le péché philosophique par excellence, le péché contre l’esprit qu’Héraclite ne peut pardonner : la participation de l’homme au logos lui est donnée et l’homme se refuse à la reconnaître parce qu’il se replie sur soi." (p.202)

"Nulle part, il ne fait miroiter la perspective d’une fusion extatique de l’âme dans la divinité que les cultes orphiques et dionysiaques présentaient à leur clientèle. Cet argument ex silentio est d’autant plus fort que la théorie du logos commun aurait pu incliner Héraclite à justifier de telles pratiques et que sa conception du petit nombre des élus l’incitait à jouer le rôle de λόγιος ανηρ, de prédicateur de la Parole et de conducteur inspiré. Avec une sagesse toute grecque, Héraclite s’y est refusé : "Il faut éteindre la démesure plus qu’un incendie." Sa noblesse n’aurait pas survécu à cette chute dans l’informe. Il savait que l’hybris reçoit son salaire et qu’elle est déjà elle-même son propre châtiment : démesure et punition sont les deux faces d’un seul et même procès. Dès lors, si Héraclite rapproche le moi et le logos, ce n’est point pour les confondre, mais pour souligner la relation du πέρας à Υαπβιρον, exactement comme la pensée du philosophe chrétien qui se reconnaît créature bondit vers le Créateur. L’être qui s’éprouve « encerclé » a du même coup l’intuition de « l’Encerclant » : dès qu’il existe, c’est en dépendance radicale de la Transcendance qu’il se trouve exister.

Entre le moi et le logos, il y a une connaturalité existentielle dont la connaissance remonte en quelque sorte la pente et la connaissance de soi, loin d’identifier l’âme à la divinité, renvoie à la connaissance du logos "conformément auquel tout arrive" « à l’écoute, non de moi-même, mais du logos, il est sage de reconnaître (όμολογeïv) que tout est un », cette unité n’étant pas confusion, mais accord de langage et de fait entre le terme « encerclé » et le terme « Encerclant », le premier avouant, confessant, accordant que son être est lié à l’Être. Cet humble balbutiement de la première métaphysique n’a rien de panthéiste." (pp.204-205)

"L’Englobant ou l’Encerclant, dont il est ici question, est de toute évidence le même que l'apeiron d’Anaximandre." (p.205)

"Le rôle de la philosophie, telle que la conçoit Héraclite est de retrouver cette κοινωνία, cette communion et cette participation inscrites dans la structure même de l’âme et de s’élever de cette « mémoire » ontologique jusqu’au logos commun (κοινόs) qui régit toutes choses. « La parole vraie » et « l’action conforme à la nature dont le philosophe écoute la voie » dérivent l’une et l’autre de l’effort pour se placer au point de vue de l’universel inhérent au logos, dont la « mémoire » est l’élément médiateur. C’est cela qu’Héraclite appelle φρόνησή ou σοφία, vertu grecque par excellence dont il a tracé, le premier, l’épure : elle consiste à éclairer, à partir de l’universel, la réalité ou l’action particulières. Alors, et alors seulement, le réel et l’acte prennent un sens : ils sont replacés dans l’Englobant qui les rend vrais. Au contraire, l’insensé particularise son jugement et, faute de cette mémoire qui le fait participer au logos, tombe dans l’erreur." (p.206)

[Glose 1 : Ce souci de resituer l’individu au sein de la Totalité, du monde, est-il distinctif de la philosophie ? La philosophie vise-elle le tout tandis que la science, par exemple, serait moins générale, plus localisée, particularisée par ses différents objets dont elle cherche à augmenter la connaissance spécifique ? Cette différence est sans doute valable pour une certaine forme de philosophie systématique, métaphysique, mais un tel critère ne semble pas valable pour n’importe quelle sorte d’analyse philosophique.]

"L’homme archaïque est en effet un extraverti : c’est vers le monde extérieur qu’il est constamment tourné, c’est du monde extérieur qu’il tire ses sensations, ses émotions, ses pensées, Il respire l’univers. Chez Homère, par exemple, l’énergie (μένος) est toujours respirée. Les sensations sont fiées à la « respiration ». Le vôos est localisé dans la poitrine. Le sommeil est décrit comme une vapeur humide, un liquide, un brouillard qui descend [...] Les dieux inspirent, au sens littéral du terme, leurs protégés, etc... Quant aux paroles, il est trop évident qu’elles sont étroitement liées au rythme de cette « respiration ». C’est pourquoi elles sont appelées « aériennes ». [...] Homère, Anacréon, Sappho, Théognis, Simonide de Céos, etc.... partagent cette conviction. Dans le Phèdre, Socrate dit encore qu’il a la poitrine pleine des pensées qu’il a entendues d’autrui et dont les courants l’ont rempli comme un vase. [...]

