[Glose 1 : La
variété des connotations liées aux étymologies montre l’inanité des efforts de
clarification notionnelle qui s’appuient sur l’étymologie d’un mot dans une
langue donnée. Un processus pourtant fort pratiqué par … Platon, Hegel ou
Heidegger…]
"Les sciences ont
changé au cours du siècle dernier : de la contemplation de l’univers elles sont
passées à une action sur le réel." (p.9 )
[Glose 2 : n'importe quoi
... Et la médecine hippocratique alors ? Ce n'était pas, il y a vingt-cinq
siècles, une science "passée à une action sur le réel" ? L’astronomie
et la physique mathématisée des Modernes n’aurait eu aucun rapport avec les
grandes découvertes et les nécessités de la navigation en haute mer ?
Et même et en général, qu'est-ce que pourrait bien être une science "sans action sur le réel" ? Même en considérant l'histoire des mathématiques, comment peut-on croire qu'aucune pratique, aucune expérience, aucune construction architecturale, etc. n'a été nécessaire au progrès de cette science, que tout aurait pu se faire a priori ?!]
"Platon, dans
le Timée, expose une conception de la naissance, de la structure et
du devenir de l’univers pris dans son unité et sa totalité ; il en dépeint les
différentes régions, qui ont leurs êtres, leurs lois et leur constitution
propres ; et il prend un soin particulier à évoquer la genèse, la nature et le
destin des hommes. La raison y apparaît sous trois aspects : cosmologique (en
tant que propriété de l’univers) ; anthropologique (en tant qu’activité propre
à l’être humain) ; métaphysique (comme une réalité dont le statut et la place
ne sont pas aisément assignables)." (p.11)
"Comment
pouvons-nous savoir quoi que ce soit sur l'univers ? Par l’observation,
répond Platon. « Ce sont le jour et la nuit, les mois, les périodes
régulières des saisons, les équinoxes, les solstices, toutes choses que nous
voyons, qui nous ont procuré l'invention du nombre, fourni la connaissance du
temps, et permis de spéculer sur la nature de l’univers » (47 a)."
(p.13)
[Glose 3 :
affirmation étonnante mais pas tout à fait incroyable. Il semble effectivement
qu’on trouve chez Platon, tantôt l’admission que le sensible est le
premier pas vers les réalités « authentiques », idéales [dans Le
Banquet par exemple] ; tantôt que les sensations nous empêchent
d’accéder à la connaissance du réel… Mais le propos de l’auteur me semble tout
de même assez éloigné de la pensée de Platon. La connaissance n’est-elle pas
purement réminiscence chez Platon ? A quoi bon dès lors observer
quoi que ce soit ?]
"Dans la conception
de l’esprit, [les stoïciens] introduisent un thème, celui de la tabula rasa,
qui aura une immense fortune dans la tradition empiriste : « [Ils]
disent que, quand l’homme est engendré, la principale partie de son âme est ni
plus ni moins qu’un papier prêt à écrire, sur lequel il écrit chacune de ses
notions ; et la première sorte d’écriture est par les sensations, car ceux qui
ont senti quelque chose, comme, par exemple, qui ont vu une blancheur, après
qu’elle s’en est allée, ils en retiennent la mémoire ; et après qu’ils ont
assemblé plusieurs souvenirs semblables et de même espèce, ils disent qu’ils
ont expérience : car l’expérience n’est autre chose qu’un amas et une multitude
de plusieurs représentations semblables » (Sextus Empiricus, Opinions,
IV, XI, in J.-P. Dumont, Éléments d'histoire de la philosophie antique,
Nathan, 1993, p. 582)." (p.18)
"Les stoïciens, dont
l’influence a été immense sur la pensée européenne, ont découvert les lois de
la partie la plus élémentaire de la logique, qu’on appelle le calcul des
propositions. Ils ont élaboré une théorie du signe toujours actuelle, distinguant
dans le signe le signifiant, le signifié et le référent ; et classant les
signes selon la nature de la relation entre le signifiant et le signifié."
(p.19)
"Le 10 mai 1632,
Descartes écrivait, au P. Mersenne : « Depuis deux ou trois mois, je me suis
engagé fort avant dans le ciel ; et [...] je suis devenu si hardi, que j'ose
maintenant chercher la cause de la situation de chaque étoile fixe. Car encore
qu’elles paraissent fort irrégulièrement éparses çà et là dans le ciel, je
ne doute point toutefois qu’il y ait un ordre naturel entre elles, lequel
est régulier et déterminé ; et la connaissance de cet ordre est la clef et le
fondement de la plus haute et plus parfaite science, que les hommes puissent
avoir, touchant les choses matérielles. » Il ajoute, à propos de cette
science du ciel: « Je crois que c’est une science qui passe la portée de
l’esprit humain ; et toutefois je ne saurais m'empêcher d’y rêver...
