« Notre enquête (Le
Livre des vacances… et ce qu’elles disent de nous, avec Guénaëlle Gault,
Édition de l’aube, 240 p., 19 €.) montre qu’en 2025, 72 % des Français sont
partis en vacances. Mais si l’on regarde attentivement, parmi les 28 %
restants, certains sont partis l’année d’avant ou vont partir plus tard. En
France, les vacances sont tellement importantes qu’on se débrouille pour
partir, même à budget contraint. Des gens sont prêts à ne pas manger de viande
pendant un mois pour cela, à dormir sous tente, à limiter les frais d’essence.
Mais ils partent. Les personnes vraiment contraintes – celles qui ne sont pas
parties depuis plus de cinq ans – représentent un Français sur dix. »
« D’après notre
enquête, 10 millions de Français repartent au même endroit, chaque été, année
après année. »
« Tout comme le
travail, les vacances n’échappent pas à l’hyper pression de nos sociétés, où
il faut toujours être « performants ». Il faut réussir ses vacances, les
optimiser – comme le reste. Surtout si vous ne partez qu’une seule fois dans
l’année, comme souvent dans les milieux populaires : là, il ne faut pas se
louper ! On regarde par exemple les applications météo, pour être sûr de partir
au meilleur moment. »
« Quand vous
demandez aux gens : accepteriez-vous d’aller en vacances là où il n’y a pas de
connexion Internet, seuls 5 à 6 % répondent oui. La vie numérique est vitale
aujourd’hui. Sur les réseaux sociaux, on se montre, on se compare. Cela dit, ce
n’est pas nouveau. Les vacances sont indissociables du récit : elles
n’existent pas sans. Avant, on écrivait des cartes postales, ce qui pouvait
aussi être pesant. »
« Nous devons être
attentifs à la jeunesse des banlieues qui ne part pas en vacances. L’école a un
grand rôle à jouer : car partir, cela s’apprend, il faut éduquer à la mobilité.
Certains enseignants le font très bien d’ailleurs, qui emmènent leurs élèves en
voyage de classe, parfois à l’étranger. Je concentrerais les efforts là-dessus.
Et sur la réinvention des colonies de vacances. Le nombre d’enfants qui en font
l’expérience a chuté. Et aujourd’hui, on est souvent loin du brassage social,
avec des colos « piano » ou « cheval ». »
-Jean Viard, entretien
avec Marine Lamoureux, « Les vacances n’échappent pas à l’hyper pression de nos sociétés, où il faut toujours être “performants” », La Croix.fr, 19 juillet
2026.
***
"Le bonheur a une
histoire [...] Le bonheur trace un horizon et nourrit un imaginaire qui se fixe
sur des objets, des lieux et des moments selon un processus étroitement
chevillé à la vie sociale. Les vacances, et particulièrement sous la forme du voyage,
représentent désormais l’une de ces instances en ce qu’elles sont un lieu
commun du bonheur idéalisé (le « paradis ») ou réalisé ici-bas. À travers cette
apparente « banalité » du bien vacancier dont témoignent ses usages
publicitaires et marchands, une figure contemporaine du bonheur a pris forme et
sens, offrant un éventail d’images et de possibles, inégalement accessibles,
mais qui impriment les représentations sociales du plus grand nombre."
"Durkheim ne
notait-il pas que « l’individu seul est compétent pour apprécier son bonheur :
il est heureux s’il se sent heureux » (1986 : 224), refusant au bonheur comme
fait social ce qu’il avait accordé au suicide : une extériorité et une réalité objective
indépendantes des consciences individuelles. [...]
Pour autant, à défaut
d’une sociologie du bonheur s’attachant à dire intrinsèquement ce qu’il est, ne
peut-on esquisser une sociologie de la croyance au bonheur ?"
