vendredi 2 janvier 2026

« Les Années Électriques (1880-1910) », de Christophe Prochasson




"La société française subit alors des chocs que l’on désigne trop aisément sous le terme de « crise ». Crise économique d’abord, qui secoue depuis 1873 l’ensemble du monde occidental et qui ne s’atténua guère que dans la seconde moitié des années 1890, après une phase paroxystique, en France, dans les années 1880. Crise politique ensuite, que marque la montée d’une force politique nouvelle, le socialisme, en même temps que s’installent quelques habitudes détestables inhérentes au bon fonctionnement de la démocratie républicaine. Crise intellectuelle et crise de conscience enfin." (p.6)

"Le tournant des deux siècles offre parfois au regard des historiens la singulière contradiction d’une raison appuyée sur l’irrationnel et d’un merveilleux fasciné par les découvertes scientifiques. Les revues scientifiques sont peuplées d’études sur les phénomènes naturels étranges, les difformités, les monstres." (p.7)

"La jeunesse de très nombreux créateurs, qui renversent les certitudes esthétiques ou scientifiques les mieux assises et qui proposent des perspectives nouvelles, contribue à rendre compte de l’intensité du débat intellectuel. Ces jeunes hommes, qui ont parfois moins de trente ans, ne respectent plus leurs aînés. Les mouvements sociaux les ont peut-être invités à moins de révérence. Ces deux autres inventions fin-de-siècle, l’ouvrier des grandes concentrations industrielles et l’intellectuel, apprenaient ainsi quelque chose l’un de l’autre." (p.8 )

"Jamais peut-être la culture française ne fut si ouverte sur le monde alors même que chacun mettait toutes ses forces à la défendre et à la revigorer. Elle avait sans doute perdu le rayonnement dont elle jouissait encore au XVIIIe siècle, siècle de référence, encore que Huysmans, dans son roman La Cathédrale, en faisait « une époque de bedon et de bidet ». Elle avait néanmoins conservé une place suffisante qui l’obligeait à tenir son rang dans le concert intellectuel des nations et à ne pas céder à la tentation de la décadence, ce grand thème trop galvaudé des époques malades. Paris continuait d’attirer les peintres, les sculpteurs, les architectes, les écrivains et les intellectuels du monde entier. Ses sociabilités de cafés, ses théâtres, ses lieux universitaires les plus prestigieux, et, plus nettement encore, ses Expositions universelles, préservaient sa légende. L’éclairage de la tour Eiffel, lors de l’Exposition universelle de 1900, n’était-il pas une manière de revendiquer aussi le leadership intellectuel ? La France ne déclinait pas ; elle se cherchait. Avide de savoir, désireuse de tourner la page du XIXème siècle, elle se pressait d’entrer dans le nouveau siècle dès les années 1880." (p.9)

"La fin du XIXe siècle marque également celle du XVIIIe dont la culture avait dominé [sic !] le siècle suivant." (p.10)

[Glose 1 : affirmation très fausse dans la mesure où le 19ème siècle français, pour des raisons politiques et religieuses, marque dans une large mesure une réaction contre le 18ème siècle. On peut le mesurer à la dénonciation de l’individualisme, très partagées aussi bien à droite qu’à gauche au 19ème siècle (surtout avant la 3ème république). Et même dans l’art, la peinture, le théâtre, comme soutenir que le 19ème continuait le siècle des Lumières ? Quid de l’opposition des romantiques au classicisme ?

La rupture est aussi très sensible en philosophie. Le 18ème siècle français est marqué par un essor sans précédent de l’empirisme et du matérialisme. Au contraire, dès la fin de l’ère napoléonienne, les tendances spiritualistes prennent le dessus, avec Maine de Biran, plus tard Victor Cousin et l’éclectisme. Le matérialisme philosophique redevient marginal au 19ème siècle, rejeté à la fois par le spiritualisme et les positivistes].

"La vie intellectuelle parisienne, qui est presque toute la vie intellectuelle française au tournant du siècle dernier." (p.12)

"Proust, qui fréquenta tous les salons ou presque —avec certes une prédilection pour celui de Geneviève Straus, la veuve remariée de Bizet—, n’avait pas seulement le souci d'élaborer une phénoménologie de l’âme humaine. Témoin de la décadence des salons, il s’en fit le mémorialiste, à la lueur d’une autre décadence, plus universelle celle-là : celle des valeurs aristocratiques d’un monde vieillissant. Comme Émile Zola (1840-1902) avait trouvé la vérité de son temps au cœur d’une classe sociale en ascension, Proust trouvait la sienne au cœur d’un déclin fascinant. L’un était obnubilé par les foules naïssantes, clef d’un nouvel âge, l’autre par un individu en train d’agoniser." (p.16)

"Le comte Robert de Montesquiou, dont le goût influença plus que les œuvres, fut le modèle trituré d’une dizaine de personnages romanesques : le Des Esseintes de Huysmans, le M. de Phocas de Jean Lorrain, le Charlus de La Recherche du temps perdu et même le paon du Chantecler d’'Edmond Rostand. Cet homme de lettres très fin-de-siècle conjuguait les qualités apparentes d’un aristocrate fin de race et d’un avant-gardiste raffiné. Tel était-il jugé et apprécié. Ses études sur le peintre flamand Alfred Stevens, sur les poètes Georges Rodenbach ou Stéphane Mallarmé, faisaient de lui un véritable prince du bon goût. Goncourt était plus réservé." (p.17)

"Charles-Louis Philippe (1874-1909) centrait son œuvre sur la vie des plus humbles. Il donna naissance à une tradition littéraire qui unit Émile Guillaumin, auteur de La Vie d’un simple (1904), Pierre Hamp, celui de La Peine des hommes (1908), ou Marguerite Audoux, celle de Marie-Claire (1910). Ce courant, encore marginal, est aux origines de la « littérature prolétarienne » qui connut un succès certain dans l’entre-deux-guerres." (p.18)

"Chez la princesse Mathilde, la fille de Jérôme Bonaparte, se rencontraient des artistes aussi divers qu’un naturaliste « dissident » comme Maupassant, grand amateur de salons, un romancier « psychologue » comme Paul Bourget, un poète « symboliste » comme Henri de Régnier ou un dramaturge néo-romantique comme Edmond Rostand. On pouvait aussi y croiser Pierre Loti, entre deux voyages, Maurice Barrès et un mathématicien éminent : Maurice d’Ocagne." (p.18)

"Anna de Noailles récita ses premiers vers dans le salon de madame Aimery de Pierrebourg. Caruso, le ténor italien, commença chez la comtesse Greffulhe, un des modèles de la duchesse de Guermantes, qui le fit entrer au Châtelet. La danseuse Isadora Duncan se bâtit une première notoriété dans le salon de madame de Saint-Marceaux." (p.20)

"A partir de 1888, Anatole France assura des fonctions de critique littéraire au Temps. La direction littéraire de L'Écho de Paris fut même confiée quelque temps à Catulle Mendès et Marcel Schwob. Edmond de Goncourt affirmait que Maupassant gagnait 40 000 francs par an grâce à son activité de journaliste et en profitait pour dénoncer l’industrialisme journalistique qui s’emparait de toute une jeunesse littéraire, remplie de l' « amour du lucre »." (p.20)

"Les salons n'étaient ni de droite ni de gauche. Les excommunications étaient rares lorsqu'elles n’avaient pour mobile que la convenance des opinions politiques. Chez madame de Caillavet, chez qui se rendirent Jaurès et quelques dreyfusards, avaient aussi fréquenté Jules Lemaître, l’un des phares de la Ligue de la patrie française, Ernest Renan, Dumas fils, Oscar Wilde, D’Annunzio, qui paraissait dans les salons les plus chics du monde parisien, Jules Claretie, Henri Lavedan, Robert de Montesquiou, Marcel Proust, Robert de Flers, Georges Feydeau, etc. Les salons politiquement très marqués étaient marginaux et moins bien composés. Celui de la comtesse de Martel, petite-fille de Mirabeau, plus connue sous le nom de Gyp, écrivain nationaliste et antisémite, fut peu brillant, réservé qu’il était aux intellectuels de la patrie française. Geneviève Ruxton n’ouvrait, elle aussi, son logis qu'aux intellectuels de l'Action française dont les plus éclatants, Léon Daudet et Charles Maurras, compensaient à peine l’obscurité de leurs commensaux. La gauche intellectuelle se réserva également quelques salons. Vers 1884-1885, madame Ménard-Dorian tint ouvert le sien en son hôtel de la rue de la Faisanderie. Victor Hugo y fut reçu sous une pluie de roses, peu de temps avant sa mort. Amie des Goncourt et de Juliette Adam, elle privilégia pourtant, sans exclusive, la gauche politique et intellectuelle : Émile Zola, Auguste Rodin, Eugène Carrière, Georges Clemenceau, Pablo Casals, Paul Painlevé, Léon Blum, Marcel Cachin." (p.21)

"Le philosophe Caro, qui régnait sur le salon de la comtesse Potocka, est l’un des rares penseurs mondains de la Belle Époque ! Charles Andler, germaniste de qualité, maître de conférences à l’École normale puis professeur à la Sorbonne, recevait, lui aussi, régulièrement, en son domicile de la rue des Imbergères, à Sceaux. Le dimanche pouvait se rencontrer la fine fleur de l’intelligentsia socialiste et radicale : Gustave Lanson, dont les travaux universitaires révolutionnaient la critique littéraire, et les historiens Ferdinand Lot, Charles Seignobos et Camille Bloch, mais aussi Arthur Fontaine, le directeur du Travail, haut fonctionnaire très introduit dans tous les milieux intellectuels, le sociologue socialiste Marcel Mauss, élève et neveu d’Émile Durkheim, le docteur et critique d’art Élie Faure, l’écrivain socialiste Pierre Hamp, bien d’autres encore. Les salons du socialiste grec Argyriadès à Auteuil et de René Ghil étaient encore plus marqués à gauche: « Quand on sortait de réunions de ce genre, remarque Georges Valois, qui les fréquentait alors, on avait de la sympathie pour les hôtes, qui étaient de très braves gens, mais on se demandait quand et comment serait résolue la question sociale. » Le salon Andler, en dépit de son orientation farouchement républicaine, révèle à quel point les différents milieux communiquaient entre eux. Le salon de la rue des Mathurins, qu’animait avec chaleur Gabrielle Léon, la femme de Xavier Léon, le directeur de la Revue de métaphysique et de morale, était plus homogène et fut un véritable laboratoire expérimental pour la philosophie fin-de-siècle. Son recrutement était naturellement assez proche de celui d’Andler." (p.22)

"Le salon de madame de Saint-Marceaux avait un profil semblable : les musiciens et les peintres l’emportaient nettement sur les hommes de lettres. Maurice Ravel, Gabriel Fauré, André Messager, Florent Schmitt, Chausson, Chabrier et l’organiste Widor, croisaient les peintres Meissonier, Bonnat, Boldini ou Carolus-Duran. Celui de Madeleine Lemaire, très cosmopolite, est du même type. Sarah Bernhardt organisait des déjeuners dont l’objectif premier était d’ordre professionnel. Elle conviait fréquemment comédiens et dramaturges en même temps qu’hommes de pouvoir et d’argent : Eugène Brieux, Edmond Rostand, Jules Cambon, Gabriele D’Annunzio, Tristan Bernard, Pierre Loti, Carolus-Duran, Boni de Castellane, Henri Lavedan, Sacha Guitry. Elle n’était pas la seule actrice à faire salon. Les exigences du métier contraignaient d’autres comédiennes à faire de même, Eve Lavallière et Cécile Sorel parmi les premières. Marguerite Moreno, qui avait épousé Marcel Schwob, tint aussi, entre 1903 et 1905, une sorte de salon symboliste, où se rendaient aussi les écrivains et poètes, Marcelle Tinayre, Paul Léautaud, Paul-Jean Toulet, Paul Fort, Anna de Noailles, Colette.

Au début du XX siècle, enfin, apparurent d’autres salons très typés. Ceux-ci étaient animés par d’étonnantes émigrées américaines. On ne soulignera jamais assez à quel degré ces femmes ont contribué à la vie culturelle française de ce début de siècle, même si aucune —et comment s’en étonner ?— ne fut à l’origine de la création, en 1904, du prix littéraire Vie heureuse, futur prix Femina. Souvent lesbiennes, elles ne souffraient pas de l’écrasement d’un mari homme de lettres. Madame Henri de Régnier, une des filles du poète José Maria de Heredia, fut l’une des rares épouses d’écrivain à poursuivre une carrière littéraire autonome sous le pseudonyme de Gérard d’Houville." (pp.22-23)

"Édith Wharton fut l’une des premières Américaines à se rendre à Paris. Une de ses premières visites fut destinée à Paul Bourget. En 1906, elle ouvrit un salon au faubourg Saint-Germain. Son exemple fut suivi. Natalie Barney, que Remy de Gourmont immortalisa dans ses Lettres à l’Amazone, finit par faire de son salon de la rue Jacob un véritable « groupe de soutien pour les femmes homosexuelles ».

Elle-même écrivit des poèmes dans la plus pure tradition saphique. Gertrude Stein, arrivée à Paris en 1903, lança un salon rue de Fleurus, l’année même où Joyce entamait ses études de médecine. Peu lue avant la Première Guerre mondiale, elle fut une célébrité dans l’entre-deux-guerres, confirmant alors la sûreté de son jugement en matière d’art pictural. Dans cette orbite bien singulière, se plaçait aussi le salon de Renée Vivien. Cette fille d’une Américaine et d’un Anglais, née en 1877 et morte en 1909, sut faire scandale avec génie. Délicatement décadente, auteur de poèmes érotiques, elle finit par s’identifier avec le mythe de Sapho. Par haine de l’Angleterre, elle se passionna pour la France." (p.24)

"Leconte de Lisle (1818-1894) était bien l’un des derniers à regretter la disparition d’une « esthétique commune comme aux belles époques de l’histoire littéraire, au dix-septième siècle ! ». Ses amis, José Maria de Heredia (1842-1905), François Coppée (1842-1908), Armand Sully Prudhomme (1839-1907) qui obtint en 1903 le premier prix Nobel de littérature, et lui-même, défenseurs acharnés de l’école parnassienne, dénonçaient le déclin. Au début des années 1880, Edmond de Goncourt annonçait, lui aussi, « la mort de la littérature et de l’art, chez les hommes du XX siècle ». Ce que les « anciens » attaquaient, sous le terme de symbolisme, n’était autre que le désordre instauré en poésie. Eux, imperturbables partisans de l’alexandrin, n’envisageaient pas l’invention du vers libre autrement que comme le reflet d’une décadence rongeant la civilisation. Edmond Haraucourt, poète parnassien lui aussi, dans sa réponse à Huret, agitait tristement son pessimisme : « Le vers libre et le vers décadent auront leur prix, comme jeux de société, dans cette époque où les jeunes filles passent leur baccalauréat : je ne leur vois pas d’autre avenir. » Complexe national aussi puisque plusieurs étaient à remarquer que l’avant-garde —des « fumistes », affirmaient les parnassiens— était sous l’influence dominante de poètes étrangers. Des Belges, des Suisses, des Grecs, des Anglais, des Américains, prétendaient rénover le vers français ! Heredia n’en revenait pas, quitte à reconnaître lui-même qu’il était espagnol mais... latin et qu’il était dépourvu de toute ambition esthétique révolutionnaire. Ces hommes d’ordre n’assumaient pas l’essor des individualismes littéraires ni la confusion des genres. Soucieux de définir et de classer, leur déroute est totale. L’essentiel de leur production était d’ailleurs d’un autre temps et la publication des Trophées par Heredia en 1893 apparut sous le jour d’un touchant archaïsme.

La fin du XIXe siècle voyait s’effacer d’anciennes générations littéraires, épanouies sous le second Empire, au profit de nouvelles. Comme le Parnasse, le naturalisme avait fait les belles heures de la fête impériale. De l’avis de la plupart des hommes de lettres interrogés par Jules Huret, le projet naturaliste avait rendu l’âme. Jules Dalou (1838-1902), un naturaliste affiché, s’épuisait pourtant à terminer Le Triomphe de la République, qu’il n’acheva qu’en 1899, et Zola occupait encore une belle place sur la scène littéraire." (pp.26-27)

"Bonnetain, comme Octave Mirbeau, se prenait à rêver d’une littérature « socialiste »." (p.28)

"Dans les années 1880, le groupe de Médan (Henry Céard, Léon Hennique, Paul Alexis, Joris-Karl Huysmans, Guy de Maupassant) volait en éclats. Comme il convenait en ce tournant de siècle, chacun choisit d’affirmer avec soin son originalité. L’expérience personnelle l’emportait dorénavant sur les acquisitions de groupe. A l’orée d’un nouveau siècle, en littérature comme ailleurs, les solutions n’étaient déjà plus collectives. Tel était l’un des paradoxes de cette démocratie en voie de constitution." (p.28)

"Dreyfusard et analyste précis de la société française, [Anatole France] ne fut guère rassuré par les événements qui firent l’affaire Dreyfus. Jaurès lui reprochait son pessimisme de L’Ile des pingouins (1908), une histoire acide de la France contemporaine. Son auteur était alors au faîte de sa gloire, incarnant la littérature elle-même. Ses personnages, Jérôme Coignard, soutane héroïque, Sylvestre Bonnard ou Lucien Bergeret, sont tous des figures sociales célèbres et bons reflets de leur époque. Son classicisme n’est pas sans rejoindre l’application d’écriture d’un Huysmans ou d’un Bloy, qui décident de sauver la langue pour préserver la civilisation d’une faillite totale. Mais France, qui s’ennuyait si fort dans les salons, savait aussi reconnaître d’autres modernes: ses cadets, Léon Blum, Maurras, Schwob, Proust même dont il préfaça Les Plaisirs et les Jours (1896)." (p.31)

"Dans ses Souvenirs littéraires, rédigés, il est vrai, une quarantaine d’années plus tard, Léon Daudet se montre en réalité fort bienveillant pour le salon très bien pensant de madame de Loynes. Il lui sait gré, au moins, de son legs testamentaire de 100 000 francs qui permit de lancer L’Action française quotidienne." (p.33)

"Le 9 mai 1898, le Comité de la Société des gens de lettres publia une résolution : « Le Comité de la Société des gens de lettres a le devoir et le regret de protester contre l’ébauche que M. Rodin expose au Salon, et dans laquelle il se refuse à reconnaître la statue de Balzac » La Société commanda un autre Balzac au plus sage Falguière. Les amis de Rodin, Morhardt en tête, décidèrent de conduire une contre-offensive en lançant une pétition, à la mode dreyfusienne. L'entreprise effraya Rodin qui craignit que ses soutiens ne passassent que pour des dreyfusards déguisés. Sa prudence politique s’émut de quelques signatures un peu trop compromettantes pour un artiste aspirant à une carrière quasi officielle. Outre Octave Mirbeau, Gustave Geffroy, dreyfusards convaincus, on remarquait parmi les nombreux signataires quelques personnalités plus encombrantes. Georges Clemenceau et Francis de Pressensé, le président de la Ligue des droits de l’homme, s’étaient engagés aussi aux côtés du sculpteur. Pas plus que chez d’autres artistes, la révolution esthétique n’a chez Rodin de prolongements politiques.

