"On cherchera en
vain, dans le Sophiste, un rapprochement quelconque entre
l'Etranger et la philosophie éléatique. C'est un philosophe, mais différent des
compagnons de Parménide et de Zénon. C'est un bon connaisseur de la philosophie
qui est née à Élée et qui s'est répandue, évidemment très modifiée [...] dans
tout le monde grec. A la demande de son amphitryon, il entreprend de définir le
métier de sophiste, et sa logique impitoyable l'amène à réfuter le système du
père de l'éléatisme -il dit "le père Parménide" [...] et non pas "mon père
Parménide-, ce personnage qu'il a écouté dans son enfance et qui avait été
aussi le créateur des lois d'Élée. Si nous tenons compte de ces éléments, force
nous est d'avouer que le crime, malgré son importance, a des véritables
circonstances atténuantes." (p.33)
-Nestor-Luis Cordero,
"Les circonstances atténuantes dans le parricide du Sophiste de
Platon", Publications de l'Académie des Inscriptions et
Belles-Lettres, Année 1991, 1, pp. 29-33.
"C’est la découverte
–si notre interprétation est valable, « accidentelle »– de l’altérité qui a
permis de résoudre le problème de la réalité du non-être."
"Anaximandre, qui
aurait été auditeur de l’un des « premiers qui ont philosophé »
(Aristote, Mét. A, 983 b), Thalès, avait proposé une interprétation
générale de la manière d’être et d’agir des « choses ». Il ne s’agissait pas
d’une certaine catégorie de « choses », mais de la totalité des choses. Et,
comme il s’exprimait en grec, pour faire allusion aux « choses » il avait
utilisé l’expression ta onta. [...]
On peut, donc, traduire
l’expression ta onta par « les étants », « ceux (au genre
neutre) qui sont », et même, avec plus de précision, « ceux qui sont en train
d’être », mais il faut tenir compte du fait que, dans tous les cas, c’est le
sens du verbe « être » qui se reflète dans le participe onta. En ce
qui concerne l’article, en grec, il ne fait que souligner le caractère général
du participe qui, du fait de ne pas être engagé dans un terme de genre masculin
ou féminin (ce qui pourrait être le cas, car il y a des « étants » masculins ou
féminins), est exprimé au neutre. Si l’on pouvait imaginer que le mot « chose
», au sens large, ne fait pas allusion à quelque chose de féminin (comme c’est
le cas dans l’expression « un quelque chose »), on pourrait comprendre que ta
onta signifie « les choses qui sont en train d’être ». Lorsque
Anaximandre affirme : « D’où vient la génération pour ta onta, est ce
vers où elles retournent » (loc. cit.), il dit que le point de départ des
choses qui sont en train d’être coïncide avec le point final de leur
existence."
"Tous les
philosophes, après Anaximandre, s’étaient intéressés aux onta, mais
ils envisageaient ces onta en fonction de quelque chose en
commun qu’elles « possédaient » : le fait d’être. Parménide simplifie (!) la
question et ne s’occupe que de ce fait ; pour cette raison, et pour la première
fois, il utilise l’expression au singulier : to on. De la même manière
que celui qui cherche ce que sont les hommes se pose la question : « Qu’est-ce
que l’homme ? », au singulier (en réalité, un singulier générique), Parménide
mène une recherche sur « ce qui est en train d’être » (to on) et, plus
précisément, sur le sens du mot on, « étant en train d’être », car
l’article to ( « ce » ) apparaît rarement chez lui."
" [Parménide] a
mis en rapport cette réalité indéniable (car, qui pourrait nier qu’il est
en train d’être ?) avec la pensée et avec le discours. On ne peut pas ne pas
admettre qu’ « on » est, et la tâche de la philosophie consiste, pour
Parménide, à saisir la valeur absolue et nécessaire de ce fait d’être, car il
n’y a que ça comme objet à penser et comme chose à dire. Ce qui n’est pas n’est
pas pensable ni exprimable dans un discours (fr. 2 . 6-7). À partir de
Parménide, « ce qui n’est pas en train d’être » ou, si l’on préfère, « ce qui
n’est pas », voire « le non-être », devient inimaginable et
inexprimable. Comme il n’y a que ce qui est, le non-être n’a pas droit de
cité dans l’univers de la philosophie.
