| Louis Béroud, Dôme de la galerie des machines, Exposition universelle de 1889, 1890 |
Il faut aussi expliquer
le choix d’une période, affublée de la terminologie douteuse de « fin de siècle
», que j’ai arbitrairement et grossièrement assimilée à la dernière. décennie
du XIXe siècle (l’histoire culturelle ne dispose pas des saintes bornes chronologiques
que l’histoire politique traditionnelle affectionne d’établir). Je rendrai
compte plus bas de la faiblesse historique de cette dénomination. Une
particularité mérite en effet d’être relevée, qui compose une partie du
légendaire parisien ; c’est le sort réservé à la période que je retiens : la «
Belle Époque », expression fortement marquée par un contenu culturel, réserve
souvent à Paris un rétrécissement du traitement historiographique à la seule
culture (le célèbre « bouillonnement fin-de-siècle »), comme si toutes les
inventions culturelles du temps s’y étaient concentrées (ce qui n’est que
partiellement vrai). [...] Il existe aussi, on le sait, un Paris « Second
Empire », dominé par les travaux du préfet Haussmann, et un Paris « années folles
», concurrençant d’ailleurs dangereusement le Paris « Belle Époque » du seul
point de vue de la réputation culturelle, quand Montparnasse vient menacer le
Quartier latin du temps de l’affaire Dreyfus." (p.10)
"Les clichés
abondent, à commencer par celui d’un Paris, capitale culturelle du monde,
écrasant de sa renommée toutes ses rivales. Nous ne sommes plus tout à fait
certains aujourd’hui de l’authenticité de ce rayonnement-là. D’autres cités,
une autre pour tout dire, mettent Paris à une place plus relative. Vienne se
fait tout aussi inventive et les urbanismes de Londres, de Berlin ou de la
capitale austro-hongroise n’ont pas à pâlir devant les retards urbanistiques
parisiens et un haussmannisme à bout de souffle (Haussmann meurt en 1891, la
rue Réaumur est ouverte en 1895 et le boulevard Raspail achevé en 1911)."
(p.11)
"Il est facile de
trouver des exemples illustrant l’idée que le statut culturel de Paris eut des
conséquences lourdes sur son aménagement urbain. Ainsi en alla-t-il des projets
de construction d’un métropolitain dont les premières esquisses apparurent dès
le Second Empire. Le début de la construction du métro parisien, en 1896, fut
précédé de longues et parfois très vives discussions. Ainsi les académiciens,
constitués en groupe de pression, refusèrent-ils un tracé qui faisait passer
une ligne sous le palais Mazarin. La ligne en fut allongée et en devint plus
coûteuse." (p.13)
"Son image de
marque, travaillée depuis si longtemps, est celle de la lumière, métaphore
utile à décrire à la fois, depuis le XVIIe siècle, un type d’éclairage unique
et une concentration intellectuelle proprement étourdissante. [...]
Il fait beau temps, à la fin du XIXe siècle, que Paris a cessé d’être au
premier rang de tout, même si la capitale française continue d’exercer alors un
fascinant pouvoir d’attraction sur l’Europe tout entière. Ceux qui en parlent
n’en font pas moins toujours la capitale du monde, grâce à la puissance d’une «
image héritée ». Et à la fin du XIXe siècle, les images ont acquis une
puissante efficacité que leur confèrent les moyens nouveaux offerts par la
culture de masse." (p.16)
"Ce discours sur la
ville se saisit d’abord au travers d’un genre très développé à la fin du XIXe
siècle et pris en charge par une catégorie d’acteurs-auteurs sur lesquels il
faudra revenir. Comme elle a disparu de notre horizon, aucun des termes actuels
ne lui convient vraiment : elle rassemble tout à la fois des « journalistes »,
« critiques », « conférenciers », « écrivains », « essayistes », parfois même «
professeurs » mais également « salonnards », « mondains », « conseillers », «
amis ». C’est d’un « homme en vue » dont il s’agit et qui se donne à voir. Plus
qu’à penser, c’est un maître à savoir et à dire qui exerce principalement son
magistère par l’intermédiaire de chroniques, en général hebdomadaires, dans la
presse quotidienne. Ce sont des « doxosophes ». J’emprunte le concept à Pierre
Bourdieu pour le détourner quelque peu. J’aurai l’occasion de revenir plus
précisément sur leur cas.
Ils furent plusieurs à
tenir, dans les années 1890, des chroniques consacrées à Paris. Ils en
réunissaient ensuite les textes qu’ils présentaient au public sous forme
d’ouvrages. Jules Claretie représente un bon modèle du genre. Durant plusieurs
années de la décennie, il publia chez l’éditeur Fasquelle ses chroniques
hebdomadaires du Temps consacrées à la capitale et réunies
sous le titre de La Vie à Paris, suivi du millésime concerné.
Attaché à sa ville, l’incarnant par sa vie mondaine remarquablement enracinée
dans les sociabilités parisiennes du dernier tiers du siècle, Claretie avait
pris l’habitude de noter ce que lui inspirait la capitale. En référence
au Tableau de Paris de Sébastien Mercier, duquel il prétend
cependant s’écarter, il publia ainsi notes et chroniques. En 1911, Claretie fit
éditer des « pages retrouvées » dont il certifiait l’authenticité comme pour
mieux révéler son rapport intime à la ville. Car il s’agissait bien pour lui de
justifier une passion ancienne éprouvée pour un Paris de 1867, au temps
brillant de l'Exposition. Sans s’aligner, en tous points, sur le paradigme
décadendiste qui poussa, par exemple, Édouard Drumont à rédiger son Vieux
Paris, Claretie n’en partage pas moins la nostalgie habituelle pour un
Paris du temps passé, en train de disparaître, abîmé par la modernité, étourdi
par le trafic et ne laissant plus guère de place à la flânerie. Ces images
classiques imposent l’image d’une ville perpétuellement menacée."
(p.17)
"À la fin du XIXe
siècle, on dénombre dans la capitale soixante-sept monuments dédiés aux hommes
de lettres, soixante-cinq aux « hommes de progrès », cinquante-six aux hommes
politiques et quarante-cinq aux arts. Si avant 1870, les statues parisiennes
les plus nombreuses célébraient des héros militaires ou quelques souverains,
après cette date, les artistes et les intellectuels l’emportèrent." (p.19)
"La Commune, en tous
ces textes publiés plus d’un quart de siècle après l’événement, reste présente.
L’affaire Dreyfus a réactivé son souvenir comme le firent les événements
boulangistes à la fin des années 1880. « Colérique », « gouailleur » mais aussi
« sceptique » et « prudent », le peuple de Paris peut bien « réserver des
surprises » qui rendent ainsi compte de l’imprévisibilité de son comportement
politique." (p.20)
"Les peintres ne
sont d’ailleurs pas en reste. Ils contribuent bel et bien à cette abondante
production qui fait de l’espace urbain l’un des premiers décors ou même parfois
sujet de l’art de ce siècle finissant. Jamais ne prit-on autant conscience de
son caractère éphémère. C’est à travers lui que l’on semble le plus
correctement percevoir le temps qui passe, ce que d’autres, au même moment,
appellent « histoire », celle que l’on commence alors à écrire
scientifiquement. La ville change à toute allure et se pare des merveilles (ou
des horreurs) de la modernité. Cette rencontre du passé et du futur est l’un
des thèmes les plus fréquemment abordés : la ville est le lieu de
l’histoire." (p.23)
"S’il regrette la
pollution des graffitis et de l’affichage politique liés aux élections
législatives de mai 1898, Coppée n’en admire pas moins Chéret et
Toulouse-Lautrec, ce dernier reconnu d’abord pour ses talents d’affichiste. L’«
art social », au-delà de toutes les sensibilités politiques partisanes,
théorisa ces comportements et fit de Puvis de Chavannes un grand peintre
parisien en raison même de ses qualités de décorateur qui lui firent orner, du
Panthéon à la nouvelle Sorbonne, nombre de lieux publics. L’art de Puvis était
ainsi en mesure de provoquer l’émotion du plus grand nombre." (p.30)
"Voici telle «
monographie », celle de la « ville du meuble », établie au faubourg
Saint-Antoine :
Vous en connaissez la
silhouette. Comme artère centrale, la grande rue du « Faubourg », incessamment
remontée et descendue par une population à uniforme spécial (la veste à manches
et la casquette de « l'ébéno »), par des porteurs auvergnats à grand chapeau,
par des « charabaniers » ou conducteurs de chars-à-bancs (tapissières). Sur les
deux trottoirs — les deux rives de cette sorte de fleuve — une exposition
permanente en superbes vitrines : c'est le grand commerce du « Meuble »,
intercalé de débits de vins et de cafés-liqueurs : les maisons Dienst, Zwiener,
Roll et tant d'autres, Schmit (en retour sur la rue de Charonne), enfin,
l’orgueil du Faubourg, la grande usine Kriéger. Derrière ce décor luxueux de
dorures, de marqueterie et de sculptures, la cité industrielle bruit en
retrait, en tout un amas d'impasses noires, de ruelles cachées, de cours
ignorées, où apparaissent tout à coup à l'oeil étonné de gigantesques ruches de
travailleurs. De longues voies, le long de la Seine, sont encombrées de dépôts de
bois : noyer, acajou, ébène, et çà et là retentissent les usines banales de
force motrice, les agences de location de machine-soutils, qui sont devenues
comme l’ossature de la Ville du Meuble, en apportant la collaboration du
mécanisme moderne à l'amoncellement des antiques « ateliers en chambre ».
[Pierre de Maroussem, Les Enquêtes. Pratique et théorie, Paris,
Alcan, 1900, p.24]" (p.37)
"La fin du XIXe
siècle marque aussi le début d’un phénomène de patrimonialisation de la
capitale, quand les élites prirent conscience, à l’instar de [l'urbaniste
Eugène] Hénard, que si Paris était « la ville du présent et de l’avenir », elle
était aussi « un merveilleux musée du passé » : « Tous ses monuments,
toutes ses places publiques sont des beautés acquises, inaliénables. S’il est
permis à nos édiles, et c’est leur devoir, d’en créer tous les jours de
nouvelles, il doit leur être interdit de toucher à une seule de celles qui
existent. Cela dépasse leur mandat. » La ville idéale doit associer le beau
et l’utile comme elle doit réunir le passé (naturellement beau) et le présent
(évidemment utile). La quadrature du cercle réside bien dans le dilemme qui
mêle le caractère historique de la capitale à la nécessité qu’il y a de
l’adapter aux exigences d’une ville moderne. Bruxelles, Paris, à plus forte
raison Rome connaissent ainsi des obstacles, parfois infranchissables,
qu’ignorent alors les capitales modernes que sont Berlin ou Saint-Pétersbourg.
Tous les projets de
Hénard prennent acte de cette conception de la ville et s’appliquent à aménager
ce qui existe et jamais à le détruire. C’est là l’urbanisme de la République,
soucieuse de sceller le pacte républicain sur la base de l’acceptation du passé
et de la diversité des opinions. Haussmann ayant fait le gros œuvre, bien ou
mal, il s’agissait désormais de l’achever : prolonger la rue de Rennes et créer
un nouveau pont en X sur la Seine (projet publié en décembre 1902), régler la
question des fortifications et des espaces libres, percer le Palais-Royal,
adapter la circulation aux nouvelles automobiles, etc." (pp.40-41)
"Né en 1877 dans une
famille alsacienne venue s’installer à Paris en 1879, fils d’un professeur de
langue allemande, ancien élève de l’Ecole normale supérieure, Halbwachs avait
préparé son concours d’entrée au lycée Henri-IV où il avait eu Henri Bergson
comme professeur de philosophie. En 1909, il soutint une thèse de droit, L'Expropriation
et le prix des terrains à Paris (1880-1900), qui n’est autre qu’une
recherche de sociologie appliquée. Il était alors devenu militant du Parti
socialiste, soucieux d’articuler l’observation des phénomènes quotidiens à la
réflexion théorique en vue d’une action politique. Il publia ainsi ses premiers
articles dans des revues aussi diverses que la Revue socialiste,
la Revue philosophique, la Revue de métaphysique et de
morale ou la Revue d'économie politique.
