dimanche 4 octobre 2026

Qu’est-ce que le rationalisme ? (Jean Laporte, Le rationalisme de Descartes, chapitre introductif)

"A.  1. PHILOS. Doctrine d'après laquelle tout ce qui existe a sa raison d'être de telle sorte que tout est intelligible. [...]

2. Doctrine selon laquelle toute connaissance vient de principes a priori pouvant être logiquement formulés, ne dépendant pas de l'expérience et dont nous avons une connaissance raisonnée et innée. [...]

3. Doctrine d'après laquelle la raison, en tant que système de principes organisateurs des données empiriques, fonde la possibilité de l'expérience. [...]

B.  P. ext.

1. Confiance dans la raison, croyance en l'efficacité de la connaissance rationnelle. [...

2. Tournure d'esprit, mode de pensée qui n'accorde de valeur qu'à la raison, à la pensée logique."

 -Dictionnaire TLFI, "Rationalisme".


Dans un sens proche du sens B. par extension, Jean-Pierre Vernant écrit « Pour le rationalisme la notion de débat, d’argumentations contradictoires constitue une condition fondamentale. Il n’est de rationalisme que si l’on accepte que toutes les questions, que tous les problèmes soient livrés à une discussion ouverte, publique, contradictoire. »  (Religions, histoires, raisons, Paris, Maspero, 1979, p.100-101).

Ce n’est pas le sens, philosophique, doctrinal, que nous retiendrons pour le terme (l’attitude décrite par Vernant se confond avec l’usage publique de la raison, avec la philosophie ou la libre discussion en général).

Ces différentes significations (surtout les 3 premières, proprement philosophiques et doctrinales) mériteraient d’être distingués par des appellations différentes. Nous utiliserons le terme de rationalisme uniquement pour le sens A.1, afin d'en forger un concept clair et sans ajout inessentiel. Le sens A.2 définit plutôt une théorie idéaliste de la connaissance ; tandis que le sens A.2 définit une théorie idéaliste de la connaissance de type spécifiquement kantienne. 

***

"Du Cartésianisme est issu Spinoza, mais aussi Malebranche, mais aussi Leibniz ; et, pour une bonne part, Arnauld, sans compter Régis ; pour une bonne part également, Locke, puis Berkeley, puis Hume ; et Condillac, et La Mettrie ; et encore Kant et Hegel [?] ; et Maine de Biran ; et Auguste Comte [?!] ; et Husserl. Tous ces gens-là se réclament de Descartes ; tous sont, à quelques égards, ses disciples. Descartes les comprend et les dépasse tous." (p.VIII)

"L'esprit est précisément ce par quoi les textes s'organisent et s'harmonisent. Si l'on n'arrive pas à concilier intégralement les textes cartésiens, c'est qu'on n'a pas su retrouver l'esprit de Descartes, le principe directeur qui les anime et leur donne un sens.

Le rationalisme fournit-il ce principe directeur ? Toutes les difficultés, toutes les inconséquences, toutes les ambiguïtés qu'on a si souvent relevées dans la philosophie cartésienne et qui opposent les commentateurs aux commentateurs, ne tiendraient-elles pas, au contraire, à ce que pour interpréter Descartes, les uns et les autres, à l'envi, se placent sur le terrain du Rationalisme ?" (p.IX)

" [Chez Platon] : l'autre ou le non-être [...] est source du fortuit, de l'accident, de l'indéterminé exactement comme l'est, chez Aristote, la matière [...] qu'informent les essences. Les deux penseurs reconnaissent donc un irrationnel ; mais un irrationnel réduit au rang d'élément inférieur, et ressortissant à un monde de connaissance inférieur, qui est l'opinion. La vérité science le néglige, pour ne s'intéresser qu'au général, c'est-à-dire aux essences.

Ce facteur de contingence, les Épicuriens, qui n'ont jamais passé pour des "amis de la raison", s'attachent, eux, à le mettre en évidence sous les espèces du Clinamen. [...]