L'affaire du Balzac de Rodin, comme l’affaire Dreyfus, révéla les fractures d’une société en cours de transformation. Les canons universels, moraux ou esthétiques, des normes généralement admises subissaient les coups offensifs de forces nouvelles." (p.38)

"Les avant-gardes —le terme semble se généraliser dans les années 1890— se dotèrent de lieux propres, cafés, brasseries, bouillons et crémeries, comme autant d’espaces d’affirmation face aux salons où se répandait une culture plus académique. Il y eut naturellement quelques exceptions au constat que Léon Daudet pouvait dresser quelques décennies après : « L’esprit véritable est exigé au café et payé aussitôt en rires sonnants et trébuchants, alors que trop souvent l’esprit de salon n’est qu’un faux-semblant, qu’une pacotille fade, approuvée, propagée, prolongée par des sourires contraints et conventionnels. Pas plus qu’une fausse pièce, un faux talent n’a cours au café. » En sociologue averti, Daudet ajoutait: « Je pose cet axiome, le café défait les gloires d’antichambre et de salon. Le salon ne défait pas les réputations consacrées par le café. » Il est clair que ce lieu informel, aux règles connues mais non édictées, facilitait les audaces, les outrances et les licences que les normes mondaines n’autorisaient pas. L’impressionnisme, remarque Roger Shattuck, fut le premier mouvement artistique entièrement élaboré dans les cafés, Café Guerbois et Nouvelle Athènes. Dans les cafés, s’élabora un mythe de l’intellectuel, de l’artiste et de l'écrivain, qui eut un certain succès après la Seconde Guerre mondiale. La brasserie ou le café étaient devenus le décor naturel de l’homme d’esprit. Ces espaces, comme le salon, comme les revues, sont des lieux de rencontre privilégiés par le monde des lettres." (pp.38-39)

"Stéphane Mallarmé (1842-1898), enfin, avait créé ses « mardis » de la rue de Rome auxquels toutes les avant-gardes durent se rendre comme en de saints pèlerinages. La liste est longue de tous ceux qui, à partir de 1885, allèrent s’y faire reconnaître et constituer comme la matrice de l’art du XXe siècle. Mallarmé en fut le centre géographique sinon spirituel car les influences jouèrent en tout sens: Verlaine et Leconte de Lisle, Catulle Mendès et Villiers de L’Isle-Adam, France et Maupassant, Saint-Pol Roux et Maurice Barrès, Claudel et Valéry, Laforgue et Debussy. Les étrangers étaient aussi nombreux à passer rue de Rome : H.S. Chamberlain, John Payne, Brandès, Wilde, Stefan George, le « Mallarmé allemand », qui fonda son propre cercle littéraire en Allemagne, le « George-Kreis ». Aux murs de l’appartement, rue de Rome, éclataient des œuvres de Manet, d’Odilon Redon, de Berthe Morizot. Des bustes de Rodin fixaient les invités de leurs regards violents." (pp.43-44)

"Quelques auteurs, rares, échappèrent à la vindicte de leurs confrères. Mallarmé est parmi ceux-là. Son autorité littéraire est quasi incontestée. Son influence est une référence constante. « C’est un noble poète », admet Moréas, habituellement avare de compliments. Charles Morice le range au cœur de la trinité des modernes aux côtés de Villiers et de Verlaine. Henri de Régnier en fait son seul maître. René Ghil est l’un des rares à ravaler Mallarmé au rang des « fumistes » que sont les symbolistes." (p.44)

"Bourget passait pour l’un des plus grands romanciers de son époque. Il est l’une des références les plus souvent revendiquées dans l’enquête de Jules Huret. Lui aussi constatait avec affliction les « désastres » démocratiques. Une bonne partie de la société intellectuelle était décidément bien plongée dans une dissidence antimoderniste. L’Étape, que Bourget publia en 1902, roman dans lequel il dénonçait les calamités provoquées par le confusionnisme démocratique des Universités populaires, n’est pas sans rejoindre Les Déracinés de Barrès. Chez les deux auteurs, l’individu ne peut s'épanouir que dans le strict respect des normes sociales éternelles. Le moi s’abîme dans les transgressions. Les dérives individuelles —sexuelles, morales, affectives— ne résultent que d’une anomie sociale. Cette droite littéraire plaide en faveur des vertus de l’organicisme, d’une religion sociale que certains, comme Maurras, découvrirent dans un retour à la monarchie et au catholicisme. L'engagement des intellectuels dans l’affaire Dreyfus se décrypte aussi en ces termes : des dreyfusards « individualistes », partisans farouches des droits de l’individu —au premier chef ceux de l’artiste—, contre les partisans des lois coutumières de la tradition, seuls ferments de socialisation. Une droite collectiviste contre une gauche individualiste." (p.48)

"On comprend d’ailleurs assez aisément que la critique, largement influencée par les conceptions de Taine et de Renan, ait mal réagi face au symbolisme. Une critique à prétentions scientifiques, fondée sur la recherche d’une vérité tangible, avait toutes chances de se heurter à une poésie se réclamant des symboles, du caché, de l’occulte et s’attachant souvent à penser, comme Saint-Pol Roux, que les plus nobles floraisons sourdaient des « trappes de la décomposition ». D’autres ne pouvaient faire mieux. Le critique dramatique du Temps, Francisque Sarcey, qui sévit de 1867 à 1899, annonçait vouloir exprimer le bon sens du public. Dans La Revue des deux mondes, Ferdinand Brunetière s’en prenait régulièrement aux « ordures » naturalistes. Émile Faguet croyait au Beau classique. Jules Lemaître trouvait le naturalisme « faux » et le symbolisme « obscur ». Gustave Lanson, en dépit de l’ironie dont l’accabla la nouvelle critique des années 1960 et 1970, se distinguait au moins par sa tolérance. Si l’on peut se montrer sceptique sur le degré d’ouverture face aux œuvres postérieures à 1850 émanant de son Histoire de la littérature française (1894), on ne peut pas ne pas remarquer leur présence. Il y a chez Lanson une volonté historisante de comprendre la littérature par l’histoire qui lui permet d’échapper aux jugements hâtifs d’une critique impressionniste. En ce temps, comme en d’autres, nombreux sont les auteurs à déplorer la médiocrité de la critique. Lucien Descaves s’en prenait même à la critique « moderne » qu’Anatole France publiait dans Le Temps." (p.52)

"La crise des années 1890 cassa net cet essor. L’édition française en sortit transformée. Tous les secteurs ne furent d’ailleurs pas touchés au même degré. L’édition scolaire, Hachette, Larousse, Belin, Colin, Delagrave et quelques nouvelles venues comme Hatier (1880) ou Fernand Nathan (1881), comme l’édition universitaire, Honoré Champion, Gauthier-Villars, Dunod, Félix Alcan, profitèrent du gonflement des effectifs des écoles et des Universités. La librairie Félix Alcan associa son nom au bouillonnement que connurent les sciences sociales au tournant du siècle. La maison publiait les grandes revues de philosophie et de sciences sociales : Revue philosophiqueJournal de psychologie normale et pathologiqueL’Année sociologiqueL’Année psychologique. L’hégémonie de la maison Alcan était presque totale en matière d’édition des textes philosophiques grâce notamment à sa prestigieuse collection de la « Bibliothèque de philosophie contemporaine ». Plus des trois quarts des titres relevés par Lucien Arréat dans son bilan de l’activité philosophique des années 1890-1900 avaient été publiés chez Alcan. Né en 1841, ancien de l’École normale supérieure où il était entré dans la section des sciences, il s’était lié avec le philosophe Théodule Ribot et l’historien Gabriel Monod. Très vite, il se lança dans l’édition scientifique, s’associant d’abord avec l’éditeur Germer-Baillière puis en conduisant seul la maison d’édition. En utilisant le réseau normalien, Alcan créa de nouveaux rapports entre les universitaires et l’édition comme les éditeurs littéraires le firent avec les écrivains ou les marchands de tableaux avec les peintres. Il confia à d’anciens camarades des responsabilités éditoriales ou des directions de revues. Des philosophes quittaient l'atmosphère douillette de leurs cabinets pour se heurter au monde réel. Le succès d’un livre devint un critère normal de reconnaissance et n’était plus réservé aux seuls écrivains. L’estime intellectuelle d’un cercle étroit, réduit à une dizaine d’individus, ne suffisait plus. La maison Alcan était aussi un lieu de rencontres où s’échangeaient des informations, où se tissaient des alliances et où s’élaboraient des projets. Le salon que tenait madame Alcan facilitait les contacts. Les intellectuels se trouvaient soudain moins seuls et acceptaient les règles nouvelles que les développements de la science la plus récente imposaient : le travail collectif. Alcan n’était pas seulement le chef d’une entreprise commerciale. Il lui incombait aussi d’établir des choix d’ordre purement intellectuel. S’avisant des conseils de quelques spécialistes, il lisait presque tous les manuscrits qui lui étaient présentés." (pp.59-60)

"Il y eut, en premier lieu, chez les Français, un changement d’attitude par rapport au livre dès les années 1890. D’autres loisirs, comme le sport, devenaient possibles et concurrençaient la lecture. La presse —journaux et revues— attaquait aussi le marché traditionnel du livre. Le prix des journaux baissait tandis que la surface de lecture augmentait par le passage des quotidiens de quatre à six pages et parfois vers 1910 à huit. Les journaux publiaient des feuilletons qui retenaient fortement l’attention et fidélisaient leurs lecteurs. Leur publicité se fondait même sur eux. Certains se dotaient aussi de suppléments littéraires. Des revues publiaient des poèmes ou des œuvres. Les éditeurs eux-mêmes avaient recours à la prépublication qui permettait de tester de futurs ouvrages." (pp.61-62)

"L'œuvre de Victor Hugo elle-même commença à se vendre beaucoup moins bien dès la fin des années 1880. Un autre phénomène contribua à ralentir la demande en ouvrages littéraires. Le public populaire souhaitait de plus en plus acquérir des livres pratiques. Les manuels de savoir-vivre avaient leur place dans les rayons clairsemés des bibliothèques de la petite bourgeoisie, désireuse de connaître les secrets de la reconnaissance sociale. Les livres de cuisine, les guides touristiques, les manuels de loisirs et d’hygiène remportaient, eux aussi, de forts succès." (p.62)

"Les romans de Pierre Loti (1850-1923) exploitaient une veine en accord avec un temps où les nations s’ouvraient sur le vaste monde. L’histoire coloniale mettait au goût du jour le Tonkin, l’Annam ou la Cochinchine, la Tunisie ou le Maroc. D’autres contrées étaient encore à découvrir. On délogea les Russes dans les années 1880, à l’heure des premiers emprunts : Ivan Tourgueniev, Léon Tolstoï, Fedor Dostoïevski. Le public qui se rua sur cette mode intellectuelle demeura restreint et laissa la place à d’autres découvertes. L'éditeur Albert Savine publia les auteurs scandinaves à partir de 1889 : Henrik Ibsen, Bjôrnstjerne Bjôrnson, August Strindberg. Le succès, d’ailleurs limité, de cette littérature étrangère fut néanmoins suffisant pour provoquer de violentes réactions nationalistes chez plusieurs écrivains et critiques." (p.63)

"Les publications à compte d’auteur devenaient pratiques courantes. Le Mercure de France faisait payer à ses auteurs partie ou totalité des frais d’impression. Il n’en demeure pas moins que les petits éditeurs animèrent positivement le monde de l’édition en acceptant de courir les risques d’une première œuvre que n’osaient prendre des maisons plus importantes. Les frères Paul et Victor Margueritte débutèrent en 1898 chez Richardin, Per Lamm et Cie avec Le Poste des neiges. En 1903, la maison Juven leur acheta L'Eau souterraine. Le désir d’être publié à toute force obligeait les écrivains à accepter de passer par les fourches caudines de l’édition moderne. Les contrats étaient souvent désastreux et les paiements des droits d’auteur toujours retardés. Ils contraignaient souvent les hommes de lettres qui ne disposaient pas de fortune personnelle à vivre misérablement ou à accepter un médiocre gagne-pain. Du fonctionnaire au ministère de l’Intérieur qu'était Huysmans au professeur d’anglais que dut être Mallarmé, la palette des professions par nécessité est large. Le pessimisme littéraire de certains auteurs puise souvent dans un stock appréciable de scènes vécues, jugées comme l’incarnation de la bassesse et du déclin." (p.65)

"Gustave Le Bon (1841-1931) marqua l’histoire intellectuelle de son temps à double titre. Il fut d’abord un sociologue discuté mais influent. Il fut aussi un éditeur efficace et remarqué. Ce médecin de province se spécialisa dans la vulgarisation scientifique, publiant des ouvrages à succès qui comptèrent dans l’histoire des idées. La publication de La Science et l’hypothèse de Henri Poincaré lui revient. Le Bon considérait en effet que le conventionnalisme symbolisait à lui seul la révolution intellectuelle du tournant du siècle. Ses propres ouvrages atteignaient des ventes et des tirages impressionnants qui en firent l’un des personnages écoutés de la république des lettres. Son rayonnement fut nettement supérieur à celui d’un Durkheim. La Soziologie (1908) de Georg Simmel est beaucoup plus marquée par les emprunts faits à Le Bon qu’à tout autre sociologue français. Le Bon, qui vivait de sa plume, ce qui n’est pas si fréquent dans le monde des lettres et des sciences pour ne pas être relevé, ne put néanmoins accéder à la reconnaissance académique. Les portes de l’Université et de l’Académie restèrent closes à ce polygraphe dont les recherches le conduisaient de la physique à l’anthropologie et de la biologie à la psychologie. Esprit original, Le Bon élaborait des synthèses percutantes, en phase avec son temps, mais en marge des systèmes intellectuels admis. Il attirait les esprits curieux. Nombreux furent les hommes d’État, les écrivains ou les scientifiques à venir rendre visite à cet homme reclus, entouré de livres et rongé par le désir d’écrire. Théodule Ribot, Gabriel Tarde, Henri et Raymond Poincaré, Henri Bergson, Aristide Briand, Louis Barthou, Paul Valéry, bien d’autres encore, allèrent l’écouter chez lui. En 1914, Théodore Roosevelt souhaita lui-même faire la connaissance du sociologue dont le monde entier parlait.

Au début du XXe siècle, Flammarion, voulant diversifier ses activités éditoriales, commença à développer ses secteurs philosophique et scientifique au risque d’entamer les intérêts de Félix Alcan chez qui Le Bon publia d’ailleurs plusieurs ouvrages. En 1902, Le Bon fonda une nouvelle collection : la « Bibliothèque de philosophie scientifique ». Il avait initialement souhaité lancer cette collection chez Alcan. En vain. Il lui manquait décidément une légitimité universitaire. La volonté de vulgarisation fit la réussite incontestable de la collection. Le Bon n’était pas pour rien le théoricien des foules. Ses conceptions théoriques, appuyées sur le constat d’une montée en puissance des foules, trouvaient leur répondant éditorial dans la création d’une collection soucieuse de s’adresser au plus grand nombre. Cette ligne s’opposait à celle, beaucoup plus aristocratique, choisie par Alcan qui avait pris le parti d’une rigueur absconse, garante d’exactitude et de sérieux. Les lecteurs d’Alcan étaient peu nombreux mais triés sur le volet. Le Bon, de son côté, élargissait le public. Il y parvint en imposant certaines exigences éditoriales : lisibilité qui proscrivait tout jargon, étendue du sujet, idées simples mais provocantes. Avec 250 titres dont la plupart semble avoir connu des tirages supérieurs à 10 000 exemplaires, il publia plus de livres qu’Alcan dans sa « Bibliothèque de philosophie contemporaine ». Malgré le caractère sulfureux de certains de ses titres et du personnage lui-même, Le Bon parvint à attirer vers sa collection des universitaires de renom : Bergson, Félix Le Dantec, Pierre Janet.

