mardi 11 août 2026

Le bonheur vacancier. Sociologie de l’imaginaire des sociétés industrielles

« En 1936, on a ouvert une « fenêtre vide » dans la vie des gens, dont l’existence était alors organisée par l’Église et le travail. Le seul repos, c’était le dimanche ; et il n’y avait pas de fenêtre vide à soi. Ces deux semaines de congé furent donc une révolution considérable. On a érigé une nouvelle idée du temps, rien de moins. »

« Notre enquête (Le Livre des vacances… et ce qu’elles disent de nous, avec Guénaëlle Gault, Édition de l’aube, 240 p., 19 €.) montre qu’en 2025, 72 % des Français sont partis en vacances. Mais si l’on regarde attentivement, parmi les 28 % restants, certains sont partis l’année d’avant ou vont partir plus tard. En France, les vacances sont tellement importantes qu’on se débrouille pour partir, même à budget contraint. Des gens sont prêts à ne pas manger de viande pendant un mois pour cela, à dormir sous tente, à limiter les frais d’essence. Mais ils partent. Les personnes vraiment contraintes – celles qui ne sont pas parties depuis plus de cinq ans – représentent un Français sur dix. »

« D’après notre enquête, 10 millions de Français repartent au même endroit, chaque été, année après année. »

« Tout comme le travail, les vacances n’échappent pas à l’hyper pression de nos sociétés, où il faut toujours être « performants ». Il faut réussir ses vacances, les optimiser – comme le reste. Surtout si vous ne partez qu’une seule fois dans l’année, comme souvent dans les milieux populaires : là, il ne faut pas se louper ! On regarde par exemple les applications météo, pour être sûr de partir au meilleur moment. »

« Quand vous demandez aux gens : accepteriez-vous d’aller en vacances là où il n’y a pas de connexion Internet, seuls 5 à 6 % répondent oui. La vie numérique est vitale aujourd’hui. Sur les réseaux sociaux, on se montre, on se compare. Cela dit, ce n’est pas nouveau. Les vacances sont indissociables du récit : elles n’existent pas sans. Avant, on écrivait des cartes postales, ce qui pouvait aussi être pesant. »

« Nous devons être attentifs à la jeunesse des banlieues qui ne part pas en vacances. L’école a un grand rôle à jouer : car partir, cela s’apprend, il faut éduquer à la mobilité. Certains enseignants le font très bien d’ailleurs, qui emmènent leurs élèves en voyage de classe, parfois à l’étranger. Je concentrerais les efforts là-dessus. Et sur la réinvention des colonies de vacances. Le nombre d’enfants qui en font l’expérience a chuté. Et aujourd’hui, on est souvent loin du brassage social, avec des colos « piano » ou « cheval ». »

-Jean Viard, entretien avec Marine Lamoureux, « Les vacances n’échappent pas à l’hyper pression de nos sociétés, où il faut toujours être “performants” », La Croix.fr, 19 juillet 2026.

 

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"Le bonheur a une histoire [...] Le bonheur trace un horizon et nourrit un imaginaire qui se fixe sur des objets, des lieux et des moments selon un processus étroitement chevillé à la vie sociale. Les vacances, et particulièrement sous la forme du voyage, représentent désormais l’une de ces instances en ce qu’elles sont un lieu commun du bonheur idéalisé (le « paradis ») ou réalisé ici-bas. À travers cette apparente « banalité » du bien vacancier dont témoignent ses usages publicitaires et marchands, une figure contemporaine du bonheur a pris forme et sens, offrant un éventail d’images et de possibles, inégalement accessibles, mais qui impriment les représentations sociales du plus grand nombre."

"Durkheim ne notait-il pas que « l’individu seul est compétent pour apprécier son bonheur : il est heureux s’il se sent heureux » (1986 : 224), refusant au bonheur comme fait social ce qu’il avait accordé au suicide : une extériorité et une réalité objective indépendantes des consciences individuelles. [...]

Pour autant, à défaut d’une sociologie du bonheur s’attachant à dire intrinsèquement ce qu’il est, ne peut-on esquisser une sociologie de la croyance au bonheur ?"

"Croire en des jours meilleurs et les attendre, c’est redoubler le présent d’une temporalité tendue vers un à-venir et un à-être permettant, au moins temporairement, de s’affranchir en pensée de sa condition ou, comme le signalait Barthes à propos des mythes, « d’évacuer le réel ». La puissance symbolique des mythes, qui leur confère quelque efficacité sociale, consiste en cette faculté de lier, dans une structure permanente, des éléments du passé, du présent et de l’avenir (Lévi-Strauss 1985). En ce sens, penser le bonheur ou se projeter en lui remplit des fonctions indépendantes de la possibilité de son avènement. Relisons Durkheim lorsqu’il analyse la force sociale d’intégration et de cohésion des systèmes symboliques : « La faculté d’idéaliser n’a rien de mystérieux. Elle n’est pas une sorte de luxe dont l’homme pourrait se passer mais une condition de son existence », écrit-il (1990 : 603). L’imaginaire du bonheur n’est pas séparé de la réalité : il en est constitutif et se surajoute à elle. Après que les grands récits de légitimation, d’unification et d’émancipation se sont effondrés (Lyotard 1979), se pose la question des objets sur lesquels se fixe cet idéal d’accomplissement du bonheur ici-bas, ses modalités d’expression et ses significations.