Au contraire, le Stoïcisme, philosophie du Logos, vise, ainsi que l'a écrit justement M. Bréhier, "à éliminer l'irrationnel, et à ne plus voir, dans la nature comme dans la conduite, que la raison pure". [...] Voilà la seconde forme du Rationalisme antique : rationalisme non plus de l'Idée, mais de la Loi." " (p.XI)

"En fait de rationalistes incontestés, l'ère moderne en compte de trois espèces :

D'abord les rationalistes à la manière de Spinoza et de Leibniz. Pour Spinoza la Substance unique qui est Dieu se définit comme causa sive ratio : ce qui signifie que toutes choses non seulement jaillissent de l'Etre absolu, mais se déduisent de sa nature, avec la même nécessité que les propriétés du triangle suivent de sa définition. Or la nécessité mathématique est pour l'homme l'intelligibilité même. Il n'est donc rien, comme dit Lucas Meyer, "au-dessus de l'humain compréhension". La Révélation n'est qu'une expression symbolique, à l'usage des simples, de la vérité rationnelle. - Pour Leibniz aussi, la substance, quoiqu'elle ne soit pas unique, est essentiellement principe de déduction : il faut que, dans la "notion complète" de chaque être, on puisse reconnaître a priori tous les prédicats qui sont ou seront à affirmer de cet être, donc tout ce qui lui arrivera, à lui et à l'univers. [...] Tout a sa "raison suffisante". Tout est donc intelligible, même les faits particuliers, même les dogmes religieux, puisque toute vérité est démontrable à l'aide d'une analyse [...] Voilà ce qu'on peut appeler le rationalisme dogmatique.

Kant représente un rationalisme antidogmatique ou mieux relativiste. A ses yeux, la rationalité consiste principalement, non dans la possibilité d'une déduction analytique, mais dans la liaison synthétique, laquelle est le fait d'une activité transcendantale de notre esprit. Cette activité spirituelle, qui informe les données de la sensibilité pour façonner suivant ses lois propres le monde des phénomènes, n'aboutit qu'à une connaissance relative. [...]

Enfin, après Kant, le rationalisme s'épanouit dans les diverses formes de l'idéalisme absolu : celui de Fichte (première manière) et de ses disciples contemporains, pour qui l'intelligence "constitue" par ses déterminations progressives, non seulement la forme, mais, d'une certaine manière, le contenu de l'expérience ; celui de Hegel et des néo-hégéliens, pour qui le monde se reconstruit intégralement par une série de synthèses conceptuelles, suivant la Dialectique de la Raison." (pp.XIII-XIV)

[Glose 1 : Autant il me semble problématique d’inclure Kant dans le rationalisme, parce que Kant n’admet le finalisme que dans un sens très subjectif (on comprend certaines choses, comme le vivant, comme étant finalisé, sans qu’elles le soient peut-être en elle-même, le noumène étant inconnaissable), autant il est clair qu’Hegel est rationaliste.

Mais dès lors, l’inclusion de Hegel implique ne pas considérer comme relevant de l’essence du rationalisme les principes de non-contradiction, ce que contredit ce qu’en dit Michel Haar :

« Le raisonnement sartrien est fondé une fois de plus sur la seule alternative entre le pour-soi et l'en-soi. Il exclut la possibilité d'un « troisième genre d'être », comme l'a souvent montré Merleau-Ponty. La compréhension doit être consciente ou inconsciente, elle ne peut être intermédiaire ou ambiguë, car il n'y a que deux genres d'être. Remarquons que Sartre, bien qu'il se dise non rationaliste, se soumet strictement aux principes logico-métaphysiques du rationalisme, ceux de contradiction et du tiers exclu. » (Michel Haar, La Philosophie française entre phénoménologie et métaphysique, PUF, 1999, 143 pages, p.40.) ]

"Le rationaliste doit [...] revendiquer pour la raison une nature originale, irréductible à celle de l'instinct et de l'affectivité. [...]

Le rationalisme a souvent été confondu avec l'innéisme, et opposé comme tel à l'empirisme. Mais il y a des philosophies qui ne veulent d'autre base que l'expérience, voire l'expérience sensible, et qui sont à bon droit réputées rationalistes, parce que l'expérience, même sensible, est pour elles la manifestation d'un Rationnel. Ainsi, nous l'avons dit, des Stoïciens. Et, au XVIIIe siècle, des matières à la manière d'Holbach ou de La Mettrie. Et, au XIXe, des évolutionnistes à la manière de Spencer." (p.XVI)

[Glose 2 : Il me semble que c'est faux s'agissant de La Mettrie, son matérialisme admettant le hasard. On ne peut pas l’inclure dans le rationalisme.