Les ouvrages de ces auteurs étaient souvent des commandes adaptées à l’esprit de la collection. Les auteurs y reprenaient, sous forme vulgarisée, les thèses qu’ils avaient pu développer ailleurs. Le directeur de collection agissait efficacement. Il conduisait véritablement la rédaction de l’ouvrage, supprimant ici des passages voire des chapitres, en réclamant un autre ailleurs. Il n’était pas seulement un rouage administratif, utile à l'amélioration des ventes, mais aussi un authentique directeur intellectuel cherchant à illustrer ses propres thèses par la publication d’études qu’il n’avait pas lui-même signées. L’exemple de Le Bon montre à quel point ces nouveaux métiers de l’édition purent avoir comme conséquence sur l’histoire des idées." (pp.66-68)

"La foule ne pense pas par concept, elle réagit par images. Constats que partageaient d’autres acteurs de la vie intellectuelle, affirmant que l’ère des foules était aussi l’âge du visuel —celui des affiches, des photographies, du cinéma ou de l’art décoratif— et de l’appel aux sens. Les peintres d’avant-garde ne cherchaient-ils pas à impressionner ou à décorer plus qu’à édifier, à décrire ou à raconter ?" (p.71)

"Il résultait que les foules étaient dangereuses car impulsives, mobiles et irritables, ce qui en dessinait, avec les préjugés du temps, toute la féminité." (p.71)

"Le Bon faisait du socialisme le produit de ce temps de crise, aux iniquités criantes, où les repères traditionnels étaient perdus. Le capitalisme permettait, selon lui, des enrichissements immoraux. Un seul individu, par l’effet de la spéculation, avait le pouvoir de décréter la famine et la mort de milliers d’individus." (p.73)

"Taine (1828-1893) et Joseph-Arthur de Gobineau (1816-1882), que Le Bon avait lus et médités, avaient déjà esquissé une psychologie des peuples." (p.73)

"Deux écoles s’opposaient depuis les années 1880. En 1882, Jean-Martin Charcot (1825-1893) avait soutenu une communication remarquée à l’Académie des sciences : Sur les divers états nerveux déterminés par l’hypnotisation chez les hystériques. Pour Charcot, l’hystérie était la condition sine qua non de l’hypnose. Ce n’était pas l’avis des chercheurs de Nancy qui s’opposèrent avec entêtement aux conceptions de Charcot. A leur tête, se plaçait Auguste Liébeault (1823-1904), médecin lui aussi, qui avait accompli plusieurs travaux sur l’hypnotisme et la suggestion verbale. Selon lui, le sommeil « artificiel » était de même nature que le sommeil « naturel ». La suggestion pouvait même se passer du sommeil hypnotique. Liébault rallia plusieurs médecins à ses thèses parmi lesquels Hippolyte Bernheim (1840-1919), un professeur agrégé de médecine, qui devint le théoricien de l’école de Nancy. Les travaux du groupe furent très suivis à l’étranger. Ses thèses furent reprises par Albert Moll en Allemagne, Richard Krafft-Ebing en Autriche, Vladimir Betchterev en Russie, Otto Wetterstand en Suède. En 1889, Freud vint passer plusieurs semaines à Nancy et traduisit la même année l’ouvrage de Bernheim, De la suggestion et de ses applications à la thérapeutique. Il traduisit également en 1892 un autre livre du même auteur : Hypnotisme, suggestion, psychothérapie, où Hippolyte Bernheim refusait d’attribuer tout caractère extraordinaire au sommeil hypnotique." (p.74)

"Les hommes d’affaires, les capitaines d’industrie devinrent de gros collectionneurs. Albert Chauchard, le patron des grands Magasins du Louvre, les capitalistes français ou américains, Jay Gould, August Belmont, John Pierpont Morgan, etc., faisaient monter les enchères. Le mécénat d’État ne touchant pas les avant-gardes, le rôle des collectionneurs est à prendre en compte dans leur histoire. L'État, par exemple, n’avait pas voulu des 65 toiles (Manet, Degas, Monet, Renoir, Cézanne, Morisot, Pissarro) que le testament du collectionneur et peintre Gustave Caillebotte lui avait léguées avec pour seule condition que celles-ci fussent exposées au musée d’art moderne qu'était le Musée du Luxembourg. Après maintes tergiversations, l’État finit par retenir 38 tableaux en 1897. La peinture d’avant-garde avait donc bien besoin de soutiens plus actifs." (pp.75-76)

"Henry Dauberville résumait en ces termes le métier de son père, Josse Bernheim-Jeune (1870-1941), très lié à Claude Monet ainsi qu’à plusieurs peintres impressionnistes : « Il y avait jadis de l’honneur et du courage à faire figure de ‘marchand de tableaux”. Le terme fut toujours douloureux à toute la corporation en raison du côté péjoratif de ‘‘marchand” , alors que pour mener une galerie, il faut de très grandes connaissances d’ordre artistique et général, beaucoup de relations, des amitiés importantes et faire partie de la société ; peu à peu le terme de propriétaire de galerie vient agréablement remplacer cette dénomination mercantile. [...] Il fallait être de ceux qui pressentent l’avenir, qui augurent de ce qui tiendra et détectent les gloires éphémères ; seuls les vrais artistes méprisés aujourd’hui, traités en parias, subiront victorieusement les épreuves du purgatoire ; les chefs d'entreprises devaient s’armer d’un grand courage pour mépriser les gloires du moment, détentrices de tous les privilèges : honneurs, réussites financières ; on nommait alors : Carolus-Duran, Léon Bonnat, Albert Besnard, Roybet, Gervex, Flameng, Paul Chabas, etc., en sculpture : Bartholomé, Cogniet, Falguière, combien d’autres dont le souvenir n’est plus que cendre. [...] Rejeter des officiels, avec qui les affaires eussent été faciles et provisoirement très payantes, n’était pas aisé. Mais comme par prescience mes parents sentirent tout le mauvais côté de ces peinturlureurs, leur conscience les avertissait qu’il fallait se battre pour l’art, que cela valait les quolibets du moment, qu’il y avait une griserie à marcher avec ces grands chefs de l’impressionnisme, à devenir leurs propagandistes et qu’enfin c’était un sacerdoce à entreprendre. »." (pp.76-77)

"A la fin du siècle, une douzaine de marchands de tableaux dominaient le marché de l’art. Clovis Sagot soutenait surtout les jeunes peintres. Berthe Weill aimait l’éclectisme. Eugène Druet, l’ancien photographe de Rodin, installé rue du Faubourg-Saint-Honoré, vendait les Fauves et les Nabis. Louis Le Barc de Boutteville tenait galerie ouverte rue Le Peletier. Il y eut aussi tous les marchands qui illustrèrent l’histoire des avant-gardes picturales. La famille Bernheim-Jeune, place de la Madeleine, avait débuté au XVIe siècle dans le commerce d’articles pour peintres. Plusieurs propriétaires de galeries rallièrent leur combat en faveur des impressionnistes dans les annés 1880. Paul Durand-Ruel (1831-1922) fut aussi un ferme soutien des impressionnistes. Conseiller et ami des peintres, il ne voulait pas réduire son rôle à celui d’un commerçant. Il mensualisait les peintres à qui il demandait l'exclusivité. Il organisa aussi plusieurs expositions individuelles : en 1883, Eugène Boudin, Claude Monet, Renoir, Pissarro, Sisley ; en 1884, une grande exposition rétrospective consacrée à Manet qui venait de mourir. Il fut aussi à l’origine de grandes expositions à Londres, à Bruxelles ou à New York. Pour améliorer la diffusion des œuvres qu’il défendait, il créa une revue, L’Art dans les deux mondes, où étaient reproduites les toiles de ses artistes et où se signaient des articles qu’on leur consacrait. En 1886, 300 toiles impressionnistes furent exposées à New York avec un certain succès. Les prix restaient pourtant encore peu élevés comparativement à ceux qu’atteignaient les peintres officiels qui se vendaient souvent plusieurs milliers de francs. En mai 1887, au cours d’une vente à New York, seules les toiles de Monet dépassèrent les 1 000 dollars. Renoir ne franchit pas les 675 dollars. Un pastel de Degas fut cédé à 400 dollars tandis qu’aucune toile de Sisley ou de Pissarro ne parvint à se vendre plus de 200 dollars. La vente, en janvier 1907, de la collection que possédait l’éditeur Charpentier, où s’étaient accumulés Renoir, Monet, Manet et autres avant-gardes, ne rapporta que 25 649 francs.

Le niveau de ces prix explique en partie les difficultés financières que dut affronter Durand-Ruel, d’autant qu’il n’était pas le seul marchand à s’intéresser aux avant-gardes. Georges Petit avait fondé sa galerie en 1846. Grâce à l’école de Barbizon, il s’était doté d’une clientèle internationale à qui il vendait désormais des œuvres de Monet, de Rodin ou de Sisley, qu’il avait réussi à enlever à Durand-Ruel. Il organisait pour ces artistes des expositions particulières. Avec la galerie Charpentier, Petit réalisait les plus belles ventes de Paris. Ambroise Vollard, né en 1868, était d’une autre génération. Il avait passé sa jeunesse à Aix-en-Provence où il avait connu Cézanne. Il passa également un long moment de sa vie à Cagnes auprès de Renoir et réussit à obtenir l’exclusivité sur les dernières productions du peintre. Il parvint même à devenir le commensal d’un Degas vieillissant et aigri. En 1894, il ouvrit une galerie rue Laffitte, la rue des marchands de tableaux, à proximité de celles de Durand-Ruel." (pp.77-78)

"Comme l’était le père Tanguy, Théo Van Gogh fut plus un prophète qu’un commerçant. Vivant dans un monde d’où les nouveaux critères marchands étaient exclus, hommes d’un autre temps, ils devançaient néanmoins la reconnaissance à venir d’un art encore ignoré. Ces hommes étaient partie prenante d’un milieu auquel ils appartenaient totalement. Ils n’étaient nullement les simples intermédiaires qu’étaient souvent les marchands d’art. Leurs modèles ne se perdirent pas totalement puisqu’une nouvelle génération, plus sensible à l’art et moins avide d’argent, capable de passions soudaines sans lien avec l'état du marché, prenait peu à peu le dessus. En 1903, Daniel-Henry Kahnweïler sortit bouleversé de la visite qu’il venait de faire de la salle Caillebotte. Il se mit alors à fréquenter les salons et se constitua progressivement une culture et un goût. En 1907, il s’installa rue Vignon comme marchand de tableaux avec deux figures en tête : Ambroise Vollard et Paul Durand-Ruel. En achetant leurs œuvres aux peintres, à qui il demandait, sans contrat écrit, l'exclusivité, il se lia souvent d’amitié avec eux. Authentique intellectuel, Kahnweïler savait que son métier n’avait en commun avec l’épicerie que l’apparence. Il s’informait par la lecture de revues d’art françaises et étrangères. Sa galerie devint vite un gros centre de renseignements que fréquentaient peintres, amateurs, critiques et fidèles, formant un petit milieu assez fermé, aux habitudes codifiées. On ne peut pas exclure Kahnweiler de l’histoire du cubisme." (p.81)

"En France, il y a d’abord le Salon. Avec un S majuscule, éternel, inébranlable, le lieu de toutes les certitudes esthétiques, même les plus contestables. Les toiles s’accrochaient les unes au-dessus des autres, se chevauchant presque : portraits académiques, nus mignards, scènes historiques et tableaux de genre. En 1890, le Salon se scinda en deux, opposant ceux qui étaient favorables à l’attribution de récompenses, comme l’était William Bouguereau, à ceux qui n’en n'étaient plus les partisans comme Ernest Meissonier que suivirent Pierre Puvis de Chavannes, Carolus-Duran, Giovanni Boldoni, Eugène Carrière. Depuis Diderot, le grand moment de la vie du critique d’art demeurait pourtant l’ouverture du Salon. Pour se faire connaître et reconnaître, un artiste devait avoir pu exposer au Salon et, dans le meilleur des cas, y avoir été récompensé. Les propositions s’étant faites si nombreuses —et par contrecoup les refus aussi—, un Salon des refusés avait même dû voir le jour en 1863. Cela ne suffisait pas encore. Les recalés durent trouver d’autres lieux : expositions privées, que contrôlaient les marchands de tableaux et qui assurèrent, pour quelques-uns, la promotion des avant-gardes, nouveaux salons, salons des Indépendants (1884) puis Salon d’automne (1903)." (p.84)

"Si les deux Expositions universelles de ce tournant du siècle (1889 et 1900) furent comme le symbole de l’invention technologique, scientifique et sociale, annonçant un âge aux allures magiques, elles ne purent passer pour l’équivalent en matière esthétique. En dépit de quelques audaces —ainsi en fut-il de la centennale, organisée en 1889 par le critique Roger Marx, où purent figurer quelques peintres modernes comme Manet, Monet et Pissarro—, elles sanctionnèrent, au contraire, l’art officiel, ce qui ne signifie pas toujours l’art le plus rétrograde. [...] Les Expositions universelles, qui aiment l’ordre par-dessus tout, auraient eu bien du mal à classer quelques-uns de ceux que l’on reconnaissait à peine comme des peintres ou des sculpteurs." (p.85)

"La présence des impressionnistes, pourtant alors bien admis, à l'Exposition de 1900 provoqua l’ire de plus d’un. « Arrêtez, monsieur le Président, lança Léon Gérôme au président de la République Emile Loubet lors de l’inauguration de l'Exposition, c’est ici le déshonneur de l’art français ! »." (p.85)

"Dans les années 1890, les théories de l’Art nouveau, qui manifestaient un souci d’adapter l’architecture à son temps, n’eurent guère de succès. Le style des entrées de métro, conçu par Henri Guimard, un architecte formé aux beaux-arts et marqué par un voyage en Belgique, fut dérisoirement baptisé « style Nouille ». La Samaritaine, bâtie sur les plans de Frantz Jourdain, fut immédiatement comparée à un appareil de chauffage. En dépit de quelques expériences osées — dont celles de Gustave et Auguste Perret, pionniers dans l’utilisation du "ciment armé", apparu dans les années 1880 et qui fut utilisé dans la construction du 25 de la rue Franklin à Paris —, l'architecture française restait écrasée par les principes classiques qui se défendaient à l’École des beaux-arts. Un des plus beaux fleurons de cette architecture officielle était l’ensemble de bâtisses élevées en 1895 en bordure du dernier tronçon de la rue Réaumur, entre la Bourse et le boulevard Sébastopol. Aucun frémissement n’affectait en profondeur l’architecture française. Le « modern’style » ne fut que l’aboutissement dérisoire de conceptions élevées dont l’art social avait été la matrice. Les avant-gardes étaient trop peu nombreuses et isolées. Lorsque, en 1907, Charles-Édouard Jeanneret, désormais plus connu sous le nom de Le Corbusier, arriva de Suisse, il ne resta qu’une année aux côtés de Perret. L’architecture, le produit artistique le plus visible et le plus lourd de conséquences sociales, conservait les caractéristiques d’un art sous haute surveillance, rétif aux bouleversements intempestifs. Il devait contribuer à conforter l’ordre républicain. Les Expositions universelles furent bien l’occasion de quelques facéties architecturales, autorisées par la dimension déraisonnable de l’entreprise et la volonté d’établir la supériorité française et la grandeur du siècle naissant. Il n’en demeure pas moins vrai que celles-ci, à l’exception notable de la tour Eiffel, cette construction provisoire et faussement scandaleuse, échappèrent rarement aux normes de la convenance." (pp.87-88)

" [Les peintres officiels] formaient les jeunes peintres dans leurs ateliers surchargés de l’École des beaux-arts ou dans ceux de l’Académie Julian, où, depuis 1873, l’on accueillait tous ceux qui n’avaient pu être acceptés aux beaux-arts. Ils trônaient au cœur des Expositions universelles. Leur art est tout nourri d’un réalisme violent, précis, scientifique. C’est un art du détail, de l’arrangement, de l’ordre. C’est une peinture qui semble ne pas penser ou penser peu, qui paraît échapper à l’angoisse du questionnement esthétique ou, sans se lasser, se cantonner dans le même. Ces œuvres refusaient de se prendre elles-mêmes pour objet, ainsi que le faisait la peinture nouvelle et ne s’assignaient comme unique mission que celle de représenter au moyen de règles ancestrales. On ne devait pas bousculer la réalité soumise aux règles que la science découvrait. Les appartements bourgeois, qui célébraient cette peinture modélisée, reflétaient un goût identique de l’ordonnancement, comme il en existait un dans les Expositions universelles. Cette phobie du désordre, que révèle l’art pictural officiel, est la plus claire manifestation d’une vision dominante de l’époque. Faut-il suivre l’anarchiste Mirbeau lorsqu'il fait de cette peinture le signe de « l’abaissement du goût dans les classes élevées » ? La confortable aisance d’une bourgeoisie installée, avide de moelleuse tranquillité, n’aspirait sans doute pas à l’aventure esthétique. La peinture officielle fin-de-siècle permettait de résister au « tout est possible » d’une époque où la science se faisait magie, des images animées du cinéma à la fée électricité. Il fallait bien des garde-fous. L’œuvre d’art devait être morale, rigoureuse, accueillante aux sentiments humains convenus mais définitivement fermée aux passions sans mesure. Sur ces bases, qui imposaient à l’œuvre d’être avant tout lisible puisqu’elle délivrait un message, les scènes de genre et les tableaux historiques remportèrent régulièrement les plus nombreux suffrages." (pp.90-91)

"Tout se passe comme si la peinture venait entrer en concurrence avec les développements techniques assurant la reproduction de qualité. L'artiste, comme le photographe, s’effaçait derrière son œuvre. Il respectait des règles techniques sans se soucier d’y introduire le moindre élément hétérodoxe. Sa sensibilité, son originalité n’avaient pas leur place. Octave Mirbeau, qui fut, avec Félix Fénéon, l’un des critiques les plus pénétrants de son temps, définissait en ces termes Alexandre Cabanel (1823-1889), membre de l’Institut, professeur aux beaux-arts et qui avait longtemps dirigé le Salon annuel en compagnie de Bouguereau : « Une âme de prix de Rome avec un œil de photographe. » Il lui fit en outre une oraison funèbre, hostile mais juste, qui aurait valu pour l’ensemble de cette génération de peintres officiels et à succès: « M. Cabanel est mort, chargé d’honneur, écrasé par les discours, étouffé par les délirantes apologies des critiques, ainsi qu’il convient à un homme, très illustre, qui présida cinquante académies, fut membre honoraire de cinquante autres, et décoré d’ordres bizarres et inconnus que lui seul avait. [...] M. Cabanel était, je pense, un honnête artiste ; j’entends qu’il peignit des toiles innombrables et très chères, couvrit des murs en toute conscience, et que, s’il manqua de génie à un point que l’on ne saurait dire, cela ne fut point sa faute. [...] Comme il était médiocre, médiocre immensément, médiocre avec passion, avec rage, avec férocité, il ne souffrait pas qu’un peintre ne fût point médiocre, et il se montrait impitoyable au génie et à tout ce qui y ressemble. » Cabanel s'était fait une spécialité des compositions bibliques et historiques. La critique lui reconnaissait d’immenses talents dans l’art du portrait et lui était reconnaissante du combat farouche mené contre les impressionnistes." (p.92)

