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| Immorales ? |
[Glose 0 : l’enjeu, ce serait donc de savoir, par
exemple, si une militante féministe comme l’anthropologue Gayle Rubin –qui est
aussi une lesbienne impliquée dans le BDSM- est une personne dotée de croyances
morales cohérentes et décentes.
Ou encore, l’enjeu implique de savoir si une bande dessinée comme Sunstone nous raconte, comme je le pense, une romance drôle et adorable -ou bien en fait des relations moralement mauvaises.]
« Dans les débats sur la moralité et la
légitimité politique du sadomasochisme, toutes les parties –sadomasochistes,
personnes tolérantes envers le sadomasochisme et opposantes– se sont
concentrées sur le consentement de la personne masochiste. Les sadomasochistes
et ceux qui les tolèrent affirment que ce consentement est ce qui distingue la
relation sadomasochiste d’une relation de violence conjugale. Ou encore, ils
soutiennent qu’on devrait pouvoir faire ce qu’on veut, ou ce à quoi on consent,
tant que personne d’autre n’en subit de tort, et qu’insister sur le contraire
revient à une restriction paternaliste de la liberté.
Les féministes opposées au sadomasochisme ont avancé des arguments clairs sur les limites de ce consentement, soulignant notamment que nos désirs sont largement façonnés par les idéologies et les institutions sociales. Il est donc peu pertinent de parler d’un consentement pleinement libre et éclairé au rôle masochiste, que les hommes imposent déjà aux femmes […]
Par ailleurs, il a été relevé que le
sadomasochisme a une dimension englobante et addictive – en partie parce qu’il
s’agit (au moins en apparence) d’une culture marginale, ce qui rend difficile
pour ses pratiquantes de naviguer entre les milieux sadomasochistes et non
sadomasochistes, et en partie parce que le sadisme crée une tolérance physique
chez la personne masochiste, de sorte que sadistes et masochistes recherchent
des actes de plus en plus violents pour s’exciter. Ainsi, ce à quoi la personne
masochiste a initialement « consenti » peut ne pas du tout correspondre à ce à
quoi elle finit par participer (et il peut lui être très difficile d’en
sortir). »
[Glose 1 : On aimerait des sources scientifiques
qui prouvent cette accusation d’accoutumance addictive et de recherche
croissante d’expériences plus extrêmes, etc. Le moins qu’on puisse dire est qu’elle
n’apparaît pas dans les témoignages de pratiquants du BDSM.]
« Si ces disputes sur la liberté et le
consentement sont intellectuellement stimulantes, je pense qu’elles sont mal
orientées. Le sadomasochisme, dans ces discussions, est traité comme un tout
homogène –le nom lui-même semble désigner une seule et unique chose.
Pourtant, le sadisme et le masochisme sont des comportements distincts, et ils
peuvent être évalués séparément. Trop d’attention a été accordée aux
masochistes, comme si régler la question du consentement suffirait à trancher
l’ensemble du débat. En revanche, trop peu d’attention a été portée aux
sadistes. Comment, en tant que féministes, devons-nous évaluer le sadisme ?
Certaines façons d’interagir avec une autre lesbienne
sont inacceptables, indépendamment du fait qu’elle ait consenti à ce
traitement, ou que nous jugions son consentement acceptable. Le sadisme sexuel
en est une. Dans bien d’autres situations, cette conviction morale semble
comprise, ou du moins compréhensible. Par exemple, on peut estimer qu’il est
acceptable qu’une femme choisisse de fumer des cigarettes, puisque c’est sa
propre santé qu’elle met en jeu (en laissant de côté les questions de tabagisme
passif ou de hausse des cotisations d’assurance maladie pour autrui). Pourtant,
les entreprises de tabac méritent d’être condamnées pour fabriquer et tirer
profit d’un produit qui tue des milliers de femmes. Les compagnies de tabac
profitent de comportements qui témoignent d’un mépris, voire d’un mépris
profond, pour la vie et la santé des femmes. Manifester un manque de respect
fondamental envers une femme est inacceptable ; en tirer profit, injuste, même
si elle n’en subit pas de dommage, voire si elle en tire du plaisir.
C’est là une critique fondamentale de l’hédonisme
éthique. Éthiquement –en raison du type d’êtres que sont les femmes– et
politiquement, comme une condition nécessaire à la libération des femmes,
celles-ci doivent être traitées avec un respect de base. Ce respect doit être
dirigé vers la force, la santé et l’intégrité des femmes, et non uniquement
vers le plaisir. Le sadisme, bien qu’il « respecte » le plaisir du sadique
et celui de la masochiste consentante, repose néanmoins sur un mépris envers
les femmes, car l’essence du sadisme sexuel réside dans la dégradation et
l’humiliation de la personne masochiste. »
[Glose 2 : Si on admet ces prémisses -et je ne vois
pas de bonnes raisons de ne pas les accepter- alors toute la question est de
savoir si la relation SM entame la "force" (la puissance,
l'agentivité) de la lesbienne masochiste ; ou alors si elle nuit à sa santé, ou
à son intégrité.