En 1908, Halbwachs publia
dans la collection socialiste, « Les cahiers du socialiste », une brochure
: La Politique foncière des municipalités. S’y laisse lire une
volonté politique de maîtriser la ville et comme une nostalgie pour un Paris
disposant de plus d’espaces verts. La maîtrise politique de l’espace,
nécessaire au développement harmonieux de la ville (et l'harmonie n’est pas ici
sans renvoyer à une culture utopique de la ville), passe par la lutte contre
une spéculation dangereuse et la mise en place d’un urbanisme contrôlé par les
pouvoirs publics. Halbwachs est ici proche de Hénard, qui n’était pourtant
nullement socialiste en politique. Les deux hommes, dont les projets sont
d’ailleurs parfaitement contemporains, partagent bien des idées et participent
d’une culture commune de la ville née dans le cours de la dernière décennie du
siècle, du fait même du développement de la capitale. Les préoccupations
d’esthétique et d'hygiène montrent à quel point la « question sociale »,
devenue l’un des refrains de cette fin de siècle, ne s’arrêtait pas à l’horizon
des usines mais concernait la ville en son entier :
En France, à Paris en
particulier, la question est à l’ordre du jour. Ce n'est pas seulement parce
que la Ville a décidé d'acquérir de l’État le terrain à provenir des
fortifications, et que l'occasion se présente d’entourer Paris d’une ceinture
d'arbres et de jardins. Mais, depuis quelques années, l'évolution urbaine, par
le développement des moyens de transport, est entrée dans une phase nouvelle et
décisive. Le dernier tiers du XIXe siècle et les premières années du XXe auront
vu la concentration croissante de la population ouvrière en des quartiers sans
air et sans beauté, avec pour horizon des façades de pierre ou de grandes
avenues arides et emprisonnées, vrai séjour de géhenne, où l’on perd jusqu'au
souvenir des impressions de nature et jusqu'à l'instinct de la liberté. Les
grands remanieurs de cités, dans cette période, se sont préoccupés surtout des
régions centrales et des quartiers riches." (pp.43-44)
"La plaine Monceau
est dite remplie de peintres, de sculpteurs, de comédiens, de musiciens et
d’hommes de lettres : le touriste doit y découvrir un « paradis de l’art ». Il
en va d’ailleurs tout autant pour le XVIII arrondissement où se trouvent mêlées
une population laborieuse d’employés et une colonie d’artistes, « grands hommes
de l’avenir, maîtres d’un temps prochain, pléiade dont la gloire rayonnera sur
le XXe siècle ; en attendant, jeunes, excentriques, audacieux, pleins de
confiance en eux, trouvant surfaites les réputations acquises, ayant horreur du
poncif, amoureux de la nouveauté dans la facture et de l’originalité dans la
forme, raillant les académiciens tout en ne repoussant pas l’espoir d’être un
jour membre de l’Institut. ».
Les plus typés de tous
les arrondissements sont le Ve et le VIe. Celui-ci est marqué par la présence
visible et envahissante du livre : les libraires permanents et les marchands de
la halle aux bouquins installée sur les quais se bousculent." (pp.52-53)
"Au Conservatoire de
musique, on n’exécute que « des chefs-d’oeuvre de musique classique »,
Lamoureux, installé chez Sarah Bernhardt, offre des « musiques classique et
moderne » et, comme il convient, Colonne, au Châtelet, des œuvres « dans le
même genre ».
Si tous les guides, par
vocation, sont prescriptifs, aucun n’atteint le stade normatif de l’ouvrage
publié pour la première fois par Ollendorff en 1896, à mi-chemin entre le guide
et le manuel de savoir-vivre. S’y définit une maquette culturelle correspondant
au « goût moyen » de l’« honnête homme » parisien. Les auteurs y présentent ce
que doit être le bagage culturel convenable. Le titre du guide trahit sans fard
la volonté des auteurs de dire à leurs lecteurs ce qu’il convient de faire pour
être inscrit dans un certain ordre de distinction sociale . Car dire que l’on
vit à Paris, c’est déjà parfois marquer une appartenance sociale, à condition,
naturellement, de se plier à certaines normes." (pp.55-56)
"L’Académie, un
système de distinction, qui régit l’occupation des places, est livré comme
une norme mondaine décisive : les places du centre, sous la
coupole, reviennent aux habitués, aux amis d’académiciens et aux personnalités.
Les places de tribune, moins briguées, peuvent profiter aux « simples
spectateurs ». Le guide donne même le nom de la personne à qui l’on doit
s’adresser pour obtenir une entrée —un certain M. Pingard— et fournit une
astuce permettant d’obtenir de bonnes places dans les tribunes : il suffit
d'envoyer, dès le matin, un commissionnaire pour faire la queue jusqu’à la
venue, à midi, de la personne concernée." (pp.57-58)
"Ateliers de
peintres considérés comme « connus » [en 1898], dont la liste des noms est
donnée, accompagnée des adresses. Des appréciations [du guide Paris-Parisien]
permettent de situer chaque atelier dans l’ordre de la mondanité parisienne :
Carolus Duran - Très
élégant ; mondain ; artistes ; colonie américaine ; musiciens.
Puvis de Chavannes - Très
sérieux et très artistique ; rarement des gens du monde.
Rodin - Très artistique ;
amical ; peu de profanes.
Besnard - Très mondain et
très animé.
Whistler Public
américain.
Jean-Paul Laurens -
Familial ; principalement des élèves.
Dagnan-Bouveret -
Artistique, délicat.
Bonnat - Monde officiel
et amateurs riches ; belle collection.
Blanche - Gens de lettres
et du monde.
Eugène Carrière -
Amateurs et dilettanti du monde et de l'art.
Raphaël Collin -
Camaraderie bon enfant, art sincère.
Renoir - Dès qu’il ne
fait plus clair, des intimes.
Vuillard - Les plus
jeunes.
Vallotton - Les
intimes." (pp.58-59)
"Le théâtre [est] le
seul milieu à offrir une place importante aux femmes." (p.60)
"On peut estimer à
trois cent soixante-dix personnes environ la population composant la haute
intelligentsia parisienne. [...]
Place dominante de la
littérature et du monde du
théâtre dans la vie culturelle du Paris de la fin du siècle dernier et, de
façon moins attendue si on la compare à l’ensemble du siècle suivant, la forte
représentation du monde de la musique." (p.60)
"Cette ville
d’images, de clichés et de lieux communs, que figent, en un discours
stéréotypé, les guides touristiques, instances efficaces de la culture de
masse, est en tout cas la plus visible." (p.75)
"Gabriel Tarde
soutient quelque part que Paris domine la société à la manière de
l’aristocratie d’Ancien Régime." (p.77)
"Au moins depuis que
Molière en avait évoqué quelques portées dans son œuvre, le contraste entre les
modes de vie provinciaux et parisiens faisait l’objet, de part et d’autre,
d’une satire constante et appuyée dont la forme principale est une cascade du
mépris culturel." (p.77)
" "Il est à
noter que, parmi les formules épistolaires, les Parisiens emploient, en tête de
leurs correspondances avec Sarcey, un mot qui répugne à la province. On ne lit
le Cher maître ou le Monsieur et cher maître, sauf les exceptions qui
confirment la règle, que sur les lettres datées de Paris ; sur les autres, le
Monsieur ou le Cher Monsieur est presque généralement la loi. »."
[Louis Forest, « Le siège du critique », La Revue des revues, 1er
avril 1900, p. 45].
"Etre un
intellectuel et vivre en province enfin passe pour une espèce d’impossibilité.
Toutes les difficultés s’accumulent." (p.79)
"L’école
républicaine, celle qui se pense et s’élabore dans les bureaux du ministère
parisien, a même encouragé les sentiments d’appartenance locale comme préalable
obligé à la construction d’une identité nationale dont la solidité paraît
toujours douteuse. Depuis la fin des années 1870, toute une série de manuels
s’acharnait à patrimonialiser le local mis au service du sentiment national.
Le Tour de France par deux enfants de G. Bruno en constitue la
plus célèbre illustration en apprenant aux enfants de France, à tous les
enfants de France, les merveilles que recelaient les provinces." (p.85)
"Préfaçant en 1891
une Histoire de la Bretagne, l’historien Charles-Victor Langlois en
fait en quelque sorte la théorie :
La France est une et
indivisible, mais elle est composée de parties qui ont leur unité. Nous sommes
français, mais nous sommes aussi Bretons, Normands, Picards, Flamands,
Lorrains, Bourguignons, Provençaux, Languedociens, Gascons. Nous avons tous une
petite patrie dont nous aimons les paysages familiers, les costumes, les
coutumes, l'accent, et dont nous sommes fiers. Aimer cette petite patrie, rien
n'est plus légitime, rien n'est plus naturel, rien n'est plus propre à
fortifier l'amour de la France, notre patrie commune.