"Le groupe avait éclaté dès les années 1880. Edgar Degas (1834-1917) ne voulait plus exposer avec Claude Monet (1840-1926), Renoir ou Sisley. Renoir se butait contre Pissarro à qui il reprochait son esprit socialiste et ses origines juives." (p.95)

"La peinture perdait sa vocation utilitaire et devenait un art d’expression qui la rapprochait des tentatives faites par les symbolistes en littérature. Le vraisemblable ne passait plus par le bien-dessiné : « En peinture aussi bien qu’en littérature, la représentation est une chimère [...]. Au contraire, le but de la peinture, de la littérature, est de donner, par les moyens spéciaux de la peinture et de la littérature, le sentiment des choses ; ce qu’il convient d'exprimer, c’est non l’image, mais le caractère. Dès lors, à quoi bon retracer les mille détails insignifiants que l’œil perçoit. Il faut prendre le trait essentiel, le reproduire —où, pour mieux dire— le produire; une silhouette suffit pour exprimer une physionomie ; le peintre négligeant toute photographie [...] ne cherchera qu’à fixer, en le moindre nombre possible de lignes et de couleurs caractéristiques, la réalité intime, l’essence de l’objet qu’il s’impose. » [Édouard DUJARDIN, « Le cloisonnisme », Revue indépendante, 19 mai 1888.]. Le style du peintre pouvait dès lors l’emporter sur son habileté apparente, sa sensibilité sur son savoir. La critique renonçait peu à peu à la lecture savante [...] En ces années de naissance de la psychologie, celle du peintre prenait tous ses droits au détriment du sujet, du thème ou du message. On ne manqua pas de mettre en cause l’immoralité de cet art narcissique qui se prenait lui-même pour objet. [...] L’impressionnisme marquait donc un nouveau type de représentation, en rupture avec la tradition de la Renaissance." (p.96)

"L’essoufflement apparent de la civilisation fin-de-siècle qui se berçait de décadence renforçait cet appel de l’exotisme. La sérénité qui émanait des estampes japonaises tranchait violemment avec l’agitation d’un monde en proie aux rivalités brutales nées de la société industrielle. Une aspiration au calme, à la douceur de vivre et à la simplicité fit le succès d’un Hokusaï." (p.98)

"En posant à la peinture trois questions fondamentales —celles de la lumière, de la couleur et de l’espace—, les impressionnistes avaient du même coup engagé l’art pictural dans une logique de l’audace au terme de laquelle se trouvait l’abstraction." (p.100)

"Le 1er mai 1884, le président Jules Grévy, en dépit de quelques hésitations, ne l’inaugura pas. Les pressions avaient été trop fortes. Parmi les 400 artistes présents, un trop grand nombre semblait s’acharner à déshonorer l’art français. Le président de la République ne pouvait cautionner, par sa présence, pareille mascarade. Ce nouveau salon, sans jury ni récompenses, devint vite le lieu d’accueil des avant-gardes." (p.101)

"De Jean Jaurès à Paul Gauguin, Puvis remportait tous les suffrages. Le symbolisme de sa peinture suffit-il à rendre compte de cette réception ? En partie sans doute. Mais quelle peinture officielle ne faisait pas appel aux jeux des symboles ? Il faut nécessairement aller plus loin. Puvis de Chavannes était autant décorateur que peintre. Il intégrait ainsi son œuvre dans son temps en dépit du caractère peu novateur de ses thèmes. En ce sens, son art est un art des foules auquel ne manquèrent pas d’être sensibles bien des intellectuels socialistes mais aussi des peintres qui, comme Paul Gauguin ou les Nabis, assignaient à la peinture une fonction décorative. Puvis était l’auteur de grandes fresques que lui commandaient des institutions officielles : le Palais des beaux-arts de Lyon (1884), le Musée de Lyon (1884-1886), le grand amphithéâtre de la Sorbonne (1887).

En rangs serrés, les symbolistes se rassemblèrent derrière la peinture de Puvis de Chavannes. Habituellement en désaccord sur tout, Puvis était le peintre qui les divisait le moins : « Probité, ambitions nobles, art neuf et délicat de l’harmonie ! On ne le contestait plus. » Il est vrai que Puvis inventait avec discrétion, sans bruit, sans manifeste et sans provocation. Son œuvre se libérait du réalisme et du trop-plein de couleurs qui faisait des peintres officiels de fabuleux « coloristes ». Puvis usait d’un nouveau langage dans lequel purent se reconnaître écrivains et théoriciens symbolistes et où s’imposait « la mystérieuse signification des lignes, des lumières et des ombres, afin d'employer ces éléments, pour ainsi dire alphabétiques, à écrire le beau poème de leurs rêves et de leurs idées ». Teodor de Wyzewa, qui fut comme Édouard Dujardin une espèce de porte-parole du symbolisme singulièrement oublié par l’enquête de Jules Huret, expliqua clairement pourquoi l’œuvre de Pierre Puvis de Chavannes fut acceptée par les avant-gardes de la fin du siècle [...] L’art de Puvis portait les marques d’une réaction salutaire contre l’art officiel et l’impressionnisme en cours d’essoufflement. Ses couleurs pâles voire fades, son intérêt pour les humbles et la force d'émotion qui émanait de certaines de ses toiles valaient mieux qu’un programme esthétique.

L'œuvre de Puvis de Chavannes passe pour avoir contribué à former les peintres symbolistes. Ce qui est vite dit et assez peu explicite. Gustave Moreau (1826-1898), peintre solitaire aux sujets religieux, membre de l’Institut à partir de 1888 et chef d’atelier à l’École des beaux-arts ainsi qu’Odilon Redon (1840-1916), placé en marge des institutions, mais dont la peinture mystique fascinait Huysmans qui l’avait évoqué dans À Rebours, mais aussi Mallarmé, Francis Jammes, Gide et Valéry, retinrent l’attention de toute une génération de peintres d’avant-garde." (pp.106-107)

"L’univers industriel s’embrumait de sombre, de poussières noires, de rudesses accablantes. La lumière des impressionnistes n’avait fait qu’entamer le voile des grisailles en interdisant l’usage du noir. La couleur ne l’avait pas encore tout à fait emporté. Elle le fit, avec scandale, au Salon d’automne de 1905 durant lequel les « fauves » —désignés sous ce terme par le critique Louis Vauxcelles— poussèrent leur premier rugissement. Beaucoup étaient des disciples de Gustave Moreau, mais tous rejetaient la tradition." (p.113)

"Poussant à l’extrême l’ordre subjectif proposé par les impressionnistes, les « fauves » n’hésitaient pas à affirmer que les sensations devaient davantage retenir l’attention de l’artiste que la nature. Le sujet comptait peu. La reproduction n’était plus l’affaire du peintre. Elle était devenue celle du photographe, ce mécanicien de l’image." (p.114)

"Au théâtre comme au cinéma, spectacle naissant qui s’en inspirait directement, la production est surabondante mais sans originalité. La nouvelle consommation culturelle de masse liée à l’urbanisation excite la convoitise des auteurs. Pour un auteur dramatique, il est désormais possible de s’enrichir avec sa plume. Le théâtre et bientôt le cinéma sont populaires. La place des avant-gardes y était encore tout à fait dérisoire." (p.122)

"Brieux (1858-1932) prétendait écrire un « théâtre social » qu’appréciaient les socialistes, ces passionnés de la scène, y reconnaissant une critique « hardie », selon les mots de Jean Jaurès dans un article « L’art et le socialisme » de La Revue socialiste en mai 1900, « profonde », « cruelle », de la société bourgeoise." (p.124)

"Le tournant du siècle vit l’affrontement de deux générations d'auteurs dramatiques. Jusqu’aux années 1905-1907, s’imposait une vieille garde, héritière directe du théâtre de divertissement que la fête impériale avait légué. La critique sociale n’en était pas absente mais se formulait sous le jour de la légèreté. Les personnages étaient des pantins sans épaisseur, caricatures sans vertu. Ils furent plusieurs à exceller dans le genre. Maurice Donnay (1859-1945), un ancien élève de l’École centrale, s’était fait connaître par quelques poèmes récités au « Chat noir ». Il y fit représenter aussi sa première œuvre dramatique en janvier 1891, Phryné, « scène grecque » en vers, puis Ailleurs, revue « symbolique », en novembre 1891, en vingt tableaux, prose et vers. Il tint son premier gros succès avec Amants, joué, au théâtre de la Renaissance, par quelques-uns des meilleurs acteurs du temps : Lucien Guitry et Jeanne Granier. Xénophobe, accusé d’antisémitisme pour sa pièce Retour de Jérusalem (1903) dans laquelle il constatait une prétendue irréductible opposition entre juifs et chrétiens, Donnay fut exclu de certains milieux littéraires. Il eut en revanche accès à l’Académie française en décembre 1907, succédant à l’historien Albert Sorel." (p.126)

"Le premier succès de Henry Bernstein (1876-1953) fut Le Marché, œuvre représentée en 1900 au Théâtre-Antoine. Antoine lui-même y tenait le rôle principal. Vinrent ensuite d’autres réussites, drames souvent violents, qui suscitèrent d’âpres polémiques. En 1911, Après moi, jouée au Français, provoqua de fortes réactions antisémites. Plus de dix ans après l’affaire Dreyfus, les vieux démons continuaient d’agiter l’imaginaire français. La crise dreyfusienne n’avait pas tué la bête immonde. Une œuvre « juive » dans un théâtre chargé de conserver le patrimoine national ! Manifestations et contre-manifestations, pétitions et contre-pétitions, s’en prirent à l’œuvre de Bernstein ou la défendirent. Cette bataille valut un duel à Léon Daudet." (p.127)

"Le Tour du monde en quatre-vingts jours, lancé en 1874, fêta sa 1 550e représentation en 1898. On pouvait y voir le fumoir lambrissé d’un club londonien, des paysages mobiles de Suez et de l’Inde, des montgolfières, des bûchers embrasés, un train avec un sifflet à vapeur, un navire à vapeur (qui explosait au milieu d’une tempête), 800 costumes, 80 serpents mécaniques et 1 800 figurants. Ces spectacles où l’ultra-réalisme se mêlait intimement au plus pur merveilleux —c’était bien le ton d’une époque déchirée entre le legs positiviste et des poussées d’irrationalisme— remplissaient les salles des théâtres de la porte Saint-Martin, de l’Ambigu, de la Gaîté et surtout du Châtelet qui s’en était fait comme une spécialité.

Ce fut en réaction contre cette passion du vrai, même féerique, que se dressèrent quelques tentatives avant-gardistes. En 1890, Paul Fort fonda le Théâtre d’art afin de représenter les pièces d’auteurs symbolistes. Gauguin, Bonnard et Vuillard exécutaient les décors et illustraient les programmes. Y furent joués, sans grand succès, Maeterlinck, cet avocat de Gand dont La Princesse Maleine avait eu quelque écho, Verlaine, Charles Morice, Catulle Mendès. Lugné-Poe eut beau reprendre l’entreprise pour faire connaître au public français Ibsen, Strindberg ou Oscar Wilde, ce théâtre d’avant-garde ne remplissait pas les salles comme savaient le faire les spectacles du vaudeville." (p.135)

"Personne, néanmoins, n’ébranlait [l]a supériorité [de Sarah Bernhardt] dans les grands rôles qu’elle interprétait en travesti, un must d’une époque fascinée par la décadence. Il y avait des hommes-femmes comme des femmes-hommes : nombreuses étaient les actrices à jouer en travesti. Déjazet, Scriwaneck, Jeanne Granier, Biana Duhamel, Marthe Régnier, etc., en goûtaient fort l’ambiguité. L'ordre du monde était bien bouleversé ! Le Hamlet de Sarah —dont la traduction revenait à Marcel Schwob— fut même l’occasion d’un duel entre Catulle Mendès et le critique Georges Vasser, en désaccord sur la corpulence qu’il fallait prêter au héros shakespearien. Réjane fut aussi une grande rivale de Sarah, plus versée, certes, dans l’art de la comédie : « Dis pas de bêtises ! Fais-en! », répliquait-elle à son jeune partenaire de La Clef, une pièce de Sacha Guitry (mai 1907). Elle avait également triomphé dans Amoureuse (1891) de Porto-Riche et dans Madame Sans-Gêne (1893) de Victorien Sardou et Émile Moreau où avait aussi débuté Cécile Sorel." (p.136)

"Avant même que ne se produisent sur scène les Ballets les années électriques russes de Diaghilev (1909), la danse avait, en revanche, ses amateurs fidèles. L'originalité du chorégraphe russe fut d’allier l’art chorégraphique, porté par le talent de Nijinsky, à ceux du costume et du décor. Que la même année, Matisse ait peint la première version de La Danse n’est pas tout à fait le fruit du hasard." (pp.136-137)

"Nombreux furent les compositeurs français à avoir été sous l'influence wagnérienne et, plus largement encore, à avoir reconnu leur dette à la musique allemande. L’odyssée de Jean-Christophe Krafft, musicien allemand, contée par Romain Rolland, perspicace critique musical français, montre aussi à quel point la tutelle allemande se faisait alors sentir. Haydn, Beethoven, Schumann, Schubert, Mendelssohn, Brahms, composaient le répertoire habituel des salles de concert." (p.140)

"Les frères Lumière furent des inventeurs qui ne crurent d’ailleurs guère à l’avenir de leur invention. Fils d’un industriel ayant fait fortune grâce à un nouveau type de plaques photographiques (les « étiquettes bleues »), Louis Lumière inventa un système d’entraînement, pièce qui faisait encore problème dans les premiers appareils. A l’automne 1894, Lumière organisa la première projection privée d’un premier film devant quelques amis réunis dans le laboratoire de l’usine Lumière. Le cinématographe, nom baroque qui succédait à tant d’autres, était né. Le 22 mars 1895 eut lieu la première projection publique qui venait illustrer une conférence faite par Louis Lumière sur l’industrie photographique. On projeta une Sortie des usines Lumière. Le cinéma commençait une carrière, ancré dans l’âge des foules, tourné vers la modernité d’un prolétariat en essor. Il s’affirmait humblement comme une curiosité, une invention pittoresque et un outil pédagogique. En juillet 1895, les salons de la Revue générale des sciences se transformèrent en salle de projection.

D'’art, il n’était encore nullement question. « C’est le journal de l’avenir, un auxiliaire à l’enseignement », confiait en 1908 Anatole France à l’abbé Mugnier. Ce qui fascinait dans la photographie animée n’était encore que le rapport intime qu’elle semblait entretenir avec la réalité. L’idée d’un spectacle cinématographique prit d’abord racine comme l’on montre, dans un cirque, une femme à deux têtes ou un nain monstrueux. Le 28 décembre 1895, le « Salon indien », au sous-sol du « Grand Café », boulevard des Capucines, accueillit la première projection publique payante. Le succès fut énorme. On put voir les premières files d’attente dont le cinéma s’est fait comme un privilège dans les régions du monde les plus opulentes. Les invités conviés à la générale n'étaient pas venus du monde artistique. S’y étaient côtoyés des chroniqueurs scientifiques —les Lumière passaient pour des savants— et les marchands qu’étaient les directeurs de quelques salles de spectacle en mal de nouveautés susceptibles de fixer leur public. Parmi ces derniers, Georges Méliès, le directeur du théâtre Robert-Houdin, spécialisé dans les numéros de prestidigitation. La première « critique » de cinéma fut signée non pas dans l’une de ces innombrables petites revues d’avant-garde mais dans une revue de vulgarisation scientiique : la Revue générale des sciences.

Très vite, Louis Lumière commença à tourner de nombreuses séquences sur des registres variés qui donnèrent lieu à une subtile taxinomie. Le catalogue Lumière de 1897 proposait des « vues comiques », des « vues générales », des « vues militaires ». Dans une lettre tardive adressée à Georges Sadoul, Louis Lumière affirme n’avoir eu d’autre volonté que celle de « reproduire la vie ». Lumière ne se contenta pourtant pas de filmer sa famille —ce charmant bébé consommant sa soupe !— ou les traits frappants d’un temps aux découvertes extraordinaires —cette puissante locomotive à vapeur fonçant sur le spectateur—, il fut aussi l’auteur de la première action dramatique introduite au cinéma : L’Arroseur arrosé. La médiocrité de l’intrigue vaut bien les bassesses des drames boulevardiers dont la Belle Époque fut si friande. Là n’est pas l’essentiel. La narration sur pellicule ouvrait des horizons que semblaient réduire les scènes-types habituelles, devenues de véritables topoï : L’Incendie, le Forgeron, aux irrésistibles effets de fumée, Le Jardinier, L’Arrivée du train, etc. Les Lumière cessèrent pourtant leur production dès 1898." (pp.147-149)

"Auteur en 1899 d’une actualité reconstituée narrant l’affaire Dreyfus, [Méliès] produisit en 1902 un merveilleux Voyage dans la Lune, inspiré du roman de Jules Verne, De la Terre à la Lune (1865) et de celui, plus récent, de Wells, Les Premiers Hommes dans la Lune (1895)." (p.150)

"Entre 1902 et 1909, la division du travail s’accrut. Les métiers du cinéma se spécialisèrent sous la pression des exigences économiques imposées par les premiers grands trusts. Au premier chef: Pathé et Gaumont. Le cinéma français dominait alors le monde. Le premier scénariste connu, Daniel Riche, fut employé par Charles Pathé à partir de 1906. Pathé fit aussi appel à quelques écrivains, comme André Heuzé, chargés de produire des drames sentimentaux. Lucien Nonguet fut l’auteur, en 1905, d’un Cuirassé Potemkine, une actualité reconstituée, présentée en neuf « tableaux », dont le type d'écriture demeure encore emprunté au théâtre: 1) Le cuirassé Prince-Potemkine ; 2) Révolte à bord ; 3) Assassinat d’un matelot ; 4) Représailles des marins ; 5) Hommage à la victime ; 6) Exposition du corps sur les quais d’Odessa ; 7) Bombardement 8 );  Soulèvement populaire, pillage et incendie de la ville ; 9) Répression.