Le primitif symbolise le réel, exactement comme nous le conceptualisons. Bien plus, le symbole est pour lui l’être même qu’il appréhende, alors que nous estimons que le concept n’est que le moyen de le saisir. Connaître le monde, c’est le « respirer », recevoir ses « exhalaisons », les incorporer à sa propre substance.

Cette représentation est indubitablement indo-européenne puisqu’elle se retrouve chez les anciens Hindous. Elle est également liée à des idées religieuses fort anciennes. [...] De là dérive, croyons-nous, la signification exacte qu’il faut attribuer aux sacrifices chez les Anciens. [...] Le sacrifice réduit en fumée, en vapeur, en « exhalaison », les offrandes présentées aux dieux, autrement dit, il restitue cette portion de l’homme et du monde, prise pour le tout, à sa vraie nature fluente et mortelle, par contraste avec l’immortelle solidité des dieux. Sacrifier, c’est reconnaître l’homme et le monde tels qu’ils sont. Détruire par le sacrifice, c’est mettre en relief le caractère essentiellement destructible de l’offrande. Un tel acte plaît aux dieux parce qu’il souligne la différence entre le mortel et l’immortel, entre le terrestre et le céleste, entre l’humain et le divin." " (pp.209-210)

"L’ordre n’est rien sans un Ordonnateur, sans « la pensée qui gouverne le tout par le moyen du tout » : le Logos. Héraclite atteint là le sommet de sa philosophie. Quant à savoir ce qu’est ce Logos ordonnateur et encerclant, nous ne pouvons pas en dire plus que lui-même. Qu’il soit divin, cela ressort directement des textes. Il est éternel. Il est universel. Il est sage. Il est unique. Il est supérieur aux dieux. On l’appelle et on ne l’appelle pas Zeus." (p.212)

"En mystique qui philosophe, Héraclite ne démontre pas, il profère. Mais en dépit de l’allure saccadée de sa pensée, nous discernons en elle le premier essai cohérent d’une théologie qui dégage du mythe les implications métaphysiques que celui-ci contient. Le logos d’Héraclite est l’anticipation du [terme grec] d’Anaxagore et l’archétype de la théodicée occidentale." (p.213)

"Que le Logos d’Héraclite ne soit pas le Feu est du reste prouvé par les textes. D’une part, aucun fragment n’autorise cette identification. D’autre part, les doxographes anciens marquent leur différence. Simplicius, dont la lecture est vaste, écrit textuellement : « Hippase de Métaponte et Héraclite d’Éphèse posent eux aussi un principe unique, mobile et limité (encerclé) [...] et c’est le feu qu’ils considèrent comme tel ». Or, le Logos est appelé l’Encerclant (to irtpiéxov). L’encerclé —le Feu— ne peut être en aucune manière l’Encerclant — le Logos. C’est clair et net.

Héraclite ne laisse pas moins entendre qu’il existe des affinités entre le Logos et le Feu : "La Foudre gouverne l’univers". "Dieu change, comme le feu, quand il est mélangé d’aromates, est nommé suivant le parfum de chacun d’eux." Les Stoïciens ont beaucoup fait pour transformer ce rapport en identité. Leur esprit petit-bourgeois, puritain, englué dans la médiocre tension du vouloir, plein de mépris pour l’intelligence contemplative, ne pouvait que confondre la métaphysique et la physique." (p.214)

"L’Eau de Thalès et l’Air d’Anaximène ne sont pas purement et simplement des réalités physiques. Anaximandre avait déjà marqué avec vigueur que la nature sensible est liée par une réalité supérieure qui est sans lien. Il reste toutefois qu’une réalité sensible, choisie comme substrat des autres et amputée de ses relations au mythe, tend à détruire tous les êtres qui ne sont pas elle-même. L’ambiguïté de la « physique » milésienne provient de ce monisme latent.