La grande voix de la France, qui a toutes les inflexions, depuis les plus douces jusqu'aux plus puissantes, est faite de voix distinctes, qui chantent à l'unisson. Chacune de nos vieilles provinces joue sa partie dans ce concert, et contribue à l’harmonieuse perfection de l’ensemble. Enlever la Bretagne, ou la Normandie, ou la Gascogne, à la France, ce serait mutiler non seulement son territoire, mais aussi son génie. C'est pour cela que la perte de l’Alsace-Lorraine a été une si grave atteinte à l'intégrité de la patrie"." (p.86)
"En 1903, Henri Berr publia dans la revue qu’il dirigeait, intitulée Revue de synthèse historique, une « Synthèse des études relatives aux régions de la France » dans laquelle il défendait un programme d’étude systématique des régions françaises. C’est dans ce sillage que fut publiée une importante série de monographies historiques régionales, parmi lesquelles celles de Lucien Febvre, consacrée à la Franche-Comté en 1905, et de Marc Bloch, sur l’Ile-de-France, en 1912." (p.87)
"La province a besoin de Paris pour s’imposer ? Que l’on songe à ce groupe d’artistes nancéiens, désireux de réconcilier l’art et l’industrie, et connu sous le nom d’« École de Nancy ». Les artistes, intellectuels et industriels qui le composèrent et triomphèrent à Paris, notamment après avoir lancé leur manifeste en 1901, travaillaient déjà pour certains d’entre eux depuis les années 1870. La reconnaissance ne leur vint guère avant 1893, année où la critique parisienne, à l’occasion du salon du Champ-de-Mars, souligna la contribution d’une école « nancéienne ». Émile Gallé, Louis Majorelle, qui, l’un et l’autre, avaient déjà été remarqués lors de l'Exposition universelle de 1889, Victor Prouvé et quelques autres commencèrent dès lors à s’imposer sur le marché culturel national. Dans les toutes dernières années du siècle, l’art décoratif envahit alors les lieux habituels de la sociabilité culturelle de la capitale. Cafés et restaurants firent appel à ces « artistes modernistes » : en 1900, le Café de Paris eut recours à Majorelle et Henri Sauvage pour la réfection de deux de ses salons." (pp.87-88)
"Les organisateurs de « l’Exposition universelle
et internationale de Paris » ne purent s’interdire la touche millénariste,
presque inévitable en 1900, dernière année du XIXe siècle, en adoptant pour
thème de la manifestation le « bilan d’un siècle ». Cette formule fut retenue
pour titre d’un ouvrage que le commissaire général, Alfred Picard, publia
quelques années plus tard. Inaugurée officiellement par le président de la
République, Émile Loubet, le 14 avril 1900, l'Exposition ferma ses portes le 12
novembre 1900. Plus de cinquante millions de visiteurs (celle de 1889 en avait
attiré un peu plus de trente-deux millions) purent profiter de la présence de
quatre-vingt-trois mille exposants dont 46 p. 100 étaient français. Paris,
sensiblement plus qu’en 1889, alors que les monarchies européennes avaient
boycotté une manifestation qui célébrait le centenaire de la Révolution
française, était bel et bien parvenu à faire venir une partie importante du
monde. Cette cité, aux aspirations universelles, pouvait célébrer l’événement
comme un succès, à la hauteur de son ambition et de sa vocation historique. On
comprendra donc sans mal que tous ceux qui entonnaient depuis l’avènement de la
IIIe République le grand air du déclin national s’en trouvèrent quelque peu
pour leurs frais." (pp.93-94)
"Les propositions visant à installer l’Exposition
à l’extérieur des limites de la ville furent toutes refusées par le Conseil
municipal et le Conseil général de la Seine au motif que seule la capitale
était en mesure d’attirer en masse les visiteurs et les exposants. Le 13
novembre 1893, l’emplacement du Champ-de-Mars (précisément le Cours la Reine,
l’esplanade des Invalides, la colline de Chaillot) fut choisi. Le bois de
Vincennes était également intégré au site prévu. Cette décision ne fut pas prise
dans la plus grande des sérénités. Différents groupes de pression tentèrent
d’agir sur la Commission préparatoire par l’intermédiaire de campagnes de
presse et par la diffusion massive de brochures. On imagine sans mal
l’importance des enjeux fonciers. Tous les projets alternatifs proposés
écartaient d’ailleurs le Champ-de-Mars, qu’on jugeait trop exigu et surtout
trop marqué par le souvenir des trois expositions précédentes qui s’y étaient
tenues. Les argumentaires les plus variés furent utilisés dans le cours de
cette lutte d’espaces, y compris les plus rigoureux : Berger eut ainsi recours
aux calculs mathématiques pour prouver l’exiguïté manifeste du Champ-de-Mars. À
l'inverse, Alfred Picard fit usage du registre esthétique pour défendre le site
: le beau devait l’emporter sur l’étendue." (p.98)
"L’Exposition permit des réalisations
architecturales qui ne furent pas toutes éphémères à défaut d’apparaître comme
des défis démesurés aux siècles qui suivraient : Grand et Petit Palais, dans
lesquels furent organisées les expositions artistiques (celle des beaux-arts au
Grand Palais, rétrospective de l’art français au Petit Palais), ou pont
Alexandre-III." (p.99)
"Berlin est la ville qui inquiète le plus. La
condescendance parisienne souvent manifestée à l’égard de cette nouvelle venue
dans le club très fermé des grandes capitales européennes (Paris, Rome, Vienne,
Prague), celles dont l’assise historique fonde en quelque sorte la légitimité,
n’y peut rien changer. La capitale allemande étale des atouts incontestables. À
la fin du XIXe siècle, Paris et Berlin sont deux métropoles culturelles
d'importance." (p.106)
"En dépit de la percée berlinoise sur le marché
universitaire européen, l’Université parisienne maintient son pouvoir
d’attraction (Paris attire deux fois plus d’étudiants étrangers que ne le fait
Berlin), même s’il est établi que les conditions matérielles de l’enseignement
y sont moins bonnes que dans la capitale de l’Empire allemand. Il n’en demeure
pas moins vrai que la concentration parisienne (bibliothèques, laboratoires,
milieux intellectuels, etc.) facilite la vie des étudiants et des jeunes
chercheurs.
Paris résiste également fort bien sur le marché de
l’art au niveau duquel la capitale française devance très nettement Berlin. On
continue à soutenir dans les milieux du théâtre qu’un vrai succès, une de ces
victoires qui comptent dans la carrière d’un acteur ou d’une actrice, ne peut
se rencontrer qu’à Paris." (p.107)
"La capitale française n’a pas l’équivalent de
Karl Lueger, le fondateur du parti chrétien-social et maire élu à Vienne en
1895, puis réélu après que l’empereur François-Joseph se fut opposé à lui. Le
nationalisme parisien, qui triomphe à Paris aux élections municipales de 1900,
n’a pas l’agressivité de l’antisémitisme mâtiné de cléricalisme et de
socialisme municipal qui fait toute la doctrine de Lueger." (p.108)
"New York, enfin, commence à disposer de
suffisamment d’éclat pour attirer un intellectuel comme Ferdinand Brunetière,
invité au printemps 1897 comme visiting professor par
l’Université de Columbia. Mieux même, ses conférences trouvent un relais dans
un périodique aussi mondain que L'Écho de la semaine qui fait état des
rudes critiques que l’académicien porta contre Zola." (p.109)
"Le théâtre, on l’a dit, est l’art parisien par
excellence. Aucune capitale ne possède autant de salles privées ou
subventionnées que Paris. Qu’on en souligne la vitalité ou qu’on en déplore la
médiocrité, l’appréciation ne fait rien à l’affaire. C’est le public parisien
qui sanctionne aux yeux du monde dramatique la qualité des protagonistes, et
d’abord celle des acteurs. Dans ses Essais de psychologie contemporaine,
Paul Bourget décrivait le théâtre parisien à la manière d’un sport local,
divertissement de connaisseurs bien plus que production artistique au sens où
les élites l’entendaient. La sûreté du jugement parisien en matière théâtrale
tenait, selon Bourget, à une pratique sociale et une tournure d’esprit qui en
naissait : la conversation. « [...] on vient au théâtre pour s’amuser.
On n’y vient que pour cela », constate Emile Faguet. L’affaire est
entendue : le théâtre n’appartient pas à la sphère de la culture noble. Il est
le lieu par définition du spectacle, pour ne pas dire du spectaculaire, où
s’éprouvent des habiletés bien plus que les manifestations d’un génie
artistique. La scène est l’espace du savoir-faire, non celui de l’authenticité.
Il réactive l’opposition entre l’art et l’artisanat." (p.118)
"L’un des grands principes des partisans,
architectes, peintres, écrivains, sculpteurs, graveurs ou orfèvres, qui
composaient l'École de Nancy et tous ceux qui se reconnaissaient dans ses
principes, n’était-il pas d’en finir avec une conception aristocratique de
l’art ?
Enfermées dans les appartements ou visibles seulement
dans les musées refroidis, les œuvres n'étaient accessibles qu’à une étroite
minorité. En plaçant l’art dans la rue ou dans les intérieurs les plus simples,
elles devenaient le lot quotidien des passants de toute classe. En réformant
l’environnement, les plus radicaux espéraient changer les sensibilités, les
esprits et donc, un jour peut-être, la société. Ainsi en appelle-t-on à la
réforme des mobiliers urbains et d’une statuaire dont on sait qu’elle était
devenue envahissante dans le Paris de la fin du XIXe siècle : « La
sculpture est un outrage aux yeux purs. Paris devient un musée d’horreurs de
pierre, de vieilles gardes allégoriques, une foire de bonshommes au mufle
lapidaire, aux muscles hydropiques, aux protubérances burlesques, sentinelles
d’une armée de chienlit érigées sur les places publiques, les carrefours et les
refuges [..].»
Le succès assez général, tous groupes confondus, de
l’œuvre de Puvis de Chavannes s’explique par le caractère social de son art qui
se présente d’abord comme décoratif.
La forme simplifiée des gestes, éloignée de la convention des gestes
académiques, les valeurs de colorations peu nombreuses et nettement
distribuées, soulignaient son inscription dans une conception d’un art
démocratique, quelle qu’ait été la sensibilité politique du peintre, plutôt
conservatrice. De droite et de gauche, on souligne chez Puvis la volonté de
participer à l’embellissement de la vie sociale dont Paris profite au premier
chef.
Parmi les premières transformations positives du paysage urbain, qui rendaient
celui-ci plus beau et plus gai, les affiches jouaient un rôle de premier ordre.
L'amélioration des techniques permit, au cours des années 1890, d’en renforcer
la qualité et d’en faire baisser le coût. On sait combien cette façon de faire
attira quelques artistes qui vinrent ainsi brouiller les conceptions
traditionnelles de l’art en instituant un art des rues auquel manquait encore
toute espèce de légitimité." (p.136)
"Même si les dernières années du XIXe siècle ont
pu être jouées sur un mode enjoué et optimiste parmi bien des acteurs de la vie
culturelle, convaincus qu’ils étaient d’être portés par la vague dynamique et
positive du progrès, d’autres lectures furent alors faites qui allaient en un
tout autre sens. Il n’est que de prendre un discours antiféministe parmi tant
d’autres pour apprécier le phénomène. Au cours d’une prospective sur ce que
pourrait devenir « la femme au XXe siècle », le poète Sully Prudhomme assistait
avec hantise à ce qu’il considérait comme la dégradation des relations entre
hommes et femmes. Celles-ci, ayant désormais accès à une culture qu’elles
n’étaient pas en mesure d’atteindre autrefois, allaient perturber les règles
sociales.
S’adonner aux sciences exactes, expérimentales,
sociales et politiques, disputer aux hommes les écoles de droit et de médecine,
les diplômes et les carrières, les conduirait inéluctablement à la faillite
morale qui menaçait le nouveau siècle. En altérant leur beauté, cette
intégration des femmes au monde intellectuel faisait finalement courir un péril
à la race tout entière comme au plaisir des hommes. Tous les signes sont alors
inversés l'émancipation devient de l’aliénation, l’instruction de la perversion,
le progrès de la corruption. Et la ville, qui compose si bien entre eux tous
les facteurs concourant au progrès, devient alors un pôle négatif, cruellement
critiqué. Tout ce qui s’y passe suscite méfiance et hostilité." (p.139)
"L’extension progressive du « public » sachant
lire et écrire, ayant accès à une culture qui lui échappait jusqu'alors, se fit
sensible dans la dernière décennie du siècle. L’invasion et, plus troublant
encore pour les observateurs du temps soucieux de conserver à la culture toutes
ses lettres de noblesse, l’industrialisation du roman populaire, éprouvaient
durement la création littéraire. La Revue des revues se lança
dans une enquête pour mieux circonscrire un phénomène qu’elle jugeait
extraordinairement grave : « On admet bien que le poison glissé dans
l’organisme le détraque et précipite sa fin. Nous paraissons, cependant,
ignorer qu’il y a des poisons moraux faisant plus de mal à la conscience
publique que jamais l’arsenic ne saurait en faire au corps. Et tandis que la
société envoie au bagne des meurtriers vulgaires, elle comble de ses faveurs
des écrivains (?) qui, grâce à la complicité criminelle de certains journaux,
versent des flots de poison dans l’âme française. Il suffit de lire la plupart
des feuilletons dits populaires pour comprendre l’étendue du mal qui nous
menace, si on n’arrive pas à sauver le pays de ces semences de pourriture.