En s’attachant à la période contemporaine, une recherche menée sur les vacances populaires (Périer 2000) a montré qu’elles représentaient, y compris pour les familles ne partant pas, l’une des figures idéales du bonheur (à côté bien sûr de la famille et de la maison), un imaginaire des possibles aussi prégnant dans la vie ordinaire qu’inaccessible pour une part significative des familles. Les vacances réalisées atteignent rarement la félicité des vacances rêvées mais cet espace d’incomplétude entretient paradoxalement l’idée même du bonheur, toujours maintenue dans le temps et renouvelée dans ses contenus. C’est par ce processus que le bonheur s’autoalimente : « L’imaginaire de l’impossible, qui n’est autre que celui des mythes personnels ou collectifs, est souvent plus riche et plus divers que celui du possible qui n’est pour l’essentiel que le décalque réaliste du probable social. » (Passeron 1991 : 251.) Et lorsqu’il advient à la réalité, le bonheur se compose d’instants plus ou moins discontinus qui ne représentent, en définitive, que le temps court d’un processus de longue durée où les perspectives d’avenir comme la mémoire sélective de ce qui a été couvrent l’essentiel de la temporalité vacancière."

"Ces images composent un tableau de sentiments, d’émotions et de relations convoqué dans le quotidien familial et au travail, dans les rêveries intimes comme dans les campagnes publicitaires du tourisme. Invitations au départ et au voyage tracent, sur fond d’exotisme et d’altérité choisie, un horizon temporel et une alternative à la banalité et à la répétitivité de l’existence. Les vacances alimentent les conversations courantes et les rêveries d’Ailleurs, elles fixent les désirs d’alternation ou de ressourcement identitaire. Mieux, elles sont le théâtre des valeurs exaltées par une société périodiquement apaisée et réconciliée avec elle-même, associant de manière plus ou moins stéréotypée l’homme à la nature, le bonheur individuel au bonheur partagé. Les vacances seraient-elles devenues le grand moment communautaire d’une société individualiste, l’horizon humanitaire d’une société utilitaire, un lieu privilégié de nos relations avec la nature comme avec les autres ?

Si illusoire qu’il paraisse, ce bonheur-là fait partie des aspirations collectivement partagées –la valeur des vacances, l’attrait des voyages ne sont guère contestés– y compris par les familles qui ne sont jamais parties."

[Glose 1 : Sinon dans une perspective principalement écologique. Lire par exemple : Dévorer le monde. Voyage, capitalisme et domination, d'Aude Vidal.]

"Vivre avec les promesses vacancières et croire en leur avènement (ces voyages dont on se dit qu’un jour, c’est certain, on les fera) serait une manière de se détacher mentalement des assignations de rôles et autres obligations sociales. En ce sens, les vacances ne sont pas seulement le lieu d’un bonheur idéal à atteindre et que l’on attend, le moment de la béatitude parfaite des paradis éternels. Elles remplissent aussi une fonction d’antidote voire d’insoumission au présent car elles permettent de s’affranchir en pensée de sa condition ici-bas et, ce faisant, de se réapproprier son destin : « Il convient de préserver en nous, parmi nous, l’idée du bonheur comme un lieu de résistance, […] comme un refus de consentir à ce qui est, pour garder ouverte la possibilité de ce qui est autre » (Abensour 1994 : 234-235). Petite mythologie des temps postmodernes, le bonheur vacancier agit pour le plus grand nombre comme une force sociale qui aide à surmonter les épreuves et à combler les manques de l’existence. « L’homme qui croit est un homme qui peut davantage », écrit encore Durkheim (1990 : 595). En ce sens, les vacances et les symboles qui leur sont attachés ne sont pas seulement un catalogue d’images structurant l’imaginaire contemporain d’un bonheur « conforme » car ils agissent, à l’instar des croyances des religions primitives, comme un système de forces produit par la société, qui travaille à l’intégration de ses membres et par conséquent au renforcement de sa cohésion."