Louis Gaumont avait fait de sa secrétaire, Alice Guy, un des premiers metteurs en scène qui obtint un gros succès avec Les Méfaits d’une tête de veau. Il profita bientôt de la collaboration de Louis Feuillade et de Victorin Jasset. D’autres metteurs en scène se distinguèrent après 1905 comme Albert Capellani qui avait fait ses débuts chez Antoine, bientôt, lui aussi, cinéaste de talent, et Gémier. Les acteurs de cinéma, enfin, n’avaient pas la légitimité des comédiens de théâtre. Beaucoup sont des comédiens sans emploi ou des figurants, recrutés sans grande précaution. Rares sont ceux qui accèdent à quelque notoriété." (pp.151-152)

"Pathé est un chef d’entreprise avant d’être un artiste. En 1910, il inondait le monde de ses productions. Il disposait d’agences à Londres, Moscou, Bruxelles, Saint-Pétersbourg, Amsterdam, Barcelone, Milan, Kiev, Budapest, Calcutta, Varsovie, Singapour, etc. En France, il contrôlait 200 salles de cinéma qui se trouvaient être parmi les plus importantes. Ses studios de Vincennes avaient du mal à fournir et le niveau de ses investissements l’obligeait à accélérer toujours davantage la rotation de son capital. Il courait ainsi le risque d’être la propre victime de son succès.

En France, en effet, les débouchés tendaient à faire défaut. Le cinéma avait d’abord été porté à bout de bras par les forains. Jusqu’en 1900, le cinéma forain s’était limité à la présentation de numéros de prestidigitation ou à un usage publicitaire. On attirait ainsi le badaud à l’entrée des baraques. Les programmes s’enrichirent sensiblement durant les premières années du siècle. Les spectacles, dont la durée n’excédait guère quelque cinq à dix minutes, s’allongèrent progressivement. Les forains achetaient les films aux producteurs et faisaient les gros succès. Les salles « sédentaires », encore peu nombreuses dans les dernières années du XIXe siècle (moins d’une dizaine de salles ouvertes à Paris entre 1898 et 1902 dont celle des grands magasins Dufayel), atteignaient le millier vers 1910. Les salles se spécialisaient dans le spectacle cinématographique en dépit du maintien de quelques projections aux Folies-Bergère ou à l'Olympia." (pp.152-153)

"Les années 1910 furent des années décisives dans l’histoire du cinéma. Le tournant du siècle s’achevait sur une crise qui résume à elle seule les contradictions qui minaient ce genre de spectacle depuis sa naissance. L’année 1908 fut particulièrement sombre. Certains journalistes prévoyaient même la disparition prochaine et définitive de ce qui n’était apparu, somme toute, que comme une simple et assez futile distraction. Les sujets originaux n’envahissaient pas les écrans et la légère crise économique de 1907 ralentissait le rythme des investissements nécessaires. Une nouvelle société de production, Le Film d’art, fondée en 1908 par Paul Lafitte, tenta de réagir en donnant un second souffle au cinéma. Elle eut recours avec succès aux ressources que lui offrait l’art dramatique. L’académicien Henri Lavedan fut l’un des premiers auteurs à accepter de mettre sa plume au service du film. Son Assassinat du duc de Guise, mis en scène par Le Bargy et dont la partition revenait à Saint-Saëns, fut un énorme succès. Griffith trouva le film remarquable et s’en souvint pour Intolérance. Il n’en demeure pas moins vrai que Le Film d’art soumettait encore le cinéma au théâtre. Celui-ci n’accédait pas encore à l’autonomie qu’allait lui conférer, quelques années plus tard, l’art du montage." (p.153)

"Durant tout le XIXe siècle, écrivains, artistes, philosophes usèrent de la revue, y abritèrent les linéaments les plus intimes de leur pensée. En 1867, Villiers de L’Isle-Adam avait lui-même fondé une revue qui préfigurait la « petite revue » fin-de-siècle. De leur côté, Verlaine, Mallarmé, Laforgue publièrent l’essentiel de leur œuvre dans quelques revues, aux titres baroques et parfumés, devenues des raretés bibliographiques: PapillonSaison à VichyRenaissanceLa Vogue, qui, en 1886, publia les Illuminations et la Saison en enfer de Rimbaud, tant d’autres encore. Laforgue en était un gros consommateur. Il dévorait goulûment un nombre impressionnant de périodiques : Nouvelle RevueRevue philosophiqueRevue des deux mondesChat noirGazette des beaux-artsRevue contemporaine ou Revue wagnérienne.… Plus que par les livres, c’est souvent dans les revues que les notoriétés se bâtissaient, que les réputations s’établissaient. Les correspondances entre intellectuels regorgent de références aux articles de revue. Et combien d’ouvrages ne furent faits que de l’assemblage d’articles ! Sans rien inventer sur l’apparence, la fin du siècle a cependant innové sur le fond. Le potentiel de lecteurs se faisant plus nombreux, les auteurs eux-mêmes se multipliant, la revue dut changer de caractère. Elle devint le lieu chéri des intellectuels qui y trouvaient un public choisi, prêt à lire leurs épures comme leurs œuvres les plus achevées. Car la revue souffre moins de l’éphémère qui gâte le journal quotidien. Sa légitimité, son caractère aristocratique, que ne contredisent nullement ses audaces lorsqu’elle se place à l’avant-garde, lui confèrent un caractère de dignité. Les intellectuels, ces victimes du dédain social que leur vouaient les « vraies » élites, celles qui détenaient le « vrai » pouvoir, qu’il fût économique ou politique, y trouvaient ainsi leur revanche. Peu lus, sans doute, mais par les meilleurs.

Voici pourquoi naquirent au tournant du siècle ce que l’on nomma presque officiellement les « petites revues ». De 1890 à 1898, Remy de Gourmont dans un répertoire, précieux en dépit de ses lacunes et de ses erreurs, estimait à au moins une centaine le nombre de revues littéraires nouvelles." (pp.156-157)

"Les progrès de l’imprimerie —et avec quel soin les plus austères revues étaient-elles composées !—, la diminution des coûts de fabrication, les facilités nouvelles permises par les transports et l’élargissement du champ des lecteurs possibles grâce à la généralisation progressive de l’instruction publique, l’allongement probable de la journée de travail intellectuel que permettait la lumière électrique, contribuèrent à stimuler les vocations de fondateurs et de collaborateurs de revues. Les instituteurs furent de gros consommateurs d’articles ainsi que toutes les élites locales, coupées du mouvement intellectuel puisque éloignées de Paris, en dépit des quelques revues créées en province dont certaines purent acquérir une dimension nationale. Le fait fut pourtant exceptionnel. La revue est parisienne, franchit rarement la Seine, s’acclimatant mal sur la rive droite où l’atmosphère ne lui semblait pas propice.

L’expansion du champ des revues est telle qu’un certain Ernest W. Smith, sur lequel nous détenons bien peu d’informations, crut bon, en 1890, de créer une Revue des revues où était offert un panorama de la production française et internationale." (pp.158-159)

"Au centre de ces lieux souvent académiques, se plaçait l’éternelle Revue des deux mondes. Elle fut le principal réceptacle des écrits de tous les physiciens, mathématiciens, biologistes, philosophes, sociologues, historiens qui ne disposaient pas encore, bien souvent, de revues spécialisées ou qui se trouvaient exclus de quelque chapelle. Léon Daudet en fréquenta assidûment tous les arcanes : « De 1885 à 1900, le rempart de la tradition et de la bonne société contre l’anarchie en marche, politique, intellectuelle et morale, comprenait théoriquement l’Académie française et La Revue des deux mondes, périodique fondé par le vieux Buloz. En fait, La Revue des deux mondes était comme l’antichambre de l’Académie française. Après avoir fait un stage chez Buloz, l’écrivain, le philosophe, l’historien en renom ou bien considéré, allait se faire accueillir ou casser le nez par les Quarante. Cela vous explique l’importance extraordinaire de Ferdinand Brunetière, homme éloquent, brave, ardent, laborieux, mais à mon avis foncièrement sot, qui la dirigea effectivement pendant de longues années, avant l’élimination, devenue nécessaire, de Buloz fils, Charles Buloz. »

La revue était éclectique. Œuvres littéraires, critiques, articles polémiques, études scientifiques y étaient tour à tour publiés. De 1876 à 1882, Renan y fit paraître ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse qui émurent si fort la princesse Mathilde, fidèle abonnée. Disposant d’un lectorat « bien-pensant », les auteurs se montraient attentifs aux jugements de la revue. Fussent-ils les plus mal venus. Le « bien-pensant » faisait la mode et de son « goût moyen » dépendaient les succès. Il y eut ainsi une race de romanciers « Revue des deux mondes » dont furent Octave Feuillet, Victor Cherbuliez, René Bazin, Jean Rameau ou André Theuriet. Goncourt, qui ne figurait pas dans les petits papiers de Brunetière, préféra interrompre, dans son Journal, quelques considérations esthétiques, de crainte d’être lapidé par les critiques d’art de « La Revue des deux monde ». La revue publia, malgré tout, quelques œuvres importantes : Thaïs d’Anatole France en 1889, le Villon de Marcel Schwob en 1892 et, surtout, La Formation de la France contemporaine que Taine lui accorda entre 1887 et 1891. Ce qui n’était pas rien.

Brunetière régna donc sur ce périodique, plutôt chicocandard, sis rue de l’Université, dans le majestueux hôtel de Beauharnais. Rien de commun avec les sombres pièces qui faisaient souvent office de siège aux petites revues symbolistes. Le directeur, auteur baroque des Raisons de croire et des Motifs d'espérer, mais que son talent portait plus à l’animation des salons qu’à celui d’écrire, se trouvait entouré de flatteurs et d’admirateurs roués, cherchant à placer leur copie dans une revue qui put atteindre les quelque 40 000 exemplaires. Un chiffre qui rend compte de la soif d’écrit, vecteur essentiel de la connaissance et de l’information. Ancien-élève de l’École normale supérieure, obsédé par les théories de Darwin qu’il appliquait à tout, Brunetière s’illustra surtout, de façon bien discutable, dans la critique littéraire. Entré en 1878 comme secrétaire de la revue, il avait accédé à la direction en 1894. Tourné vers la tradition, il négligea l’avant-garde. Son style académique lui faisait, paraît-il, gronder sa femme qui s’en prenait trop aux bonnes [...] Il abhorrait le naturalisme, dénonçait le « style plat » de Zola et son « manque d’éducation littéraire et de culture philosophique ». En juin 1893, il avait été précisément élu à l’Académie française contre le romancier naturaliste. Dans son Journal, Edmond de Goncourt s’émeut assez régulièrement des attaques perpétrées par Brunetière contre son œuvre. Contre le patron de La Revue des deux mondes, Léon Daudet n’y allait pas par quatre chemins : « Ses études sur la littérature française exhalent une odeur de moisi. Elles n’apportent rien de neuf. Elles sont parfaitement inutile. » A ses côtés, fourmillaient des auteurs dont la médiocrité le dispute aujourd’hui à l’oubli total dans lequel ils sont tombés. Et pourtant ! Victor du Bled régalait ses lecteurs de mille et une petites anecdotes sur les milieux intellectuels et littéraires du XVIIe et du XVIIIe siècle. Émile Faguet accumulait les billets de banque à défaut d’enrichir les esprits en noircissant des pages que La Revue des deux mondes n’était nullement la seule à publier. Polygraphe, il s’immisça dans la critique dramatique de façon assez singulière. Toujours méchante langue, Daudet rapporte par le détail les comportements gastronomiques de Faguet lors des repas que la revue avait coutume d’offrir à ses collaborateurs. Si l’on admet que le jargon est la pathologie de la pensée, Faguet ne marquera pas de son empreinte l’histoire intellectuelle contemporaine. L’ultra-conservateur René Doumic était le troisième pilier de la revue. Académicien notable, il collabora comme critique, une vingtaine d’années, à La Revue des deux mondes, plus porté sur l’assassinat que sur la louange. Son jugement était redouté par les « hommes-de-lettres » dont il était lui-même l’incarnation. Homme de lettres et non intellectuel. Doumic n’était pas le seul académicien de la revue. Melchior de Vogüé, auteur d’un roman, Jean d’Agrève, qui fit une très brève carrière, avait mal reçu Barrès sous la Coupole. L'Académie était déjà l’objet du souverain mépris des avant-gardes qui voyaient s’y figer la culture française. Le marquis de Ségur et le secrétaire perpétuel de l’Académie lui-même, le vicomte d’Avenel, collaboraient aussi régulièrement à la revue. Tout se passe, décidément, comme si la consécration académique contredisait les qualités posthumes. La Revue des deux mondes fut l’un des lieux de ce milieu, officiel, honoré, dominant, où se croisaient républicains conservateurs et monarchistes mi-ralliés, mais pétrifié dans la froideur de salons tapissés.

C’est aussi pour tenter de mettre fin à cette hégémonie que Calmann-Lévy fit paraître sa Revue de Paris au début de l’année 1894. Troisième du nom, ce périodique regroupa un brillant état-major, composé de Ganderax, Ernest Lavisse, Jules Lemaître, Maurice Barrès, Lucien Herr et bien d’autres. L’honorable Revue des deux mondes n’en souffrit guère." (pp.168-171)

"Il y eut enfin le grand banquet donné en l’honneur de Moréas, l’« inventeur » du symbolisme, à l’occasion de la publication du Pèlerin passionné. Ce banquet est resté célèbre dans l’histoire de la littérature contemporaine. Authentique marque d’une auto-célébration, il est aussi le paradigme de pratiques intellectuelles propres à la Belle Époque. L'écrivain y est encore sacré mais, à peine couronné, le prince vacille déjà. Il y avait là du symbole et du publicitaire. Le « cycle éditorial » n’est pas loin. Ce banquet, dont l’idée revient à Moréas lui-même, fut organisé par Bernard-Lazare le 2 février 1891 à l’hôtel des Sociétés savantes. Mallarmé présidait. Plusieurs écrivains, aux approches et aux sensibilités différentes, s’y retrouvèrent à l’exception des parnassiens. Il n’était cependant pas fréquent de voir se côtoyer Anatole France, Catulle Mendès, Henri Lavedan, Vallette, Fénéon, Charles Morice, Pierre Quillard, Mathias Morhardt, Odilon Redon, Signac et Seurat, Barrès et le graveur Rops, Henri de Régnier, le seul écrivain symboliste qui remportait un succès réel, et Paul Gauguin. Preuve de la faible rigidité des groupes. La société intellectuelle fin-de-siècle était bien le contraire d’une société cloisonnée.

Au Mercure de France, Rachilde —plus elle que son mari, Alfred Vallette— réunissait chaque mardi les collaborateurs et amis de la revue. Avec beaucoup d’aisance, l’auteur de Monsieur Vénus, dont les cartes de visite spécifiaient sa qualité d’« homme de lettres », recevait, 13, rue de l’Échaudé-Saint-Germain, l’état-major symboliste ou ce qui voulait bien passer pour tel: Remy de Gourmont, Henri de Régnier, Pierre Louÿs, Albert Samain, Gustave Kahn, Charles-Henri Hirsch, Franc Nohain, ainsi que quelques jeunes talents particulièrement obscurs comme André Gide, Maurice Ravel, Alfred Jarry ou Paul Valéry. Ce dernier a laissé une description de ces rencontres qui est aussi un portrait de l’un des principaux agents de la vie intellectuelle en cette fin du XIXe siècle, tout emplie d’un âge nouveau : « Vallette paraissait. Il sortait d’une petite pièce obscure qui conduisait à la salle de rédaction où se tenait, à l’écart de nos diableries, Remy de Gourmont. Vallette introduisait le calme ; il apportait dans ce salon couleur d’enfer, la simplicité et la supériorité implicite et tranquille d’un homme qui a surmonté la ‘‘littérature”, qui organise, qui administre ; qui fait de l’ordre avec du désordre, qui alimente un budget fort sage avec les excès des esprits ; qui balance, dans un numéro bien dosé, le prudent par le fou, le fantaisiste par le docte, le mystique par le sceptique et le mage par le railleur. Il a compris fort tôt que tout ce qui vit de rapports avec le public exige une politique, une stratégie, et une économie soigneusement suivies
[...].
 » Vallette était un moderne, conciliant la recherche de nouveaux talents avec l’équilibre interne nécessaire au succès d’une revue. C’était là son génie." (pp.173-174)

"Avant 1876, date de la fondation de la Revue philosophique par Théodule Ribot (1839-1916), un des pionniers de la psychologie en France —il fut élu en 1889 au Collège de France à la chaire de psychologie expérimentale et comparée—, il n’existait aucune revue de philosophie en France. Comme les revues symbolistes, la nouvelle revue se refusait à devenir une revue de clan. Elle se disait ouverte, même si Ribot ne cachait nullement son hostilité à la tradition spiritualiste qui dominait alors l’Université et tous les lieux institutionnels : « Elle aura pour caractère d’être ouverte : pas d'esprit de secte (Littré, Renouvier) », écrit Ribot à son ami Espinas. Pas de revue d’école donc en dépit de l’attachement de son directeur à un positivisme rigoureux. La seule exigence posée par Ribot est la qualité philosophique des collaborateurs. Il exclut de sa revue tous les amateurs, hommes de lettres cultivant quelques idées à trois sous et jeunes ambitieux amoureux du jargon. Dans les faits, la revue se consacra beaucoup à la psychologie et connut un certain succès chez les professeurs du secondaire. Tous les lycées y étaient abonnés. Aussi Ribot put-il trembler lorsqu’un groupe de jeunes philosophes, bien nés et disposant de quelques ressources financières (Élie Halévy, Xavier Léon, le bailleur de fonds, et Léon Brunschvicg), lança, en 1893, une nouvelle revue : la Revue de métaphysique et de morale. Cette création était d'autant plus menaçante qu’aux marges apparurent bientôt plusieurs revues spécialisées (L’Année psychologiqueL’Année sociologiqueJournal de psychologie normale et pathologique) qui ébranlaient le champ philosophique et du même coup le marché qui n’était pas si étendu." (pp.178-179)

"C’est ouvertement comme concurrente de la revue de Ribot que, dans son manifeste introductif, la Revue de métaphysique et de morale se présenta. Le premier fascicule contenait des articles des plus brillants penseurs du temps : Ravaisson —le philosophe octogénaire se montra ravi de participer à une entreprise de réhabilitation de la métaphysique menacée par le kantisme dominant—, Henri Poincaré, Frédéric Rauh, Léon Brunschvicg et Louis Couturat. Les résultats ne se firent pas attendre. Le directeur de l’enseignement secondaire désabonna 58 lycées de la Revue philosophique pour prendre 50 abonnements à la nouvelle revue. Celle-ci prétendait faire un retour à la philosophie en écartant la tentation des sciences sociales : « [...] on voudrait, laissant de côté les sciences spéciales plus ou moins voisines de la philosophie, ramener l’attention publique aux théories générales de la pensée et de l’action dont elle s’est détournée depuis un certain temps [...] . » Les collaborateurs de la revue aspiraient à briser la tradition, héritée de Cousin et de Cournot, qui faisait de la philosophie une discipline « littéraire ». Durant la première année, de très nombreux articles furent consacrés à des questions scientifiques : Poincaré sur le continu mathématique et la part de convention qu’il implique, Le Roy sur la microphysique, Milhaud sur le concept du nombre, Tannery sur celui du transfini, Couturat sur l’hypothèse des atomes dans la science contemporaine ou encore Louis de Broglie sur la relativité et les quanta." (pp.179-180)

"Il ne faudrait pas pour autant négliger la quête de légitimité universitaire qui animait aussi ces jeunes philosophes. Tous étaient nourris du néo-spiritualisme qui se dispensait à l’École normale supérieure dont quelques-uns étaient issus. Hostiles à l’éclectisme positiviste de Ribot, fauteur de confusionnisme intellectuel puisqu’il mêlait la philosophie et les sciences sociales, ces jeunes intellectuels cherchèrent à lui ravir la vedette. Dans cet esprit militant, l’équipe ne limita pas ses activités à la publication d’articles. Elle mit sur pied une Société française de philosophie où l’on discuta âprement et sans complexe. En 1901, Georges Sorel y vint faire un exposé sur le matérialisme historique.