Voilà les raisons de l’incursion de la Revue dans l’industrie du roman
populaire. »
C’était un fait : la démocratie scolaire de Jules
Ferry avait permis l’accroissement d’un public avide d’un certain type de
littérature. La lecture de masse avait ainsi profité à des « entrepreneurs de
romans populaires » que les élites culturelles approchaient comme les acteurs
de la décadence littéraire de leur temps. Les procédés grossiers en usage pour
attirer le succès dénonçaient la culture de masse : violence, vulgarité,
sentimentalité, manichéisme, absence d’originalité. Paris localisait de « véritables
usines de romans feuilletons » organisées autour du nom d’un auteur à succès
transformé en marque. Celui-ci rassemblait autour de lui une équipe de
rédacteurs, divisait les tâches et se chargeait de l’harmonisation de
l’ensemble de ces pièces éparses : l’un était chargé du scénario, l’autre des
portraits du traître et du meurtrier." (p.143)
"Un collaborateur de La Revue des revues s’en
prit également à ce processus appauvrissant qui entraînait la disparition de la
langue parisienne, prise, elle aussi, sous le coup des progrès de
l'unification nationale. Cet ancien argot, qui pour « visage » disait «
tourte », « poire » ou « trompette », pour « jambes », « quilles » et pour «
voiture » « bagnole » ou « sapin », était en voie de disparition." (p.150)
"A la fin du siècle, deux salons rivaux —l’un au
Champ-de-Mars, l’autre aux Champs-Élysées— se disputent la melior pars de
l’œuvre des quinze mille peintres résidant à Paris." (p.151)
"Les salons, comme les expositions en tout genre,
à commencer par les premières d’entre elles, les internationales ou les
universelles, répondent à cette passion de voir si propre aux nouveaux
comportements régis par la culture de masse. Le rapport à l’œuvre n’est
plus commandé par le désir de la culture de soi mais par une volonté de
distinction sociale ou par le divertissement léger qui, pour ces élites, ne
relève pas de leur conception de la culture. C’est, pour le moins, cette
conception aristocratique de la culture que défendent ceux qui dénoncent le
déclin de l’art et de la littérature dans la France de la fin du siècle. Ce que
ces critiques condamnent comme une généralisation déplacée de pratiques
consuméristes dans le domaine de l’art et de la littérature, les défenseurs de
la démocratie culturelle le célèbrent en imposant un devoir pédagogique aux
élites intellectuelles de la République. L’un des témoignages classiques sur
l'Exposition universelle, celui que publia André Hallays en 1901, souligne
d’ailleurs les insuffisantes qualités pédagogiques de la scénographie
expositionnelle. De ce point de vue, l’Exposition avait manqué son objectif et
avait transformé les visites en grandes errances, comme l’on parcourait un
jardin public.
L’aspect de grand bazar —« grand bazar juif »,
fulminait Drumont— de l’Exposition universelle traduisait le nouveau rapport à
la culture dénoncé par tant d’élites à la fin du siècle. Encourageant le
visiteur à ouvrir sa curiosité sur des mondes ignorés par lui —ainsi pouvait-il
passer brutalement de Scandinavie en Extrême-Orient—, l'Exposition
n’entraînait-elle pas la confusion et l’aplatissement des hiérarchies et des
valeurs dans le maelstrôm d’une mondialisation culturelle qui inquiétait
?" (p.152)
" [Selon Paul Bourget] Le vêtement anonyme des
passants, dont aucun ne reflète d’appartenance locale, trahit les souffrances
d’une existence anonyme. Les corps, les visages, les gestes reflètent l’état
d’une pensée jamais reposée, toujours inquiétante, payant le prix de
l’énervement urbain. Mais cette déchéance physique ne résulte pas seulement de
la complexion intellectuelle de l’homme moderne. Il convient également, selon
Bourget, d’y reconnaître les traces laissées par ce mélange des races et des
nations que commande le régime de vie urbain. Car si le seuil de
l’antisémitisme de Bourget est bas —cette idéologie peut lui paraître trop
moderne, trop vulgaire, trop liée enfin au monde des grandes villes—,
l’écrivain n’en partage pas moins les analyses du racisme fin-de-siècle qui se
distille d’ailleurs dans toutes les familles d’esprit. Ainsi la grande ville
moderne ne peut-elle devenir le lieu de l’épanouissement de grandes œuvres en
raison même de l’incertitude qu’elle fait peser sur les identités de ceux qui
l’habitent." (p.163)
"Partage du jardin du Luxembourg entre une moitié
droite « réservée » aux familles, et une moitié gauche occupée par les
étudiants." (P.166)
"Que les salons comme espaces de la vie
culturelle n’aient pas encore tout à fait disparu ne doit pas occulter leur
déclin, en tout cas sous leur forme ancienne. Ils ont désormais à supporter la
concurrence d’autres formes d’organisation que gouvernent souvent les
périodiques de plus ou moins grand rayonnement. Ainsi pourrait-on presque dire
que, à Paris, un âge des revues vint succéder à une ère des salons.
Les périodiques, sur lesquels d’ailleurs se greffent parfois des salons de
forme traditionnelle (ce fut le cas, par exemple, de la Nouvelle Revue où
régnait Juliette Adam, qui animait par ailleurs un salon politique et
littéraire assez couru), peuvent passer pour les structures fondamentales de la
vie culturelle parisienne de la fin du XIXe siècle." (p.167)
"Même une petite revue, au tirage dérisoire, se
présente comme un lieu de pouvoir. [...] Ce qui semble surtout l’emporter est
la férocité des individualismes et une conception de l’amitié qui n’exclut ni
la rivalité, ni la jalousie, ni la mesquinerie ni même parfois, tout
simplement, la solidarité. Mais il n’en reste pas moins que le sentiment qui
régit l’ordre des relations à l’intérieur des revues comme des salons
s’apparente bien à l’amitié. L’un et l’autre espace sont à mi-chemin entre le
public et le privé." (pp.169-170)
"Tout se passe, dans les revues généralistes
de bonne bourgeoisie, comme si la politique était inconvenante. Criailleries,
chamailleries, violence, insultes ne relèvent pas du monde ouaté des arts et
des lettres. Celui-ci suppose le recueillement du silence et, plus encore, l’abstraction
du monde social. Les rivalités qui s’y exercent sont d’un tout autre ordre.
Elles disposent de plus de grâce et de noblesse. Les joutes ont pour objet
l’avenir même de la civilisation et mettent en jeu les productions les plus
hautes de humanité. Il n’est pas de place pour les affaires d’ici-bas. La Revue
des Deux Mondes dispose bien d’une chronique d’une dizaine de pages
publiée chaque quinzaine et confiée à Francis Charmes. Il n’en demeure pas
moins que le plus grand nombre de ses pages est consacré à tout autre chose
qu’à la vulgaire actualité. De l’été 1898 à l’été 1899, son directeur,
Ferdinand Brunetière, se réfugia même dans le silence le plus complet face aux
événements dreyfusards." (p.174)
"Aux yeux des plus pessimistes, qui estiment que
la vie culturelle se trouve en proie à la dictature de la culture de masse, les
revues représentent comme un dernier pôle de résistance. Dans un article de
la Nouvelle Revue, dans lequel il déplore le recul de la place
faite à la critique par les journaux quotidiens, Camille Mauclair se console en
songeant aux revues, même si celles-ci se trouvent également en butte aux
nouvelles exigences et n’accordent pas toujours l’importance qu’il conviendrait
à ce genre majeur. Elles passent néanmoins pour le conservatoire de vieilles
pratiques." (p.177)
"Un collaborateur de La Revue des revues,
Louis Forest, y publia un article ironique consacré aux dédicaces littéraires,
celles dont l’auteur agrémente l’ouvrage qu’il adresse. C’était là se placer au
cœur du mécanisme clientélaire pour observer les tournures qui
manifestaient les liens de dépendance, les connivences, les amitiés vraies
aussi, comme les demandes, plus ou moins explicites, de services ou les
remerciements appuyés. Le registre des expressions, s’il suscite la moquerie
facile, n’en constitue pas moins un langage propre à un milieu. Il n’est pas
certain qu’il ait été possible, pour les intellectuels désireux d’accomplir
leurs projets, de passer outre ces codes. Comme le remarque Forest lui-même, si
l’art en est difficile, une dédicace peut devenir un élément important dans une
stratégie. Un oubli ou un impair peuvent être à l’origine, sinon d’une ruine,
pour le moins d’un ralentissement de la fortune littéraire, si la personne
négligée dispose d’une surface sociale importante." (p.184)
"Là où il semblerait que l’égalité des
conditions régie par la seule reconnaissance des talents l’emporte et
établisse, à sa manière, une petite société transparente, c’est précisément le
contraire qui prend forme. La langue de bois, l’hypocrisie, l’affectation, la
flatterie dominent. La moindre tolérance de la société à la violence,
même symbolique, provoque sans doute l’aggravation d’un phénomène qui n’est en
aucun cas nouveau. En période de haute civilité, quand les mœurs se
sont adoucies, celui qui frappe court le risque de se mettre hors jeu. La
violence culturelle passe par d’autres canaux, moins visibles, mais tout aussi
meurtriers." (p.186)
"Camille Mauclair s’en prit avec aigreur au système littéraire parisien. Il y établissait la médiocrité de la rémunération de la grande majorité des romanciers. Avec un tirage de mille cinq cents exemplaires, la rétribution moyenne de l’auteur se situait au niveau de 525 francs (l’auteur touchant en moyenne 40 centimes par exemplaire). C’était bien là un maximum car le cas le plus banal était un tirage de neuf cent exemplaires et une vente moyenne oscillant entre cinq cents et six cents exemplaires. Le roman Aphrodite de Pierre Louÿs, qui plus est paru en feuilleton avant sa publication sous forme de livre, ayant alors franchi le seuil des quatre mille exemplaires, était un cas tout à fait exceptionnel. D’où l’importance des revues dans l’organisation du marché littéraire et leur rôle dans la survie économique des romanciers. Les prépublications assuraient en effet les premières rentrées financières (elles pouvaient rapporter entre 1 500 et 4 000 francs) et constituaient un support publicitaire efficace. Or, Mauclair faisait le compte : selon lui, il n’était guère plus de sept ou huit « revues importantes » en mesure de publier trois ou quatre romans par an“. Ce n’était pas suffisant. Les romanciers se voyaient donc souvent contraints d’alimenter les journaux de leur plume devenue mercenaire en y publiant, dans le meilleur des cas, une trentaine d’articles généraux au cours de l’année. Payés à la page entre 10 et 25 francs, ces articles pouvaient leur rapporter 7 500 francs, auxquels il était possible d’ajouter 3500 francs environ de prépublications, soit 11 000 francs. Mais que d’embüches pour atteindre un tel revenu ! Que de clientélisme, de faveurs octroyées à force de demandes et de plaintes, de compliments versés sans compter alors même que l’on pense le contraire ! Selon Mauclair, il était d’ailleurs plus réaliste de soutenir que le revenu moyen du jeune romancier n’excédait guère les 8 000 francs par an, ce qui, somme toute, n’était pas si mal au regard des 2 000 francs d’un instituteur.
Le mal principal proposé par la crise de surproduction littéraire est le
développement du « journalisme littéraire ». C’est, en tout cas, la thèse
aristocratique de Camille Mauclair." (pp.186-188)
"L’âpreté de la concurrence entre travailleurs
intellectuels, les modes de sociabilité qui fondent des clientèles et parfois
des solidarités factices, alimentent l’amertume de ceux qui n’en sont pas ou
n’en sont pas assez. Dans la Revue de Paris, Charles Gounod
déplore, à son tour, les conditions de travail de l’artiste dans la « société
moderne » telles qu’elles se généralisent dans les grandes villes : « L’extension
prodigieuse que la vie moderne a donnée aux relations sociales a eu sur
l’existence et les œuvres de l’artiste une influence considérable et, si je ne
me trompe, plutôt funeste que salutaire. [...] Qu'on imagine ce qui peut sortir
d’un esprit incessamment écartelé par des soirées mondaines, par des dîners en
ville, par des convocations perpétuelles à des réunions de toute sorte, par
l’assaut d’une correspondance dont l’importunité ne lui laisse pas un instant
de répit [...]. »" (p.188)
"Les artistes et les intellectuels venaient se
perdre dans les salons où se divulguaient des hiérarchies toutes faites, des
réputations usurpées et des condamnations injustes, qui, toutes, n'étaient le
plus souvent que le fruit des plus mesquines rivalités et du clientélisme le
plus répugnant. L’antique mépris des gens titrés devant les artistes
avait fondu devant les exigences d’un mécanisme de distinction sociale qui
passait par l’obtention d’un vernis culturel. Les prérogatives du sang
ayant été abattues par la République, amoureuse de science, celles-ci avaient
été remplacées par les supériorités de l’esprit, jugées plus démocratiques.
