La crise de l’intelligentsia révèle que ce n’est pas l’opposition entre
travail manuel et travail intellectuel qui détermine la situation économique et
la position sociale des intellectuels. Nombreux sont ceux qui pensent que cette opposition est déterminante
pour le sort des intellectuels et que la situation de classe du prolétariat en
est une preuve, mais c’est une erreur. La différence sociale entre prolétaires
et intellectuels vient de ce que le travail de ces derniers ne peut être
effectué par la machine et qu’il nécessite une formation plus longue. Le
travailleur intellectuel ne peut pas être "dressé" aussi rapidement
que le travailleur manuel pour satisfaire aux nécessités de l’exploitation
capitaliste.
[Glose 1 :
Cette définition du travail intellectuel semble imprécise, dans la mesure où le
travail manuel n’est jamais lui-même complètement substituable par l’outillage
technique (la machine vient souvent démultiplier le travail manuel plutôt que
le supprimer du processus productif, ainsi du métier à tisser mécanique). De
plus, l’informatisation a historiquement supprimé diverses tâches
intellectuelles (de planification, d’archivage, de communication…) et donc
modifié la structure et le nombre des employées, ce qui prouve que la
machine peut jusqu’à un certain point éliminer la nécessité du travail intellectuel,
etc.]
Mais la différence sociale qui en découle est secondaire et provisoire.
Elle passe à l’arrière-plan si l’on considère les éléments qui sont réellement
à l’origine de l’opposition entre travail manuel et intellectuel. C’est
l’antagonisme entre la propriété et l’être humain, entre le capital et le
travail ou, en termes sociaux, entre riches et pauvres, entre exploiteurs et
exploités, l’antagonisme qui a trouvé son expression historique classique dans
l’opposition de classes entre la bourgeoisie et le prolétariat. La situation du
travailleur ne résulte ni de son talent ni des connaissances et des capacités
qu’il a acquises au cours d’un cycle de formation long et pénible, mais
finalement de l’opposition entre capital et travail. L’intellectuel vit dans le
système de production capitaliste, il est soumis à ses lois. De producteur
de valeurs culturelles il s’est vu transformé soit en vendeur de
"marchandises" comme le petit artisan, soit, comme le prolétaire, il
se présente sur le marché en tant que "salarié" pour y vendre la
seule marchandise dont il dispose : sa force de travail et trimer au service
des capitalistes, au service de leur Etat, dans l’intérêt de la culture
bourgeoise. Que l’intellectuel vende ses produits ou sa force de travail, il
est soumis de toute façon aux lois du marché capitaliste. Dans le Manifeste communiste, Marx a déjà démontré de
façon éclatante que le savant comme l’artiste ne sont plus aujourd’hui que des
vendeurs de marchandises.
Contrairement à ce qu’imaginent la plupart du temps les intellectuels,
leurs rapports économiques avec le capital ne les placent nullement en
situation d’opposition insurmontable vis-à-vis du prolétariat et de liaison
étroite avec la bourgeoisie sur le plan social. C’est exactement l’inverse.
L’intellectuel est en réalité lié au prolétaire par son opposition au capital ;
il est irrémédiablement séparé de la bourgeoisie par son rôle de vendeur de ses
produits ou de sa force de travail. Qu’il joue sur le marché l’un ou l’autre de
ces rôles, de toute façon il est perdant, le grand capitaliste l’emportera sur
lui. Le souci du pain quotidien l’asservit tout autant que le travail manuel
asservit le prolétaire. L’exploitation, l’esclavage qu’il subit ne sont qu’un
aspect particulier de l’exploitation et de l’asservissement de quelque travail
que ce soit par le capital. C’est donc seulement en brisant la puissance du
capital, en supprimant la propriété privée des moyens de production qui
deviennent propriété collective qu’on pourra mettre fin à cet état de choses.
Seule la révolution prolétarienne rendra sa liberté à l’intellectuel comme au
travailleur manuel. Son intérêt supérieur exige qu’il lutte aux cotés du
prolétariat pour en finir avec la production capitaliste et la domination de
classe bourgeoise. »
« La bourgeoisie n’a pas pu libérer la production des structures féodales sans la collaboration décisive des intellectuels.