Cette affirmation,
pourtant, a conduit la pensée philosophique vers une impasse, et c’est pour
cette raison que nous avons décidé de la placer au début de notre recherche.
Une recherche avance au fur et à mesure que les barrières qu’elle trouve sur
son chemin disparaissent. Ces barrières sont des problèmes (en effet, problêma,
en grec, signifie « ce que l’on rencontre devant soi », « obstacle »)."
[Glose 1 : Parménide
serait alors le premier d’une longue série de philosophes à tenir notre propre
existence pour une évidence indubitable (avant Aristote Plotin, Augustin ou
Descartes).]
"Deux éléments se
sont conjugués pour que le « non-être » devienne un problème. Le premier, c’est
le mot lui-même. En tant que participe du verbe « être », to on signifie
(et cela, a priori, en dehors de toute interprétation philosophique) «
un quelque chose », « un étant » ; sa négation, qui serait to me on,
est, même d’un point de vue étymologique, une contradiction, car l’article
défini to signale quelque chose ; il ne peut signaler... rien. Ce qui vient
après l’article, to on, est forcément quelque chose qui est, même
s’il s’agit d’un rêve, d’une image ou d’une notion abstraite.
Le deuxième élément
découle de la philosophie de Parménide. Et nous disons « découle », car c’est
surtout à l’intérieur de l’héritage (détourné ? La question ne peut pas être
traitée dans les limites de ce travail) parménidien qu’ont été assimilées, voire
identifiées, les notions d’ « être » et de vérité. Malgré l’avis erroné de
quelques partisans d’une conception « ontologique » originaire de la vérité
chez les Grecs (et, encore une fois, les limites de ce travail ne nous
permettent pas de justifier cette critique), la vérité, depuis les poèmes
homériques, a toujours été une propriété (si l’on peut dire) du logos,
dans sa signification de « discours ». D’Homère à Parménide, il est
impossible de trouver un seul exemple de l’adjectif « vrai » appliqué à des
réalités autres que le discours ou la pensée susceptible d’être exprimée dans
un discours. Chez Parménide lui-même, au moins, dans les passages de son Poème
qui sont parvenus jusqu’à nos jours, rien ne justifie d’affirmer que la vérité
devient, tout d’un coup, la vérité de l’être (c’est-à-dire que ce qui est vrai
serait l’être), mais la manière dont il présente les « caractères » (sêmata)
du fait d’être (qui font ressortir notamment son aspect nécessaire, absolu et
unique) fait du logos sur l’être un « discours sur la vérité » (fr. 8 .
50-1). Cela veut-il dire qu’un discours sur l’être est forcément un discours
sur la vérité ? Quoi qu’il en soit, déjà Mélissos, lecteur (« disciple » serait
trop dire) de Parménide utilise l’expression « l’être véritable » (to on
alêthinos), et il est certain que, à partir de Parménide, et jusqu’à la fin
de la période dite présocratique, être et vérité vont ensemble. La « vérité
ontologique » n’est pas originaire dans la pensée grecque (et moins encore aux
« origines », comme aimait écrire Heidegger) ; elle est le résultat d’une
réflexion philosophique sur l’être des choses."
"Pour les sophistes il n’y a pas d’assimilation entre les deux notions tout simplement parce que l’être est remplacé par le paraître, et le fondement du paraître c’est la sensation. À chacun sa sensation, à chacun sa vérité. Une position si radicale fut à l’origine, comme on le sait, d’une réaction radicale elle aussi, comme celle d’Antisthène, l’un des premiers disciples de Socrate, qui niait la possibilité du mensonge, car tout ce que l’on dit (au sens fort du verbe « dire », exprimé en grec par legein) est vrai : « Celui qui parle dit quelque chose (ti), et celui qui dit quelque chose dit ce qui est (to on) ; donc celui qui dit ce qui est dit la vérité » (Antisthène, apud Proclus, In Crat., 37). L’expression « le non-être » (ou « ce qui n’est pas ») n’a pas de sens ; par conséquent, tout discours qui prétendrait dire ce qui n’est pas est impossible. Voilà le problème posé par le non-être."
