mardi 29 septembre 2026

« La raison », de Bertrand Saint-Sernin

"Alors que les philosophes ont insisté sur l’universalité de la raison, le mot lui-même est associé, dans les diverses langues, à des images très différentes : le grec logos indique l’acte de cueillir, de parler, de comprendre ; l’allemand Vernunft vient de vernehmen, « entendre une parole qui a du sens » ; l'anglais reason est lié au vieux français et au latin : il introduit une notion de mesure ; le russe razoum vient de ratio, mysl de mythos ; et l’anglais mind, d’origine saxonne, signifie d’abord la mémoire, comme faculté mais aussi comme souvenir d’un défunt. En arabe, la racine (ntq) sert à former le mot « logique » (mtqa) et le mot « province ». Quant à l’intellect aristotélicien (noûs), il est traduit par agl, mot qui désigne à la fois entrave que l’on met aux jambes des chameaux pour éviter qu'ils s’échappent et la raison qui lie. Cette double image de l’entrave et du lien causal intelligible se trouve déjà chez Platon. Socrate, à propos des opinions vraies, observe : « [...] elles sont de peu de valeur, tant qu’on ne les a pas enchaînées par un raisonnement de causalité. [...] Les a-t-on enchaînées, elles deviennent science. » (Ménon, 97 e - 98 a). Précisons que « raison » vient du latin ratio, qui signifie « calcul ». En vieux français, un livre de raison est un livre de comptes, «le registre où un négociant porte ses comptes par doit et avoir », dit Littré. Il évoque aussi la comptabilité publique (le « grand livre ») et les statistiques. Alors que ratio insiste sur la rigueur du calcul, le verbe reor signifie « penser », mais avec la nuance de « croire, être d’avis », alors que son participe passé ratus, qui se retrouve dans pro rata, revient au sens de « calcul ». Quant au mot « pensée », il se rattache au verbe putare, qui veut dire d’abord « émonder, élaguer, tailler » ; puis « apurer un compte avec quelqu'un » (rationem cum aliquo putare), "évaluer, estimer juger » ; enfin, « supputer, penser, croire ». Son sens premier évoque, comme bien d’autres termes abstraits, on l’a souvent noté, les actes élémentaires de la vie quotidienne dans une civilisation agraire." (pp.6-7)

[Glose 1 : La variété des connotations liées aux étymologies montre l’inanité des efforts de clarification notionnelle qui s’appuient sur l’étymologie d’un mot dans une langue donnée. Un processus pourtant fort pratiqué par … Platon, Hegel ou Heidegger…]

"Les sciences ont changé au cours du siècle dernier : de la contemplation de l’univers elles sont passées à une action sur le réel." (p.9 )

[Glose 2 : n'importe quoi ... Et la médecine hippocratique alors ? Ce n'était pas, il y a vingt-cinq siècles, une science "passée à une action sur le réel" ? L’astronomie et la physique mathématisée des Modernes n’aurait eu aucun rapport avec les grandes découvertes et les nécessités de la navigation en haute mer ?

Et même et en général, qu'est-ce que pourrait bien être une science "sans action sur le réel" ? Même en considérant l'histoire des mathématiques, comment peut-on croire qu'aucune pratique, aucune expérience, aucune construction architecturale, etc. n'a été nécessaire au progrès de cette science, que tout aurait pu se faire a priori ?!]

"Platon, dans le Timée, expose une conception de la naissance, de la structure et du devenir de l’univers pris dans son unité et sa totalité ; il en dépeint les différentes régions, qui ont leurs êtres, leurs lois et leur constitution propres ; et il prend un soin particulier à évoquer la genèse, la nature et le destin des hommes. La raison y apparaît sous trois aspects : cosmologique (en tant que propriété de l’univers) ; anthropologique (en tant qu’activité propre à l’être humain) ; métaphysique (comme une réalité dont le statut et la place ne sont pas aisément assignables)." (p.11)

"Comment pouvons-nous savoir quoi que ce soit sur l'univers ? Par l’observation, répond Platon. « Ce sont le jour et la nuit, les mois, les périodes régulières des saisons, les équinoxes, les solstices, toutes choses que nous voyons, qui nous ont procuré l'invention du nombre, fourni la connaissance du temps, et permis de spéculer sur la nature de l’univers » (47 a)." (p.13)

[Glose 3 : affirmation étonnante mais pas tout à fait incroyable. Il semble effectivement qu’on trouve chez Platon, tantôt l’admission que le sensible est le premier pas vers les réalités « authentiques », idéales [dans Le Banquet par exemple] ; tantôt que les sensations nous empêchent d’accéder à la connaissance du réel… Mais le propos de l’auteur me semble tout de même assez éloigné de la pensée de Platon. La connaissance n’est-elle pas purement réminiscence chez Platon ? A quoi bon dès lors observer quoi que ce soit ?]

