1. - Historicisme et structuralisme, il s'agit, du moins en France, du
problème central du corpus entier des sciences sociales. On connaît la
situation : une partie importante de l'intelligentsia française est en venu à
penser que le "structuralisme", ou plutôt le
"panstructuralisme" comme l'appelle justement M. Rodinson, constitue
une sorte de nouvelle vague française ou plutôt parisienne, dont Claude
Lévi-Strauss, Jacques Lacan, Michel Foucault, mais aussi, d'une certaine
manière, Althusser seraient les responsables, tout au moins les maîtres à
penser.
Il faut bien voir,
cependant, que cette nouvelle vague n'est pas nouvelle : elle entretient
d'étroits rapports avec l'ensemble de la tradition empiriste, pragmatique,
positiviste et néo-positiviste, qui a dominé les deux dernières décades du XIXe
siècle, et qui a acquis une plus grande place, sous des modes différents,
durant la montée des philosophies irrationalistes en Occident, avant et autour
de la première guerre mondiale et de la grande crise économique des années
1929-1932. L'épigone le plus explicite de ces tendances a été et demeure Karl
Popper : jusqu'à aujourd'hui, personne n'est allé aussi loin, personne ne s'est
exprimé aussi franchement que l'auteur de The Poverty of Historicism (1956),
peu connu, il est vrai, en dehors du monde anglo-saxon.
Si l'histoire ne doit pas
être envisagée comme un processus d'évolution -qui n'est pas seulement
unilinéaire nécessairement, comme ses adversaires le souhaiteraient pour rendre
les choses "simples", mais très précisément dialectique et foncièrement
contradictoire, le développement étant entendu comme le déploiement de ces
contradictions à travers un éventail très diversifié de styles, de niveaux et
de modes- il nous faudrait donc nous contenter de l'approche
"immédiate", de la description "phénoménologique" du donné,
l' "intuition" -non l'analyse rationnelle- du sens de ces donnés
donnant ses couleurs et son goût à cet "étant". On nous dit qu'il est
impossible de rendre compte d'un phénomène à partir de ses sources, de ses
origines, c'est-à-dire de son développement génétique. On souhaite ainsi
nous décourager objectivement de regarder en avant, c'est-à-dire de découvrir
les potentialités des phénomènes, et notamment des phénomènes sociaux.
L'objectif de l'école structuraliste dans les sciences sociales -tacite, mais
guère explicité- apparaît clairement aux yeux actuellement, comme devant servir
à briser, ou à freiner, les progrès du marxisme créateur dans l'ensemble des
sciences sociales, au cours de la phase historique actuelle, c'est-à-dire après
les conséquences inévitables de la crise et les reformulations, souvent
conflictuelles et encore peu convergentes, qui résultent de la mise en
accusation du marxisme dogmatique. Car en effet, si les études sociales, si la
pensée sociale peuvent être arrêtées au niveau de la description au lieu
d'ambitionner l'interprétation, peu de choses, en vérité, peuvent être
entreprises pour mettre en place des élaborations théoriques courageuses,
faisant appel à la hardiesse de l'imagination
scientifique, et portant sur la transformation future des structures
sociales existantes. Il y a deux générations, le Bergsonisme jouait, très
exactement, ce même rôle de freinage et de découragement, sans pouvoir pour
autant compter sur la passivité des penseurs marxistes, alors qu'aujourd'hui
leurs héritiers présentent l'étrange tableau d'hommes préoccupés, avant tout,
de saluer le structuralisme en tant que nouvelle vague et de trouver un modus
vivendi avec le Teilhardisme dans le corps général de la pensée
occidentale, hégémonique, idéaliste et conservatrice : la coexistence
idéologique à son comble, pourrait-on dire, alors que le globe retentit de
conflits très durs qui trouvent leur point culminant dans le génocide au
Viet-Nam. Certes, on nous dit, en guise d'encouragement, qu'il n'est guère
question de s'arrêter à des phénomènes singularisés : après tout, le marxisme
a, quand même, laissé quelques traces.
