dimanche 23 mars 2025

Spectres du matérialisme en terre d’Islam

Jean-Léon Gérôme, Le Muezzin1866

« DAHRIYYA, partisans d'opinions matérialistes de diverses natures, souvent vaguement définies.

Ce nom collectif les désigne dans leur ensemble, en tant que firqa, secte, selon le Dictionnaire des termes techniques, et se trouve à côté du pluriel dahriyyun formé à partir du même singulier dahri, nom relatif de dahr, mot coranique signifiant une longue période de temps. Dans certaines éditions du Coran, il donne son nom à la sourate LXXVI, généralement appelée sourate de l'Homme ; mais son emploi dans XLV, 24 où il apparaît en relation avec les infidèles, ou plutôt les impies, les égarés et les aveuglés, semble avoir eu une influence décisive sur son évolution sémantique qui lui a donné un sens philosophique très éloigné de son sens originel. Ces impies disaient « Il n'y a rien d'autre que notre vie en ce monde ; nous mourons et nous vivons, et seule une période de temps (ou : le cours du temps, dahr) nous fait périr ». Le mot n'a pas encore de spécification philosophique ; selon les commentaires d'al-Baydawi et des alalayn, il signifie “le passage du temps” (murur al-zaman), selon al-Zamakhshari “une période de temps qui passe” (dahr yamurru) dans XLV, 24, et un intervalle de temps d'une durée considérable dans LXXVI, 1. L'idée d'une longue période de temps s'est imposée de plus en plus et a fini par signifier une période sans limite ni fin, à tel point que certains auteurs ont utilisé al-dahr comme nom divin, pratique que d'autres ont fortement désapprouvée [...]

Selon l'explication donnée par al-Baydawi, il faut comprendre un lien sémantique avec le monde matériel, car le dahr, dit-il, désigne essentiellement l'espace de temps dans lequel ce monde vit, en dépassant le cours du temps. La doctrine de la dahriyya a ensuite été désignée par le même terme, et c'est ainsi qu'Al-Ghazali, entre autres, parle de « professer le dahr », al-qawl bi 'l-dahr [...] La traduction « fatalistes », parfois utilisée, ne se justifie pas. Le relatif dahri aura donc deux connotations philosophiques.

Il désigne, d'une part, l'homme qui croit à l'éternité du monde, qu'il soit passé ou futur, niant, par suite de cette opinion, la résurrection et une vie future dans un autre monde ; d'autre part, le mulhid, l'homme qui s'écarte de la vraie foi [...] Placer toute la vie humaine dans ce monde, c'est conduire rapidement à une morale hédoniste, et c'est dans ce sens que le premier usage littéraire du mot a été relevé, dans le Kitab al-Hayawan d'al-ahiz [....] dans lequel, dans une généralisation abusive, sans doute sous l'influence de la sourate XLV, 24, dahri désigne l'homme qui « nie le Seigneur », la création, la récompense et le châtiment, toute religion et toute loi, n'écoute que ses propres désirs et ne voit le mal que dans ce qui est en contradiction avec eux ; il ne reconnaît aucune différence entre l'homme, l'animal domestique et la bête sauvage. Pour lui, il ne s'agit que de plaisir ou de douleur ; le bien est simplement ce qui sert ses intérêts, même si cela peut coûter la vie à un millier d'hommes [...] Il découle des principes acceptés par les dahriyyun qu'ils rejettent les superstitions populaires, l'existence des anges et des démons, la signification des rêves et les pouvoirs des sorciers (al-"ahiz, ibid., ii, 50). Certains d'entre eux, cependant, sur la base d'analogies rationalistes, auraient admis la métamorphose des hommes en animaux [...]

Les dahriyya sont définis dans le Mafatih al-'ulum (éd. Van Vloten, Leyden 1895, 35) comme « ceux qui croient à l'éternité du cours du temps » ; les Ikhwan al-safa' les appellent les azaliyya, ceux qui croient à l'éternité du cosmos, par opposition à ceux qui lui attribuent un créateur et une cause [...] A cet égard, les Mutakallimun s'opposent à eux en affirmant le commencement dans le temps des corps et du monde créés par Dieu, et en y ajoutant l'affirmation des attributs divins, Dieu étant seul éternel et seul puissant [...]