Par ailleurs, Saxe a raison de dire que les relations BDSM
sont diverses et non homogènes, mais elle surestime encore l’homogénéité du
phénomène. Le dénominateur commun des relations BDSM est, semble-t-il, une dynamique
d’inégalité de pouvoir qui suscite une émotion érotique. Tous les
pratiquants du BDSM ne s’infligent pas de violences physiques. Tous ne
pratiquent pas non plus la dégradation et l’humiliation érotique, si bien que,
quand bien même Saxe aurait démontré l’immoralité de tels actes, cela ne
suffirait pas à condamner les sadomasochistes en général.]
« Les pratiquant·e·s du sadomasochisme affirment
souvent que la violence, l’humiliation et la domination qui y sont impliquées
se limitent à la chambre à coucher et ne déborderont pas sur d’autres aspects
de la vie. En tant que justification du sadomasochisme, cet argument est
discutable pour au moins deux raisons. Premièrement, depuis deux décennies, la
chambre à coucher est un objet central de l’analyse politique et éthique
féministe : la prétendue sphère privée de la chambre à coucher est en effet le
lieu de nombreuses oppressions misogynes parmi les plus graves subies par les
femmes. Même si le sadisme et le masochisme étaient cantonnés à la chambre à
coucher, je resterais très préoccupée par le manque de respect –l’humiliation,
la dégradation et la destruction physique– dans les actes des sadique·s.
Deuxièmement, il est hautement douteux que le
sadomasochisme reste strictement confiné à la chambre à coucher, sans affecter
les autres lesbiennes. Le sadomasochisme est une pratique très visible : les
pratiquant·e·s portent souvent des uniformes ou du cuir (et s’identifient comme
des « leather dykes » par cette tenue publique), des symboles comme des croix
gammées ou des menottes, ou encore des codes comme des clés ou des mouchoirs
colorés. Les traces du sadisme –marques de fouet, coupures, bleues et
cicatrices– sont également visibles par les autres. De plus, il s’agit d’une
activité très orientée vers le groupe : les partouzes sont populaires et
courantes, les invitations étant généralement envoyées à la communauté
sadomasochiste locale ou lesbienne, et elles ont parfois lieu dans des espaces
publics, comme des saunas ou des festivals.
Pour les lesbiennes en communauté, le caractère non
privé du sadomasochisme remet en question notre identité en tant qu’êtres
sexuels et politiques. Loins d’être limité à « la chambre à coucher »,
le sadomasochisme semble être non seulement un comportement public, mais aussi
une identité totale. Ainsi, une autrice dans Coming to Power déclare : «
Avec le S/M, tout devient chargé de sens, au point que même les mouvements
subtils des mains et du corps ont désormais une connotation S/M pour moi »
(Samois, 1981, p. 38). »
[Glose 3 : On pourrait éventuellement arguer que
la visibilité des pratiquants du BDSM n’est pas morale -par exemple parce qu’elle
importune ou gêne d’autres personnes. Mais même si c’était exact, ce serait un
argument contre la visibilité publique et non contre la présence des
personnes en question durant des événements publics ou semi-publics (festivals
sur invitation, etc.) ]
« Le sadomasochisme fait partie d’une vision du
monde, et en même temps il la renforce, dans laquelle le monde est imprégné de
domination et de violence.
En tant que féministe lesbienne, je sais déjà à quel
point il est difficile de résister à cette vision du monde, qui constitue le
cœur de la culture […] Le sadomasochisme semble affiner, cristalliser et
sexualiser cette vision du monde, la rendant encore plus absolue et
omniprésente qu’elle ne l’est par ailleurs. Deux visions du monde –l’une
nourrie par le sadomasochisme et le nourrissant en retour, l’autre, le
féminisme lesbien– sont irréconciliables. L’une voit la domination et
l’humiliation dans chaque mouvement féminin, tandis que l’autre peut imaginer
une lesbienne libérée de ces choses, forte et intègre. »
[Glose 4 : Le problème est qu'à moins de prouver la
validité du pacifisme, on ne peut pas établir l'immoralité d'une
activité sur la base du seul fait qu'elle est violente. Il y a des
violences oppressives et des violences émancipatrices. Il existe
des violences moralement acceptables, comme la lutte armée contre la tyrannie
(c’est ce qu’on chante dans La Marseillaise).