[Glose 2 : Le raisonnement d’Antisthène est évidemment sophistique (c’est le cas de le dire !). De ce qu’on ne peut pas parler du néant -et donc, de ce qu’on ne peut parler que ce qui est-, il ne s’ensuit pas que tout ce qu’on dit soit vrai. Antisthène échoue à distinguer des modalités d’être. Il y a des êtres dont on parle qui ne sont que des êtres fictions, des représentations purement subjectives, des fantaisies, des délires, etc. Mais il y a aussi -n’en déplaise aux sceptiques et autres idéalistes- des êtres qui sont en dehors de notre esprit, et c’est seulement l’accord du discord avec l’existence effective, objective, de ces êtres qui constituent la vérité.
Cette réfutation
réaliste des sophistes est vraiment très simple, et elle ne supposait
nullement de rejeter la prémisse parménidienne (que le non-être n’est pas, et
qu’on ne peut, par suite, pas en parler). Voyons maintenant comment Platon se
prononce pour sa part de réfuter les sophistes.]
"Platon décida de
s’occuper de la question et d’entreprendre un véritable combat, à la fois
contre les « relativistes », qui revendiquaient la réalité des apparences au
détriment de la réalité de l’être, et contre les « absolutistes », qui
assimilaient l’être à la vérité et qui ne donnaient qu’un sens absolu à la
notion d’être."
"Le chemin suivi par
Platon prend comme point de départ une nouvelle définition du sophiste.
Celui-ci est un faussaire, un illusionniste, un fabricant d’images (Soph., 236
b-c). Cela suppose qu’il produit des images qui sont des imitations des modèles.
Mais cette certitude est lourde de conséquences, car dans le domaine de la
philosophie il faut justifier l’existence des notions, et la justification de
la notion d’image questionne les fondements mêmes de la conception de l’être,
telle qu’elle est admise comme un fait accompli pour la philosophie (mise à
part la sophistique). Si, comme nous venons de le voir, l’être est assimilé à
la vérité et n’admet pas sa négation (qui en serait le non-être), quelle sorte
de réalité pourrait-elle correspondre à l’image ? Elle est la copie d’un
modèle, mais c’est celui-ci qui existe et qui est vrai. L’image serait donc non
vraie, « fausse », et, en tant qu’elle ne possède pas l’ « être » du modèle,
elle relèverait du... non-être. S’il en est ainsi, le sophiste ne peut pas être
considéré comme un faussaire fabricant d’images, car celles-ci n’existeraient
pas. C’est l’application à la lettre des axiomes de Parménide qui, selon
Platon, conduit à cette conclusion. D’une manière tout à fait inattendue, la
philosophie de Parménide viendrait innocenter l’activité des sophistes, qui ne
serait pas différente de celle des philosophes. Platon accepte cette
ressemblance, mais il veut aller au-delà des apparences, car cet air de famille
qu’il y a entre le sophiste et le philosophe cache une opposition radicale, la
même qui sépare le chien du loup, liés, eux aussi, par une forte ressemblance.
Et, pour confirmer son jugement négatif par rapport à la sophistique, Platon
entreprend une véritable déconstruction non seulement de la philosophie de
Parménide, mais surtout d’une certaine conception de l’être, ce qui le conduira
à la découverte de l’ « autre » de l’être."
"Depuis ses premiers
dialogues Platon avait affirmé que le domaine du sensible et du multiple
n’était que la copie d’un paradigme, et que la « réalité réellement réelle »
(ousia ontôs ousa, Phèdre, 247 c) ne correspondait qu’à celui-ci.
Le moment est donc venu de justifier la notion d’image, de copie, d’imitation,
c’est-à-dire d’un « quelque chose » qui n’est pas l’être absolu et
véritable."