"Dans la conception de l’esprit, [les stoïciens] introduisent un thème, celui de la tabula rasa, qui aura une immense fortune dans la tradition empiriste : « [Ils] disent que, quand l’homme est engendré, la principale partie de son âme est ni plus ni moins qu’un papier prêt à écrire, sur lequel il écrit chacune de ses notions ; et la première sorte d’écriture est par les sensations, car ceux qui ont senti quelque chose, comme, par exemple, qui ont vu une blancheur, après qu’elle s’en est allée, ils en retiennent la mémoire ; et après qu’ils ont assemblé plusieurs souvenirs semblables et de même espèce, ils disent qu’ils ont expérience : car l’expérience n’est autre chose qu’un amas et une multitude de plusieurs représentations semblables » (Sextus Empiricus, Opinions, IV, XI, in J.-P. Dumont, Éléments d'histoire de la philosophie antique, Nathan, 1993, p. 582)." (p.18)

"Les stoïciens, dont l’influence a été immense sur la pensée européenne, ont découvert les lois de la partie la plus élémentaire de la logique, qu’on appelle le calcul des propositions. Ils ont élaboré une théorie du signe toujours actuelle, distinguant dans le signe le signifiant, le signifié et le référent ; et classant les signes selon la nature de la relation entre le signifiant et le signifié." (p.19)

"Le 10 mai 1632, Descartes écrivait, au P. Mersenne : « Depuis deux ou trois mois, je me suis engagé fort avant dans le ciel ; et [...] je suis devenu si hardi, que j'ose maintenant chercher la cause de la situation de chaque étoile fixe. Car encore qu’elles paraissent fort irrégulièrement éparses çà et là dans le ciel, je ne doute point toutefois qu’il y ait un ordre naturel entre elles, lequel est régulier et déterminé ; et la connaissance de cet ordre est la clef et le fondement de la plus haute et plus parfaite science, que les hommes puissent avoir, touchant les choses matérielles. » Il ajoute, à propos de cette science du ciel: « Je crois que c’est une science qui passe la portée de l’esprit humain ; et toutefois je ne saurais m'empêcher d’y rêver... »." (p.26)

"Léon Brunschvicg écrit : « Si le positivisme implique ces deux conditions : d’une part l'élimination systématique de toute spéculation sur la cause en tant que cause, d’autre part la définition des lois comme relation de fonction entre coefficients expérimentalement attribués aux phénomènes, il est exact, en effet, de dire que l’occasionalisme de Malebranche, c’est déjà le positivisme sous une forme que l’on pourrait dire définitive » (L'expérience humaine et la causalité physique, Alcan, 1922." (p.28)

"Cournot (1801-1877) a posé, au sujet de la raison, la question décisive : Est-elle capable de nous faire distinguer, entre nos constructions intellectuelles, celles qui sont seulement logiques ou cohérentes et celles qui rendent aussi une image fidèle des processus de la nature ? Il pense qu’il existe une « logique supérieure » ou « critique philosophique », capable de sonder nos représentations de la réalité et d’évaluer jusqu’à quel point elles restituent « ce qui tient à la nature des choses » (Matérialisme, vitalisme, rationalisme, p. 199). En un siècle qui, en philosophie des sciences, est majoritairement kantien ou positiviste, il estime que le réalisme est une attitude philosophique tenable.