Le trait de génie d’Héraclite fut d’apercevoir que le principe de l’univers dont il découvre avec netteté la transcendance (κβχωρι,σμέρον) est une réalité suprasensible : Dieu, qui maintient par sa puissance la multiplicité bigarrée du réel au lieu de la réduire en apparences. Anaximandre l’avait précédé dans cette voie, mais était resté en quelque sorte encombré par son bagage orphique.

Cette réussite n’a pas été complète. Sous l’influence des Milésiens, Héraclite jette un pont entre le Logos dont il a fait la découverte et qu’il a exhaussé au-dessus du mythe, et "le feu universel et toujours vivant" qu’il constitue comme substance primordiale des êtres de la nature. Ce Feu en quoi le cosmos où nous sommes (κόσμον τόνδέ) se résout, semble bien avoir sa part, puisqu’il est éternel, de l’éternité propre au Logos." (p.215)

"Cicéron, citant un passage du dialogue d’Aristote Sur la Philosophie, aujourd’hui perdu, affirme que Dieu est âme ou feu, de même que l’esprit de l’homme, parce que leurs sublimes natures ne contiennent aucune parcelle de terre ou d’eau." (p.216)

"Si le Feu est divin, par une sorte de dérivation ou par rémanence mythique, s’il est tout, si chaque partie du tout n’est qu’un moment ou une étincelle de sa flamme, il est clair que l’univers et ce qu’il renferme ne peuvent plus être que du Feu en devenir. On fait d’Héraclite le philosophe du mobilisme universel : tout coule, rien ne demeure. Sa philosophie, affirme-t-on, substitue le changement à l’être. L’assertion n’est pas fausse, mais elle exige d’importantes corrections. Il est inexact d’affirmer qu’il n’y a rien en dehors du mouvement pour Héraclite. Aucun fragment, aucune doxographie n’étaie cette exégèse outrancière. Ce qui est seulement vrai à dire, c’est qu’il n’y a rien, sauf le Logos, en dehors du Feu pour Héraclite. La doctrine du mouvement universel en découle, mais loin d’être au centre ou au principe du système, elle en est à la périphérie comme un corollaire.

Encore importe-t-il de la comprendre. Héraclite n’a nullement en vue une sorte d’évolution de l’univers à la manière bergsonienne ou chardinesque ! Il a horreur de ces divagations. Le Feu suit tout simplement selon lui un cours circulaire. Dès lors qu’Héraclite admet l’existence d’un seul type d’énergie dans la nature, il en conclut logiquement que les choses passent et repassent par un même cycle : elles naissent de cette énergie et y retournent dans un procès sans cesse recommencé. Héraclite est le théoricien du devenir cyclique qu’Anaximandre avait esquissé. C’est en réfléchissant sur les implications que comportent les systèmes élaborés par ses prédécesseurs de Milet et en intégrant leurs apports dans sa propre réflexion sur le mythe orphico-dionysiaque, qu’il a édifié toute sa « physique ». En effet, le rapport entre le Logos et le Feu constitutif de l’univers devient alors intelligible : d’une part, l’univers forme un cercle, conformément à la physique ionienne et au mythe, d’autre part, le Logos transcendant à l’univers l’entoure de sa puissance et de sa sagesse et lui impose l’inviolable loi de sa justice." (p.218)

"Nous pouvons ainsi comprendre l’action du Logos sur le monde qui est feu : il l’organise, il le configure, il l’enchaîne de telle sorte que tout ce qui naît et meurt « arrive conformément à Sa Parole », comme une œuvre d’art où « tout est bon, beau et juste ». Aétius en déduit légitimement que le Logos est « le démiurge des êtres » : il lit l’œuvre d’Héraclite à travers le Timée dont elle est l’ébauche incontestable. Mais comme la philosophie grecque n’a jamais accédé d’une manière nette à l’idée de création, le Logos travaille, si l’on peut dire, sur une « matière » : le Feu, qui lui est coéternelle, ainsi que nous l’avons remarqué plus haut. Or, comment organiser le Feu sans introduire en lui et dans tous les êtres qui en dérivent l’unité et la continuité, c’est-à-dire la forme cyclique ?" (p.220)

"[Le cosmos] est l’œuvre du Logos qui plie le Feu constitutif à la mesure du cercle et lui confère un ordre que la pensée comprend." (p.221)

[Glose 2 : On a ici affaire à un renversement et un anthropomorphisme typique du rationalisme spirititualisme : si la pensée (humaine) comprend l’univers, c’est parce que l’univers est l’expression d’une pensée (divine) ; il est gouverné par une intelligence, par l’Esprit, l’Idée, etc. Il n’y a bien sûr aucune nécessité logique d’admettre un tel renversement.]