Dans la pratique, constatait Mauclair, cette mutation avait entraîné une course
aux vanités : « entre artistes condescendant au monde et mondains se guindant à
eux, un équilibre de médiocrité élégante devait s’établir »." (p.191)
"Dans le guide Paris-Parisien, une
première distinction est ainsi faite entre le salon « mondain », dont la
fonction n’est autre que d’entretenir des relations sociales, et donc d’animer
des concurrences, de solidifier des alliances ou d’engager des pourparlers en
vue d’un mariage arrangé, mais également d’accélérer des carrières ou de
promouvoir des candidats à l’Académie, et des salons revendiquant une
distinction culturelle. D’un salon à l’autre, les règles de comportement
diffèrent selon une multitude de facteurs. Le jeune poète Henri Hertz en fait,
par exemple, la remarque à propos de l’un d’entre eux où il se trouve convié :
« Mais il y a là aussi quelques regards lourds d’amoureuses qui se
posent et se retiennent ; et dans ceux des jeunes femmes mariées, il y a de la
langueur de regret : ceux des mères frétillent, et brillent, à l’unisson des
yeux de leurs filles ! L’œil des hommes insulte, marque, ou gouaille, avec tous
les signes de la luxure, du dédain blasé, ou de l’expérience indulgente comme
en face des naïvetés enfantines ! Tout cela assoupi et retenu ici, sans excès,
parce qu’on est dans un salon protestant ! » Dans les milieux
artistiques, les salons servent également à affirmer l’autorité d’une
personnalité : Berthe Morisot, José Maria de Heredia, Augusta Holmès, Vincent
d’Indy ou Ernest Chausson tiennent salon." (p.193)
"L’écrasante majorité des salons présentés par le
guide est tenue par la noblesse et sont qualifiés de « mondain » sans plus de
précisions. D’autres, en revanche, entrent dans une deuxième catégorie de
salons non « mondains », spécialisés dans des activités culturelles. Les plus
nombreux sont des lieux de musique : celui de la générale Bataille, dont il est
dit que la maîtresse de maison est une cantatrice amateur, celui du comte de
Chambrun, créateur du Musée social et passionné de musique, qui associe les «
auditions musicales » et la « politique sociale », celui de l’éclatante
princesse roumaine Bibesco ou celui de Mme Jules Cohen. Mais il existe bien
d’autres spécialités : salons littéraires parmi lesquels on trouve les plus
réputés, celui de Mme Aubernon de Nerville et ses célèbres dîners des
mercredis, recommandés par le guide comme l’une des grandes curiosités
parisiennes, celui de la comtesse Diane de la Bédollière, célèbre pour ses «
jeux de petits papiers » ou encore celui de Mme Arman de Caillavet : « Le
dimanche. Salon littéraire. » Comme l’on dit d’un spectacle qu’il ne se donne
que deux ou trois jours par semaine... Si le salon est un théâtre, il arrive
également au théâtre d’être au salon : la comédie se donne chez Mme Fernand
Boussenot, chez la comtesse de Contamine ou chez Mme Gillou, « la maîtresse de
maison » étant « auteur de pièces pleines de talent et d’esprit » qu’on jouait
à son domicile. Chez Mme Charbonnier de la Bédollière, on donne même non
seulement des comédies mais également des revues annuelles inédites : « Il y a
ainsi dans Paris une légion de producteurs d’art qui vivent du monde, y disent
des vers, y peignent des plafonds, y écoulent des lots de paradoxes et y
figurent minusculement les grands mouvements intellectuels. » Il se trouve
enfin une dernière catégorie de salons, plus rares et plus originaux, qualifiés
d’« éclectiques » (celui de la princesse de Sagan, par exemple), dans lesquels
se pratiquent indifféremment toutes sortes d’activités et plusieurs genres de
conversation, y compris, comme chez la comtesse de Ganay, le « sport
aristocratique », ou chez Mme Waldeck-Rousseau, la femme du président du
Conseil, la discussion politique." (p.194)
"La rumeur court également, ici et là, que tout
candidat à l’Institut doit faire un stage dans l’un des quatre grands salons
que sont ceux de Mme Aubernon, Mme Beulé, Mme de Janzé et Mme de Polignac. Ces
grandes examinatrices, appuyées sur quelques assesseurs, ont ainsi entendu des
heures de poésie et connu des bibliothèques entières." (p.195)
"Les deux ou trois dernières du XIXe siècle
paraissent dominées en ces milieux par l’interprétation de Tannhäuser mais
également par le quatuor de Debussy, la percée de Chausson et celle de Debussy
à la Société nationale, les messes matinales durant lesquelles on découvre
Palestrina et Vittoria. Mais les salons bruissent également de débats autour
d’Ibsen, Whistler, Besnard, Rodin, Marcel Prévost, Paul Bourget, Gyp ou Pierre
Louÿs. De même, il existe quelques piliers de salon qui interviennent dans
l’organisation de leur hiérarchie symbolique : « M. Caro, longtemps
encore, hantera les salons où les chères “Carolines” inconsolées méditent sur
les grands problèmes. » Brunetière est également en bonne place comme
moraliste et splendide causeur. Universitaire sans université et dépourvu des
gloires de l’Alma Mater, ne remplace-t-il pas assez avantageusement les
professeurs à qui, dit-on, fait défaut le brio ? On fait bien encore quelque
place à Henri Marion ou au philosophe fané [sic] de l’École normale supérieure,
Ollé-Laprune, mais très exceptionnellement. Seul le salon de l’aventurière-
archéologue-écrivain Jane Dieulafoy à la réputation de concilier le monde de
l’Université et la gaieté qui doit présider à la vie d’un bon salon.
Le cas du jeune normalien Maurice Halbwachs, reçu dans nombre de salons universitaires, confirme la spécialisation des salons et la montée en puissance de la bourgeoisie intellectuelle. Le jeune homme semble y déployer davantage d’espérances que du côté de la rue d’Ulm, ou, au moins, autant. Chez Mme Larroumet, il croise en effet « la petite Boutroux et la petite Tannery » ainsi que la fille de Hayem, un professeur de l’École de médecine (« bavarde terrible qui en vient à me raconter les expériences de son père sur le suc garstriq [sic] »). Reçu dans le salon Gréard, où il a l’occasion de danser avec la fille du philosophe Boutroux, lui qui professe alors des opinions antidreyfusardes, ne se laisse pourtant point convertir. Le 1er mai 1899, il fait la rencontre de la fille d’Alphonse Aulard : « La petite Aulard est une forte fille avec des cheveux blond cendré abondants et fort beaux. Je lui cause de la révolution : elle est révolutionnaire et socialiste : je me fais un peu dreyfusiste pour la circonstance. »" (pp.196-197)
"Nous disposons, pour l’un de ces dîners, d’une source intéressante : les Souvenirs inédits des dîners Bixio de Jules Claretie. Ce dernier, administrateur du Théâtre-Français, bon connaisseur de la scène mondaine parisienne, tout à la fois écrivain, journaliste et membre de l’Académie française, fréquente tous les lieux qui comptent dans la vie culturelle et mondaine du Paris de la fin du siècle dernier. Cet homme de pouvoir et de relations laissa derrière lui, non seulement une très abondante littérature imprimée, mais également plusieurs volumes de notes inédites sur sa vie. Un carnet spécial lui servait à consigner les impressions qu’il rapportait des dîners qui réunissaient un nombre fixe de convives. Mérimée, Claude Bernard, Sainte-Beuve, Eugène Delacroix avaient conféré à ces rencontres tout leur prestige. Durant les années Claretie, et si l’on s’en tient à ses notes personnelles, les principaux acteurs du dîner semblent être le général Galliffet, Maurice Bixio lui-même, le fondateur du dîner, le peintre Léon Gérôme et Victorien Sardou. On accédait à ce cercle un peu comme on entre à l’Académie. Les candidatures étaient sollicitées et la brigue n’était pas toujours couronnée de succès.
La lecture des notes de Claretie met au jour le fonctionnement de cette petite société, formant un cercle fermé où l’entrée vaut distinction, à la manière d’un prix littéraire ou d’une décoration. Le critère majeur qui commande l’admission est le rang social. Le dîner Bixio constitue ainsi une petite chevalerie. Ni l’excellence intellectuelle, au sens où la République l’entendait, ni l’avant-gardisme ne sont gages d’ouverture. La science est jouée par l’essayisme et l’art par l’académisme. Chaque décès —car il ne semble pas qu’il y ait d'exclusion dans la période considérée— ouvre les batailles de succession. Les candidats possibles doivent non seulement se conformer au modèle social requis mais également ne point heurter les membres pour des raisons personnelles. Les causes d’un refus ne manquent pas dans le milieu de la culture parisienne. Les hostilités sont parfois féroces et durables, même si, sous l’effet de dynamiques propres au champ intellectuel, celles-ci peuvent se retourner. C’est précisément ce qui arriva à Claretie. Pressenti en 1871, il ne put franchir le seuil du dîner qu’en 1881. Ces dix années avaient été nécessaires à l’effacement d’une brouille qui l’opposait à Sardou : « Nous avions échangé des lettres aigres à propos de Patrie et de La Famille des gueux. Ma présentation était impossible et chose curieuse qui montre bien ce qu’est la vie, avec ses ironies, c’est ce même Sardou qui m’introduit dans ce même dîner ! » En juin 1897, la disparition du duc d’Aumale laisse un couvert vacant : « On parle de la succession du duc comme à l’Académie. Detaille avait songé à Frédéric Masson. »
Le dîner est l’un des lieux où se forgent les
opinions. On comprend que les dîners Bixio, comme bien d’autres espaces
mondains, furent parfois décisifs dans la dynamique qui porta l’affaire
Dreyfus. Des préjugés, des goûts, des partis pris, se constituent ici. Des
bruits naissent et se diffusent : « Poincaré croit que le ministère franchira
le 1er de l’an. » Le témoignage de Claretie est une pièce importante dans une
enquête sur la formation des clichés ou des rumeurs venant prolonger le souhait
d’un Marc Bloch en 1921 appelant à une histoire des « fausses nouvelles de
guerre ». Au sein du dîner Bixio, le général Galliffet dispose d’une
prérogative. Ses confidences sur l’état de l’Armée pèsent lourd dans la
constitution de l’opinion de ces élites sur le sujet : « Causerie sur
l’armée. Galliffet est pessimiste, toujours. En 79-80, nous avions, paraît-il,
une armée excellente. [...] Nous, la jeune armée, continue Galliffet, nous
espérions. Mais la politique s’en est mêlée. Des ministres sont venus qui
successivement ont tout livré aux influences électorales. »."
(pp.200-201)
"« L’on cause politique. Poincaré déclare que
l’intelligence dans la Chambre est du côté des socialistes [...] Jaurès,
Millerand, Viviani. [...] Il paraît que la jeunesse est presque toute
socialiste. À l’École normale, deux partis seuls : les cléricaux et les
socialistes. Après chacun de ses discours, Jean Jaurès, dit Poincaré, reçoit un
nombre considérable de dépêches de membres de l’Université. »." (p.202)
"En décembre 1892, une Revue des cours et
conférences proposa sa première livraison et eut l’occasion de publier des
textes importants qui marquèrent l’histoire intellectuelle de cette fin de
siècles. La manie de « conférencer » est telle que l’un de ses professionnels,
Ferdinand Brunetière, en vint, un beau jour, à faire sur le sujet, une
conférence. Cette conférence sur la conférence fait la théorie d’un genre qui
venait répondre à une nouvelle demande culturelle, constituée par des
catégories plus nombreuses nouvellement éduquées (étudiants, instituteurs,
professions libérales, journalistes, etc.), tout en prenant la défense d’une
conception traditionnelle de la culture « parisienne », culture d’« honnête
homme » nourrie du contact avec autrui." (p.203)
"Le développement des conférences sur la scène
intellectuelle parisienne put être compris comme le signe d’une vulgarisation
de la culture, nouvelle manifestation d’une décadence tant de fois dénoncée.