Si on inclut dans le rationalisme le matérialisme d’Holbach et le spinozisme, alors le rationalisme n’est pas forcément finaliste et il n’admet pas forcément une cause première. Ce qui rend la catégorie extrêmement abstraite.

Comme j’ai bien l’impression que le rationalisme a partie lier avec le finalisme et un certain « créationnisme », il faut dire ou bien que d’Holbach et Spinoza ne sont pas rationalistes, ou bien ne sont pas de manière conséquente. Si vraiment tout avait une raison d’être, alors le monde existerait par une cause (ce qui est le cas en un certain sens chez Spinoza), et il faudrait admettre aussi que les étants existent pour des buts. Donc le rationalisme cohérent doit être finaliste et admettre une cause première. Le rationalisme est une attitude métaphysique qui ne se limite pas à admettre un déterminisme universel.]

"L'essence du rationalisme tient dans cette formule de Spinoza, qui pourrait être d'Aristote [?], comme aussi de beaucoup de nos contemporains, Hamelin par exemple, ou Goblot, ou M. Pradines : "C'est le propre de la raison de considérer les choses non comme contingentes, mais comme nécessaires." (p.XVI)

"Un Pascal élève au-dessus des certitudes de la raison, celles du cœur. Un Bergson croit l'intelligence susceptible de connaître, et même de connaître absolument, dans le domaine de la matière, mais dans le domaine de la vie, il fait appel à l'intuition. Un Rousseau fait appel au sentiment et à la voix de la conscience. Un Newman à l'illative sense. D'autres à l'expérience mystique.

Voilà, semble-t-il, le point crucial en l'affaire. Le propre du rationaliste n'est pas seulement d'avoir, suivant la formule du Vocabulaire philosophique, "foi en la raison", mais de n'avoir foi qu'en elle, ne lui sacrifier, de lui subordonner ou de lui ramener tout autre principe de savoir ou d'action, -de voir, par exemple, dans les suggestions de l'esprit de finesse une condensation rapide de raisonnements ou de calculs inaperçus [...] Décisive à cet égard, aujourd'hui comme au moyen âge, est la position prise en face de la religion. Le rationaliste accepte la religion, pourvu qu'il s'agisse d'une religion rationnelle, traduisant en un langage symbolique les affirmations de la raison, ou se bornant à la conscience même que nous avons de la raison en tant que principe de communication universelle entre les hommes. Il rejette toute transcendance. Il s'enferme dans l'immanence parce qu'il pense que la raison, notre raison, ne s'appuie sur rien d'autre, qu'elle n'a pas besoin de se compléter par rien d'autre [...] Il s'accommodera à la rigueur de l'inconnaissable. Il ne tolérera jamais le surnaturel.

En fin de compte, les caractères d'une philosophie rationaliste se résument à deux :

1° Admettre la réalité spécifique d'une raison entendue, soit comme ordre nécessaire des idées et des choses, soit comme activité spirituelle autonome constitutive de l'expérience, -ceci ne différant d'ailleurs de cela que comme le dynamique du statique ;

2° Admettre que cette raison vaut, soit pour tout comprendre, soit du moins pour comprendre tout ce qui nous est accessible et pour régler tout ce qui dépend de nous, -la raison abolissant ou plutôt absorbant en elle tout autre prétendu principe de connaissance et d'action, suffisant à l'homme et se suffisant à elle-même." (pp.XVIII-XIX)

[Glose 3 : J'aurais tendance à admettre le deuxième principe, mais pas forcément le 1er, car sa seconde modalité est idéaliste, tandis que sa première modalité implique un déterminisme universel contre lequel on peut faire valoir des objections empiristes (Hume, Condillac, etc.) ou métaphysiques (les épicuriens, Simondon...). DONC, je serais seulement à moitié « rationaliste », comme Simondon ou Castoriadis. Autant dire que je ne suis pas rationaliste, au sens A.1 que je privilégie.]

"Nous avons à déterminer jusqu'à quel point ces caractères se retrouvent dans la philosophie de Descartes." (p.XIX)

-Jean Laporte, Le rationalisme de Descartes, PUF, 1988 (1945 pour la première édition), 508 pages.

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