Seulement elle avait également besoin d’eux pour atteindre ses objectifs d’hégémonie politique et sociale. Il lui a fallu leur aide pour pouvoir, sur la base des nouveaux rapports, transformer la superstructure idéologique de la société féodale pour en faire celle de la société bourgeoise. En tant que classe possédante, la bourgeoisie avait déjà pu accéder, dans le cadre du système féodal, à une culture qui dépassait celle des maîtres en place et lui a attaché étroitement les intellectuels. Ceux-ci sont devenus ses hérauts, ses pionniers dans sa lutte contre les modes de pensée de la société féodale et de ses castes privilégiées : l’Eglise, la noblesse et les monarques absolus. Les intellectuels ont forgé les armes nécessaires et s’en sont servis pour abattre ces pouvoirs. Leurs porte-parole se sont appuyés d’abord sur la Bible, sur les sciences et les arts de l’antiquité ; plus tard, leur arme principale a été le rationalisme anglais et surtout la philosophie des Encyclopédistes. On trouvait des intellectuels à la tête de tous les mouvements réformateurs ou révolutionnaires qui ont transformé la société féodale en société bourgeoise. Ce sont aussi des intellectuels qui ont dirigé les plus importantes des sectes social-révolutionnaires et les grands mouvements paysans. La lutte des intellectuels a libéré les sciences, les arts et la culture des entraves du système féodal et les a arrachés au service des puissances en place pour les mettre au service de la bourgeoisie et de la société bourgeoise. L’art et la science ont été "laïcisés".
« La contribution des intellectuels au développement de l’économie
capitaliste, à l’émancipation de la bourgeoisie et à la mise en place de sa
domination a gagné en importance au fur et à mesure que celle-ci se renforçait
grâce à la production capitaliste, que sa position dominante s’affermissait
dans le cadre même de la société féodale et qu’elle accédait finalement au
pouvoir par la lutte révolutionnaire. Les tâches des intellectuels et leur
importance pour le développement de l’économie s’en sont trouvées accrues, mais
simultanément on a vu se renforcer aussi les forces qui poussaient à la
transformation de la superstructure idéologique, à la création de l’appareil
politique dont la bourgeoisie avait besoin pour s’imposer et s’affirmer. Les
intellectuels n’ont pas été seulement les organisateurs et les dirigeants de la
production capitaliste, ils ont fourni aussi à l’Etat bourgeois et à ses
organes le personnel nécessaire à la législation et l’administration dans tous
les domaines et toutes les institutions ou s’exerçait le besoin de domination
de la bourgeoisie sur les classes moins riches, voire pauvres, et tout
particulièrement sur le prolétariat.
Toutefois, la récompense des intellectuels n’a pas été à la mesure de
leur contribution historique à l’établissement de cette domination. La bourgeoisie a oublié en
particulier que les créateurs du libéralisme et de la démocratie bourgeoise,
grâce auxquels elle a leurré et enchaîné si longtemps les travailleurs, étaient
des intellectuels. Elle ne s’est intéressée à eux que dans la mesure où ils
étaient directement producteurs de plus-value. Les intellectuels qui exerçaient
d’autres fonctions sociales étaient finalement considérés par la bourgeoisie
comme des "travailleurs improductifs", des bouches inutiles. Les
grands économistes de la bourgeoisie montante ont expliqué sans aucune
ambiguïté que seul celui qui vit pour accroître le capital peut être considéré
comme productif, mais non celui qui vit des revenus du capital. Adam Smith a
déclaré par exemple : "Certaines catégories très considérées de la société fournissent tout
aussi peu de travail productif que le personnel de maison". Et parmi ces
catégories qu’il mettait sur le même plan que les gens de maison, il comptait :
les princes régnants, les officiers de l’armée et de la marine, tout l’appareil
militaire, les juristes, les médecins, d’autres intellectuels et finalement les
chanteurs d’opéra, les acteurs, les écrivains, et les danseuses de ballets.