»." (p.26)
"Léon Brunschvicg écrit : « Si le positivisme implique ces deux conditions : d’une part l'élimination systématique de toute spéculation sur la cause en tant que cause, d’autre part la définition des lois comme relation de fonction entre coefficients expérimentalement attribués aux phénomènes, il est exact, en effet, de dire que l’occasionalisme de Malebranche, c’est déjà le positivisme sous une forme que l’on pourrait dire définitive » (L'expérience humaine et la causalité physique, Alcan, 1922." (p.28)
"Cournot (1801-1877)
a posé, au sujet de la raison, la question décisive : Est-elle capable de nous
faire distinguer, entre nos constructions intellectuelles, celles qui sont
seulement logiques ou cohérentes et celles qui rendent aussi une image fidèle
des processus de la nature ? Il pense qu’il existe une « logique supérieure »
ou « critique philosophique », capable de sonder nos représentations de la
réalité et d’évaluer jusqu’à quel point elles restituent « ce qui tient à la
nature des choses » (Matérialisme, vitalisme, rationalisme, p. 199).
En un siècle qui, en philosophie des sciences, est majoritairement kantien
ou positiviste, il estime que le réalisme est une attitude philosophique
tenable.
Et, surtout, il apporte
dans la conception de la raison trois innovations majeures : 1 / comme la
nature est faite d’ordres dont chacun possède ses êtres, ses lois, sa
constitution (à cet égard, il est proche du Timée), la raison a
pour mission d’articuler les régions de la nature ; 2 / comme l’univers a une
histoire, la raison ne peut espérer s'affranchir du temps, même en sciences,
puisque sa vocation est de reconstituer selon un ordre causal le cours des
choses ; 3 / enfin, comme l'univers n’est pas régi par un système unique de
lois invariantes, il s’y produit des rencontres entre séries indépendantes de
processus, si bien qu’en lui « le hasard est un fait naturel ».
Bien plus, il n’y a pas
seulement une histoire de la nature : il y a un devenir de la raison, comme
l'attestent les « révolutions scientifiques ». Cournot, à la différence de
Kant, ne croit pas que la pensée, une fois entrée « dans la voie sûre de la
science », puisse se passer de refontes ; il pense que les hommes
appliquent successivement des « clés » de plus en plus puissantes pour
déchiffrer l’ordre des choses. Ces « révolutions » n’abolissent pas l’état de
choses antérieur : elles l’incluent dans une nouvelle perspective qui embrasse
et unifie un plus grand nombre et une diversité accrue de phénomènes."
(pp.32-33)
"Dans The
Function of Reason (1929), [Whitehead] estime que la raison doit relever
plusieurs défis : 1 / penser un univers en devenir où se manifeste une
créativité naturelle, puisque des êtres et des formes jusque-là inconnus
apparaissent en lui, tandis que d’autres périssent ; 2 /mettre en évidence
l’interconnexité des choses ; 3 / refuser la scission (bifurcation) entre le
monde des constructions scientifiques et celui de la vie ordinaire ; 4 / voir
comment s’articulent ou s’emboîtent les ordres de la nature ; 5 /et, de la
sorte, esquisser une cosmologie. Cette dernière est à la fois nécessaire et
provisoire : elle est nécessaire parce que la raison a pour mission de penser
l’unité de la nature ; elle est provisoire, parce que le schème spéculatif où
s'exprime la cosmologie est fait d’éléments (concepts, théories, expériences)
qui ne durent qu’un temps." (p.34)
Einstein
disait de telles théories qu’elles allient la « perfection interne » et la
précision empirique. La plus ancienne de ces théories, la géométrie d’Euclide,
quand on la considère comme une théorie physique, permet de calculer les
surfaces, les volumes, la longueur des lignes, la forme des trajectoires, etc.
Certes, elle n’embrasse pas toutes les surfaces, tous les volumes, toutes les
lignes, toutes les trajectoires ; mais, dans les limites de sa compétence, elle
est souveraine. En même temps, aucune de ces théories sublimes ne reste figée.
Considérons les plus anciennes : la géométrie d’Euclide suscite, en 1899, de la
part de David Hilbert, l’un des plus grands mathématiciens du XXe siècle, un
essai, Les fondements de la géométrie ; et, la même année,
Edmund Husserl publie un essai philosophique, L'origine de la géométrie.