"Les grandes théories qu’il bâtit sur ce schème symbolique général : le conflit universel, l’harmonie des contraires, le flux perpétuel, démontrent suffisamment que le Logos est en soi indemne de toute contamination avec le monde qu’il régit. Nulle part, Héraclite ne décrit le Logos comme traversé de désaccords qui s’accordent dans le déroulement du devenir. [...] ce Logos implacable fait pénétrer le Destin jusque dans la substance même du Tout qu’il traverse de part en part." (p.222)

"Il y a donc dans le Feu un conflit interne qui engendre l’univers, qui l’érige en père et roi du monde, mais dans la mesure où le Logos transmue ce conflit en harmonie par le cycle." (p.224)

"Il ne s’agit nullement d’une dialectique abstraite et préhégélienne d’identification des contraires dans le mouvement progressif de l’indéterminé vers le déterminé. Il n’est pas davantage question d’une pure alternance des termes antagonistes, telle que la révélerait l’observation sensible. Héraclite pense tout simplement les opposés selon l’archétype du cercle ; comme Anaximandre et les Orphiques. C’est le mouvement cyclique qui assure l’unité de la multiplicité et la présence corrélative de l’un dans le multiple et du multiple dans l’un. Grâce à lui, le monde est un cosmos harmonieux." (pp.225-226)

"Les divagations sur le relativisme intégral de l’Éphésien auxquelles se sont livrés les historiens modernes sont sans fondement dans les textes. Aristote l’avait déjà remarqué : « il est impossible à quiconque de concevoir que la même chose soit et ne soit pas, ce que, comme certains le croient, Héraclite aurait soutenu ». Le principe d’identité n’est pas nié, il n’est pas davantage mis entre parenthèses, pour la très simple raison que le devenir n’a ici aucun sens logique ou ontologique. Chez Héraclite, en effet, le devenir est un élément d’une philosophie cyclique qui se situe toute entière dans le plan de la mystique et du symbole : les opposés sortent du Feu originel dont le Logos maintient le cours, ils y rentrent pour en sortir à nouveau, perpétuellement." (pp.228-229)

"La déformation relativiste de la pensée héraclitéenne date de l’Antiquité elle-même : les « héraclitéens » ultérieurs, dont Platon se moque dans le Cratyle, n’ont pas peu fait pour répandre la légende de l’écoulement universel des choses, Platon lui-même en sera convaincu. Selon lui, le mouvement est principe, l’être est mouvement chez Héraclite. Il range l’Éphésien du côté des sophistes qu’il combat. Mais ne serait-ce pas là bonne tactique de sa part ? N’a-t-il pas eu l’intention plus ou moins inconsciente, lui qui est en fait du parti de Parménide, comme le furent les sophistes eux-mêmes à un niveau beaucoup plus bas, de rendre Héraclite responsable du relativisme de ses adversaires ? Ces gauchissements de l’histoire sont fréquents. [...] En dépit de « la main parricide » qu’il porte en imagination sur l’Éléate, que ne ferait Platon pour défendre son père Parménide ? Il le sait responsable cependant d’une progéniture que son génie aurait renié. Qu’à cela ne tienne ! On fabrique de toutes pièces un autre père à ces enfants abominables et déshonorants. Par sa bouche, Hippias se proclamera disciple d’Héraclite. Du coup, c’est Protagoras, le chef de file qui l’est à son tour. Et toute l’histoire s’engouffre alors par cette porte fictive, habilement entrebâillée sur un pur décor de théâtre. [...]

C’est proprement falsifier l’histoire que de faire d’Héraclite un ancêtre de Bergson." (p.229)

[Glose 3 : On comprend alors mal l'enthousiasme de Nietzsche pour Héraclite, si sa métaphysique est un rationalisme théologique qui préfigure le platonisme, ou, par certains côtés, l'hégélianisme.]