Il pourrait bien y avoir aussi des violences épanouissantes
pour ceux qui s'y adonnent. Par exemple, si certains sports de combat extrêmes
sont certainement immoraux -parce que les blessures y sont récurrentes, durables,
incapacitantes, on ne peut pas généraliser cette critique à des sports
de combats qui ne sont pas extrêmes (comme le judo ou, peut-être, certaines
formes de boxe). Un coup porté à autrui n’est pas forcément une
injustice.
La question de la domination constitue un axe de critique plus profond. Mais cela soulève deux questions. Tout d'abord, les relations SM sont-elles vraiment des relations de domination -c'est-à-dire d'usage arbitraire du pouvoir sur une personne dépendante ? Plus spécifiquement, y-a-t-il vraiment dépendance dans un tel contexte de jeux sexuels ?
Certains trouveront cette question ridicule. Une
personne ligotée, par exemple, n'est-elle pas un modèle de personne dépendante
? Mais on pourrait objecter que cette dépendante est en fait une pseudo-dépendance,
parce que
1) les participants sont libres de cesser leurs jeux
en le demandant (puisque par hypothèse on considère un type de relations entre
adultes consentants) et
2) on ne voit pas bien quel serait le facteur externe
qui vicierait le consentement, comme cela serait le cas de la dépendance
économique s'agissant de la domination salariale (ou de la prostitution, dans
la plupart des cas).
Si cette analyse est juste, alors les relations SM ne
sont pas des rapports sociaux de domination, mais plutôt des mises
en scène parodique d'une domination.
On pourrait même aller encore plus loin et suggérer
qu'un certain type de relation SM pourrait avoir comme effet de rendre
moins tolérable les rapports sociaux de domination réellement existant, en
faisant sentir le contraste entre une mise en scène agréable et une oppression
sociale qui, extérieurement, pourrait sembler similaire, mais
s'avère psychologiquement et éthiquement terriblement différente.
De plus, même si mon analyse était fausse, un
défenseur du BDSM pourrait toujours se rebattre sur le genre d'argument que
Frank Lovett avance pour nous inviter à tolérer la domination parentale, à
savoir le fait qu'il existe parfois certaines dominations sociales
qui ne pourraient pas être éliminées sans nuire à un plus grand bien (par
exemple, l'amour qu'expérimente l'enfant, bien qu'il soit
effectivement dépendant et soumis à une autorité arbitraire -qui décide de ses
vêtements, ses lieux de loisirs, etc.). Un défenseur du SM pourrait faire
valoir, analogiquement, qu'une personne dominée ne devrait pas être
arrachée à sa relation SM si celle-ci en tire un plus grand bien, en termes
d'amour, de confiance en soi, d'épanouissement personnel, etc.]
« Sur le plan politique, le sadomasochisme pose
également un problème à la fois pour l’identité lesbienne et pour la création
d’une communauté favorisant des valeurs émancipatrices. Pat Califia, par
exemple, exhorte les sadomasochistes de tous horizons à « avoir une identité
commune en tant que sadomasochistes (plutôt que des hommes gays adeptes du
cuir, des féministes lesbiennes pratiquant le S/M, des hommes d’affaires
clients de professionnel·le·s, etc.) » (Califia, 1981, p. 271 ; italiques
dans l’original). Selon elle, cette identité commune naît de leurs
problèmes communs, comme « les attaques dans les médias et les préjugés à
l’Hôtel de Ville » (ibid.). La recherche de communauté ne se fait donc pas
avec les lesbiennes qui luttent contre les problèmes communs imposés par une
culture misogyne, mais bien avec des hommes qui ont recours à des prostituées
et participent ainsi à la subordination des femmes ! »
[Glose 5 : L'argument de Saxe pourrait être formalisé
comme suit.
Évidemment, on pourrait chercher à contester 1). La
prostitution me semble effectivement plutôt quelque chose d'immoral,
mais peut-être ne l'était-elle uniquement que dans les cas
(majoritaires) il y a une véritable dépendance économique des personnes qui se
prostituent. Ce qui est un peu plus restreint que l'ensemble des
activités prostitutionnelles.
Mais même si on admettait 1) (ou une version légère
modifiée, disons 1.1), l'argument resterait bancal. En effet, c'est ce qu'on
pourrait appeler une exigence de ne s'identifier qu'à une communauté des
saints. L'implicite de l'argument est que nous ne devrions appartenir
qu'à des groupes totalement composés de personnes morales irréprochables.