"Platon propose de
faire, avant l’heure, une révolution copernicienne : si l’impasse dans laquelle
se trouve la philosophie est la conséquence d’un regard « entitatif » sur
l’être, supposons que l’être est (comme disait Parménide, ajoutons-nous, mais
le parménidisme que Platon a reçu n’est pas celui-ci) un « fait », une
activité, une force, une dynamis (Sophiste, 247 e). L’avantage d’adopter
cette conception est évidente : du fait de ne pas se confondre avec un étant,
ou avec des étants (même si ceux-ci sont éminents, tels les atomes, les Formes
ou les opposés), cette activité peut s’emparer de notions opposées. En réalité,
c’est à partir de l’existence de notions opposées constatées dans la pensée
philosophique antérieure que Platon « découvre » ce fait d’être. Il constate
que tous les penseurs ont admis l’existence d’une entité privilégiée (d’un «
être », si l’on veut) soit en mouvement (la plupart des Présocratiques), soit
en repos (selon Platon, Parménide et Mélissos). Si le repos et le
mouvement ont été élevés au rang de caractères fondamentaux du principe
premier, c’est parce que tous les deux existaient. Le fait d’être, donc,
est « en dehors » du repos et du mouvement, car il fait être ces principes.
C’est grâce à lui que ces principes « sont ». Platon est très clair : lorsqu’il
y a deux principes, l’être est un troisième terme."
[Glose 3 : Notons
que Platon ne considère même pas la possibilité que le repos soit une illusion
perceptive, ou une notion purement relative (ceci bougeant moins vite que cela).
Le repos existant, l’être n’est pas réductible au mouvement. Inversement,
Platon n’accepte pas non plus la négation parménidienne du mouvement.]
"Qu’est-ce que ce
troisième terme communique aux choses, qui fait qu’elles existent ?"
"La réponse de
Platon est, encore une fois, très claire : c’est la possession de quelque chose
qui fait que « les choses » (ta onta) « existent réellement » (ontôs,
247 e). Elles possèdent un certain pouvoir (dynamis) de communiquer,
soit dans le sens d’une action, soit dans le sens d’une passion (loc. cit.). Ce
qui est incapable (donc, qui ne possède pas le pouvoir, la capacité, dynamis)
d’agir ou de pâtir n’existe pas. En revanche, ce qui caractérise tout ce qui
est (Platon ne suggère aucune différence : il parle de « tout ce qui est », pan
touto, 247 e 3) est la possession d’un pouvoir d’affecter une autre chose ou
d’être affecté par une autre chose. Très subtilement, d’une manière presque
imperceptible, Platon nous suggère d’ores et déjà qu’exister suppose
co-exister, que l’existence de l’un suppose son rapport avec un autre.
[...] Or une définition
définit (le pléonasme appartient à Platon) l’essence d’une chose. L’étant (ce
qui est) possède une puissance de communication, mais, comme cette puissance
fait de lui un étant, elle est tout simplement l’être de l’étant : « Ils (sc.,
ta onta, les étants) ne sont autre chose que puissance (dynamis). »"
[Glose 4 : notons que cette doctrine n’est pas logiquement compatible avec les monothéismes abrahamiques. Non seulement Dieu ne peut pas être objet pour ainsi « à la merci » de l’action de sa création, mais il ne peut pas non plus, inversement, être défini comme nécessairement agissant. Si tout étant est agi ou agissant, alors Dieu devrait être l’un ou l’autre ; or, il ne peut pas non plus être agissant du seul fait de son existence, sinon la création deviendrait une activité nécessaire, et non plus un choix libre de Dieu. On peut éventuellement aller de cette doctrine métaphysique à une théologie de la procession des étants depuis Dieu, comme chez Plotin. Mais on s’étonne une fois de plus de la si positive réception chrétienne ou musulmane de Platon.]
"Grâce à son
caractère dynamique (en effet, il n’est que dynamis), il échappe au
piège de la « chosification » : il ne peut pas être soumis aux coordonnées
spatio-temporelles, comme c’était le cas de l’être « éléatique » tel que Platon
l’interprète."