Et, surtout, il apporte dans la conception de la raison trois innovations majeures : 1 / comme la nature est faite d’ordres dont chacun possède ses êtres, ses lois, sa constitution (à cet égard, il est proche du Timée), la raison a pour mission d’articuler les régions de la nature ; 2 / comme l’univers a une histoire, la raison ne peut espérer s'affranchir du temps, même en sciences, puisque sa vocation est de reconstituer selon un ordre causal le cours des choses ; 3 / enfin, comme l'univers n’est pas régi par un système unique de lois invariantes, il s’y produit des rencontres entre séries indépendantes de processus, si bien qu’en lui « le hasard est un fait naturel ».

Bien plus, il n’y a pas seulement une histoire de la nature : il y a un devenir de la raison, comme l'attestent les « révolutions scientifiques ». Cournot, à la différence de Kant, ne croit pas que la pensée, une fois entrée « dans la voie sûre de la science », puisse se passer de refontes ; il pense que les hommes appliquent successivement des « clés » de plus en plus puissantes pour déchiffrer l’ordre des choses. Ces « révolutions » n’abolissent pas l’état de choses antérieur : elles l’incluent dans une nouvelle perspective qui embrasse et unifie un plus grand nombre et une diversité accrue de phénomènes." (pp.32-33)

"Dans The Function of Reason (1929), [Whitehead] estime que la raison doit relever plusieurs défis : 1 / penser un univers en devenir où se manifeste une créativité naturelle, puisque des êtres et des formes jusque-là inconnus apparaissent en lui, tandis que d’autres périssent ; 2 /mettre en évidence l’interconnexité des choses ; 3 / refuser la scission (bifurcation) entre le monde des constructions scientifiques et celui de la vie ordinaire ; 4 / voir comment s’articulent ou s’emboîtent les ordres de la nature ; 5 /et, de la sorte, esquisser une cosmologie. Cette dernière est à la fois nécessaire et provisoire : elle est nécessaire parce que la raison a pour mission de penser l’unité de la nature ; elle est provisoire, parce que le schème spéculatif où s'exprime la cosmologie est fait d’éléments (concepts, théories, expériences) qui ne durent qu’un temps." (p.34)

"Qu’ont de particulier ces théories physiques « sublimes » ? Du point de vue de leur structure interne, elles se présentent sous une forme analogue à celle des théories mathématiques, dans la mesure où, à partir d’axiomes posés comme prémisses, elles permettent de retrouver comme théorèmes les lois empiriques et, comme illustrations de ces théorèmes, les faits empiriques. Du point de vue externe, elles prédisent les résultats expérimentaux avec une exactitude étonnante.

Einstein disait de telles théories qu’elles allient la « perfection interne » et la précision empirique. La plus ancienne de ces théories, la géométrie d’Euclide, quand on la considère comme une théorie physique, permet de calculer les surfaces, les volumes, la longueur des lignes, la forme des trajectoires, etc. Certes, elle n’embrasse pas toutes les surfaces, tous les volumes, toutes les lignes, toutes les trajectoires ; mais, dans les limites de sa compétence, elle est souveraine. En même temps, aucune de ces théories sublimes ne reste figée. Considérons les plus anciennes : la géométrie d’Euclide suscite, en 1899, de la part de David Hilbert, l’un des plus grands mathématiciens du XXe siècle, un essai, Les fondements de la géométrie ; et, la même année, Edmund Husserl publie un essai philosophique, L'origine de la géométrie. À la même époque, Alfred North Whitehead et Bertrand Russell, constatant qu’ils ont chacun en train un livre sur les mathématiques, décident de s’associer, et, de leur coopération, résulte l’un des monuments de la logique du XXe siècle, les Principia Mathematica (1910-1913) déjà mentionnés, où les mathématiques classiques, depuis l’arithmétique et la géométrie antiques, sont reconstruites à nouveaux frais. De même, entre 1687 et 1787, de Newton à Lagrange, la mécanique classique subit une refonte extraordinaire. En d’autres termes, les théories « sublimes » sont à la fois les plus achevées et les plus inachevables, dans la mesure où elles ne constituent pas des domaines fermés mais des ateliers toujours actifs, où des découvertes restent possibles.