Il est évident qu'une telle exigence n'est pas morale
car, si on suivait une telle règle, on aboutirait rapidement à plonger
l'individu dans un état d'isolement social et de manque d'ancrage identitaire
très déstructurant. Par exemple, il s'ensuivrait qu'on ne peut plus
s'identifier comme membre d'une nation (car quels pays ne comporte pas
un pourcentage quelconque de personnages immoraux et même criminels parmi ses
membres ?). Et ce serait la même chose pour tous les groupes
d'appartenance concevable (églises, syndicats, classes sociales, ou même
simplement une famille. Pourquoi devrait-on cesser de se sentir appartenir à
une communauté familiale dès lors qu'un seul de ses membres à des comportements
immoraux ?). La prescription de Saxe n'a rien de véritablement moral, bien au
contraire. Elle relève d'une espèce de rejet général des milieux BDSM, alors
qu'on pourrait très bien :
a) faire partie d'un club ou réseau communautaire qui,
éventuellement, ne comporte pas de membres se livrant à la prostitution (pour
autant que nous le sachions)
b): en faire partie tout en sachant que certains
individus ont des pratiques morales problématiques, mais en cherchant : b.1) à
les faire changer ; b.2): à les boycotter ; b.3): à les faire exclure du
groupe.
On ne voit donc pas d'incompatibilités entre être
féministe et se sentir appartenir à un milieu BDSM.]
« Une vision de la communauté et de l’identité
cherche l’émancipation des femmes et des lesbiennes ; l’autre, la libération
des « mauvaises attitudes » de la « répression » sexuelle. Cette
dernière n’est pas émancipatrice pour les femmes et les filles, qui, dans une
société sexiste, sont les proies de ceux qui se libèrent de toute répression. »
[Glose 6 : ici l'auteur semble adhérer à un genre de
puritanisme (ou du moins d'indifférence à la libération sexuelle) qui constitue
l'un des deux pôles des "sex wars", ces divisions du mouvement
féministe aux USA. Son argument semble être le suivant :
Contrer cet argument exige d'élargir la focale et de s'intéresser plus largement aux conséquences globales du mouvement de libération sexuelle qui a marquée les mobilisations en Europe et aux USA, notamment dans les années 1960 et 1970 (dont on pourrait trouver de nombreux prédécesseurs théoriques et militants à la fin du 19ème et au début du 20ème siècle, notamment dans l'éloge de l'amour libre de certains milieux anarchistes ou proches de l'anarchisme).
On pourrait d'abord faire remarquer que la fin de la
morale sexuelle traditionnelle, conservatrice, répressive, a des conséquences
positives, y compris pour l'autonomie des femmes, comme l'accès à la
contraception, etc. Si ces conséquences positives sont importantes -et je pense
qu'elle le sont- alors cela pourrait déjà suffire à considérer que les
effets négatifs de la lutte contre le puritanisme sexuel sont un mal tolérable
car compensé par d'autres conséquences positives plus importantes.
Complémentairement, on peut aussi critiquer l'argument
en attaquant 2). Il n'est pas juste de penser que l'achat du corps des femmes
est plus fréquent en Occident depuis les mouvements sociaux des années
1960, par rapport, disons, à la situation qui prévalait dans le contexte de
prostitution très étendue typique de la seconde industrialisation (Angleterre
victorienne, Paris fin-de-siècle, etc.). Pourtant, l'idéologie conventionnelle
en matière de mœurs était à l'époque nettement conservatrice.
On pourrait répondre que c'est un hasard : ce
n'est pas parce que la prostitution est moins forte durant la deuxième moitié
du 20ème qu'elle est moins forte parce que la morale
traditionnelle, répressive, a été contestée et largement abandonnée. Il faut
donc se demander si la prostitution est favorisée ou défavorisée par le
strict facteur causal du rejet du puritanisme. En l'absence de preuves,
rien n'oblige à penser que la fin de la répression sexuelle est en soi
une cause qui banalise la prostitution.
On peut même avancer une hypothèse incitant
à penser que ce n'est pas le cas. Si les couples trouvent davantage de
satisfaction depuis l'abandon du puritanisme sexuel (y compris, à la limite, en
acceptant d'ouvrir leur couple à d'autres partenaires, chose inconcevable
traditionnellement), alors on peut présumer qu'une plus grande satisfaction
sexuelle dans le couple (ouvert) diminue l'intérêt d'aller payer une personne
prostituée.
Le même argument est transposable à la thèse d'une
plus grande agressivité sexuelle contre les femmes causées par l'hédonisme
post-68, etc. En fait, le problème se ramène à une question psychologique : les
individus sont-ils plus sexuellement agressifs en étant formatés par une
culture répressive vis-à-vis de la sexualité (ce qui génère des frustrations),
ou dans une culture non répressive ? La seconde n'est-elle pas moins
frustrante, et donc logiquement moins susceptible de se traduire en
comportements agressifs ?
Si j'en crois mon IA (Copilot), les militants freudo-marxistes des années 1960 étaient bien inspirés, car :
"L’anthropologue Donald Symons et le sociologue
Steven Pinker (dans The Better Angels of Our Nature) montrent que
les sociétés où la sexualité est strictement contrôlée, où l’accès au sexe est
limité par des normes rigides, où la chasteté est imposée, où les relations
sont surveillées présentent plus de viols, plus d’agressions sexuelles, plus de
coercition. [...]