"Par rapport à son
modèle (car toute image est la copie d’un modèle), « une image (eidôlon)
est une autre chose pareille (heteron toiouton) faite à la ressemblance
(aphômoiômenon) de ce qui est véritable (pros talêthinon) » (240
a 7). L’image a été l’objet d’une « production » ; donc, « elle est réellement
(ontôs) une copie (eikôn) » (b 11). Mais il n’y a que le modèle
qui est vrai. Le statut ontologique de l’image consacre la coupure du
rapport classique entre l’être et la vérité, source de toutes sortes de
paradoxes. La vérité déménage et ce n’est que vers la fin du dialogue
qu’elle retrouve son topos : le discours (logos). Platon revient
ainsi aux poèmes homériques."
"La conception
dynamique de l’être joue un rôle capital, car elle permet de résoudre le
problème du non-être. Du fait de ne pas se confondre avec une entité
privilégié, l’être peut communiquer avec des notions opposées, et les « faire
être ». En revanche, si, par exemple, l’être s’identifiait au repos
(c’est-à-dire si l’on admettait qu’il n’existe que ce qui est en repos), le
mouvement serait relégué automatiquement au domaine de ce qui n’existe pas. Du
moment où l’on a découvert que le fait d’être est un tritos en
plus des deux opposés, il est en dehors du repos et du mouvement ; mais c’est
grâce à lui qu’ils existent.
Arrivé à ce point, Platon
oublie qu’il a abandonné son porte-parole habituel, et l’Étranger, comme jadis
Socrate, replace sa solution à l’intérieur de –disons– l’orthodoxie
platonicienne, selon laquelle les Formes sont la garantie de tout ce qui
existe, et le lien qui s’établit entre les Formes et la multiplicité, c’est la
participation. Rien de plus « normal », donc, que de conférer à cet être
dynamique le rôle d’une Forme et de faire de cette Forme le domaine privilégié
du philosophe. Celui-ci est « attaché toujours par les raisonnements (aei
dia logismôn) à la Forme de l’être (têi tou ontos ideai) (254 a) ».
Un regard hypercritique trouverait que, finalement, Platon revient à ce qu’il
avait critiqué chez ses prédécesseurs : rattacher l’être à une certaine entité.
Ce n’est pas le cas : la physis de cette Forme est dynamique ; c’est une
force qui transmet de l’être à tout ce qui est, et comme être = pouvoir de
communiquer, c’est ce pouvoir qui est transmis aux Formes, et – point central
de sa découverte – c’est grâce à leur « être » (= leur pouvoir de
communication) que les Formes peuvent transmettre leur physis aux choses
: le Beau, la beauté ; le Juste, la justice ; le Triangle, la triangularité.
Voilà la notion de participation, revue et corrigée. Les apories de la
participation présentées au début du Parménide (131 a - 135 a) n’ont
plus de sens. Il ne faut pas justifier la participation, car celle-ci est «
l’être de la Forme » : si une Forme existe, c’est parce qu’elle participe
!"
"Lorsque Platon veut
mettre un peu d’ordre dans sa recherche et essaie d’établir une sorte de
hiérarchie parmi les Formes, il va de soi que la Forme de l’être se trouve
au sommet, accompagnée par les deux autres Formes qui ont caractérisé
l’histoire de la philosophie antérieure au Sophiste (celle de Platon y
comprise) : le repos et le mouvement (254 d 4). »
[Glose 5 : notons un
déplacement : dans La République, c’est le Bien, et non pas l’Etre,
qui constitue la forme suprême.]