"Si le modèle dominant des vacances implique le départ, la norme du séjour prescrit quant à elle de réussir ses vacances, du moins de ne pas les gâcher. Par leur coût économique et en raison des attentes dont elles sont investies, les vacances ne sauraient décevoir. Rares sont effectivement les aveux d’échec vacancier (hormis ce qui est imputable à des causes externes, comme le mauvais temps) et l’enchantement des vacances vise la coïncidence entre l’expérience vécue et l’histoire rêvée, entre la réalité et le mythe. Cette rencontre heureuse, périodiquement renouvelée voire rituellement organisée, obéit à un certain nombre de conditions. D’ailleurs, libérés des obligations du travail et d’une partie des tâches domestiques, les vacanciers ne sont pas pour autant affranchis de toute contrainte sociale. Ils sont soumis à des exigences de rôle (bonne humeur, décontraction, disponibilité à l’autre…) dont l’observation conforte la norme collective du bonheur. Tout vacancier se doit d’adopter des règles et un code de « bonne conduite » non écrits mais qui sont une condition de reconnaissance et d’acceptation par les autres. Les actes de « transgression », notamment tout ce qui renvoie au monde quitté et que l’on devra retrouver (telle cette figure du rabat-joie qui parle de son travail ou de ses soucis), font l’objet d’interdits symboliques ou de rappels à l’« ordre vacancier ». Car l’oubli est une condition du bonheur vacancier, qu’il prenne la forme individuelle du repos (le farniente) ou de la participation à un réseau de sociabilités dense et continu. Il pourrait sembler étrange, si l’on néglige cette dimension de la socialisation vacancière, que ceux-là mêmes qui se plaignent des désagréments de la vie collective, du logement ou du voisinage, se retrouvent en des lieux qui offrent des conditions de séjour sans véritable indépendance et confinant parfois à la promiscuité. Temps d’effervescence collective, les vacances doivent leur pouvoir d’enchantement et le sentiment du bonheur réalisé à la possibilité de se fondre dans un vivre-ensemble où se créent et se recréent des communautés éphémères, rassemblées par le jeu des situations et des occasions (de l’apéritif à l’activité pratiquée en commun en passant par les animations où se retrouver)."

"Les impressions de vacances ne sont pas des instants éphémères et sans lendemain, à la manière des bons moments ou des petits bonheurs qui agrémentent la vie ordinaire, car elles expriment le sentiment d’avoir vécu la « vraie vie » et ce qu’elle peut offrir de meilleur. Les films ou photographies sont le moyen courant pour fixer et immortaliser ces moments « sacrés » de l’existence, quitte à ne sélectionner et à ne conserver que les scènes les plus emblématiques –et parfois stéréotypées– du bonheur partagé. Un devoir de mémoire habite le vacancier qui se préoccupe dès avant de partir, et tout au long du séjour, de l’image des vacances qu’il souhaite restituer et éterniser. Il faut que les vacances procurent leur lot de souvenirs, d’instants inoubliables, qu’elles marquent l’histoire heureuse des individus et du groupe. Elles représentent un cadre idéal d’enregistrement de souvenirs que la famille s’attachera à célébrer, à entretenir et qu’elle pourra montrer (Périer 2003). 


À travers le filtre de la beauté, de l’exotisme ou de la chaleur des liens sociaux, s’opère une sélection d’images, de scènes, de personnages et d’expressions dont le caractère supposé authentique signe la force du souvenir. Souvent, le couple seul ou la famille réunie autour des enfants occupe le devant de l’image dans des situations ou des activités témoignant de l’ambiance et de la communion des vacances (la baignade, la partie de boules, le repas au grand air, la visite d’un site…). Plus stéréotypées que spontanées, ces prises de vues dénotent, selon les codes établis, une mise en scène du bonheur et la conformité de la mémoire vacancière à la norme des expériences à vivre et des réalités à voir. Le devoir de réussite des vacances, les figures du bonheur qui leur sont attachées, soulignent l’enjeu de constitution d’une mémoire positive du groupe, unifié et pacifié, en harmonie avec lui-même et dans ses relations avec les autres. Ces photographies de saison et d’occasion ont notamment pour fonction « de solenniser et d’éterniser les grands moments de la vie familiale, bref, de renforcer l’intégration du groupe familial » en réaffirmant le sentiment qu’il a de lui-même et de son unité (Bourdieu 1965 : 39). La correspondance épistolaire d’été travaille également à produire cet effet en ponctuant rituellement les relations entre proches ou connaissances, parfois de façon exclusive, à ce moment phare de l’année. Les cartes postales offrent le plus souvent une vision enchantée du lieu de séjour ou de l’ambiance des vacances et indiquent qu’il existe, ailleurs, un monde meilleur pour le bonheur."

"La diffusion dans le corps social de la norme du bonheur par les vacances, et des vacances par le départ, engendre des effets d’exclusion de ceux qui n’y accèdent pas et se voient ainsi privés d’un droit aux vacances assimilé à un nouveau droit au bonheur. Un sentiment d’injustice accompagne cette sédentarité contrainte et témoigne de la puissance de l’imaginaire vacancier comme lieu de bonheur."

-Pierre Périer, "Une forme élémentaire du bonheur : les vacances", in Salomé Berthon et all, Ethnologie des gens heureux, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme / Ministère de la culture, 2009, 206 pages, pp.171-187.

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