Les données des pays nordiques, des Pays‑Bas, de
l’Allemagne, du Canada, etc. montrent que : la libéralisation sexuelle, l’accès
plus facile à la contraception, la normalisation des relations sexuelles
consensuelles, la baisse de la stigmatisation, n’ont pas entraîné une hausse de
la violence sexuelle. Les pays les plus permissifs sont ceux où la violence
sexuelle est la plus faible."
On peut donc conclure que l'argument de Saxe est
invalide, et trahit une méconnaissance des véritables conséquences de la
libération sexuelle. Saxe nous dit que la libération sexuelle est mauvaise
dans une société misogyne -mais le problème, c'est la misogynie, pas la liberté
sexuelle ! On ne voit par ailleurs pas où seraient la misogynie dans les
relations BDSM entre lesbiennes. Dès lors, pourquoi dire que le SM est immoral
?]
« Le sadomasochisme s’oppose activement au
féminisme de deux manières essentielles. [...] Il sexualise et affiche
publiquement les symboles de l’antisémitisme, du racisme et du sexisme, comme
ceux du nazisme, de l’esclavage, de la prostitution et de l’inceste. Ces
symboles ne sont pas détournés ni transformés pour être libérés de
l’oppression dont ils sont issus ; c’est précisément l’oppression et la
domination qui rendent le nazisme, l’esclavage ou l’inceste excitants pour les
sadomasochistes. Contrairement à ce qu’ils prétendent, les sadomasochistes ne
jouent pas avec le pouvoir et le contrôle de manière abstraite. Pour le
plaisir, les scènes qu’ils mettent en place (publiquement, donc en les
validant) s’inspirent des horreurs réelles de l’oppression que des femmes et
des lesbiennes ont effectivement subies. Une telle inversion du sens de
l’oppression et une telle approbation publique de cette inversion sont
antagonistes à la libération des femmes. »
[Glose 7 : On peut effectivement trouver de très
mauvais goût l’usage de symboles liées à des idéologies extrémistes (nazisme,
etc.).
Mais pour bondir jusqu’à la certitude que ce n’est pas
seulement de mauvais goût, mais bien immoral, il faudrait établir une
approbation par les utilisateurs de ces symboles de contenus idéologiques
spécifiques. Or, on bute ici sur un problème sémiotique évident que Saxe
ne traite même pas : le problème de la ré-sémantisation parodique
des symboles. On peut s’habiller en fasciste pour parodier et dévaloriser le
fascisme : Charlie Chaplin l’a fait dans Le dictateur. Saxe est un
peu trop prompte à juger le fond des âmes des amateurs de jeux BDSM…]
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| Un affreux fasciste ? |
« Un thème récurrent dans les récits de Coming
to Power est l’utilisation du sadisme pour échapper au sentiment
d’impuissance féminine. Cela contraste avec l’objectif de libérer réellement
les femmes et les lesbiennes de l’oppression. Cette fuite face au sentiment
d’impuissance est évidente chez les sadique·s, ou « tops », qui peuvent
temporairement oublier leur rôle social de femme opprimée en dominant une
autre.
Tout aussi fréquent est le recours des masochistes au
sadisme d’autrui pour échapper à ce même sentiment d’impuissance. Ce type
d’évasion (qui n’est pas une véritable libération face à l’oppression)
prend plusieurs formes, chacune utilisant soit la violence du·de la sadique,
soit le fantasme créé dans la « scène » S/M comme moyen de fuite. Dans
tous les cas, bien sûr, la personne masochiste participe à une « scène »
où elle est fouettée, frappée ou pénétrée violemment, et cela s’accompagne
généralement d’un fantasme partagé et de jeux de rôle inspirés de situations
oppressives, comme un viol collectif, des relations sexuelles entre adulte et
enfant, une féminité imposée (être forcée de porter des vêtements féminins que
la personne masochiste déteste), l’esclavage […]
Dans ces récits, les masochistes utilisent la violence
dirigée contre elles pour échapper à leur sentiment d’impuissance dans le monde
en se laissant pousser jusqu’à un point où la douleur les désoriente, les
empêchant de penser et de ressentir. Cette incapacité temporaire à réfléchir
est souvent mentionnée dans les récits comme l’objectif de l’activité sexuelle
et est considérée, dans de nombreux cas, comme une manière positive de
s’échapper de la grisaille et de la souffrance de la vie quotidienne. »
« Dans
chacun de ces fantasmes d’évasion, la réalité de l’oppression est retravaillée
et totalement inversée, pour être faussement surmontée et, en fin de compte,
perpétuée. Cette approche de la domination et de la soumission est présentée
par les sadomasochistes comme une manière d’apprendre à « gérer » le
pouvoir, et donc comme un outil important pour la libération dans le « vrai
» monde. Pourtant, le pouvoir sadique n’est jamais « géré » de
manière satisfaisante. Les sadique·s apprennent à perfectionner des techniques
de pouvoir sur d’autres lesbiennes. Les masochistes effacent le sens réel de ce
pouvoir et le remplacent par le fantasme selon lequel ce pouvoir sur elles est
choisi, mérité et récompensé. Les un·e·s et les autres érotisent ce pouvoir.