« Mais il reste le
problème du non-être... C’est le rapport entre ces trois Formes principales
[...] qui va régler la question. Si elles sont trois, c’est parce que chacune
est une. Cette apparente lapalissade n’en est pas une. « Une » signifie
identique à elle-même. L’identité, c’est la garantie de l’unité. Or Platon
constate que cette identité propre à chacune des trois Formes principales doit
être, elle aussi, garantie par une Forme (en effet, Platon ne peut pas ne pas
être... platonicien), et il postule l’existence de la Forme du même (ou de
l’identique, tauton, 255 c 6). Mais ces quatre Formes ne sont pas identiques
réciproquement. Elles sont quatre. Le raisonnement platonicien aurait pu rester
là. Mais Platon ne peut pas oublier qu’il a défini l’être comme le pouvoir de
communiquer. Si ces quatre Formes existent, mis à part la communication
qu’elles exercent, disons, verticalement, par rapport au multiple (et qui fait
que toute chose existe, qu’elle existe soit en repos, soit en mouvement, et
qu’elle est identique à elle-même), les Formes communiquent aussi entre elles.
On dit souvent que cette « communication entre les Formes » (symplokê tôn
eidôn, 259 e 6) est la nouveauté du Sophiste. Ce n’est pas vrai :
depuis les premiers dialogues, Platon avait souvent mis en rapport, par le
biais de l’attribution, une Forme avec une autre (mais ce sujet ne peut pas
être traité dans les limites de ce travail) ; en revanche, le Sophiste
montre que les Formes, du moment où elles existent, ne peuvent pas ne pas
communiquer. Ce qui n’est pas capable d’agir ou de pâtir (donc, de communiquer
d’une manière active ou passive, même si cette passivité n’est que celle propre
à l’objet de la connaissance, qui, de ce fait, est connu, voix passive du verbe
« connaître ») n’existe pas. Et si les Formes, ou, du moins, les quatre Formes
principales, communiquent entre elles, c’est parce qu’elles sont différentes
les unes par rapport aux autres. Voilà une nouvelle notion, qui devient une
cinquième Forme, « l’autre », « le différent » (to heteron).
C’est la mise en place de
cette Forme qui permet d’envisager l’existence éventuelle du non-être. En
effet, l’application de la Forme de l’Autre aux autres Formes, une à la fois,
conduit à la formulation de toute une série de négations, et celles-ci sont réelles.
Nous voudrions souligner le fait que la participation d’une Forme à la Forme de
l’Autre la place face à une autre Forme, car chaque Forme devient l’autre d’une
autre. Le rapport d’opposition introduit par l’Autre n’est pas indéterminé ni
collectif. Il est très précis : c’est la négation de ce qu’une chose est par
elle-même, en fonction de son identité.
Cela revient à dire que
la participation avec l’Autre instaure un « non-être » très précis, et, parce
que ce non-être est réel, il peut être énoncé dans un jugement. Du fait de
participer de l’Autre, le mouvement, qui est ce qu’il est grâce à sa participation
au Même, devient l’autre... du repos ; on peut alors affirmer que le mouvement
n’est pas le repos. Ce non-être instauré par l’Autre est, nous l’avons déjà
dit, très précis. C’est une analyse de cette négation ponctuelle, du « “non” ou
du “ne pas” placés devant les noms qui suivent [...], ou, davantage, des choses
en fonction desquelles ont été établis les noms après la négation » (257 c),
qui permettra de tenir un discours cohérent [...] sur le non-être. Or la
négation ne semble pas établir un rapport de contradiction, car, dans ce cas,
l’affirmation d’un élément entraînerait la suppression de l’élément contraire.
Si le non-blanc était le contraire du blanc, l’existence du blanc conduirait à
affirmer l’inexistence du non-blanc. Mais ce n’est pas le cas. Comment
pouvons-nous le savoir ? Ce nouveau Platon pragmatique qui s’exprime dans le Sophiste
fait appel au sens commun : même celui qui affirme l’existence du blanc doit
admettre qu’il y a aussi, par exemple, le rouge, qui est certainement non
blanc, mais qui n’est pas pour autant condamné à l’inexistence. Et cela est
possible parce que le non-blanc, auquel appartient le rouge, n’est pas le
contraire du blanc. Dans le domaine de la couleur, il fait partie de la région
de l’Autre par rapport au blanc. Il n’est pas le blanc, mais il existe : il est
différent du blanc. Voilà la solution proposée par Platon : la négation ne
signifie pas contradiction, mais différence."