"Croire en des
jours meilleurs et les attendre, c’est redoubler le présent d’une
temporalité tendue vers un à-venir et un à-être permettant, au moins
temporairement, de s’affranchir en pensée de sa condition ou, comme le
signalait Barthes à propos des mythes, « d’évacuer le réel ». La puissance
symbolique des mythes, qui leur confère quelque efficacité sociale, consiste en
cette faculté de lier, dans une structure permanente, des éléments du passé, du
présent et de l’avenir (Lévi-Strauss 1985). En ce sens, penser le bonheur ou se
projeter en lui remplit des fonctions indépendantes de la possibilité de son
avènement. Relisons Durkheim lorsqu’il analyse la force sociale d’intégration
et de cohésion des systèmes symboliques : « La faculté d’idéaliser n’a rien de
mystérieux. Elle n’est pas une sorte de luxe dont l’homme pourrait se passer
mais une condition de son existence », écrit-il (1990 : 603). L’imaginaire du
bonheur n’est pas séparé de la réalité : il en est constitutif et se surajoute
à elle. Après que les grands récits de légitimation, d’unification et
d’émancipation se sont effondrés (Lyotard 1979), se pose la question des objets
sur lesquels se fixe cet idéal d’accomplissement du bonheur ici-bas, ses
modalités d’expression et ses significations.
En s’attachant à la
période contemporaine, une recherche menée sur les vacances populaires (Périer
2000) a montré qu’elles représentaient, y compris pour les familles ne partant
pas, l’une des figures idéales du bonheur (à côté bien sûr de la famille et de
la maison), un imaginaire des possibles aussi prégnant dans la vie ordinaire
qu’inaccessible pour une part significative des familles. Les vacances
réalisées atteignent rarement la félicité des vacances rêvées mais cet espace
d’incomplétude entretient paradoxalement l’idée même du bonheur, toujours
maintenue dans le temps et renouvelée dans ses contenus. C’est par ce processus
que le bonheur s’autoalimente : « L’imaginaire de l’impossible, qui
n’est autre que celui des mythes personnels ou collectifs, est souvent plus
riche et plus divers que celui du possible qui n’est pour l’essentiel que le
décalque réaliste du probable social. » (Passeron 1991 : 251.) Et lorsqu’il
advient à la réalité, le bonheur se compose d’instants plus ou moins
discontinus qui ne représentent, en définitive, que le temps court d’un
processus de longue durée où les perspectives d’avenir comme la mémoire sélective
de ce qui a été couvrent l’essentiel de la temporalité vacancière."
"Ces images
composent un tableau de sentiments, d’émotions et de relations convoqué dans le
quotidien familial et au travail, dans les rêveries intimes comme dans les
campagnes publicitaires du tourisme. Invitations au départ et au voyage
tracent, sur fond d’exotisme et d’altérité choisie, un horizon temporel et une
alternative à la banalité et à la répétitivité de l’existence. Les vacances
alimentent les conversations courantes et les rêveries d’Ailleurs, elles fixent
les désirs d’alternation ou de ressourcement identitaire. Mieux, elles sont le
théâtre des valeurs exaltées par une société périodiquement apaisée et
réconciliée avec elle-même, associant de manière plus ou moins stéréotypée
l’homme à la nature, le bonheur individuel au bonheur partagé. Les vacances
seraient-elles devenues le grand moment communautaire d’une société
individualiste, l’horizon humanitaire d’une société utilitaire, un lieu
privilégié de nos relations avec la nature comme avec les autres ?
Si illusoire qu’il
paraisse, ce bonheur-là fait partie des aspirations collectivement partagées
–la valeur des vacances, l’attrait des voyages ne sont guère contestés–
y compris par les familles qui ne sont jamais parties."
[Glose 1 : Sinon dans une perspective principalement écologique. Lire par
exemple : Dévorer le monde. Voyage, capitalisme et domination,
d'Aude Vidal.]
"Vivre avec les promesses vacancières et croire en leur avènement (ces
voyages dont on se dit qu’un jour, c’est certain, on les fera) serait une
manière de se détacher mentalement des assignations de rôles et autres
obligations sociales. En ce sens, les vacances ne sont pas seulement le lieu
d’un bonheur idéal à atteindre et que l’on attend, le moment de la béatitude
parfaite des paradis éternels. Elles remplissent aussi une fonction d’antidote
voire d’insoumission au présent car elles permettent de s’affranchir en pensée
de sa condition ici-bas et, ce faisant, de se réapproprier son destin : « Il
convient de préserver en nous, parmi nous, l’idée du bonheur comme un lieu de
résistance, […] comme un refus de consentir à ce qui est, pour garder ouverte
la possibilité de ce qui est autre » (Abensour 1994 : 234-235). Petite
mythologie des temps postmodernes, le bonheur vacancier agit pour le plus grand
nombre comme une force sociale qui aide à surmonter les épreuves et à combler
les manques de l’existence. « L’homme qui croit est un homme qui peut
davantage », écrit encore Durkheim (1990 : 595). En ce sens, les
vacances et les symboles qui leur sont attachés ne sont pas seulement un
catalogue d’images structurant l’imaginaire contemporain d’un bonheur « conforme »
car ils agissent, à l’instar des croyances des religions primitives, comme un
système de forces produit par la société, qui travaille à l’intégration de ses
membres et par conséquent au renforcement de sa cohésion."