Rien de tout cela ne fournit un outil utile pour échapper ou démanteler le
pouvoir réel que les oppresseur·se·s ont sur nous, ni ne nous indique comment
agir avec intégrité. »
[Glose 8 : En admettant que tout ceci soit exact,
et que le genre d’effets politiquement progressistes que pourraient avoir les
expériences BDSM dont j’ai parlé n’existent en fait jamais, on aboutit tout au
plus à prouver que le BDSM n’est pas féministe. Mais ça ne prouve pas
qu’il est antiféministe et nuisible aux femmes.
La critique de Saxe vaut autant que si on disait :
« le ping-pong n’est pas une activité féministe. Les femmes qui font ça
devrait plutôt aller militer »…]
« Le sadomasochisme est contradictoire avec la
culture féministe lesbienne et la valorisation du féminin. Comme indiqué
précédemment, son attrait sexuel repose sur le mépris envers les femmes, qui
s’exprime par l’humiliation et la mutilation physique. Pour les masochistes, il
glorifie la faiblesse féminine : la soumission, l’effacement de soi, la
féminité. Pour les sadique·s, la force féminine est détournée de sa capacité à
résister soi-même à l’oppression ou à créer du bien pour les autres
femmes. »
« En tant que festival féministe, le MWMF dispose de
plusieurs options concernant sa politique en matière de sadomasochisme. Il
serait cohérent avec son interdiction générale du racisme, du sexisme, de la
violence à l’égard des femmes et d’autres actes d’oppression à leur encontre de
simplement interdire le sadomasochisme. Cette interdiction pourrait prendre
deux formes : exclure les sadomasochistes ou autoriser les personnes pratiquant
le s/m à participer au festival tout en interdisant les comportements et les
tenues associées. Cette dernière option est en réalité plus cohérente avec la
politique du MWMF en matière de racisme, de sexisme, etc. : ce sont les actes,
et non les personnes, qui sont exclus. » (p. 66)
[Glose 9 : Si on regarde la relation du côté des
femmes dominantes (lesbiennes ou hétérosexuelles dominant des hommes), on ne
voit pas bien en quoi le BDSM aboutirait à accentuer la « faiblesse
féminine ».
Si on regarde la relation du point de vue des femmes
masochistes, on pourrait aussi contester l’interprétation de leurs actions
comme de la faiblesse. Il se pourrait au contraire qu’il faille beaucoup de
force morale pour s’en remettre de la sorte à son partenaire érotique. Le
psychologue Noam Shpancer a écrit en ce sens : « que repousser les
limites de l'endurance est un thème récurrent dans la quête humaine de sens et
d'accomplissement de soi. Les alpinistes, les explorateurs, les ascètes
religieux, les marathoniens d'élites, etc. trouvent tous un sens et une
satisfaction à tester les limites de leur capacité à endurer la souffrance.
Peut-être le masochisme, du moins sous certaines de ses formes, équivaut-il à
une autre version de cette tentative humaine de surmonter ses peurs en y
faisant face. »
Saxe considère que le BDSM est immoral car impliquant
du « mépris » pour les personnes masochistes. Ce qu’on pourrait
répliquer, c’est que le mépris n’est immoral que lorsqu’il a pour but d’être
intériorisée par ses cibles -lorsqu’il a pour but, en fait, de diminuer
l’estime de soi des individus. Or, il est peu plausible que cette
intériorisation survienne nécessairement dans les jeux BDSM -elle n’est pas
visée ou voulue par les individus responsables et sains d’esprit (et Sphancer
écrit du reste que « Les données suggèrent que les masochistes sexuels
en tant que groupe sont généralement normaux dans tous les autres aspects de
leur vie et psychologiquement sains »).
Les recherches sur la psychologie du BDSM sont
restreintes, en particulier s’agissant d’enquêtes sur des sujets intimes et
aisément dérangeant comme l’humiliation érotique. Je suggère toutefois que le
témoignage suivant illustre que les interprétations de Saxe manque de
discernement psychologique :
« Le jeu d’humiliation reste un jeu : on le
pratique parce que soi-même et son ou sa partenaire en tirent du plaisir.