Comme les Mutakallimun en général, le théologien judéo-arabe S¨'adya [...] réfute leur doctrine, d'abord dans son commentaire du Sefer Yesirah (ed. Lambert, Paris 1891), puis dans le premier livre de son Kitab al-Amanat wa 'l-I'tiqadat (ed. Landauer, Leyden 1880), en trois pages (63-5) sur la doctrine connue sous le nom d'al-dahr, qui considère non seulement la matière comme éternelle mais les êtres du monde que nous voyons comme invariables ; cette secte limite la connaissance au perceptible : « pas de connaissance en dehors de ce qui est accessible aux sens » [...]

Abu Mansur 'Abd al-qahir b. Tahir al-Baghdadi ne les mentionne pas parmi les sectes, dans le Kitab al-farq bayn al-firaq, mais il les évoque à plusieurs reprises parmi les incroyants, notamment les philosophes qui considéraient les cieux et les étoiles comme un cinquième élément échappant à la corruption et à la destruction, et qui croyaient même à l'éternité du monde.

Al-Ghazali, quant à lui, considère les dahriyya plutôt comme un ordre de philosophes qui, au cours des siècles, ont exprimé un certain courant de pensée qui n'a jamais manqué de représentants. Il ne les considère pas toujours de la même manière. Dans le Munqidh min al-alal [...] il parle d'eux comme formant la première catégorie (sinf) dans l'ordre chronologique. Ils étaient alors une « secte (ta'ifa) des anciens », niant un Créateur qui gouverne le monde et l'existence d'un monde futur, professant que le monde a toujours été ce qu'il est, de lui-même, et qu'il en sera ainsi éternellement. Il les assimile aux zanadiqa, qui comprenaient également une autre branche, plus nombreuse, les tabi'iyyun, les naturalistes.

Les dahriyya semblent faire de la pérennité du monde le centre de leur doctrine, tandis que les tabi'iyyun insistent sur les propriétés des tempéraments [?] et nient, non pas la création, mais le paradis, l'enfer, la résurrection et le jugement. A ces deux catégories s'en oppose une troisième, les déistes, ilahiyyun, qui sont apparus plus tard et dont font partie Socrate, Platon et Aristote. Ils ont réfuté les erreurs des deux premiers groupes, mais ils n'ont pas toujours été suivis par les philosophes musulmans, comme Ibn Sina et al-Farabi. Tous deux ont été particulièrement distingués dans le Tahafut al-Falasifa par Al-Ghazali (éd. Bouyges, Beyrouth 1927, 9) qui démontre à leur propos l'« Incohérence des philosophes » (selon la traduction préférée par M. Bouyges à la « Destruction » des philosophes), prouvant en même temps l'incapacité (ta'djiz) des adversaires. En effet, les deux musulmans ont lutté contre ceux qui niaient la Divinité, non sans éviter des théories qui leur ont valu d'être classés par Al-Ghazali parmi les dahriyya.

A ces derniers, qui portent également le nom de dahriyyun, sont attribuées les thèses suivantes : ils nient une Cause qui serait « causatrice des causes » (65, l. 3-4) ; le monde est éternel et n'a ni cause ni créateur ; les choses nouvelles seules ont une cause (133, l. 6 et 206, l. 5). […]

Les dahriyya apparaissent comme une secte, à proprement parler, dans les définitions d'Ibn Hazm et d'al-Shahrastani. Le premier attribue aux dahriyya la doctrine de l'éternité du monde, et le corollaire que rien ne le gouverne, alors que tous les autres groupes pensent qu'il y a eu un commencement et qu'il a été créé [...] Il commence par donner les cinq arguments des dahriyya qui sont appelés [...] « ceux qui professent le dahr », al-qa'ilun bi 'l-dahr.

Celles-ci peuvent être résumées comme suit :

1) « Nous n'avons rien vu qui soit nouvellement produit (hadatha), à moins qu'il n'ait surgi d'une chose ou dans une chose »

2) Ce qui produit (muhdith) les corps, ce sont incontestablement les substances et les accidents, c'est-à-dire tout ce qui existe dans le monde.

3) S'il existe un muhdith [force productrice ?] des corps, il est soit totalement semblable à eux, soit totalement différent, soit semblable à certains égards et différent à d'autres.

Or une différence totale est inconcevable, puisque rien ne peut produire quelque chose de contraire ou d'opposé à lui-même, ainsi le feu ne produit pas le froid.

4). Si le monde avait un Créateur (fa'il), il agirait en vue d'obtenir quelque avantage, de réparer quelque tort, c'est-à-dire d'agir comme les êtres de ce monde, ou bien par nature, ce qui rendrait son acte éternel.