"Après avoir montré
que « l’opposition réciproque d’une partie de la nature de l’Autre et de celle
de l’être n’est pas une réalité moindre –si l’on peut dire– que l’être
lui-même, car elle ne signifie pas le contraire de celui-ci, mais seulement
quelque chose de différent de lui » (258 a-b), Platon dit que cette réalité, «
c’est le non-être, ce que nous cherchons à travers le sophiste ». Mais... ce
non-être, est-il le non-être ? Le « père » Parménide a-t-il été tué ? Ce n’est
pas évident.
C’est la notion de
l’Autre qui a permis d’arriver à justifier le non-être, car, « en tant que la
nature de l’Autre existe, il est nécessaire d’affirmer que ses parties ne sont
pas moins être que l’être lui-même » (258 a), et chacune de ses parties est un
non-être par rapport au sujet qui a été pris comme point de départ : « Ainsi
comme le grand était grand et le non-grand, non-grand, et le non-beau,
non-beau, de telle manière, le non-être en soi était et est non-être, comme une
Forme parmi d’autres » (258 c). Mais ce non-être n’est pas le non-être
interdit par Parménide. Platon l’avoue lui-même, car le non-être qu’il a
trouvé n’est pas le contradictoire de l’être, comme serait celui de Parménide
(ce qui est d’ailleurs vrai : « Il est nécessaire d’être absolument ou de ne
pas être du tout », avait écrit Parménide, fr. 8 . 11) : « Alors, qu’on
ne dise pas que, lorsque nous avons eu le courage d’affirmer que le non-être
existe, nous pensions mettre en évidence le contraire de l’être » (258 e).
Cette question, dit Platon, n’est plus pertinente : « Soit que [ce type de
non-être] existe ou n’existe pas, [soit] qu’il possède un certain sens ou qu’il
soit complètement irrationnel. » Platon a résolu la question concernant le
non-être propre au discours philosophique, celui qu’il faut revendiquer pour
pouvoir justifier le discours faux et permettre ainsi la condamnation de la
sophistique, celui qui permet de justifier des jugements négatifs vrais (du
type : « Théétète, avec qui je parle maintenant, n’est pas en train de voler
»). Il s’agit d’un non-être relatif : « A n’est pas... X », « le
mouvement n’est pas le repos » (255 e), car il est autre que le repos.
Parménide peut pousser un soupir de soulagement : il avait déjà tenu compte de
la différence lorsqu’il avait écrit que la voie de recherche qu’il faut
abandonner « n’est pas le vrai chemin » (fr. 8 . 17-18 )
Dans le chemin qui mène
du non-être à l’autre, la découverte principale de Platon concerne, sans aucun
doute, l’Autre. La Forme de to heteron (que l’on peut traduire aussi par
la Différence et même par l’Altérité), et notamment le rôle éminent que Platon
lui donne (elle fait partie des cinq genres principaux), consacre un nouveau
point de départ pour la philosophie. L’être des choses ne peut plus se fonder
uniquement sur le caractère « entitatif » des étants (qui sont, cela va de soi,
« uns ») qui se justifierait par une sorte d’identité qui rendrait compte de
l’essence de chacun. Des réalités en soi et par soi, uniquement identiques à
elles-mêmes, telles que les Formes dans les dialogues précédents, n’existent
plus. Être est être en rapport avec, et cela suppose l’existence des
autres (d’autres choses, d’autres Formes, d’autres individus, ce n’est pas
important). C’est à la fois l’identité et l’altérité qui cohabitent, et cela
permet de saisir l’être le plus profond d’une chose. Cette double participation
(car c’est par participation que tout se rapporte à l’identité et à l’altérité)
détermine les limites de chaque chose. Chaque chose est envisagée comme si elle
était une médaille avec deux côtés : l’un regarde vers ce que la chose est par
rapport à soi, c’est son identité ; l’autre regarde vers le dehors, vers cet
territoire que la chose ne peut pas fouler car autrement sa limite « intérieure
» avancerait vers cet au-delà que ne lui appartient pas, c’est son altérité.