Chaque grande théorie (géométrie ; dynamique, électromagnétisme, relativité restreinte et relativité générale, physique quantique, etc.) apporte sa manière propre de décrypter les processus naturels, clé particulière qui n’ouvre pas toutes les serrures." (pp.42-43)

"Au XVIIIe siècle, par exemple (avec Stahl, selon Kant, et Lavoisier, dit-on plus communément), s’esquisse une nouvelle science, la chimie, qui, tout en reprenant à l’alchimie ses instruments, certaines de ses recettes et quelques-uns de ses thèmes, se transforme en savoir positif de la matière. Au cours du XIX siècle, deux découvertes majeures enrichissent la discipline : le recensement des corps simples (symbolisé par le tableau de Mendeleïev) ; et la réalisation artificielle, par synthèse, de substances chimiques existant dans les organismes vivants et de molécules qu’on ne trouve pas dans la nature. Dans ses Leçons sur les méthodes générales de synthèse en chimie organique professées en 1864 au Collège de France, Marcelin Berthelot caractérise ainsi la spécificité de cette science : « La Chimie crée son objet. Cette faculté créatrice, semblable à celle de l’art lui-même, la distingue essentiellement des sciences naturelles et historiques. »." (pp.45-46)

"La chimie a donc eu, au point de vue philosophique, une importance majeure. Alors que le positivisme, nous l’avons vu, soutenait que nous ne pouvons connaître ni la nature intime ni les causes ultimes des êtres et des choses, cette science recense tous les corps simples et indique comment forger par synthèse soit les corps que la nature produit spontanément, soit ceux qu’elle n’a pas produits. La nature n’est donc pas saturée : elle ne fabrique pas toutes les substances ou tous les êtres qui sont possibles selon ses lois." (p.47)

[Glose 4 : Cette dernière affirmation est aussi dogmatique que péremptoire. Nous ne connaissons pas l'entièreté de la nature. Comment prétendre que les substances qui sont crées artificiellement sur Terre par l'Homme n'existe absolument nulle part, sur aucune planète éloignée, etc. ? ...]

"Il y a donc deux genres de rationalisme : l’un, celui des positivistes, qui affirme que la raison humaine est capable de construire des modèles pourvus de valeur prédictive, mais qui ne restituent pas les mécanismes inhérents à la nature ; l’autre, celui des restituer réalistes, qui va plus loin et parie que —non pas totalement mais par endroits— la raison est en mesure de restituer les opérations de la nature." (pp.47-48)

"Si, vers les années 1860, les progrès de la chimie de synthèse inclinent à prendre le parti du réalisme, à la même époque une science elle aussi inédite suggère que le premier parti est plus sensé. L’étude des gaz met en évidence que ceux-ci sont composés d’un nombre de molécules si élevé (donné par le nombre d’Avogadro 6, 023.10) qu’il est impensable d’écrire une à une les équations des trajectoires et des chocs des molécules, même si ceux-ci sont soumis aux lois de la mécanique. D’où l’idée de recourir au calcul des probabilités pour découvrir les lois qui régissent les gaz. Maxwell, Boltzmann et Gibbs vont, dans le dernier tiers du XIXe siècle, fonder la mécanique statistique et donner ses bases à la thermodynamique.

C’était pour la raison, là encore, un nouveau défi : le calcul des probabilités, loin de rester un auxiliaire de la mécanique seulement bon à calibrer les erreurs d'observation ou les approximations du calcul, se muait en un instrument positif d'exploration de la nature. Ce changement de perspective a été à l’origine, au XXe siècle, de la découverte d’un nouveau type de lois physiques non plus déterministes, mais probabilistes, ce qui, depuis lors, est de règle dans la physique quantique.

L'un des créateurs de la mécanique statistique, Ludwig Boltzmann, tout en étant conscient que l'esprit humain ne pouvait pas reconstituer mathématiquement en détail les mouvements des molécules d’un gaz enfermé dans une enceinte, pensait que la mécanique statistique fournissait assez d’éléments pour résoudre un dilemme qui divisait alors le monde savant : La physique doit-elle être atomiste ou non ? Même si les mathématiques ne nous donnent pas les moyens de nous glisser entre les molécules des gaz et de scruter leurs trajectoires, la confrontation des modèles et des résultats empiriques nous fournit assez d'informations, pensait Boltzmann, pour affirmer l’existence des atomes. Celle-ci fut établie expérimentalement par Jean Perrin en 1906, l’année de la mort de Boltzmann.