Derechef, le mot clé est
celui de "structure", qui voudrait suggérer l'étude des ensembles
dans leur complexité dialectique et leur intégralité génétique. En fait, ce que
l'on nous offre, c'est une description de structures statiques, une
idéologie froide comme la mort, et brillamment dépeintes par de talentueux
essayistes et très au fait de l'esprit du temps, tel qu'il est vécu et senti
dans l'Occident, aux lendemains, si difficiles, des anciennes hégémonies et des
empires perdus. Et ce n'est point un hasard, certes, si l'essentiel des travaux
structuralistes porte sur les sociétés, les ensembles les groupes et les
phénomènes marginaux ou marginalisés et que l'on dit par conséquent
a-historique après s'être réclamé de la linguistique saussurienne. "Le projet des "panstructuralistes"
de tenter des analyses structurelles, formalisables s'il se peut selon le mode
mathématique, des divers systèmes de relations qui contribuent à constituer la
vie sociale (mais n'en sont pas la totalité, comme y insiste justement H.
Lefebvre) est un projet intéressant qui peut apporter beaucoup à la
compréhension de celle-ci. Mais leur postulation (pratiquement) d'une
équivalence entre ces systèmes et leur conception de ces systèmes sur le modèle
de la langue sont inacceptables." (p.199). Car s'il en était ainsi,
l'Islam en tant que système spécifique de relations sociales, en tant que
structure serait très exactement ainsi, et, comme tel, ne saurait être réduit,
à une interprétation historique signifiante et cohérente -ce que
Rodinson, avec un grand nombre d'autres savants, a démontré comme étant
faisable-, pas plus qu'il ne pourrait être comparé ou mis en corrélation avec
d'autres systèmes idéologiques [...]
A Lucien Sebag qui n'a
pas hésité à écrire que les rapports économiques sont tout autant produits de
l'esprit que des théories, M. Rodinson répond : "Certes, car toute activité humaine passe par l'esprit humain. Mais les
rapports économiques fondamentaux structurent la tâche primordiale de toute la
société. Ils forment un système, mais ne sont pas un langage et, dès lors, il
est peu probable que la structure de ce système s'avère fondamentalement
analogue à celle d'un langage. Une société ne se bâtit pas autour de
"significations", mais autour des tâches essentielles sans lesquelles
elle ne pourrait se continuer. Et, comme l'individu, la société s'efforce en
tout premier lieu à survivre, à perpétuer son existence (plus que son essence).
Elle s'efforce ensuite (on pourrait appeler cela ses tâches essentielles
secondaires) à maximiser (par la compétition et éventuellement par la lutte)
les avantages dont jouissent ses membres, tout particulièrement ses membres
privilégiés quand il s'agit d'une société hiérarchisée. Les rapports organisés
autour de ces tâches (non la conscience ni la théorisation de ces rapports) ont
une répercussion sur toute la vie sociale. Toutes les autres formes de
relation et de conscience doivent s'adapter à ces rapports alors que la
réciproque n'est pas vraie [...] En ce qui concerne l'idéologie, qui nous
intéresse spécialement ici, les rapports de production sont primaires tout
simplement parce qu'ils structurent la fonction primordiale de la société,
alors que les idéologies, religion, philosophie, etc., pensent la production et
la reproduction, leurs structures, la société et bien d'autres choses encore.
Cette pensée du monde humain, social et naturel se structure assurément suivant
des "codes" qu'il est du plus haut intérêt d'étudier. Et il est bien
vrai que plusieurs codes sont toujours disponibles ou possibles et que le type
de situation ne préjuge pas toujours du code employé ni entièrement de la façon
de l'employer. Mais aussi il est absurde de penser que l'étude du code dispense
de l'étude du texte codifié, la remplace, la rend superflue comme toute une
école tend à en convaincre actuellement un public séduit. La société doit vivre
et fonctionner avant de signifier et les exigences de la fonction ne peuvent se
soumettre aux exigences de la signification que par exception et passagèrement.
[...] » (p.200-1) [...]
D'où la définition du marxisme par Lucien Goldmann [Recherches dialectiques, Gallimard, 1959] en tant que "structuralisme génétique" -génétique, c'est-à-dire en évolution, historiciste, progressiste." (pp.122-124)
-Anouar Abdel-Malek, "Vers une sociologie comparative des idéologies", L'Homme et la société, Année 1968, 7, pp. 115-130, pp.122-124.
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