Ayant accédé à la direction du théâtre de l’Odéon dans les années 1880, Porel
institua des cycles de conférences le plus souvent consacrées aux œuvres
retenues par la programmation du théâtre. Le nouveau directeur de l’Odéon, qui
démissionna en 1892, s’appliqua à moderniser une forme ancienne. Paris-Parisien présente
les conférences de l’Odéon en ces termes : « Conférences classiques,
par des critiques littéraires, sur des pièces représentées à l’abonnement.
Public simple, bonne bourgeoisie, collégiens et jeunes filles à examen »
ainsi que les « Matinées populaires de poésie ancienne et moderne sous
le patronage du poète Catulle Mendès [...]. Très sérieux ». On trouve
ailleurs, dans L'Écho de Paris par exemple, la même
appréciation : « C’est le château fort de la conférence. C’est le Sénat
des conférenciers. On n’y traite que des matières graves. On n’y explique que
des ouvrages classiques"." (p.206)
"Il y eut à l’Odéon bien d’autres conférenciers
tout aussi pétris du sens de la scène. Emile Faguet, Eugène Lintilhac, Maurice
Barrès, Henry Fouquier, René Doumic se comptent parmi les grands succès de
Porel. Mais de l’avis de tous, selon Bernheim, le « clou » revint aux quinze
conférences sur les époques du théâtre français prononcées par Ferdinand
Brunetière qui avait été « engagé spécialement ». Ce dernier avait une tout
autre réputation que celle qui fondait le prestige de Sarcey, « grand clarificateur
national » et homme de scène accompli. Brunetière n’en était pas moins un
habile rhéteur. Mais sa technique était autre. Son rôle était différent, appuyé
qu’il était sur la rumeur qui faisait de lui un dialecticien retors, sûr de son
raisonnement, redoutable dans l’adversité de la controverse, art qu’il
cultivait avec soin, sans jamais rien laisser au hasard. En 1895, il se fit
ainsi remarquer par le lancement d’une célèbre discussion autour de la «
faillite de la science » qui mobilisa bien des grands esprits du temps, tous
appelés à lui donner la réplique. Fidèle à la thèse qu’il eut l’occasion de
développer, avec plus d’ampleur et d’emphase, lors de l’affaire Dreyfus,
Brunetière croyait d’abord aux vertus de la compétence et défendait la raison
contre les émotions. Les dreyfusards, selon lui, quoi qu’ils pussent dire,
faisaient plus usage des dernières que de la première. Quels étaient donc ces
intellectuels qui intervenaient dans une question d’ordre juridique sur
laquelle ils n’avaient en général aucune lumière particulière ?" (p.209)
"Le « déclin » des salons de peinture, par
exemple, comme lieu de distinction, ne s’explique pas en effet par je ne sais
quelle décadence de l’art pictural à la fin du siècle. La séparation entre les
deux salons en 1889, l’un installé sur le Champ-de-Mars, aux aspirations
initiales plus libérales et démocratiques (on n’y délivrait aucune récompense
et le jury était tiré au sort), l’autre, sur les Champs-Élysées, aux stratégies
plus académiques, ne fait plus vraiment sens. En 1898, l’un et l’autre furent
d’ailleurs réunis sur le même site, dans la galerie des machines : « Ce
n’est pas une exposition : c’est une révolution. La Société des artistes
français et la Société nationale des Beaux-Arts sont réunies sous le même toit.
Elles ne parlent pas encore de fusionner, mais cela viendra. Et le public
trouvera cela tout naturel. Il pense que les sœurs ennemies se ressemblent
beaucoup, à ce point qu’on peut les prendre indifféremment l’une pour l’autre.
On ne s’explique pas pourquoi elles se sont séparées, ni pourquoi l’une fait fi
des récompenses que décerne l’autre, tout en montrant autant de vanité, autant
d’amour de la réclame. On ne comprend pas pourquoi l’une se pose en
outrancière, en anarchiste quasiment, tandis que l’autre passe pour être une
bonne personne, soigneuse, pondérée, correcte, tout à fait genre tailleur et bal
de ministère, alors qu’elles sont d’une égale timidité —j’allais dire d’une
égale médiocrité— dans leurs manifestations esthétiques. Peinture Champ-de-Mars
et peinture Champs-Élysées : c’est blanc bonnet et bonnet blanc. » [Eugène
Thebault, « Le Salon 1898 », L'Écho de la semaine, 8 mai 1898,
p.5]" (p.212)
"La multiplication des salons (Cercle Volney,
Union artistique, Indépendants, Rose-Croix, Aquarellistes et Pastellistes à la
galerie Georges Petit, qui accueillait également un salon de femmes peintres et
sculpteurs « désireuses d’éviter les sévérités des jurys masculins », etc., ne
facilitait pas les choses." (p.211)
"Elles fréquentent les salons, ont la
responsabilité de revues, multiplient les conférences, dirigent des
institutions. Ces intermédiaires culturels sont également
parfois des écrivains, des artistes ou des universitaires. « Hommes doubles »,
suivant l’excellente expression de l'historien Christophe Charle, ces hommes et
ces femmes ont alors souvent à affronter le feu de la critique provenant de
ceux qui dépendent d’eux et parfois envient leur situation." (p.214)
"Dès 1878, Claude Bernard fut enterré aux frais
de l’État. Mais l’événement n’atteint pas les proportions que prirent les
funérailles de Victor Hugo au mois de mai 1885. Depuis quelques années déjà,
l’habitude avait été adoptée, à Paris, d’organiser des fêtes républicaines à
l’occasion de chaque anniversaire du poète. Ses funérailles marquèrent le
couronnement de pratiques que les républicains prétendaient sans doute intégrer
à leur entreprise de pédagogie politique mais qui entretenaient également une
conception magique et mystérieuse de la création littéraire et artistique en
plaçant sur un piédestal l’écrivain, l’artiste ou le savant comme un grand
homme à vénérer.
Cette conception éminente de l’artiste et du savant, sous-jacente à ces
pratiques funéraires, ne contredit nullement l’esprit démocratique. Tout se
passe en effet comme s’il s’agissait là de manifester le contrat personnel que
le créateur avait passé avec le peuple." (p.215)
"Ce fut encore le cas dix ans plus tard lors des
obsèques de Pasteur. Sa mort, le 29 septembre 1895, prit immédiatement les
dimensions d’un deuil national. Les funérailles eurent lieu le 5 octobre.
L'État avait décrété les obsèques nationales. L’Armée, en ses trois armes, fut
mandée : la première division, commandée par le général Madelor, occupa le
boulevard de Vaugirard et la deuxième, commandée par le général Saint-Julien,
prit position dans la partie sud de la rue Dutot et le fond du boulevard, car
le corps reposait à proximité de l’institut qui portait déjà le nom de Pasteur.
Le général Saussier, gouverneur de la place de Paris, à qui était revenu le
commandement de l’ensemble des troupes, était présent, grand cordon rouge sur
la poitrine. Le catafalque fut veillé par deux religieuses entourées de
gardiens de la paix. Peu avant que le cortège ne s’ébranle, un représentant des
sociétés alsaciennes-lorraines vint remettre à la famille une lettre de
condoléances.
La pompe du convoi rappelle celle de Hugo. Six chevaux
caparaçonnés et décorés de cartouches à l’initiale « P » mais également de
drapeaux tricolores —ce deuil familial est également un deuil d’Etat—
entraînent le char funéraire vers la cérémonie religieuse qui a lieu à la
cathédrale Notre-Dame. L’épée et l’habit d’académicien du défunt ont été placés
sur le cercueil.
Le clergé de la paroisse Saint-Lambert est en bonne
place et les cordons du poêle sont tenus par plusieurs membres de l’élite
scientifique : Poincaré, Boissier, Bertrand, Bergeron, Perrot et Brouardel. Le
deuil est conduit par la famille et les proches : Jean-Baptiste Pasteur et
Vallery-Radot, Achille Laurent et Maurice Loir. Le président de la République
Félix Faure, qui s’est rendu directement à la cathédrale, s’est fait
représenter par le commandant Bourgeois. Tous les ministres sont présents, à
l’exception de Lebon qui est retenu. Sont également en vue des représentants du
corps diplomatique et des délégations de toutes les classes de l’Institut ainsi
que de très nombreuses sociétés, des membres du Sénat, de la Chambre des
députés, du Conseil municipal de Paris." (p.216)
"[La visite chez l'écrivain,] devenue un topos de
la littérature au moins depuis les Huit jours chez M. Renan de
Maurice Barrès, en dit long sur le statut social de l’homme de lettres dans le
paysage culturel parisien et, plus encore, sur l’idée que l’on s’en fait. Les
barrières du privé ne sont pas tout à fait étanches. Il est possible de
franchir des seuils de façon relativement impromptue aux fins d’aller quérir
« quelque chose d’indicible dans quelque chose de prosaïque —le génie
dans le cadre familier— ou de surprendre quelqu’un de prosaïque dans quelque
chose de sacré— l’homme nu dans le sanctuaire ! ». Cette apparente
facilité n’ôte point cependant à la geste une vague dimension religieuse qui
fait du grand esprit un dieu. Faute de téléphone, le billet, envoyé quelques
heures avant la visite, peut suffire pour pénétrer dans le lieu sacré. La privatisation
de la gloire, au risque de souligner les attitudes les plus mesquines, ajoute
du prix à la grandeur. Frapper à la porte aux fins de se faire recevoir est
chose admise. Cette relative liberté de circulation, que quelques guides et
annuaires, comme le Tout Paris souvent consulté, encouragent en fournissant
l’adresse des grands hommes, se lit dans les correspondances et les journaux
intimes. Le jeune normalien Maurice Halbwachs, aspirant à la réussite mondaine
et professionnelle, ne néglige aucun moyen. Il est présent lors de la leçon
inaugurale de Bergson au Collège de France, que le philosophe consacra à
Plotin. Il est vrai que « presque tous les normaliens se trouvaient là »
mais Halbwachs a choisi l’une des « meilleures » places. En
juin 1899, il se rend en visite chez le philosophe Frédéric Rauh, de chez qui
il avoue ressortir peu convaincu. Sa jeunesse intellectuelle dispose de peu
d’indulgence face à un maître connu pour ses opinions progressistes que
Halbwachs était alors loin de partager : « [...] idées assez vagues sur
un peu tout ; se figure être un homme d’action ; croit qu’il suffit de suivre
le courant démocratique ; a passé pour sa part du tolstoïsme au socialisme ; et
patati et patata. O Dieu, fais-moi la grâce de ne jamais être aussi sporadique
? » Ses fréquentations ne sont pas seulement universitaires. En
octobre de la même année, Halbwachs rencontre Maritain, qu’il présente comme le
« petit-fils de Jules Favre » : « Avec lui et Coulon je me promène
jusqu’à 4 heures. J’entre avec eux chez Péguy à qui on les présente. Je cause
longuement avec Péguy dont la droiture et la fermeté simple me séduisent
étrangement. »" (P.222)
"Il est clair qu’un petit nombre de personnes se
trouvait en mesure, ou à peu près, de faire la pluie et le beau temps. Dans
son Paris vécu, Léon Daudet en dresse une liste vraisemblable :
Sarcey au Temps, Vitu au Figaro, Bauer à L'Écho
de Paris, Magnier à L'Événement, Martel à la Justice."