À la même époque, Alfred North Whitehead et Bertrand Russell, constatant qu’ils
ont chacun en train un livre sur les mathématiques, décident de s’associer, et,
de leur coopération, résulte l’un des monuments de la logique du XXe siècle,
les Principia Mathematica (1910-1913) déjà mentionnés, où les
mathématiques classiques, depuis l’arithmétique et la géométrie antiques, sont
reconstruites à nouveaux frais. De même, entre 1687 et 1787, de Newton à
Lagrange, la mécanique classique subit une refonte extraordinaire. En d’autres
termes, les théories « sublimes » sont à la fois les plus achevées et les plus
inachevables, dans la mesure où elles ne constituent pas des domaines fermés
mais des ateliers toujours actifs, où des découvertes restent possibles.
Chaque
grande théorie (géométrie ; dynamique, électromagnétisme, relativité restreinte
et relativité générale, physique quantique, etc.) apporte sa manière propre de
décrypter les processus naturels, clé particulière qui n’ouvre pas toutes les
serrures." (pp.42-43)
"Au
XVIIIe siècle, par exemple (avec Stahl, selon Kant, et Lavoisier, dit-on plus
communément), s’esquisse une nouvelle science, la chimie, qui, tout en
reprenant à l’alchimie ses instruments, certaines de ses recettes et
quelques-uns de ses thèmes, se transforme en savoir positif de la matière. Au
cours du XIX siècle, deux découvertes majeures enrichissent la discipline : le
recensement des corps simples (symbolisé par le tableau de Mendeleïev) ; et
la réalisation artificielle, par synthèse, de substances chimiques
existant dans les organismes vivants et de molécules qu’on ne trouve pas dans
la nature. Dans ses Leçons sur les méthodes générales de synthèse
en chimie organique professées en 1864 au Collège de France, Marcelin
Berthelot caractérise ainsi la spécificité de cette science : « La
Chimie crée son objet. Cette faculté créatrice, semblable à celle de l’art
lui-même, la distingue essentiellement des sciences naturelles et historiques. »."
(pp.45-46)
"La
chimie a donc eu, au point de vue philosophique, une importance majeure. Alors
que le positivisme, nous l’avons vu, soutenait que nous ne pouvons connaître ni
la nature intime ni les causes ultimes des êtres et des choses, cette science
recense tous les corps simples et indique comment forger par synthèse
soit les corps que la nature produit spontanément, soit ceux qu’elle n’a pas
produits. La nature n’est donc pas saturée : elle ne fabrique pas toutes les
substances ou tous les êtres qui sont possibles selon ses lois." (p.47)
[Glose 4 : Cette dernière
affirmation est aussi dogmatique que péremptoire. Nous ne connaissons pas
l'entièreté de la nature. Comment prétendre que les substances qui sont crées
artificiellement sur Terre par l'Homme n'existe absolument nulle part, sur
aucune planète éloignée, etc. ? ...]
"Il y a donc deux
genres de rationalisme : l’un, celui des positivistes, qui affirme que
la raison humaine est capable de construire des modèles pourvus de valeur
prédictive, mais qui ne restituent pas les mécanismes inhérents à la nature ;
l’autre, celui des restituer réalistes, qui va plus loin et parie que —non pas
totalement mais par endroits— la raison est en mesure de restituer les
opérations de la nature." (pp.47-48)
"Si, vers les années
1860, les progrès de la chimie de synthèse inclinent à prendre le parti du
réalisme, à la même époque une science elle aussi inédite suggère que le
premier parti est plus sensé. L’étude des gaz met en évidence que ceux-ci sont
composés d’un nombre de molécules si élevé (donné par le nombre d’Avogadro 6,
023.10) qu’il est impensable d’écrire une à une les équations des trajectoires
et des chocs des molécules, même si ceux-ci sont soumis aux lois de la
mécanique. D’où l’idée de recourir au calcul des probabilités pour découvrir
les lois qui régissent les gaz. Maxwell, Boltzmann et Gibbs vont, dans le
dernier tiers du XIXe siècle, fonder la mécanique statistique et donner ses
bases à la thermodynamique.
C’était pour la raison,
là encore, un nouveau défi : le calcul des probabilités, loin de rester un
auxiliaire de la mécanique seulement bon à calibrer les erreurs d'observation
ou les approximations du calcul, se muait en un instrument positif d'exploration
de la nature. Ce changement de perspective a été à l’origine, au XXe siècle, de
la découverte d’un nouveau type de lois physiques non plus déterministes, mais
probabilistes, ce qui, depuis lors, est de règle dans la physique quantique.
L'un des créateurs de la
mécanique statistique, Ludwig Boltzmann, tout en étant conscient que l'esprit
humain ne pouvait pas reconstituer mathématiquement en détail les mouvements
des molécules d’un gaz enfermé dans une enceinte, pensait que la mécanique
statistique fournissait assez d’éléments pour résoudre un dilemme qui divisait
alors le monde savant : La physique doit-elle être atomiste ou non ? Même si
les mathématiques ne nous donnent pas les moyens de nous glisser entre les
molécules des gaz et de scruter leurs trajectoires, la confrontation des
modèles et des résultats empiriques nous fournit assez d'informations, pensait
Boltzmann, pour affirmer l’existence des atomes. Celle-ci fut établie
expérimentalement par Jean Perrin en 1906, l’année de la mort de Boltzmann.