La séance inaugurale de la Société eut lieu à la Sorbonne en 1901 où elle tint ultérieurement ses séances. Xavier Léon, le directeur de la Revue de métaphysique et de morale, en était l’administrateur, Élie Halévy, le trésorier-archiviste et André Lalande, le secrétaire général. Les objectifs de la Société se confondaient avec ceux de la revue. Ils visaient aussi au  rapprochement des « philosophes » et des « savants » dans cet esprit unitaire dont l’archaïsme est flagrant mais émouvant : résister à son temps. [...] La Société comprenait une soixantaine de membres. Club fermé, elle institua tout un cérémonial qui marqua, jusqu’à la caricature parfois, cette sociabilité philosophique. Les déambulations socratiques ne sont pas de mise. Son ouverture intellectuelle ne fait pourtant aucun doute. A côté de Georges Sorel, amateur et sulfureux, certes, mais incontestablement sérieux et érudit, figurent parmi les intervenants Paul Langevin, Félix Le Dantec, Jean Perrin, Émile Durkheim, Alfred Binet, Célestin Bouglé, Édouard Le Roy, Charles Seignobos, qui accepta même d’être mis sur la sellette dans le cadre d’une offensive anti-historisante que conduisaient avec constance depuis 1903 plusieurs philosophes reconvertis dans la sociologie. La diversité des disciplines —physique, psychologie, mathématique, sociologie, histoire— et des courants représentés montre à quel point la professionnalisation en cours du savoir n’avait pas encore rendu tout à fait étanches les frontières entre disciplines même si s’esquissait alors un procès de fermeture. Les exposés et les discussions, dont beaucoup tournaient autour de l’histoire de la philosophie, du kantisme et des problèmes scientifiques, étaient publiés soit dans le Bulletin de la Société française de philosophie soit dans la Revue de métaphysique et de morale." (pp.180-181)

"Deux revues, la Revue internationale de sociologie et L’Année sociologique, dominèrent le champ de la sociologie. Il semble bien qu’à l’aune de la longue durée la seconde ait fini par l’emporter sur la première. Chacune supportait un groupe fermé, aux collaborations orthodoxes. La Revue internationale de sociologie avait été fondée en 1893 par le sociologue René Worms et structurait, avec ses filiales, la Société de sociologie de Paris, l’Institut international de sociologie et la prolifique « Bibliothèque internationale de sociologie », l’école organiciste où l’on réconciliait l’individu et la société en faisant de l’un l’organe de l’autre. Les influences du comtisme pesèrent lourdement. Durant plusieurs années, Worms professa un cours sur le positivisme à l’École des hautes études sociales. A ses côtés, se trouvaient les sociologues héritiers de Darwin et de Spencer, Alfred Espinas, le néo-comtien Eugène de Roberty et Gabriel Tarde, grand ennemi d'Emile Durkheim et curieux des « lois » de l’imitation qui lui semblaient régir l’essentiel des comportements sociaux. Worms avait d’ailleurs, assez brutalement, défini sa revue comme le principal organe d’expression des sociologues antidurkheimiens.

"Deux revues, la Revue internationale de sociologie et L’Année sociologique, dominèrent le champ de la sociologie. Il semble bien qu’à l’aune de la longue durée la seconde ait fini par l’emporter sur la première. Chacune supportait un groupe fermé, aux collaborations orthodoxes. La Revue internationale de sociologie avait été fondée en 1893 par le sociologue René Worms et structurait, avec ses filiales, la Société de sociologie de Paris, l’Institut international de sociologie et la prolifique « Bibliothèque internationale de sociologie », l’école organiciste où l’on réconciliait l’individu et la société en faisant de l’un l’organe de l’autre. Les influences du comtisme pesèrent lourdement. Durant plusieurs années, Worms professa un cours sur le positivisme à l’École des hautes études sociales. A ses côtés, se trouvaient les sociologues héritiers de Darwin et de Spencer, Alfred Espinas, le néo-comtien Eugène de Roberty et Gabriel Tarde, grand ennemi d'Emile Durkheim et curieux des « lois » de l’imitation qui lui semblaient régir l’essentiel des comportements sociaux. Worms avait d’ailleurs, assez brutalement, défini sa revue comme le principal organe d’expression des sociologues antidurkheimiens.

Ceux-ci s'étaient dotés de leur propre revue en 1896. L’année précédente, Durkheim avait publié son ouvrage fondateur, Les Règles de la méthode sociologique, dans lequel il donnait sa célèbre définition du « fait social » : « Est fait social toute manière de faire, fixée ou non, susceptible d’exercer sur l’individu une contrainte extérieure. » Traiter les faits sociaux comme des choses, se fier davantage à l’étude des manifestations de la conscience collective qu’à l’analyse de la conscience individuelle étaient les principes méthodologiques d’une école qui se réclamait d’un rationalisme nettement positiviste, demandant, pour la société comme pour la nature, le secret des lois à l’observation objective. L’Année sociologique était un instrument de travail qui fournissait d’abondantes références bibliographiques en même temps qu’elle publiait des études, les « Mémoires originaux ». [...]

Le travail y était accompli collectivement comme le faisaient les héritiers de l’École de Le Play, qui se survivaient, divisés entre deux revues, La Réforme sociale et La Science sociale. La question sociale, si en vogue —Max Nordau remarque quelque part que le bon ouvrier avait pris la place du bon sauvage du XVIIIe siècle—, était trop lourde d’enjeux pour ne pas provoquer les plus violents clivages. La cohésion du groupe durkheimien est à la mesure des haines qu’il suscitait. Celle de Charles Péguy est bien connue. L’assurance orgueilleuse avec laquelle les durkheimiens disséquaient le « fait social » agaçait. Lucien Herr, le bibliothécaire de l’École normale supérieure, expert en la matière et qui sut distinguer les talents d’une brillante équipe, écrivait pourtant en 1894 qu’il se refusait « à reconnaître comme scientifique » la démarche durkheimienne [...] Son ami, le grand germaniste Charles Andler, enflait davantage la critique : « On ne soupçonne pas qu’on énonce ainsi une chose [...] absolument impérissable, et qu’on se montre grandement imbu de ce mysticisme qu’on se plaît à critiquer chez des adversaire. » Cette morgue émanait de la démarche totalisante adoptée par la revue de l’école durkheimienne. Tous les sujets y étaient abordés. L’incertitude n’y trouvait guère de place. De la psychologie sociale à l’histoire, de la religion à la philosophie, de la morale au droit et du droit à la criminologie, en passant par la statistique et l’économie politique, sans renoncer à l’esthétique ni à la technologie, bien peu de domaines échappaient à l’œil vigilant du sociologue.

Il est un épisode de la vie intellectuelle française bien révélateur de l’impérialisme durkheimien. L’incident —car les débats intellectuels prennent toujours en France les accents du drame— fut porté par les revues. Il opposa l’histoire à la sociologie et laissa des cicatrices encore visibles aujourd’hui. A la fin du XIXe siècle, il n’existait encore qu’une seule grande revue d’histoire à rayonnement national et international : la Revue historique qu’avait fondée en 1876 Gabriel Monod. D’une austérité toute huguenote, à l’image de son directeur, elle ronronnait quelque peu. Elle ne faisait nul écho aux discussions que suscitait l'émergence des « sciences sociales ». La République avait pourtant mis l’histoire à la mode. Président de l’École pratique des hautes études et maître de conférences à l’École normale supérieure, élu en 1905 au Collège de France, Monod rompit avec sa prudence académique en s’engageant dans l’Affaire, fidèle à sa rigueur coutumière. Il se jeta dans le combat révisionniste sans jamais faillir. Dès septembre 1898, il accepta de rendre compte élogieusement, dans sa revue, des Preuves, ouvrage constitué d’un assemblage d’articles publiés par Jaurès afin de démonter magistralement les mécanismes ayant permis la condamnation de Dreyfus. Acceptation peu banale pour une revue aussi respectable.

La rupture dreyfusienne ne modifia en rien le contenu de la Revue historique. On ne s’étonnera pas dès lors de voir apparaître sur sa gauche une nouvelle revue d’histoire aux allures juvéniles et au ton décapant. En 1900, Henri Berr créa la Revue de synthèse historique. Celle-ci attira vite l’attention de quelques jeunes historiens parmi lesquels Lucien Febvre et Marc Bloch, tous deux futurs collaborateurs de la nouvelle revue. Berr, ancien élève de l’École normale supérieure, marqua l’historiographie française d’une forte empreinte sans avoir jamais eu accès à l’enseignement supérieur. Professeur de lycée, à Tours d’abord, puis dans la prestigieuse classe de rhétorique du lycée Henri-IV à Paris, Henri Berr souhaita constituer une discipline aux frontières souples mais fondée sur l’histoire. L’idée de l’unification de la science sous-tendait son projet qui prenait acte de l’éclatement en cours des disciplines. Les sciences sociales naissaient de cet éparpillement progressif. Comme son maître Émile Boutroux, le philosophe néo-kantien qui régnait sur l’École normale, Berr souhaitait mettre fin à la séparation entre disciplines scientifiques et philosophie. Il fallait « unifier l’histoire et la sociologie, les deux pôles de la même réalité, de l'individu et des institutions ».

En 1903, la Revue de synthèse historique, maïs aussi L’Année sociologique, la Revue universitaire, le Bulletin de la société d’histoire moderne et le Bulletin de la Société française de philosophie participèrent à un débat, aux accents épiques, qui opposa historiens et sociologues. Cette polémique ne fut d’ailleurs pas spécifiquement française: l’Europe intellectuelle existait bel et bien. Benedetto Croce en Italie, Karl Lamprecht et Rickert en Allemagne, et même, aux États-Unis, Giddings et Cooley, animaient des discussions en des termes proches du débat français. Les revues françaises s’en faisaient régulièrement l’écho.

En France, les deux principaux protagonistes furent le jeune et brillant sociologue François Simiand, durkheimien et socialiste, spécialiste d'économie, et Charles Seignobos, le rénovateur de l’histoire politique, resté attaché aux valeurs de l’événementiel. Simiand dénonça avec violence —l’aménité n’était pas son fort— les trois idoles « de la tribu des historiens » : l’idole politique, l’idole individuelle et l’idole chronologique. Il reprocha, sans détour, devant l’honorable Société d’histoire moderne, leur faiblesse conceptuelle à Seignobos et Henri Hauser. A l’histoire « historisante », il n’accordait aucune vertu heuristique et lui opposait, en honnête prosélyte, la sociologie, celle de Durkheim naturellement. Ce terrorisme intellectuel [sic], auquel Seignobos sut répondre avec sourire, n’est pas dénué des accents les plus modernes. Le champ du savoir entame un long procès de cloisonnement en voie d'achèvement aujourd’hui. Simiand, agrégé de philosophie, réglait ses comptes. Seignobos limita sa réplique à la défense des sources et à celle de l’individu, seul objet saisissable par l’historien. Le fait social souffrait, selon lui, de son abstraction. La violence du débat figea les positions des uns et des autres. Elle ne laissa guère de place à ceux qui, comme l’historien de la révolution industrielle anglaise, Paul Mantoux, s’acharnèrent à dépasser ce faux clivage qui opposait encore le social à l’individu. Hauser ou Mantoux, annonçant les temps meilleurs d’un débat plus serein, ne furent guère entendus." (pp.182-186)

[Glose 2 : Il y aurait beaucoup à dire sur le traitement léger, superficiel et partisan que Christophe Prochasson accorde à cette controverse scientifique fondamentale.]

"Les petites revues des années 1890, proches du mouvement socialiste, forment une première génération. Leur durée de vie se limita parfois à quelques mois, voire quelques semaines. Leur valeur n’était pas en cause. La qualité des articles publiés, la rigueur et la richesse de leur information, leur degré d'ouverture théorique n’ont pas à rougir devant la production d’un Kautsky ou d’un Lénine à la même époque. Ces revues, en outre, tout en se référant à l’œuvre de Marx, restaient ouvertes à tous les courants intellectuels du socialisme français et international. Nous sommes encore loin du gel théorique qui affecta le marxisme français dans l’entre-deux-guerres et qu’essayèrent de dépasser quelques rares intellectuels assez marginaux. Les crispations idéologiques et nationales ne constituent qu’un phénomène d’après-guerre.

L'’Ère nouvelle fut la première des petites revues marxistes. Elle avait un fort caractère théorique mais suivait aussi l'actualité de la vie intellectuelle par des comptes rendus d'ouvrages, souvent confiés à Sorel, d’expositions artistiques et de spectacles. En dépit de son très faible nombre de lecteurs —quelques centaines tout au plus—, le poids de L’Ère nouvelle n’est pourtant pas à négliger. Le prestige de ses collaborateurs, le milieu qui s’y constitua, les orientations idéologiques qui s’y dessinèrent, pesèrent sur les expériences éditoriales qui suivirent. Le Devenir social en fut la parfaite continuation, d’avril 1895 à décembre 1898. Quatre intellectuels, tous marxistes, mais combien différemment, l’animaient : Alfred Bonnet, publiciste et éphémère secrétaire de rédaction de L’Ère nouvelle qui devint secrétaire de rédaction en titre de la nouvelle revue, Gabriel Deville, Paul Lafargue et Georges Sorel. Les collaborations françaises et internationales furent très diverses. Antonio Labriola comme Pierre Lavroff, Arturo Labriola comme Bernard-Lazare y publièrent leurs lignes. Comme L’Ère nouvelle, Le Devenir social se présente sous les allures d’une revue théorique, ouverte sur le mouvement intellectuel international. Parallèlement, enfin, Hubert Lagardelle, un jeune étudiant en droit, militant des Jeunesses socialistes, avait fondé une petite revue à Toulouse, La Jeunesse socialiste, en janvier 1895. Volontairement œcuménique, La Jeunesse socialiste rendait sa référence à Marx plus discrète. Celle-ci n’en était pas moins bien réelle.

Nées des rencontres que permit l’affaire Dreyfus et de la nécessité qui semblait s’imposer aux intellectuels dreyfusards d’affirmer et de renforcer les valeurs de la démocratie, trois autres revues entamèrent un long travail d'éducation et de prospection dans les premières années du nouveau siècle. Proches du mouvement socialiste sans y être organiquement liées, animées par des intellectuels dreyfusards, ayant adopté une pratique de revue semblable, se citant l’une l’autre, soit pour polémiquer, soit pour se louer, elles diffèrent cependant par bien des aspects. Leur histoire particulière les éloigna encore davantage l’une de l’autre. Ce phénomène de cloisonnement progressif marque décidément bien l’histoire intellectuelle de ces années post-dreyfusiennes et contribue à les définir.

En janvier 1899, parut le premier numéro du Mouvement socialiste. Lagardelle en était le fondateur et le directeur. Les milieux qui l’animèrent en firent un foyer intellectuel vers lequel se tournèrent souvent les regards, y compris de ceux qui n’appartenaient pas au petit monde des intellectuels socialistes. Quelques normaliens de la rue d’Ulm (Léon Blum, Charles Péguy, Mario Roques, François Simiand, Albert Thomas) y collaborèrent quelque temps. A partir de 1906, Georges Sorel y acquit une place considérable. Le Mouvement socialiste, c’était aussi des conférences en France et à l'étranger, des collaborateurs présents dans les institutions des sciences sociales et dans les congrès nationaux et internationaux.