5). Si les corps étaient créés, il faudrait que leurs muhdith, avant de les produire, agissent pour les nier, négation qui serait elle-même soit un corps, soit un accident, ce qui implique que les corps et les accidents sont éternels [...]

Après avoir réfuté successivement ces arguments, Ibn Hazm donne cinq contre-arguments de son cru [...]

Al-Shahrastani commence la deuxième partie de son Kitabal-Milal wa 'l-Nihal, où sont énumérées les sectes philosophiques, par ceux qui « ne sont pas d'avis » qu'il existe « un monde au-delà du monde perceptible », al-tabi'iyyun al-dahriyyun, « les naturalistes qui croient au dahr, qui n'expriment pas un [monde] intelligible » [...]

[...] Dans le Kitab Nihayat al-iqdam (éd. Guillaume, Oxford 1931, avec traduction partielle), al-Shahrastani rapporte plusieurs discussions entre les dahriyya (matérialistes) et leurs adversaires [...] sur l'origine du monde, y compris la théorie des atomes se déplaçant dans un désordre primitif. Le mode de raisonnement des dahriyya apparaît sophistique, mais les réfutateurs qui s'appuient sur les mouvements de Saturne n'apportent aucune preuve. L'origine du monde par la rencontre fortuite d'atomes errant dans l'espace est une opinion également attribuée aux dahriyya […]

Le 19e siècle a apporté une définition à un mot qui, pendant longtemps, avait été utilisé de manière assez vague. Les sciences naturelles européennes, pénétrant en Orient, ont donné naissance à un courant d'idées très simplifiées mais matérialistes qui ont été la source de problèmes inattendus dans l'Islam. [...] La question du matérialisme s'est posée de manière extrêmement aiguë en Inde. Après la mutinerie de 1857-1858, Sayyid Ahmad Khan se rendit compte que les musulmans ne pourraient pas contester la suprématie britannique tant qu'ils n'auraient pas assimilé la science et les méthodes occidentales. En 1875, il fonde le collège d’Aligarh [q.v.], qui deviendra plus tard une université, combinant la culture anglaise et l'étude de la théologie musulmane. Profondément impressionné par les concepts de conscience et de nature, il prend les lois de la nature comme critères des valeurs religieuses. Cette nouvelle conception se répandit, donnant, avec la terminaison arabe, le qualificatif de naturi, qui devint nay'ari, pluriel nay'ariyyun, de la transcription de la prononciation anglaise ; en persan nay'eriyye. Elle fut présentée comme une sorte de nouvelle religion, apparaissant dans le recensement de l'Inde, où ses adeptes étaient appelés ne'ari. Ces événements ont exercé une influence considérable sur l'ensemble de l'Inde et ont rendu nécessaire la prise de position de l'islam orthodoxe.

« Djemâl al-Din al-Afghani [q.v.] a écrit une violente réponse en persan [...] avec sa Réfutation des matérialistes, dont la traduction en ourdou a été lithographiée à Calcutta en 1883 ; elle a été traduite en arabe par Muhammad 'Abduh et publiée pour la première fois (1ère. Beyrouth 1303/1885) sous le titre Risala fi ibtal madhhab al-dahriyyin wa-bayan mafasidihim wa-ithbat anna 'l-din asas al-madaniyya wa 'l-kufr fasad al-'umran, puis (2e éd..., Le Caire 1312, 3e éd., Le Caire 1320/1902) sous le titre al-Radd 'ala 'l-dahriyyin (traduction française A.-M. Goichon, Paris 1942), alors que le titre original comportait al-nayshuriyyin, désignant clairement le sens donné à dahri qui est donc la traduction de naturaliste-matérialiste. Dans ce court ouvrage, amal al-Din fait remonter cette doctrine aux philosophes grecs dans des termes qui rappellent ceux d'Al-Ghazali ; il en retrace l'histoire, telle qu'il se la représente, dans le premier chapitre ; il la termine avec Darwin. Sa réfutation est, dans l'ensemble, superficielle.

Tandis que le matérialisme se répand, notamment par le biais de traductions arabes d'ouvrages européens comme Force et matière de Büchner, traduit par Shibli Shumayyil (Alexandrie 1884), un mouvement contraire se dessine. L'histoire de cette lutte entre deux conceptions inconciliables est loin d'être achevée ; elle nécessiterait des recherches considérables. »

(Source : https://www.muslimphilosophy.com/ei2/dahriyya.htm  )

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