Ce n’est pas « pour de vrai ». Par exemple, si je traite ma
partenaire de « salope », c’est parce qu’elle aime se sentir comme une personne
très sexuelle, et que le terme « salope » est associé émotionnellement à
quelqu’un de très libéré sexuellement. Dans le bon contexte, ces associations
émotionnelles peuvent être extrêmement excitantes. Mais ça fonctionne
précisément parce que ce n’est pas « pour de vrai ». Elle sait que
j’ai un immense respect pour elle, et quand j’utilise ce mot, ce n’est pas
parce que je pense qu’elle vaut moins en tant que personne. Elle sait que je
l’utilise parce que ça l’excite, et non parce que je pense qu’elle ne mérite
pas de respect.
Le jeu d’humiliation n’est probablement pas adapté aux
personnes qui n’ont pas une image d’elles-mêmes solide et une bonne estime de
soi. Si une personne intériorise le mot « salope » et que cela la fait se
dévaloriser, ou si une personne a vraiment l’impression de valoir moins en tant
qu’être humain si son ou sa partenaire la met en laisse, alors le jeu
d’humiliation n’est probablement pas une bonne idée. »
[Glose 10 : on pense aux intuitions de
Deleuze : « Le moi masochiste n'est écrasé qu'en apparence. Quelle
dérision, quel humour, quelle révolte invincible, quel triomphe se cachent
sous un moi qui se déclare si faible ? La faiblesse du moi est le piège tendu
par le masochiste, qui doit amener la femme au point idéal de la fonction qui
lui est assignée. Si le masochiste manque de quelque chose, c'est plutôt de
surmoi, non pas du tout de moi. » -Gilles Deleuze, Présentation
de Sacher-Masoch. Le froid et le cruel, Paris, Les Éditions de Minuit,
coll. « Arguments », 2007 (1967 pour la première édition), 118 pages, p.105.]
« Pensez-y comme à une forme de jeu de rôle. La
réaction émotionnelle de gêne ou de honte est réelle, mais elle n’est pas
intériorisée. Il n’y a pas de dégradation réelle, et les personnes
impliquées ne cherchent pas à se faire sentir sans valeur. »
-Franklin, "BDSM: Humiliation Play ?",
consulté le 5 juillet 2026.
Ceci prouve que Saxe a tort de penser que les
relations BDSM sont nécessairement nuisibles aux personnes qui s’y livrent.
Elles peuvent l’être, mais ça n’a rien de nécessaire. Les signes extérieurs
de mépris ne sont pas forcément des manifestement authentiques de dévalorisation
de son partenaire érotique. De façon générale, Saxe a une vision simplicatrice
des relations BDSM parce qu’elle manque de considérations pour le symbolisme,
la parodie ou l’ironie propre à certaines attitudes théâtrales. Elle prend au
sérieux des actions qui le sont pas (ou pas toujours). Je ne veux pas dire que
tout ce que font les adeptes du BDSM est automatiquement bénéfique et morale
(pas plus que les autres activités sexuelles entre adultes !). Mais la
moindre des choses serait de s’interroger sur l’ambiguïté de ces mises en
scène.
Une dernière manière de réfuter l’argument de Saxe
consisterait à souligner le bien spécifique que trouvent les personnes
impliquées dans le BDSM. Les bénéfices sont évidemment hédonistes et
sexuels. Par exemple :
« Pour certaines personnes, des activités
comme les insultes permettent d’atteindre […] de surmonter des inhibitions
sexuelles. »
-MasterMarc, "Erotic Humiliation and Degradation", April 22, 2015.
« « Paul Rozin, de l'université de
Pennsylvanie, et ses collègues ont récemment proposé le terme de
"masochisme bénin" pour rendre compte des diverses manifestations de
cette négativité rendue positive. Selon Rozin, le masochisme bénin "illustre
un type de renversement hédoniste, la conversion d'une expérience
(habituellement) négative en une expérience positive... Le masochisme bénin
désigne le fait de profiter d'expériences au départ négatives que le corps
(cerveau) interprète à tort comme menaçantes. Cette prise de conscience que le
corps a été trompé, et qu'il n'y a pas de danger réel, conduit à un plaisir
découlant de "la maîtrise de l'esprit sur le corps".
[…] En effet, des recherches récentes ont
suggéré que le masochisme peut être recherché parce qu'il peut produire
l'expérience du "flow" - un état de conscience altéré associé à un
sentiment de bien-être accru. Les états de "flow" émergent
lorsque les capacités d'une personne sont mises à l'épreuve à un niveau qui
n'est ni trop facile (sans quoi il serait ennuyeux) ni trop difficile (sans
quoi il serait accablant). Dans ces conditions de défi "juste à la bonne
intensité", les gens entrent souvent dans un état de concentration intense
et de présence à soi, qui est profondément satisfaisant. Être pleinement
immergé dans l'expérience de la douleur sans peur ni panique peut créer ce
genre d'expérience du "flow". »
-Noam Shpancer,
"Sexual Masochism: Torture and Transcendence Tied Together ? The
enduring puzzle of sexual masochism", Psychology Today, 17 octobre
2016.