(p.230)
"Au dévoilement de la correspondance de Georges
Renard, qui fut un critique important de la scène parisienne à la fin du
siècle, notamment à La Lanterne, il est bien difficile d’aller
contre les mauvais souvenirs de Daudet. Une partie considérable des lettres
reçues par Renard met au jour les pressions, les flatteries et les liens de
dépendance liant le critique aux auteurs qui aliènent inévitablement son
libre-arbitre. Les auteurs, non contents d’adresser leurs ouvrages au critique
et d’accompagner leurs envois de dédicaces de plus en plus flagorneuses."
(p.231)
"Invention d’époque : l’enquête d’opinion et
l’interview des hommes et des femmes qui comptent. La pratique en devint si
envahissante qu’elle put entraîner la manifestation de quelques méfiances à son
encontre. On y put reconnaître l’un des signes pervers de la généralisation du
régime d’opinion si nuisible au déploiement d’une vie intellectuelle
indépendante. Signe de l’importance prise par le nouveau phénomène, André
Hallays prononça une conférence sur le sujet organisée sous l’égide de
l’industrieuse Société des conférences. Il y constatait que la « mode
de l’interview » (c’est lui qui souligne le terme qui ne dispose donc pas
encore de toute sa légitimité) s’était introduite dans les journaux français
vers les années 1884-1885. Et il ajoutait, critique : « Voici
maintenant la méthode nouvelle : les événements amènent le public à se poser
une question, ou bien, si le public ne se demande rien de lui-même —ce qui est
fréquent-, le reporter feint qu’une question passionne ses contemporains.
Là-dessus, le journaliste va trouver quelques personnes choisies en raison de
leur notoriété et non de leur compétence ; et il leur demande leur avis sur le
problème ou sur le fait, qui sont, comme l’on dit, “d’actualité”. Les personnes
ainsi consultées répondent ou ne répondent pas. On imprime ce qu’elles ont
répondu ou ce qu’elles auraient pu répondre. Voilà l’interview. On interviewe
tout le monde : les ministres, les assassins, les comédiens et les moines ; et
le beau, c’est d'interroger chacun sur ce qu’il ignore, pour ainsi dire, par
profession. »" (p.238)
"Dans la présentation des résultats de son
[enquête littéraire de 1891], alors même que celui-ci venait révéler la fin des
écoles littéraires, [Jules Huret] fut obligé de reprendre une classification
sommaire distinguant, avec artifice, « psychologues » (Anatole France, Jules
Lemaître, Édouard Rod, Maurice Barrès, Camille de Saint-Croix, Paul Hervieu), «
symbolistes et décadents » (Stéphane Mallarmé, Paul Verlaine, Jean Moréas,
Charles Morice, Henri de Régnier, Charles Vignier, Adrien Remacle, René Ghil,
Maurice Maeterlinck, G.-Albert Aurier, Remy de Gourmont, Saint-Pol Roux), «
naturalistes » (Edmond de Goncourt, Emile Zola, J.-K. Huysmans, Guy de
Maupassant, Paul Alexis, Henry Céard, Léon Hennique), « néo-réalistes » (Octave
Mirbeau, Joseph Caraguel, J.-H. Rosny, Gustave Geffroy, Paul Bonnetain, Lucien
Descaves, Gustave Guiches, Paul Margueritte, Abel Hermant, Jean Jullien, Jean
Ajalbert), « parnassiens » (Leconte de Lisle, Catulle Mendès, José-Maria de
Heredia, François Coppée, Sully Prudhomme, Armand Silvestre, Laurent Tailhade,
Edmond Haraucourt, Pierre Quillard), « indépendants » (Auguste Vacquerie, Jules
Claretie, Victor Cherbuliez, Emile Bergerat, Jean Richepin, Maurice Bouchor,
Raoul Ponchon, Gabriel Vicaire, Jean Dolent, Juliette Adam, Edmond Picard,
Gustave Kahn), « théoriciens et philosophes » (Pierre Laffitte, Charles Henry,
Ernest Renan)." (pp.241-242)
"Jules Huret lui-même ne s’engagea pas dans la
seule voie des enquêtes consacrées au mouvement intellectuel de son temps. Il
se lança également dans des investigations de type présociologique peut-être
marquées au coin des inquiétudes de l’époque. A l'été 1898, il proposa un
questionnaire intitulé « Où allons-nous ? », qui demandait aux personnalités
interrogées quelles perspectives se dessinaient, selon elles, en politique («
Est-on pour ou contre la République, pour ou contre le développement démocratique
? », etc.), en art et en littérature (« Une réaction se prépare-t-elle en
faveur de la littérature et de l’art français, bien français, conformes au
véritable génie national, et cette réaction est-elle désirable ? Parallèlement,
le préraphaélisme, l’ibsénisme et le wagnérisme sont-ils en croissance ou en
décroissance ? », etc.), sur les mœurs et les idées courantes enfin (« Le
mariage n’est-il pas en défaveur ? », etc.)”." (p.244)
"Tous les guides de Paris signalent le théâtre
comme l’activité culturelle reine de cette fin de siècle. Elle me semble
d’ailleurs comprise comme le chaînon liant véritablement les élites à la
culture de masse. Comme je l’ai déjà signalé plus haut, le théâtre apparaît en
effet souvent, aux yeux des avant-gardes ou des critiques de la modernité,
comme un divertissement de basses eaux révélateur des dangers que la loi des
goûts du public, celle du marché en somme, faisait encourir à la culture. Les guides
semblent d’ailleurs ranger le théâtre au rayon des activités distrayantes
plutôt qu’à l’étage noble de la culture légitime : « Le théâtre est une des
plus grandes distractions de Paris. » L’art dramatique cousine plus avec le
café-concert qu’il ne voisine avec la littérature, soutiennent bien des
intellectuels de la fin du siècle. Car tout le monde se rend au théâtre, en
dépit de la spécialisation des salles selon les genres qui y sont censés être
représentés. La confusion des publics n’est pas sans troubler quelques-uns,
comme le jeune normalien Maurice Halbwachs : « Été mercredi voir au Gymnase
L'Ennemi du peuple d’Ibsen joué par la troupe de l’Œuvre, Lugné-Poe en tête
: la salle était composée en grde [sic] partie d'ouvriers syndiqués ayant payé
1/4 de place : naturellement ils manifestaient leurs convictions libertaires à
tout propos : il est malheureux que la pièce soit au fond antipopulaire ».
La spécialisation des espaces théâtraux ne suffit donc
pas. Le Théâtre-Français (la Comédie-Française) est réputé pour sa mission de
conservation et d'illustration du patrimoine dramatique national ; l’Odéon est
également une scène classique ; le Vaudeville se réserve les drames et les
comédies contemporains ; le Gymnase des comédies de genre, les Variétés « excellent
dans le Vaudeville, la pièce bouffonne et grivoise, les opérettes et les revues »,
le Palais-Royal « joue des vaudevilles et des farces d’une moralité
souvent peu rigoureuse ; mais on y rit beaucoup », etc. Les
guides définissent également les théâtres par la qualité des salles, de leur
décoration et de leur confort, mais également par la présence d’acteurs ou
d’actrices célèbres (au Théâtre de la Porte-Saint-Martin on voit « quelquefois
M. Coquelin aîné dans les grands rôles »)." (pp.251-252)
"La capitale compte une vingtaine de grands
théâtres proprement dits, salles publiques et salles privées confondues, au
sommet desquelles trônent immuablement l’Opéra et le Théâtre-Français dans
l'imaginaire du touriste ordinaire, en tout cas tel que tentent de le
constituer la plupart des guides : « Le Théâtre-Français ou la
Comédie-Française est encore le grand interprète du genre classique et sans
rival pour la tragédie, le drame et la comédie. Les dames sont admises aux
fauteuils d’orchestre, mais sans chapeau [...] L’Opéra-Comique [..], destiné d’abord
aux petits opéras avec dialogues, a maintenant des préférences pour le genre
pompeux du Grand Opéra et le drame lyrique. Toilette à peu près comme à l’Opéra.
» Les représentations commencent entre 20 heures et 20 h 30 et durent
généralement jusqu’à minuit. Presque toutes donnent en outre, durant la saison
d’hiver, les dimanches et fêtes et quelquefois le jeudi, des représentations
extraordinaires, dites « matinées », qui ont lieu l’après-midi. En certaines
occasions, notamment lors des fêtes du 14 juillet ou sous le coup d’une
décision régalienne émanant du président de la République, des représentations
gratuites sont données. L’été, les théâtres parisiens ferment leurs
portes." (p.251)
"Les meilleures places sont d'abord les fauteuils
d’orchestre, puis les stalles d’orchestre, le parterre, pour les petites
bourses, et, notamment avec des dames, les fauteuils de balcon, ceux des
premières ou des galeries, les premières et les deuxièmes loges de face. À
l'Opéra, il y a dans le bas des fauteuils d'orchestre, et derrière, plus haut,
les fauteuils de balcon, deux rangs de places excellentes (aussi avec des
dames) ; entre les deux, les stalles de parterre (numérotées) se recommandent aux
hommes. Les dames ne vont pas au parterre et elles ne sont pas non plus
toujours admises à l'orchestre, ni avec chapeau ou coiffure. La disposition et
les noms des places ne sont pas les mêmes dans toutes les salles. Ils ont
d'habitude, outre le rez-de-chaussée, trois et quatre étages, désignés en
partie par les noms de « balcon », « galerie » et « loges » ou « baignoires ».
On devra en général éviter les places de côté et celles des deux dernières
galeries, surtout à l'Opéra. [...]
Dans presque tous les théâtres parisiens, il y a une troupe de claqueurs payés,
qui applaudissent sur un signe du chef de la claque." [Karl
Baedeker, Manuel du voyageur. Paris et ses environs] "
(pp.251-252)
"Le théâtre, en effet, est parfois le lieu de
l’expression patriotique, comme le montre un incident rapporté par Lucien
Muhifeld dans ce même numéro de la Revue d'art dramatique. La
Jeanne d’Arc de Jules Barbier, drame en trois parties
qu’interprétait, en autres comédiens, Sarah Bernhardt, comprenait ce vers qui
revenait à la Divine : « La France renaîtrait dans le dernier des
Français. » Aux troisièmes galeries, un spectateur se lève, rapporte
Muhilfeld, et s’écrie : « Oui ! »." (p.255)
"L'événement Cyrano se produisit
en pleine affaire Dreyfus quand L'Aiglon rencontra la victoire
nationaliste à Paris aux élections municipales de 1900. [...] L’évoquant pour
la première fois, sous la plume de Paul Stapfer, cet enquêteur tourmenté par
les mystères de la gloire littéraire, La Revue des revues, comme
bien d’autres, révélait la stupéfaction qui saisit la critique face au succès
assez inattendu de la pièce d’Edmond Rostand Cyrano de Bergerac.
Fallait-il penser que, soudain, un écrivain de la trempe des plus grands
auteurs dramatiques français s’était imposé sans crier gare ?"