Plus encore que Le Mouvement socialiste, les Cahiers de la quinzaine que lança Péguy en janvier 1900 ne peuvent se réduire à l’état de simples recueils d’articles. C’est tout un milieu qui tourne autour d’eux. Leur localisation, rue de la Sorbonne, le révèle à l’envi. Péguy, farouche pourfendeur du « parti intellectuel », fut toujours un homme du quartier Latin. D’abord logés au 16, dans un hôtel sis en face de l’antique Université, ils partagèrent les locaux de l’École des hautes études sociales, avec Pages libres, la Société des universités populaires, le Cercle voltairien et la revue socialiste pour enfants Jean-Pierre, « qui se proposait d’effacer Dieu de la cervelle du public enfantin et de lui inspirer l’horreur des militaires, à commencer par les soldats de plomb ». On imagine ce que cette situation permit comme rencontres et comme échanges qui se matérialisèrent par la suite par de fructueuses collaborations ou de mémorables brouilles. Dans la boutique de Péguy, se croisaient, se rencontraient, se heurtaient même parfois intellectuellement et physiquement, car le couloir était étroit, les collaborateurs de Jean-Pierre, Robert Debré, Robert Louzon ou Jeanne Maritain, ceux de Pages libres et le secrétaire des « Journaux pour tous », Émile Boivin. La librairie était commune aux quatre entreprises et le montant des affaires était partagé au pourcentage. Avec les difficultés que chacun rencontrait, les relations se gâtèrent. Le caractère difficile de Péguy ne favorisa pas la bonne entente. Ce collectivisme intellectuel fit long feu. L’exiguïté de la boutique frappait tous les visiteurs. Maurice Kahn, l’un des principaux animateurs de la revue Pages libres, évoque, dans un article, son collaborateur Georges Moreau se levant « dans l’espoir de faire quatre pas », mais vite contraint de se rasseoir « ayant constaté une fois de plus l’impossibilité de faire quatre pas dans la boutique pour peu qu’un ou deux visiteurs y fussent installés ». Toutes ces institutions ou presque finirent par quitter ce lieu les unes après les autres." (pp.188-191)

"Les réformes scolaires et universitaires de la fin du XIXe siècle contribuèrent à modifier sensiblement le statut des universitaires français. Autrefois érudits de cabinet, ils accédèrent à de nouvelles fonctions sociales que consacra l’affaire Dreyfus plus qu’elle ne les créa. L’élargissement de leur public, l’accroissement de leur audience, notamment par le biais des revues auxquelles il leur arrivait fréquemment de collaborer, le nouvel idéal scientifique et l’augmentation de leurs traitements les dotèrent d’un prestige dont quelques-uns seulement étaient auparavant pourvus. Cette ouverture sociale les intégra pleinement à la vie intellectuelle prise dans son ensemble. Leur enseignement était parfois même pris en compte par des artistes: des peintres se penchaient sur de nouvelles théories physiques, des écrivains s’inspiraient de la psychologie ou de la philosophie universitaires." (p.195)

"La capitale profitait en outre de la présence de maisons dont la réputation attirait étudiants et professeurs : Langues orientales, École pratique des hautes études, École des chartes, Muséum, École normale supérieure, où se nouait un des plus beaux réseaux intellectuels, École libre des sciences politiques, etc. Au sommet de cette hiérarchie trônait le Collège de France, même si la vénérable bâtisse de la rue des Écoles abritait tout à la fois les plus notables professeurs de la République et les érudits les plus obscurs voire les marginaux de la science, introducteurs de démarches scientifiques nouvelles et assez peu soucieux des criailleries du dehors." (p.196)

"Certains, comme Tommy Fallot, en étaient venus à soutenir que l’action pour le salut individuel était inséparable de la lutte contre la misère matérielle, morale et intellectuelle. Converti au protestantisme, Fallot fonda, en 1882, un « Cercle socialiste de la libre pensée chrétienne ». Il rencontra par la suite Charles Gide (1847-1932), oncle de l’écrivain et professeur d’économie politique à la faculté de droit de Montpellier, qui préconisait une voie économique intermédiaire —celle de « l’école de Nîmes »— entre libéralisme et socialisme par la création étendue de coopératives. Cette rencontre permit la naissance en 1888 d’une Association protestante pour l’étude pratique des questions sociales. Cette marche à gauche de quelques intellectuels protestants put conduire certains, comme le pasteur Wilfrid Monod, à dialoguer avec les anarchistes et les socialistes, surtout après l’affaire Dreyfus.

Il en allait assez différemment chez les intellectuels catholiques. Le contexte était, à vrai dire, moins favorable aux catholiques qu’aux protestants. Les politiques anticléricales, les ouvrages dénonçant la médiocrité intellectuelle du clergé, les progrès apparents des idéologies scientistes et matérialistes ne semblaient guère encourager les âmes catholiques à la réflexion métaphysique. En réalité, l’enseignement s'était amélioré dans les facultés catholiques, à Saint-Sulpice ou au séminaire français de Rome. Les ecclésiastiques participaient davantage à la vie intellectuelle nationale . Les vocations se réveillaient et lorsque le président du Conseil prétendit vider les couvents, ceux-ci se trouvaient pleins. En 1899, l'Histoire d’une âme, qui fit connaître la vie édifiante de sainte Thérèse, jeune carmélite de Lisieux, morte à 24 ans en 1897, fut un véritable best-seller. Un catholicisme social, parfois marqué par l’influence des disciples de Le Play groupés autour de la revue La Réforme sociale, se développait, en phase avec son temps, même si son essence première était d’abord le refus du libéralisme sous toutes ses formes et la volonté d’établir une société hiérarchisée qui prendrait en compte les besoins des plus démunis. Il fallut attendre la seconde moitié des années 1890 pour que le catholicisme s’ouvrît réellement à des courants intellectuels plus avancés. L'esprit de Rerum novarum, l’encyclique progressiste de 1891, commençait alors tout juste à faire son œuvre. Ce ne fut qu’à partir de 1893 qu'Eugène Duthoit enseigna aux facultés catholiques de Lille la nouvelle doctrine du Saint-Siège. L'apparition de plusieurs grands intellectuels spiritualistes, de Maurice Blondel (1861-1949) à Édouard Le Roy (1870-1954), qui avaient pour ambition de balayer quelques belles certitudes scientistes sans rejeter les acquis de la science, relevèrent la réputation de la réflexion métaphysique." (pp.200-201)

"Des grandes écoles de sciences appliquées furent créées : l’École supérieure de physique et de chimie en 1882, l’École supérieure d’électricité en 1894, l’École supérieure d’aéronautique en 1908. Elles avaient pour mission de former des ingénieurs et des chercheurs en haute technologie comme plusieurs pays européens en avaient déjà pris l’habitude, bien en avance sur la France où la culture technique ne bénéficiait toujours que d’une faible légitimité. En Allemagne et en Italie, l’État tendait à diminuer le nombre des universités pour concentrer et multiplier le moyen d’action de celles qui étaient les plus actives. Les laboratoires, généreusement dotés, se multipliaient et s’équipaient. Les enseignants, toujours plus nombreux, semblaient profiter d’une plus grande considération, de plus de liberté et de meilleures rémunérations. L’enseignement scientifique était également extrêmement spécialisé : un professeur pouvait ainsi se borner une année entière à étudier les hydrocarbures, un autre les acides organiques ou les alcools. Cette pratique pédagogique servait de modèle à bien des critiques du système français." (pp.208-209)

"La crise des facultés scientifiques françaises se manifestait d’abord par le faible nombre de leurs étudiants. Les quinze facultés des sciences (Marseille, Besançon, Bordeaux, Caen, Clermont, Dijon, Grenoble, Lille, Lyon, Montpellier, Nancy, Poitiers, Rennes, Toulouse, Alger) ne comptaient encore, en 1890, que moins de 1 000 étudiants (auxquels il faut certes ajouter les 6 000 étudiants des six facultés et dix-sept écoles de médecine) dont la grosse majorité se concentrait sur les six facultés les plus importantes: Lyon, Lille, Bordeaux, Nancy, Toulouse et Montpellier. Dans certaines facultés, on comptait davantage de professeurs, chargés de cours, adjoints, administrateurs et employés que d’étudiants. La création d’instituts techniques entre 1880 et 1914 devait désenclaver l’enseignement scientifique, le rendre plus dynamique et contribuer à l’adapter à son temps. Dès 1846, Jean-Baptiste Dumas, alors doyen de la faculté des sciences de Paris et professeur de chimie, avait défendu le principe de la création de cours appliqués à l’industrie. L’idée avait fait son chemin. Sous l’Empire, des facultés des sciences avaient été créées dans les villes industrielles et commerciales les plus actives : Lille, Nancy et Marseille. A Lille, où enseignait Pasteur, se dispensaient des cours de chimie industrielle et des visites d’usines étaient organisées pour les étudiants. La réforme universitaire de 1896 profita très sensiblement à l’enseignement supérieur scientifique. En leur conférant une plus grande autonomie, la réforme encourageait les facultés des sciences à rechercher des soutiens auprès des intérêts économiques locaux. Ernest Bichat, le fondateur de l’Institut de chimie de Nancy, réussit à obtenir pour son Institut plusieurs centaines de milliers de francs de la part du conseil municipal de Nancy et du conseil général de Meurthe-et-Moselle. Dans la plupart des grandes villes universitaires, les conseils municipaux, les conseils généraux et les chambres de commerce versèrent des subventions. Le public estudiantin s’accrut alors sensiblement." (p.210)

"Même si le public vraiment populaire avait peu de chance d’être touché par ce « procès de vulgarisation », entamé vers 1850 et dont une des plus belles réussites était les Expositions universelles, les efforts pour détruire les barrières qui opposaient les intellectuels, les savants, les artistes aux autres sont une nouveauté radicale dans l’histoire de la pensée et des productions culturelles." (p.212)

"Il fallut attendre l’année 1958 pour assister à la création d’une licence de sociologie. Cette discipline conserva dans l’Université, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, un statut fort marginal." (p.212)

"En 1896, l’École [libre des sciences politiques ] comptait 40 professeurs dont le plus grand nombre était lié à l'administration et 10 maîtres de conférences. Elle disposait, depuis 1886, de sa propre revue baptisée Annales de l’École libre des sciences politiques. La très active Société de ses anciens élèves tint même un premier Congrès des sciences politiques en 1900.

Le succès de l’École libre des sciences politiques auprès des étudiants semble avoir relégué les préoccupations scientifiques au second plan. A la première rentrée de l’École, en 1872, 89 étudiants étaient inscrits. En 1897, on en comptait 558. Nombreux étaient ceux qui, déjà, peuplaient les grands corps de l’État : Conseil d’État, Cour des comptes, Inspection des finances, ministère des Affaires étrangères.

L’École se professionnalisait. Dès 1872-1873, des conférences, à la mode allemande, que ne connaissait guère l’Université française, avaient été instaurées. Elles trahissaient déjà un infléchissement de la politique initiale puisqu’on y cherchait davantage à enseigner la « méthode » que le « savoir ». Les cours qui étaient créés étaient de plus en plus liés à la préparation des concours d’État qui, dans les années 1880, commençaient à s’institutionnaliser. En dépit de cette évolution, l’École libre joua un rôle important dans l’émergence de disciplines nouvelles. L’histoire diplomatique, les études financières, le droit constitutionnel comparé et l’analyse des politiques économiques donnaient lieu à des enseignements bien plus avancés qu’à l’Université. Il est frappant de constater que, pour Boutmy, la science politique naissait de l’agencement d’enseignements consacrés au temps présent et non d’un préalable coup de force théorique dont l’arme première est la création d’une revue. Cette naissance singulière, qui dota la science politique d’une solide réputation de science de synthèse —expression mystérieuse traduisant le malaise épistémologique dont allait souffrir une autre science nouvelle comme la géographie—, lui ôta aux yeux de quelques-uns toute légitimité scientifique." (p.215)

"Les Origines de la France contemporaine s'inscrivent dans le débat historiographique de la fin du siècle. En refusant de ne se pencher que sur le « petit cercle des Français bien élevés et lettrés », pour se consacrer aux « figures vivantes, petits nobles, curés, moines et religieuses de province, avocats, échevins et bourgeois des villes, procureurs de campagne et syndics de village, laboureurs et artisans, officiers et soldats », en ayant assez systématiquement recours aux statistiques, en s’attardant sur les budgets et les modes de vie —les façons de se nourrir, de se vêtir ou de se loger—, en établissant un lourd appareil de notes, de références et de cotes, Taine posait les prodromes d’une histoire sociale à qui il manquait encore des vertus explicatives puisque, selon lui, l’histoire se devait d’être peinture et non réflexion. [...]

L'œuvre historique de Taine fut diversement appréciée. Alphonse Aulard remarquait que l’assertion exacte y était l’exception. Seignobos disait de l’auteur qu’il était « probablement le plus inexact des historiens français du XIXe siècle ». Langlois reconnaissait le talent mais dénonçait le « magnifique tissu d’inexactitudes ». Seul Mathiez, par hostilité à l’encontre d’Aulard, nuançait son propos : « Si nous pouvons aujourd’hui relever les erreurs de Taine, c’est que Taine a loyalement fait effort pour donner ses sources, souci que n’avaient guère ses prédécesseurs. [...] Il ne faudrait pas que les lecteurs naïfs s’imaginent en lisant Aulard qu’on est grand historien quand on ne se trompe jamais dans les références des cotes d’archives. »." (pp.217-218)

"En 1895, Sidney Webb et la Fabian Society contribuèrent à la création de la London School of Economics and Political Science, qui fut admise, en 1900, au nombre des facultés de l’université de Londres. En 1897, enfin, le projet d’une École libre des sciences sociales vit le jour à Milan. Toutes ces réalisations associaient un monde strictement académique à une partie du monde socialiste. [...]

La France n’échappa pas à ce mouvement. En décembre 1895, un Collège libre des sciences sociales fut créé à Paris, à l’Hôtel des sociétés savantes, en plein quartier Latin. Théodore Funck-Brentano et une jeune femme, Dick May, en furent les actifs fondateurs. Sœur de l’historien Georges Weill —Dick May était le pseudonyme de Jeanne Weill—, elle affirmait cousiner avec Paul Lafargue et Karl Marx. Elle fut tôt sensibilisée à la question sociale et au socialisme. Dans la Revue socialiste, dans Pages libres, elle illustra la question sociale, à plusieurs reprises, sous forme de petites nouvelles tout emplies de sa formation positiviste et de sa sensibilité libertaire. Dick May avait été également très active au sein du mouvement des universités populaires. En février 1894, elle songea à édifier une « jeune Sorbonne » susceptible de répondre par un enseignement moderne à la crise morale qui prolongeait la double crise panamiste et boulangiste. Avant même que n’éclatât l’affaire Dreyfus, elle rêvait déjà de justice et de vérité [...] Son projet était proche de celui de Boutmy: fournir à la France une élite démocratique nouvelle. L'École libre des sciences politiques n’avait pas su, selon elle, remplir cette mission et était devenue une simple « école d’administrateurs ».

Le public du Collège libre des sciences sociales, dont les effectifs ne dépassèrent pas la centaine, était composé aux trois quarts d’étudiants, futures élites d’une France qu’ils allaient contribuer à transforme. Quelques auditeurs plus âgés, sociologues ou aspirants à des fonctions publiques, quelques mondains aussi que Dick May se flattait pourtant d’avoir chassés [...] composaient le reste de l’auditoire. L’enseignement se déroulait sous la forme de cours, de conférences organisées sur des sujets d’actualité et de visites artistiques, industrielles et sociales (coopératives, écoles professionnelles, ateliers d’assistance, habitations à bon marché, etc.). En novembre 1899, Dick May créa, dans le cadre du Collège libre des sciences sociales, une école de morale, dont l’administration fut singulièrement confiée tout à la fois à l’éditeur Félix Alcan, au député de la Seine-et-Marne, le docteur Eugène Delbet, ainsi qu’à Georges Sorel. Une école de journalisme avait également été ouverte au cours du premier semestre. Ces deux institutions remportèrent un succès immédiat et dès 1899, Dick May croyait pouvoir s’exclamer : « D’ici dix ans, mes étudiants auront couvert la France de missions laïques et transmis jusqu’au fond des provinces notre parole de vérité. »

La secrétaire du Collège finit par partir créer son propre institut d’enseignement des sciences sociales : l’École libre des hautes études sociales. Lorsque l’École ouvrit ses portes, elle avait pour président le philosophe Émile Boutroux, « philosophe de la République » et dreyfusard du lendemain, et pour directeur Émile Duclaux, le directeur de l’Institut Pasteur qui était aussi vice-président de la Ligue des droits de l’homme, homme d’envergure que les dreyfusards considéraient, depuis sa révocation, comme l’un des martyrs de l’Affaire — « Je suis heureux, aurait-il dit selon un rapport de police, moi écrivain et penseur, d’être en communauté d’idées avec des socialistes, des hommes du peuple, parce qu’il est nécessaire que le peuple soit avec les penseurs et les philosophes pour triompher des obstacles dressés sur les pas de la justice » — et La Petite République du 10 décembre 1898 notait, de son côté, que « l’intellectuel Duclaux, devenu anarchiste Duclaux », n’avait pas hésité à serrer la main de Sébastien Faure.

Chaque année, cinq cents conférences environ étaient prononcées, réparties sur trois écoles (École de morale, École sociale, Ecole de journalisme) puis, à partir de l’année universitaire 1903-1904, sur quatre écoles ou sections, puisque une école d’art fut alors créée. Chaque école était elle-même divisée en plusieurs sections. L'École de morale, qui devint, à partir de 1901, une École de morale et de pédagogie, devait « intéresser un public d’élite aux problèmes moraux posés par la vie contemporaine et [...] faire appel à toutes les bonnes volontés et à toutes les compétences pour en examiner les divers aspects ». L’objectif fut d’abord d’enrayer le déclin des universités populaires en formant des conférenciers mais, très rapidement, l’orientation initiale disparut. Si,  à ses débuts, l’école visait encore, d’une part, à aborder les « problèmes généraux de la morale » (solidarité, étude de la religion dans ses rapports avec la société, les lois et la morale, etc.), d’autre part, à traiter très concrètement des problèmes de l’enseignement public (les cours avaient lieu le jeudi afin que les enseignants puissent s’y rendre, ce que faisaient régulièrement des enseignants du primaire et des élèves des écoles normales primaires), de plus en plus, la section de morale se réserva les questions de pure philosophie. L'École sociale, dont la responsabilité incombait à Charles Gide, devait venir combler une des lacunes de l’enseignement universitaire qui négligeait encore trop l’enseignement de l’économie et de l’histoire économique. L'École d’art, enfin, avait été confiée à l'administrateur de la Bibliothèque nationale, Henry Marcel. Son objectif était aussi de pallier les insuffisances de l’enseignement traditionnel. On y traitait des arts plastiques, le plus souvent par le biais de l’histoire de l’art. On y organisait des concerts. On y donnait des cours pratiques de statuaire. Les cours de littérature, attribués à Marcel Schwob (qui mourut avant leur ouverture), se réduisaient à des cours d’histoire littéraire.