Quand on prend pour fil
conducteur les théories sublimes, on s’aperçoit que la raison ne s’y montre
pas munie, dès le départ, de ses principes et de ses règles. À chaque
étape, elle se découvre des capacités qu’elle ignorait avoir et des limites
qu’elle ne soupçonnait pas rencontrer." (pp.48-49)
[Glose 5 : Une épine
dans le pied de Descartes, qui enseignait pourtant qu’on ne peut pas progresser
vers la vérité sans une méthode parfaitement sûre et continue…]
"Les grandes
découvertes trouvent rarement du premier coup leur forme définitive : le plus
souvent, elles sont retravaillées, étendues, réformées. Travail entrepris par
l’auteur lui-même ; mais surtout par ses continuateurs. Parfois, ce processus
s’étend sur des décennies ou même des siècles : cent ans se sont écoulés entre
la publication des Principia de Newton (1687) et celle de
la Mécanique analytique de Lagrange (1787). De même, la
réécriture de la Mécanique quantique, de 1920 à nos jours, ne s’est pas arrêtée.
Cela fait apparaître l'importance de l’intersubjectivité dans le travail
scientifique. Celle-ci a revêtu successivement deux formes principales.
1 / La plus ancienne,
présente de Descartes à Husserl, sous des formes diverses, consiste à
reconnaître que les découvertes faites au cours du temps peuvent être
assimilées par un seul homme, sinon en fait, du moins en principe. Au XVII
siècle, nous l’avons vu, on a des exemples fameux de la reprise, par un seul
esprit, de tous les acquis d’une discipline. La raison, tout en étant
universelle, se manifeste dans l’esprit des individus. Cela correspond à un
état de choses réel. Il est difficile de dire quand exactement ce qui était un
idéal réalisable est devenu un mythe, puis une impossibilité.
Ce qui est sûr, c’est
que, dans la première moitié du XXe siècle, des penseurs comme Husserl ou
Einstein ont encore le sentiment que chacun, à sa place, voit l'Univers de
façon absolue et vraie. Chacun ne voit pas la même chose quand il se déplace
dans l’espace-temps, mais les changements de perspective sont régis par des
lois que chacun des observateurs connaît. C’est en ce sens que Husserl parle d’
« intersubjectivité transcendantale ».
[Glose 6 : On peut fortement douter que ce soit ce dont voulait parler Husserl, du moins quand on écoute ce qu’en a compris Michel Camus…]
2 / Puis il est apparu
que le modèle classique d’une raison universelle incarnée dans l’individu avait
cessé d’avoir cours : non seulement aucune conscience individuelle n’embrassait
plus le savoir vivant, mais cette impossibilité apparaissait insurmontable. Les
prétentions d’une philosophie du cogito, telle que la concevait Husserl,
semblaient « exorbitantes » (Cavaillès). [...]
Chaque scientifique et,
plus encore, chaque citoyen doit faire confiance à des
personnalités et à des collectivités qui lui assurent que tel processus naturel
a bien lieu, que telle loi se vérifie, que telle théorie rend bien compte du
savoir existant, que tel médicament produit tel effet." (pp.96-99)
"La raison, en
effet, apparaît d’abord comme la remise en cause de la coutume : elle semble
dissolvante, parce qu’elle est critique. Quand elle opère en démocratie, régime
avec lequel elle se sent en affinité, elle rend public le débat et, dans certaines
situations, légitime le conflit. D’où le mal qu’elle éprouve à se faire
reconnaître. On l’accuse de mépriser les usages anciens ou, plus encore, les «
anciens » eux-mêmes, détenteurs de l’expérience et de la sagesse. Elle est donc
d’abord en butte aux autorités traditionnelles. Comme les Tragiques grecs l’ont
bien vu, c’est dans les crises majeures, quand les lois habituelles ne
fournissent pas de réponse, que le besoin de la raison, conçue comme « pensée
salvatrice » (Eschyle), se fait sentir." (pp.106-107)
"Une enquête,
conduite par Jacques Hadamard dans les années 1940, montre que les grands
savants décrivent le processus créatif comme étrange, peu logique et rarement
lié au langage, même si, une fois cette phase achevée, il reste à accomplir un
travail considérable de clarification, de démonstration, d’expérimentation, de
mise à l’épreuve et de présentation." (p.112)
-Bertrand Saint-Sernin, La raison, PUF, 2003, 127 pages.
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