Mais on peut aller beaucoup plus loin en montrant que les
bénéfices que trouvent les pratiquant du BDSM dépassent la dimension purement
sexuelle :
« Le psychologue social Roy Baumeister, de
l'université de l'État de Floride, a proposé que les caractéristiques
déterminantes et troublantes du masochisme -qui vont à l'encontre des
inclinaisons fondamentales du moi- révèlent en fait le but ultime de parvenir à
se libérer de la conscience de soi.
Selon Baumeister, la vie moderne est
difficile, et beaucoup de gens ne parviennent pas à répondre à leurs propres
attentes. Être conscient de soi, c'est être conscient de ses défauts. Être
conscient de soi est également stressant, car nous sommes censés garder la
maîtrise de soi, l'équilibre, le but, l'attention à soi, une présentation
valorisante de soi, de l'estime de soi et manifester de l'efficacité. C'est
épuisant. Tout comme nous avons besoin de pauses périodiques pour nous libérer
du stress du travail sous la forme de vacances exotiques, nous avons également
besoin de pauses périodiques pour nous libérer du fardeau de notre propre
responsabilité. Le masochisme, dans ses rituels d'oubli de soi, offre une période
de soulagement de ces fardeaux, de ces stress et de ces lourdes responsabilités.
En outre, Baumeister soutient que le
masochisme est une réponse au besoin de sens, en ce sens qu'il offre "un
idéal d'accomplissement et un moyen de l'atteindre". Selon
Baumeister, lorsque les gens ont commencé à se détourner du christianisme au
XVIIIe siècle, ils ont perdu les justifications (parole de Dieu) et le chemin
de l'accomplissement (vie après la mort) qui fondaient leurs projets de vie.
Le masochisme, dans cet environnement
moderne, offre une nouvelle justification et un nouveau moyen de s'épanouir.
Dans le masochisme, la relation avec le partenaire dominant (qui, comme un
Dieu, a un contrôle total) apporte du sens, tout en permettant la réalisation
d'une proximité émotionnelle forte avec le partenaire. De plus, l'objectif
de conserver sa dignité et son pouvoir est remplacé par son contraire, et le
succès dans l'oubli de soi (devenir un bon esclave) conduit, paradoxalement, à
l'épanouissement et au sentiment de sa propre valeur. »
-Noam Shpancer, "Sexual Masochism: Torture and Transcendence Tied Together ? The enduring puzzle of sexual masochism", Psychology Today, 17 octobre 2016.
L’épanouissement obtenu par l’intimité émotionnelle
est particulièrement sensible dans ce témoignage :
« Pour moi, le vrai attrait du jeu d’humiliation
réside dans son rôle de vecteur d’intimité émotionnelle.
Quand je participe à un scénario érotique centré sur
l’humiliation ou la honte, que ce soit en tant que donneur ou receveur (et
surtout en tant que receveur), cela m’expose émotionnellement à mon ou ma
partenaire d’une manière que rien d’autre ne fait. Cela balaye tous mes
mécanismes de défense émotionnelle et abaisse toutes mes barrières. La personne
que tu vois dans ce contexte, c’est moi, sans armure, totalement vulnérable. En
tant qu’outil pour l’intimité émotionnelle, c’est imbattable : il n’y a pas de
faux-semblants, pas de filtre sur mes réactions ; ce que tu vois, c’est ce que
je suis, sans aucun filtre.
Je suis un grand adepte de l’intimité émotionnelle :
j’aime découvrir qui sont mes partenaires, et j’aime que mes partenaires voient
qui je suis vraiment.
Pour cette raison, je ne peux pas pratiquer le jeu
d’humiliation avec un ou une partenaire occasionnelle, ou avec une personne
avec qui je n’ai pas de relation intime, stable et durable. Je l’utilise
précisément parce que cette vulnérabilité émotionnelle crée un vecteur
d’intimité. Pour moi, c’est cela, bien plus que l’orgasme, qui compte vraiment.
Le fait que cela m’excite me permet de le faire en premier lieu, car il ne
fait aucun doute que ce niveau de vulnérabilité et d’exposition émotionnelle
peut être assez effrayant. L’aspect sexuel le rend amusant et le place dans un
contexte sûr et bienveillant. Comme je l’ai dit plus tôt, je ne m’engagerais
dans le jeu d’humiliation, que ce soit en donnant ou en recevant, avec aucun
partenaire en qui je n’aurais pas une confiance et un respect absolus. »
-Franklin, "BDSM: Humiliation Play ?",
consulté le 5 juillet 2026.


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