Quand on prend pour fil conducteur les théories sublimes, on s’aperçoit que la raison ne s’y montre pas munie, dès le départ, de ses principes et de ses règles. À chaque étape, elle se découvre des capacités qu’elle ignorait avoir et des limites qu’elle ne soupçonnait pas rencontrer." (pp.48-49)

[Glose 5 : Une épine dans le pied de Descartes, qui enseignait pourtant qu’on ne peut pas progresser vers la vérité sans une méthode parfaitement sûre et continue…]

"Les grandes découvertes trouvent rarement du premier coup leur forme définitive : le plus souvent, elles sont retravaillées, étendues, réformées. Travail entrepris par l’auteur lui-même ; mais surtout par ses continuateurs. Parfois, ce processus s’étend sur des décennies ou même des siècles : cent ans se sont écoulés entre la publication des Principia de Newton (1687) et celle de la Mécanique analytique de Lagrange (1787). De même, la réécriture de la Mécanique quantique, de 1920 à nos jours, ne s’est pas arrêtée. Cela fait apparaître l'importance de l’intersubjectivité dans le travail scientifique. Celle-ci a revêtu successivement deux formes principales.

1 / La plus ancienne, présente de Descartes à Husserl, sous des formes diverses, consiste à reconnaître que les découvertes faites au cours du temps peuvent être assimilées par un seul homme, sinon en fait, du moins en principe. Au XVII siècle, nous l’avons vu, on a des exemples fameux de la reprise, par un seul esprit, de tous les acquis d’une discipline. La raison, tout en étant universelle, se manifeste dans l’esprit des individus. Cela correspond à un état de choses réel. Il est difficile de dire quand exactement ce qui était un idéal réalisable est devenu un mythe, puis une impossibilité.

Ce qui est sûr, c’est que, dans la première moitié du XXe siècle, des penseurs comme Husserl ou Einstein ont encore le sentiment que chacun, à sa place, voit l'Univers de façon absolue et vraie. Chacun ne voit pas la même chose quand il se déplace dans l’espace-temps, mais les changements de perspective sont régis par des lois que chacun des observateurs connaît. C’est en ce sens que Husserl parle d’ « intersubjectivité transcendantale ».

[Glose 6 : On peut fortement douter que ce soit ce dont voulait parler Husserl, du moins quand on écoute ce qu’en a compris Michel Camus…]

2 / Puis il est apparu que le modèle classique d’une raison universelle incarnée dans l’individu avait cessé d’avoir cours : non seulement aucune conscience individuelle n’embrassait plus le savoir vivant, mais cette impossibilité apparaissait insurmontable. Les prétentions d’une philosophie du cogito, telle que la concevait Husserl, semblaient « exorbitantes » (Cavaillès). [...]

Chaque scientifique et, plus encore, chaque citoyen doit faire confiance à des personnalités et à des collectivités qui lui assurent que tel processus naturel a bien lieu, que telle loi se vérifie, que telle théorie rend bien compte du savoir existant, que tel médicament produit tel effet." (pp.96-99)

"La raison, en effet, apparaît d’abord comme la remise en cause de la coutume : elle semble dissolvante, parce qu’elle est critique. Quand elle opère en démocratie, régime avec lequel elle se sent en affinité, elle rend public le débat et, dans certaines situations, légitime le conflit. D’où le mal qu’elle éprouve à se faire reconnaître. On l’accuse de mépriser les usages anciens ou, plus encore, les « anciens » eux-mêmes, détenteurs de l’expérience et de la sagesse. Elle est donc d’abord en butte aux autorités traditionnelles. Comme les Tragiques grecs l’ont bien vu, c’est dans les crises majeures, quand les lois habituelles ne fournissent pas de réponse, que le besoin de la raison, conçue comme « pensée salvatrice » (Eschyle), se fait sentir." (pp.106-107)

"Une enquête, conduite par Jacques Hadamard dans les années 1940, montre que les grands savants décrivent le processus créatif comme étrange, peu logique et rarement lié au langage, même si, une fois cette phase achevée, il reste à accomplir un travail considérable de clarification, de démonstration, d’expérimentation, de mise à l’épreuve et de présentation." (p.112)

-Bertrand Saint-Sernin, La raison, PUF, 2003, 127 pages.

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