"Si le
modèle dominant des vacances implique le départ, la norme du séjour
prescrit quant à elle de réussir ses vacances, du moins de ne pas les gâcher.
Par leur coût économique et en raison des attentes dont elles sont investies,
les vacances ne sauraient décevoir. Rares sont effectivement les aveux d’échec
vacancier (hormis ce qui est imputable à des causes externes, comme le
mauvais temps) et l’enchantement des vacances vise la coïncidence entre
l’expérience vécue et l’histoire rêvée, entre la réalité et le mythe. Cette
rencontre heureuse, périodiquement renouvelée voire rituellement organisée,
obéit à un certain nombre de conditions. D’ailleurs, libérés des obligations du
travail et d’une partie des tâches domestiques, les vacanciers ne sont pas pour
autant affranchis de toute contrainte sociale. Ils sont soumis à des exigences
de rôle (bonne humeur, décontraction, disponibilité à l’autre…) dont
l’observation conforte la norme collective du bonheur. Tout vacancier se doit
d’adopter des règles et un code de « bonne conduite » non écrits mais qui sont
une condition de reconnaissance et d’acceptation par les autres. Les actes de «
transgression », notamment tout ce qui renvoie au monde quitté et que l’on
devra retrouver (telle cette figure du rabat-joie qui parle de son travail ou
de ses soucis), font l’objet d’interdits symboliques ou de rappels à l’«
ordre vacancier ». Car l’oubli est une condition du bonheur vacancier,
qu’il prenne la forme individuelle du repos (le farniente) ou de la
participation à un réseau de sociabilités dense et continu. Il pourrait sembler
étrange, si l’on néglige cette dimension de la socialisation vacancière, que
ceux-là mêmes qui se plaignent des désagréments de la vie collective, du
logement ou du voisinage, se retrouvent en des lieux qui offrent des conditions
de séjour sans véritable indépendance et confinant parfois à la promiscuité.
Temps d’effervescence collective, les vacances doivent leur pouvoir
d’enchantement et le sentiment du bonheur réalisé à la possibilité de se fondre
dans un vivre-ensemble où se créent et se recréent des communautés éphémères,
rassemblées par le jeu des situations et des occasions (de l’apéritif à
l’activité pratiquée en commun en passant par les animations où se retrouver)."
"Les impressions de vacances ne sont pas des instants éphémères et sans lendemain, à la manière des bons moments ou des petits bonheurs qui agrémentent la vie ordinaire, car elles expriment le sentiment d’avoir vécu la « vraie vie » et ce qu’elle peut offrir de meilleur. Les films ou photographies sont le moyen courant pour fixer et immortaliser ces moments « sacrés » de l’existence, quitte à ne sélectionner et à ne conserver que les scènes les plus emblématiques –et parfois stéréotypées– du bonheur partagé. Un devoir de mémoire habite le vacancier qui se préoccupe dès avant de partir, et tout au long du séjour, de l’image des vacances qu’il souhaite restituer et éterniser. Il faut que les vacances procurent leur lot de souvenirs, d’instants inoubliables, qu’elles marquent l’histoire heureuse des individus et du groupe. Elles représentent un cadre idéal d’enregistrement de souvenirs que la famille s’attachera à célébrer, à entretenir et qu’elle pourra montrer (Périer 2003).
"La diffusion dans
le corps social de la norme du bonheur par les vacances, et des vacances par le
départ, engendre des effets d’exclusion de ceux qui n’y accèdent pas et se
voient ainsi privés d’un droit aux vacances assimilé à un nouveau droit au bonheur.
Un sentiment d’injustice accompagne cette sédentarité contrainte et
témoigne de la puissance de l’imaginaire vacancier comme lieu
de bonheur."
-Pierre Périer, "Une forme élémentaire du bonheur : les vacances", in Salomé Berthon et all, Ethnologie des gens heureux, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme / Ministère de la culture, 2009, 206 pages, pp.171-187.

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