"Il a surtout porté son attention sur l’ordre universel et sur la succession régulière des phénomènes, non pas pour leur donner, à la façon des modernes, une explication « scientifique », mais « théologique », indivisiblement mystique et scientifique, fondée elle-même sur la foi et sur l’intelligence. Il va du haut vers le bas, et non du bas vers le haut. Et le bas n’est pour lui que l’occasion de manifester la puissance du Logos. Passionné de l’éternel qui transcende et pénètre ce monde périssable, livré au rythme de la génération et de la corruption, en lui communiquant l’ordre inflexible et souple du cycle, voilà Héraclite." (p.230)

"Nietzsche l’a vu admirablement : flèche vibrante toujours tendue vers l’autre rive, l’aristocrate —le mot est d’Héraclite— n’aspire qu’à l’éternel. Il vit au niveau de l’âme. Pour lui, le corps doit être continuellement dépassé [...] Ce n’est point là mépris de la matière ni de la chair. L’orphisme dont pareil apophtegme est imprégné se trouve ici, à nouveau, purifié de tout élément mystificateur d’origine cérébrale et affective. Il est réduit à sa pure ligne mystique. L’aristocrate est en effet l'homme de la mort, non pas la mort considérée comme une « délivrance » ni surtout comme une « fuite », mais la mort comme le seul passage qui soit du moins au plus : « De plus grandes morts obtiennent de plus grandes destinées ». II y a pour lui une valeur qui dépasse infiniment l’attachement à la vie, aux richesses, aux honneurs, aux idées mêmes : la promesse qu’il se fait à lui-même de ne point déchoir, de monter, d’être le meilleur. C’est pourquoi l’aristocrate n’est que très secondairement l’homme des hiérarchies extérieures : la hiérarchie interne qui établit en lui-même des niveaux d’être. Se situer toujours au sommet de son être, telle est sa loi. Aussi l’aristocratie est-elle historiquement inséparable de la croyance en l’excellence de la beauté de l’âme. Là où cette foi s’exténue, l’aristocratie succombe et se trouve sociologiquement et automatiquement remplacée par une hiérarchie fonctionnelle. L’apparition du fonctionnariat dans une société quelconque est toujours le signe indubitable de la matérialisation de l’esprit et des mœurs.

Il en résulte qu’une morale aristocratique est toujours également unie à une religion, mais à une religion prise en son sens plein : la fidélité à un Être transcendant considéré comme une personne de laquelle tout dépend et à laquelle tout est dû. Il ne faut pas être très savant pour en déceler la présence dans les textes d’Héraclite. Le Logos n’est jamais une entité abstraite, comme nous l’avons prouvé plus haut. L’accent religieux avec lequel Héraclite en parle suffit à lui seul pour l’établir. Nous avons affaire à un homme qui « a vu » et qui « sait ». Les néoplatoniciens et les chrétiens, ou simplement les âmes pieuses, comme Marc-Aurèle, en furent convaincus : quelles que soient les déformations qu’ils aient infligées aux textes d’Héraclite pour les plier à leurs sens, ils en reconnaissent tous du même coup la tonalité religieuse." (p.235)

[Glose 4 : L’affirmation de la nécessité d’une transcendance religieuse pour la cohérence d’une morale aristocratique est contredite, au minimum, par l’aristocratisme de Nietzsche, qui se passe précisément d’un « être transcendant auquel tout est dû ».

On peut aussi noter le vague et le formalisme d’une morale si peu définie. « Vivre au sommet de son être » est une belle maxime ; elle connote quelque chose comme un appel à l’exigence, à la discipline, à l’effort, etc., mais privé de tout contenu déterminée. Il est douteux que l’on se soit acquité des exigences de la morale en professant une morale de l’exigence… On pourrait imaginer une critique hégélienne de l’aristocratisme (nietzschéen) lui reprochant d’être aussi abstrait et formel que la morale de Kant, quelques soient les différences entre les deux.]

"Héraclite est le Pascal du paganisme. Comme Pascal, il triomphe des contraires et, comme Pascal encore, il suit le mystérieux chemin dont tout philosophe doit pour son propre compte retrouver la trace toujours effacée, et qui conduit, « au-delà de ce que les hommes tiennent pour juste ou pour injuste » au « Dieu pour qui tout est bon, et beau et juste »." (p.236)

-Marcel De Corte, "La vision philosophique d'Héraclite", Laval théologique et philosophique, Volume 16, numéro 2, 1960, pp.189–236.

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