Platon appelle « la région de l’Autre » cet au-delà de la limite. Et, à partir
du Sophiste (et l’idée restera chez Aristote, la philosophie médiévale,
etc.), la « définition » (littéralement, la mise en place de « limites » :
finis) de chaque chose suppose l’interaction de deux éléments, l’identité et la
différence, car chaque chose n’est pas seulement ce qu’elle est ; elle est
aussi différente de ce qu’elle n’est pas. La région « extérieure » d’une
chose est constituée par tout ce qu’elle n’est pas, toujours dans un certain
domaine. Il ne s’agit pas d’une classe vide, d’un pur néant ; pas du tout. Elle
est très « peuplée », bien plus que la région restreinte où se trouve la chose
à définir. Et tout ce qu’une chose n’est pas, qui est son altérité, c’est « son
» non-être. C’est pour cette raison que Platon affirme qu’ « il y a (esti)
beaucoup d’être en ce qui concerne chaque Forme, mais il y a aussi une quantité
infinie de non-être » (256 e). Tout ce qu’une chose n’est pas précise la
définition de son essence."
"La principale
conséquence secondaire de cette nouvelle conception de l’être est son pouvoir
de participer à des entités contraires ; il ne peut pas s’empêcher de
participer, car autrement ces réalités n’existeraient pas. Il est « donateur »
d’existence : « L’être se mêle à tous les deux [sc., le repos et le
mouvement], car, sans doute, les deux existent » (254 d). Il donne aussi de
l’existence à cet autre couple, l’identité (ou « le même ») et l’altérité (ou «
la différence », ou « l’autre »), et c’est ainsi qu’un certain non-être trouve
sa place dans le domaine de l’être : l’autre. Le non-être est l’autre de
l’être. Voilà un non-être qui est : l’autre."
"Platon lui-même dit
qu’il ne s’est pas occupé de la question d’un non-être qui serait l’opposé de
l’être, et, nous croyons, pour cause : parce que Parménide avait déjà dit ce
qu’il fallait dire : qu’il faut être, ou ne pas être du tout (fr. 8 . 11).
Platon accepte le défi, et trouve des nuances (avant Aristote) dans le sens du
mot « être » ; quoi qu’il en soit, en tant que Forme, il donne de l’être, même
au non-être, représenté par l’altérité. On pourrait donc dire que Platon
confirme et élargit ce que Parménide disait : il y a de l’être, et il y a aussi
du non-être, qui, en tant que Forme (celle de l’Autre), occupe une place
éminente. Maintenant tout est, même le non-être...
Mais cette Forme de
l’être que Platon découvre n’admet pas une négation, et c’est pour cette raison
que les Formes les plus importantes ne sont que cinq : repos-mouvement,
identité-altérité, être. La Forme de l’être ne peut pas admettre une Forme
contraire... L’être que Platon propose a le même caractère absolu et nécessaire
que l’être parménidien.
S’il en est ainsi,
quelles conséquences s’ensuivent en ce qui concerne le non-être ? Il est, nous
l’avons déjà démontré, relatif. C’est un non-être... X. D’un point de vue
positif, c’est l’altérité : on est l’autre de... Mais si l’altérité permet de
résoudre le problème du non-être, cela veut-il dire que l’identité occupe
maintenant la place de l’être ? C’était le cas dans la philosophie
préplatonicienne, mais Platon veut présenter quelque chose de nouveau... Sa
nouveauté consisterait-elle à dégager le fait d’être de l’identité de quelque
chose ? Il est fort probable. Le fait d’être, représenté par la Forme de
l’être, permet à l’identité et à l’altérité de jouer chacune son rôle
respectif, mais il est au-dessus de la mêlée."
-Nestor Cordero, "Du
non-être à l'autre. La découverte de l'altérité dans le Sophiste de
Platon", Revue philosophique de la France et de l'étranger,
Juin 2005, tome 130 (2), pp.175-189.
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