(pp.256-257)
"En 1894, Rostand fit la connaissance de Sarah
Bernhardt. Directrice du Théâtre de la Renaissance, celle-ci lui prit sa
seconde pièce, La Princesse lointaine, puis la suivante, La
Samaritaine. La comédienne entretint en outre une relation amoureuse avec
le dramaturge. C’est à elle qu’il songea pour le rôle de Roxane qu’elle ne put
pourtant interpréter pour des raisons de calendrier, l’abandonnant, la mort
dans l’âme, à Maria Legault." (p.258)
"Si Catulle Mendès pleure (« C’est plus beau que
le quatrième acte de Ruy Blas ! »), si « Lemaître se délecte
et Sarcey exulte » (ce qui, on le sait, est décisif pour l’établissement du
succès), si Sarah, décrite par Renard, semble importer dans la vie réelle le
registre pathétique du drame qu’elle est en train de jouer au théâtre, il est
des milieux où l’on se trouve beaucoup moins enthousiaste, voire tout à fait
hostile. Octave Mirbeau n’est point emporté par un drame qui l'irrite. Autour
de Léon Blum, surtout, l’opposition à Rostand est unanime, Dès le 3 janvier
1898, Jules Renard laisse éclater sa jalousie d’auteur, déjà, au reste,
entr’aperçue quelques jours avant, et qui met au jour les rivalités au-delà de
l’affichage public des « amitiés ». Chez Muhlfeld, Renard finit par s’emporter
: « Je suis obligé de protester, parce que le voilà plus grand que
Victor Hugo et qu’on tire, de son triomphe, des conséquences absurdes. Cyrano,
un magnifique anachronisme, et pas plus. Rostand n’aura aucune influence sur la
poésie, excepté sur les poètes médiocres qui voudront avoir son succès. Cyrano
n’inquiète même pas les vrais poètes [...] »." (p.260)
"Ce triomphe installa Rostand dans une position
de poète national, vite comparé à son prédécesseur Victor Hugo voire, pour une
autre région du monde, à Shakespeare lui-même." (p.261)
"Cette qualité nationale permet en outre d’en
découdre avec les obscurités nordiques, d’Ibsen à Bjôrnsôn, qui ne cessaient
d’envahir la scène française. Rostand mettait fin à ce snobisme parisien porté
par des avant-gardes décadentes préférant les brumes du Nord aux majestueuses
fanfaronnades du courage méridional." (p.262)
"Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand
devint [...] l’une des pièces choyées par les nationalistes parisiens, défendue
et soutenue par eux. Quelques mois plus tard, L'Aiglon, créé au
théâtre Sarah-Bernhardt le 15 mai 1900, reproduisit, certes avec moins de
tintamarre, le succès de Cyrano. Arthur Meyer, le patron du Gaulois,
avait loué douze fauteuils et quatre loges de balcon pour ia première. Le
Tout-Paris réactionnaire était présent : « Les fervents de la Renaissance
napoléonienne attendaient, plus impatiemment encore que les très nombreux
admirateurs du jeune poète, l’Aiglon de M. Rostand » Il fallut d’ailleurs que
le baron Legoux, secrétaire des commandements de Son Altesse Impériale le
prince Napoléon, donnât les plus formelles consignes aux nombreux bonapartistes
qui allaient se trouver dans la salle : il s’agissait, pour eux, de modérer
leurs enthousiasmes et de se satisfaire de vifs applaudissements." (p.265)
"Même si la première de L’Aiglon semble
bien avoir été « délirante » et si quelque 200 000 exemplaires du texte de la
pièce furent vendus en six semaines à travers le monde entier, le spectacle
relève encore, bien plus que Cyrano, d’un succès fabriqué aux
nouvelles normes et selon les procédés propres au nouveau régime culturel.
Le critique Jules Case le remarquait « M.
Edmond Rostand est un triomphateur. Il possède les qualités qui agissent
fortement sur les foules, qui les ensorcellent et les entraînent dans la
griserie des enthousiasmes. » Rostand sait manier tous les ingrédients qui
répondent à la demande de son temps. Il utilise les registres nécessaires : la
gloire (patriotique), la politique qu’il instrumentalise avec génie et l’amour
tel que le présentait le théâtre populaire. Il dispose des bons réseaux dans le
monde des hommes doubles comme dans celui de la presse. Il fait appel aux
acteurs les plus à même de déclencher les passions du public : Coquelin et
Sarah Bernhardt. Il sait aussi se composer une image d’artiste, un peu en retrait
du monde, conforme aux représentations traditionnelles voire proches du poète
d’avant-garde qui fait son entrée comme acteur réputé de la scène culturelle
parisienne." (p.266)
"Émile Zola ne s’engagea pas dans l’Affaire, en
rupture avec ce qui aurait précédemment guidé ses rapports avec la politique. À
titre d’exemple, il n’est que de citer l’une de ses réponses, faite à Jules
Huret dans une interview accordée en août 1893. Il y saluait l’engagement des
jeunes générations littéraires dans le socialisme : « Ils ont compris,
nos jeunes successeurs, qu’il n’y avait pas de plus noble cause à embrasser,
ils lâchent petit à petit leur esthétique de papier mâché, leur mysticisme et
leurs symboles, pour participer à la vie véritable, qui est le souci des causes
généreuses et la recherche de la vérité. »." (p.276)
"Les ruptures esthétiques et politiques au sein
du groupe, apparues dès le début des années 1880 et qu'avait renforcées la mort
de Manet en 1883, trouvent leur prolongement dans l’Affaire. Quand Monet,
signataire du « Manifeste des intellectuels », et Pissarro se prononcent en
faveur du capitaine, Cézanne, Degas et Renoir s’abandonnent à
l’anti-dreyfusisme en même temps qu’ils fuient Paris et ne cachent pas leur
dégoût pour une vie moderne empoisonnée par les automobiles et l’électricité,
le socialisme, le féminisme, les intellectuels et les juifs. Ces trois derniers
peintres se replient, en même temps, sur une tradition picturale qui les a
précédés : le premier sur Poussin, le second sur Ingres et le troisième sur la
peinture de la Renaissance. A l’inverse, Pissarro réaffirme souvent son
acceptation de la modernité et peint de nombreux paysages urbains, comme les
grands boulevards parisiens. Et si Monet quitte Paris pour l’univers champêtre
de Giverny, il ne se retire pas pour autant du monde social et politique. L’un
et l’autre éprouvèrent sans doute des inquiétudes face au monde moderne,
comparables à celles qu’exprimaient âprement Cézanne, Degas ou Renoir à travers
leurs engagements politiques conservateurs, mais jamais ils ne firent de
celles-ci la seule voie d’accès à leur environnement.
Il y a plus que ces quelques éléments pour illustrer ma thèse corrélant ville
moderne et dreyfusisme." (p.277)
"Achille Loria [...] fait de l’antisémitisme l’expression du malaise des classes capitalistes, subissant les crises successives de l’économie depuis 1873 : « Qui a appris la base essentiellement capitaliste de l’antisémitisme ne doit pas s’étonner si ce choléra moral, qui fait tant de ravages parmi les classes riches et puissantes, ne sévit guère parmi les ouvriers, les sans-travail, les déshérités de nos sociétés. » Le rejet des juifs est un prétexte"." (p.284)
"Un antisémitisme ordinaire voyage chez ceux-là mêmes qui s’en font les accusateurs. Une lettre de Georges Renard, adressée à Henri Dagan en mars 1898, en témoigne avec la plus grande netteté. Le socialiste Renard explique les succès de l’antisémitisme par l’affolement de la bourgeoisie nationale en proie à la crainte des réformes sociales. Militaires, catholiques, effrayés par la montée de l’anticléricalisme, commerçants victimes de la crise économique de la fin du siècle, constituent les premières clientèles de l’antisémitisme politique attisé par écrivains et essayistes. Se prononçant avec la plus extrême vigueur contre l’éventualité, d’ailleurs à peine concevable, de lois discriminatoires votées à l’encontre des juifs, Renard n’en accable pas moins ces derniers en les chargeant d’une sérieuse responsabilité dans la montée d’une doctrine qui les met en cause. Comme la plupart des interviewés par Dagan, il s’en prend aux comportements exclusifs d’une population qui, à ses yeux, peine à s’assimiler." (p.286)
"L’antisémitisme ne devint un objet
suscitant observations et polémiques dans le monde des élites culturelles qu’au
moment de l’Affaire. Qu'il ait travaillé une fraction minoritaire de la
population urbaine demi lettrée en butte aux difficultés diverses nées de la
modernisation de la société (crises économiques, allégement et
renouvellement des systèmes de normes, développement de la culture de masse,
interclassisme, succès du socialisme et du syndicalisme, etc.), comme en
témoigne le succès de librairie que fut La France juive, le
pamphlet publié par Édouard Drumont en 1886, met une nouvelle fois en évidence
le fossé grandissant séparant élites culturelles et consommateurs de culture.
" (p.287)
"Logiques distinctives échappant aux seuls
mobiles de l’idéologie. Dans un article polémique, Abraham Dreyfus faisait
remarquer dans L'Aurore que Gyp était antisémite comme elle
avait été boulangiste et comme elle était antiwagnérienne, habitée par un
esprit de mode parisienne. Son antisémitisme était un snobisme.
C’est précisément ce qu’Anatole Leroy-Beaulieu perçoit de l’antisémitisme du
temps de l’affaire Dreyfus —moins une doctrine qu’une manière élégante de se
distinguer, à condition de ne pas confondre celui-ci avec celui du « peuple »
qui s’exprime dans les violences de rue." (p.288)
"L’antisémitisme, comme l’anarchisme quelques
années auparavant, disposait pourtant de ces allures canailles qu’affectèrent
d’adopter quelques intellectuels non conformistes ou en mal de reconnaissance.
Mais le bon goût dominant condamnait ses pratiques destructrices. Les mauvaises
manières de l’antisémitisme étaient déplacées." (p.290)
"Cas de Napoléon Hayard, auquel a été
généreusement attribué le sobriquet d’« empereur des camelots », homme à tout
manifester en fonction de la demande, metteur en scène de la rue de premier
ordre, sachant faire crier par la même centaine de camelots « Vive Drumont ! »
puis quelques instants après « À bas Drumont ! ». Les temps dreyfusiens firent
son bonheur financier. Le chahut est son fonds de commerce et la violence de
rue, si indécente, sa meilleure spécialité." (p.292-293)
"Les grandes revues se firent beaucoup moins
intensément l’écho des développements de l’Affaire que la presse quotidienne.
Tout se passe comme si leurs collaborateurs, souvent divisés, répugnaient à
ouvrir un conflit indécent et au fond inutile. C’est selon les règles
non écrites d’un ordre libéral des convenances que la Revue
bleue explique son long silence, en dépit d’une nette tentation
dreyfusarde à peine dévoilée en juin 1899 : « Depuis près d’une année,
la Revue s’est fait un devoir de ne pas parler de l’affaire Dreyfus. Ce n’est
pas qu’elle ne s’y intéressât point. Elle s’y intéressait comme à toute grande
cause de justice et d’humanité dans le monde. Mais les meilleurs esprits
étaient divisés ; les personnes les plus sincères, liées de la plus ancienne
amitié, se trouvaient, pour la première fois de leur vie, séparées par un
dissentiment très pénible. La discussion s’était montée dans la presse à un ton
qu’il ne nous plaît pas de prendre, ni de suivre. Une sorte de guerre intestine
s’était introduite dans les familles les plus unies et cette Revue, qui
est aussi une famille, n’avait pas échappé au sort commun. Dans ces conditions
nous nous sommes tus, et nous attendions la justice du pays. » Quand les
positions s’affichent, elles le font avec prudence, souvent tardivement et
presque avec mélancolie. Les anti-dreyfusards regrettent surtout ce tintamarre
qui clôt rudement et méchamment un siècle qui semble ainsi se mal finir [...]
L’arrêt de la Cour de Cassation de juin 1899 cassant le procès de 1894 fut plus
commenté que tout autre épisode."(p.294)
"Au dîner Bixio du 5 février, on reparle de
l’Affaire. [Le général] Galliffet conserve le statut d’interlocuteur principal
et si sa conviction n’a pas changé quant à la culpabilité de Dreyfus, il n’en
salue pas moins Picquart, ébranlant du même coup les opinions de Sardou et de
Detaille, tous deux très antidreyfusards.
Selon Claretie, « la majorité du dîner tient pour
trop rapide et mal fait le jugement de Dreyfus ». Durant la même soirée,
Daniel Halévy ne fait pas mystère de son avis tranché : « Il est impossible,
dit-il, qu’un jour la vérité sur l’affaire Dreyfus n’apparaisse pas ! C’est
le grand crime du temps ! »." (p.295)
-Christophe Prochasson, Paris 1900. Essai d'histoire culturelle, Calmann-Lévy, 1999, 348 pages.
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