En 1900, s’était tenu à Paris le premier Congrès international de la musique. L'enseignement de la musique connaissait une forte expansion: des cours étaient organisés à la Sorbonne, à la Schola Cantorum, à l’École normale de la rue d’Ulm, à l’Institut catholique. C’est à Romain Rolland qu’échut la responsabilité de la section de musique de l’École d’art. Il fit appel aux principaux musicologues de l’époque : Pierre Aubry, André Pirro, Henry Expert. Chaque conférence était illustrée d'exemples joués ou chantés. Une fois par semaine, des concerts, où étaient jouées des œuvres inédites, étaient donnés par des compositeurs : Alfred Bruneau, Paul Dukas, Vincent d’Indy —un virulent antidreyfusard pourtant—, Gabriel Fauré, Claude Debussy, Maurice Ravel vinrent interpréter certaines de leurs œuvres à l’École.

Du social au socialisme, il n’y avait qu’un pas qui fut assez rarement franchi. Il n’en reste pas moins vrai que cet engouement pour un social hégémonique, puisqu’il intégrait aussi les arts et les lettres, la poésie comme la musique, était décidément bien un des traits d’époque aux conséquences intellectuelles considérables. La socialisation de l’innovation intellectuelle et des grandes activités culturelles n’est pas sans rapport avec cette montée du collectif, du nombreux, des foules et des masses, qui générait cette emprise de l’idée sociale. Le savant, le philosophe, l’artiste même s’intègrent de plus en plus à des groupes et sortent de leur isolement où les avait confinés l’âge romantique. Les intellectuels se rencontrent en des lieux spécifiques : des revues, des salons, des écoles, mais aussi des congrès." (pp.219-222)

"La langue officielle de nombreuses rencontres internationales semble avoir encore été fréquemment la langue française." (p.224)

"La laïcisation de la société et, par contrecoup, celle de la culture n’effacèrent pas le goût pour le fantasque et l’étrange. Bien au contraire. Le merveilleux connut comme un regain au sein même de la science. L’inexpliqué provoquait les appétits de ceux dont la tâche était de comprendre. Les fastes des technologies nouvelles excitaient davantage les esprits. L’essor du rationnel, que semble incarner l’ascension de l'esprit scientifique, s’accompagne inévitablement [sic] d’une montée concomitante du paranormal." (p.225)

"L’inspiration darwinienne, qui marque tant de pensées et d'œuvres fin-de-siècle, conduisait Lombroso à présenter les criminels comme des hommes bloqués dans leur évolution, des « animaux humains d’une sorte particulière, criminels-nés et déterminés à le rester ». Cette conception du « criminel-né », qui tendait à élaborer une « race » de criminels, au moment même où le concept de « race » prenait des allures scientifiques que lui conféraient Vacher de Lapouge et quelques autres, heurta de front plusieurs anthropologues, français pour la plupart. Les sept congrès internationaux qui jalonnent l’histoire de l’anthropologie criminelle de 1885 à 1914 sont tous marqués d’une querelle opposant Italiens et Français. Au début des années 1880, une école française d’anthropologie criminelle s’était constituée à Lyon, cas exceptionnel d’innovation culturelle en province. Nouveau réseau, concurrent du réseau italien, à la tête duquel s’était placé Alexandre Lacassagne. Une revue spécialisée, indispensable outil à toute lutte visant l’hégémonie dans un champ intellectuel particulier, avait été créée en 1886: Les Archives de l'anthropologie criminelle [...] L’anthropologie criminelle française ne serait donc pas parisienne. Faut-il voir là l’une des causes de la courte carrière de cette discipline qui ne survécut pas à la Première Guerre mondiale ? Il semble en tout cas risqué de transgresser les déterminations imposées par la géographie intellectuelle française. [...]

L'école française de Lyon s’opposait à la conception lombrosienne du « criminel-né ». Elle faisait du crime un fait social. Le criminel, individuellement fragile sans doute, était d’abord soumis à une détermination sociale. Il était une victime. En 1885, lors du premier congrès d'anthropologie criminelle, tenu à Lyon, Lacassagne affirma sa différence en ces termes : « Le criminel est un microbe qui ne pullule que dans un certain milieu. Sans doute, c’est le milieu qui fait le criminel, mais comme le bouillon qui n’a pas de microbes, il est impuissant à faire germer le crime. De sorte microbe et bouillon, côté biologique et côté social, sont les deux aspects fondamentaux de la criminalité et ils constituent les données essentielles de l’anthropologie criminelle. » Ce texte, qui dévoile nettement tout ce qui séparait l’école française d’anthropologie criminelle de l’école lombrosienne, est aussi révélateur de l’impérialisme idéologique que commençaient à exercer les sciences dures sur le terrain des sciences sociales. Le parallèle établi avec le modèle biologique est explicite. La vaccination antirabique fut mise au point la même année. [...]

Les sept Congrès internationaux d’anthropologie criminelle furent les lieux de l’affrontement entre les deux écoles. Rapports, communications, discussions étaient parfois entrecoupés de visites et de banquets. En 1885, une exposition d'anthropologie criminelle accueillit les congressistes. En 1889, le Congrès de Paris fut l’occasion d’une visite à la préfecture de police, où furent présentées les méthodes d’Alphonse Bertillon, l’inventeur farfelu de l’anthropométrie, auquel rendit hommage, quelques années plus tard, le professeur Lacassagne. L’Université reconnaissait encore les mérites de l’amateurisme. Le Congrès de 1889 se tint en présence de Clémence Royer, première femme membre de la Société d’anthropologie de Paris et de la Société d'économie politique. Introductrice et traductrice de Darwin en France, Ernest Renan la qualifiait « presque comme un homme de génie ». Les femmes étaient encore exclues du monde intellectuel.

Ce congrès marqua le début d’une hégémonie provisoire de l’école française qui ne résista pas au temps. Le début du XXe siècle vit le triomphe des thèses lombrosiennes. En 1892, le Congrès de Bruxelles fut agrémenté d’une visite à la prison de Sainte-Gille et celui de Genève, en 1896, de visites au musée d’Archéologie, au service d’anthropométrie et à l’asile d’aliénés. La science ne se cantonnait plus dans l’atmosphère confinée des cabinets. Elle se rendait sur le terrain. Des médecins, des anthropologues, et, à partir du début du siècle, des juristes assistaient aux différentes sessions. Alors même que se développait un procès de spécialisation, les disciplines nouvelles faisaient appel à des savants venus d’autres horizons. Il fallait conférer à la discipline une dimension universelle qui l’autoriserait à fédérer plusieurs sciences." (pp.226-229)

"En 1900, un Congrès international de l’enseignement des sciences sociales, premier du genre, placé sous les auspices du gouvernement, se tint à Paris du 30 juillet au 4 août 1900, dans le cadre de l’Exposition universelle. L’objectif du congrès était de rassembler les maîtres du solidarisme, cette doctrine sociale qui faisait office de pensée politique au radicalisme qui occupait le pouvoir depuis l’affaire Dreyfus. Il fallait sceller l’alliance des hommes politiques et des intellectuels que le dreyfusisme avait annoncée. Le solidarisme avait trouvé quelques bribes de fondement théorique dans la sociologie durkheimienne. Le social, pensé comme un tout, résumait la relation nécessaire entre les individus. L’autonomie de chacun n’était pas niée mais se trouvait prise dans l’entrelacs de contraintes sociales. Dialectique difficile que Léon Bourgeois, homme politique —il avait été président du Conseil— et théoricien oublié, tentait de gérer tant bien que mal.

Le Congrès de 1900 eut naturellement lieu en sa présence. L’assemblée des congressistes était composée de leaders radicaux-socialistes, députés et sénateurs, mais aussi de professeurs, de magistrats, d’industriels, ainsi que de représentants de syndicats et de coopératives. Voisinait sur les bancs du Congrès tout l’establishment républicain, Alexandre Millerand, ministre socialiste du Commerce, promu par l’affaire Dreyfus, l’historien Charles Seignobos, l’économiste Charles Gide, mais aussi Ferdinand Buisson, l’un des pères de l’école laïque, le journaliste Gustave Geffroy et Georges Clemenceau. L’historien Henri Hauser était secrétaire général du Congrès. Durkheim prononça un long discours dans lequel il mettait sa sociologie au service de la République. Sa recherche d’une voie médiane entre l’individualisme outré du libéralisme et le socialisme révolutionnaire, ou qui passait pour tel, était dans l’air du temps. Derrière le projet scientifique de Durkheim, il y avait le désir d’établir une hégémonie idéologique qui passait par l’éducation. Durkheim détenait une chaire de sciences de l’éducation et ses thèses étaient largement répandues dans les écoles normales d’instituteurs.

Le congrès décida finalement la création d’une commission internationale chargée d’élaborer un projet d’enseignement des sciences sociales. Un congrès devait se tenir tous les deux ans. Une commission permanente, présidée par Emile Duclaux, siégerait entre chaque congrès, dans les locaux de l’École des hautes études sociales. En dépit des efforts de l’infatigable Dick May, qui avait été secrétaire générale du congrès, aucun nouveau congrès ne put se tenir." (pp.230-231)

"Léon Bloy détestait Pasteur et en faisait tout un symbole : celui d’une ère de progrès qui ne convenait pas à ceux qui s’acharnaient à penser la décadence." (p.235)

"Colorants, explosifs, textiles, mais aussi photographies, pharmacie et agriculture n’auraient pu se développer sans les apports de la chimie. Peu à peu l’idée d’une science gratuite s’effaçait pour faire place à une logique de la performance. La Première Guerre mondiale renforça cette tendance en finalisant encore davantage la recherche. Les congrès suivent ce mouvement. Du 23 au 28 juillet 1900, se tint, à Paris, le IVe Congrès international de chimie appliquée. La séance d’ouverture eut lieu dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne et la présidence d’honneur revint, comme il se devait, à Marcelin Berthelot. Grand savant et grand homme de la République, en dépit de son surprenant silence durant l’affaire Dreyfus, chimiste mondialement connu, l’homme était couvert d’honneurs. Il faisait et défaisait les carrières. Pierre Duhem en savait quelque chose. Berthelot avait en effet décrété que « ce jeune homme n’enseignerait jamais à Paris », blessé, semble-t-il, par le premier ouvrage de Duhem, Le Potentiel thermodynamique et ses applications à la mécanique chimique et à l’étude des phénomènes électriques, qui ruinait certains aspects de sa Thermochimie. Duhem ne fut jamais nommé à Paris." (pp.236-237)

"Xavier Léon n’occupa jamais de situation officielle et ne fut jamais professeur. Ni normalien, ni agrégé, il est l’auteur d’une série de livres respectés sur Fichte parmi lesquels La Philosophie de Fichte, paru en 1902. Issu d’une famille de bonne bourgeoisie, sa fortune lui permit de s’abandonner sereinement à son état de philosophe. Au lycée Condorcet, il avait été l’élève d’Alphonse Darlu. Ce professeur de philosophie compte parmi ces intermédiaires culturels qui ont laissé peu d’écrits mais dont le rayonnement impressionna quelques esprits distingués. Le vague idéalisme de ce maître-penseur fin-de-siècle imprégna les âmes d’élèves au destin plus flamboyant: Léon Brunschvicg, Élie Halévy, Louis Couturat, Maximilien Winter ou Marcel Proust. Xavier Léon a témoigné de cette influence : « À M. Darlu, je dois, avec la révélation de la philosophie, mon amour pour elle. Son enseignement a été pour toute une génération de jeunes hommes, conformément à un vœu qu’il exprimait jadis, et, singulière coïncidence, presque dans les termes par lesquels Fichte ouvre la conclusion de son fameux discours à la nation allemande, l’étincelle qui embrase les âmes pour la vie entière. Je lui dois ma destinée et ma conscience ; je lui dois le meilleur de moi-même. » Ce fut dans la classe de Darlu que Xavier Léon apprit la nécessité de faire se rencontrer les esprits les plus divers. Comme il s’obstina à mettre en rapport les philosophes français les uns avec les autres, notamment par le biais de la Revue de métaphysique et de morale, Xavier Léon travailla à ouvrir sur l’étranger une philosophie française qu’il jugeait trop repliée sur elle-même. C’est avec la même idée qu’il s’appliqua à établir des relations intellectuelles et personnelles —l’existence de son salon le montre— entre philosophes, mathématiciens, physiciens, chimistes, biologistes, historiens, juristes, économistes." (pp.238-239)

" [Le premier Congrès international de philosophie à Paris] sut bien répondre à ces questions. Il avait été organisé en quatre sections : philosophie générale et métaphysique, morale, histoire de la philosophie, logique et histoire des sciences. Plusieurs grands philosophes, venus de différents pays (France, Allemagne, Angleterre, Autriche-Hongrie, Belgique, Danemark, États-Unis, Hollande, Italie, Russie, Suède, Suisse) apportèrent spontanément des conclusions semblables. Les linéaments d’une logique et d’une philosophie des sciences se dégagèrent d’un certain nombre de discussions. La diversité des congressistes n’annonçait pourtant en rien de telles convergences. Pouvaient en effet se côtoyer et s’écouter Henri Bergson (« La causalité »), Émile Chartier (« L'Éducation du moi ») qui était encore professeur au lycée de Lorient, Tchitchérine (« La métaphysique est-elle une science ? »), Charles Andler, militant socialiste et maître de conférences à l’École normale supérieure (« Morale et politique »), Célestin Bouglé (« Dans quelle mesure la question sociale est une question morale ? »), Émile Durkheim, professeur à l’université de Bordeaux (« Patriotisme et cosmopolitisme »), Arthur Fontaine, un non-universitaire, ingénieur en chef des Mines et directeur du Travail au ministère du Commerce (« Les conditions de la responsabilité »), Jean Jaurès, abusivement présenté comme « ancien professeur à l’université de Toulouse » (« L’internationalisme ») —dont la communication ne fut pas publiée—, Georg Simmel (« Théorie de la connaissance religieuse »), Georg Cantor (« Les nombres cardinaux transfinis dans la théorie des ensembles »), Edmund Husserl, éminent professeur à l’université de Halle (« Logique formelle et mathématique formelle »), ainsi que de très nombreux collaborateurs de la Revue de métaphysique et de morale. La scène était brillante et fut perçue comme telle." (pp.240-241)

"Henri Poincaré fut successivement président de la Société mathématique de France et de la Société astronomique de France. La spécialisation se dessine sans avoir encore accompli tout à fait son œuvre. Poincaré découvrit de nouvelles fonctions mathématiques, les fonctions fuchsiennes, et mit en évidence la nature non compacte des anneaux de Saturne. A la fin de sa vie, il se prit même  à publier de forts ouvrages philosophiques. En trois ouvrages, dont l’écho fut considérable, La Science et l’Hypothèse (1906), Science et Méthode (1908) et La Valeur de la science (1913), Henri Poincaré définit les fondements de son approche scientifique. Savant et philosophe, il fut l’un des grands esprits reconnus de cette fin de siècle.

La pensée de Poincaré se laisse difficilement saisir : anti-kantien, il adopte parfois un langage criticiste ; antinominaliste, il sait envisager le rôle de la convention dans la science. Ce « conventionnalisme » est le fil rouge de sa pensée. Poincaré s’inscrit dans le cours d’une révolution épistémologique qui saisit le dernier quart du XIXe siècle. Les « principes propres » de la Physique d’Aristote n’avaient guère cessé de constituer le substrat implicite de la pensée scientifique jusqu’au tournant du siècle. L’idée de substituer à la notion de vérité a priori celle de cohérence logique [...] bouleversa géomètres, physiciens et algébristes. La méthode axiomatique de David Hilbert affirmait qu’il suffisait au système d’être cohérent. Les axiomes ne se présentaient pas comme des propositions vraies ou fausses, mais comme de simples moules logiques. Dès lors, le monde n’était plus pensé en termes de concepts, comme dans la philosophie héritée d’Aristote, mais en termes de relations. Chez Poincaré aussi, le rationalisme classique est ébranlé. Au Congrès de 1900, la communication qu’il prononça, et qui devint par la suite l’un des chapitres de la Valeur de la science, s’attachait à faire l’éloge de l’intuition [...] Il eut l’occasion de le répéter dans la Valeur de la science : la science de la démonstration n’était nullement la science tout entière. L’intuition devait se poser comme le contrepoison de la logique. Elle avait toute sa place dans l’enseignement des sciences mathématiques : « Sans elle, les jeunes esprits ne sauraient s’initier à l’intelligence des mathématiques ; ils n’apprendraient pas à les aimer et n’y verraient qu’une vaine logomachie; sans elle surtout ils ne deviendraient jamais capables de les appliquer [...] . » Elle était l’étincelle du génie créateur. Comment ne pas établir un rapprochement entre ces propos et l’air du temps philosophique dominé [sic] par les travaux de Bergson ?

L’ordre, l’ordonnancement, qu’avaient établis la logique cartésienne et la sagesse positiviste, subissaient les coups de démolisseurs. La raison philosophique, la narration littéraire, l’agencement poétique, le réalisme pictural, la construction musicale, tout vacillait. La République, vociféraient certains, était porteuse d’anarchie." (pp.247-248)

"Des bouleversements intellectuels ne fusait nulle certitude. La science sociale ne savait pas livrer le secret du sage règlement des sociétés. La physique ne parvenait pas à évacuer la question métaphysique. La République ne répondait pas aux attentes des classes ouvrières. Le savoir enfin perdait une unité après laquelle certains couraient encore. Était-il possible de la recouvrer dans une société en voie de laïcisation, lorsque les instances légitimant le vrai éclataient en mille lieux ? Et lorsque le vrai lui-même devenait douteux ? Il y eut à la fois, en ces années, beaucoup d’espoir et d’atroces déceptions." (p.252)

"Depuis la crise sociale des années 1906-1909, peu à peu, la politique s’immisçait dans la culture. La question nationale venait empoisonner tous les débats avec une intensité ignorée jusqu’à ce jour. Le dreyfusisme s’était écroulé comme mystique, disait Péguy. La grève générale n’avait pu fonctionner comme un mythe, regrettait Georges Sorel. Ne restait-il pas l’élan national ?" (p.253)

-Christophe Prochasson, Les Années Électriques (1880-1910), Paris, La Découverte, 1991, 489 pages.

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