Dans cette optique, la bourgeoisie a donc regardé les travailleurs intellectuels avec mépris, comme une classe inférieure de consommateurs inutiles. C’est seulement lorsque la plus-value obtenue par l’exploitation du prolétariat a atteint un chiffre très élevé que la bourgeoisie s’est offert le luxe de jeter des miettes de sa richesse aux intellectuels improductifs, c’est-à-dire à ceux qui n’étaient pas directement engagés dans la production. L’expression historique de ce mépris de la bourgeoisie pour les intellectuels est la situation misérable de la plupart d’entre eux, alors qu’ils ont créé la superstructure idéologique de la société bourgeoise, l’idéologie dominante. Ils ont dû chercher protection auprès de petits souverains et ont été contraints d’accepter des emplois mal rémunérés, souvent aussi des emplois ecclésiastiques bien qu’ils fussent libres penseurs. Ils ont été réduits au rang de précepteurs et ont dû se réfugier dans les salons des dames de la noblesse. L’histoire de la bourgeoisie et de sa lutte contre l’aristocratie ou plus exactement l’histoire de ceux qui ont mené cette lutte en Angleterre, en France et en Allemagne, en fournit la preuve.
De ce flagrant mépris de leur travail, les intellectuels n'ont pas tiré les conséquences nécessaires. Ils n’ont pas eu l’impression d’être séparés de la bourgeoisie, mais d’en faire partie. Ils ont vécu dans l’illusion qu’exerçant une "profession libérale", ils représentaient une science "libre", un art "libre", une culture "libre". Et la plupart d’entre eux en sont resté là. Comment cela s’explique-t-il ? A l’intérieur de l’intelligentsia s’est opérée une stratification sociale beaucoup plus significative que la classification utilisée habituellement, c’est-à-dire : employés de l’industrie privée, fonctionnaires de l’Etat et des services publics, professions libérales. La couche supérieure de l’intelligentsia était proche de la bourgeoisie ou en était issue. Grâce à sa situation de premier plan dans le procès de production, dans la vie politique ou dans divers domaines culturels, une minorité s’était "hissée" par le travail ou l’ambition jusqu’à la bourgeoisie, dont elle faisait désormais partie. Au-dessous de ces privilégiés, on trouvait une large couche d’intellectuels qui vivaient certes traditionnellement dans la tranquillité d’un monde petit-bourgeois, mais aussi en partageaient l’étroitesse tant sur le plan économique que culturel. Puis venait un troisième groupe de travailleurs intellectuels qui n’étaient favorisés ni par la chance, ni par leur étoile et qui se situaient à la frange du lumpenproletariat dans lequel ils disparaissaient très souvent. Car c’est là un trait caractéristique : lorsqu’un intellectuel n’arrive pas à se maintenir dans l’orbite de la bourgeoisie en occupant une situation supportable ou privilégiée, il ne tombe pas dans la plupart des cas dans les rangs du prolétariat, mais plonge dans le lumpenproletariat.
La situation privilégiée des intellectuels.
Cependant, par comparaison avec les conditions de vie et la situation
sociale de la classe ouvrière, on peut dire que l’intelligentsia jouissait
d’une position privilégiée au sein de la société bourgeoise. En conséquence les
intellectuels se sentaient séparés du prolétariat.
Mais cette position privilégiée de l’intelligentsia était tout à fait
incompatible à la longue avec les intérêts de la bourgeoisie, c’est-à-dire la
recherche du profit et de l’accumulation, la domination dans l’Etat et la
société. Par nature, la bourgeoisie devait donc tendre à briser les privilèges
de l’intelligentsia. Et elle les a brisés en équilibrant l’offre et la demande
dans le domaine du travail intellectuel.
La situation privilégiée des intellectuels sur le plan social provenait
en partie de ce que, longtemps après l’émancipation politique de la
bourgeoisie, le développement de l’éducation et de la culture continuait à être
freiné et entravé par des survivances du système féodal.
Le nombre des intellectuels dont disposait la bourgeoisie pour parvenir à
ses fins dans les domaines de la production et du pouvoir était assez réduit.
Elle avait besoin qu’un plus grand nombre de chercheurs et de techniciens
consacrent leurs forces à l’essor de la production. Elle avait besoin d’une
culture supérieure pour maintenir son commandement sur les esclaves
intellectuels de l’Etat, dont la tâche consistait à fournir un fondement
idéologique à son pouvoir. Il fallait donc qu’elle dispose d’un excédent de
travailleurs intellectuels. C’est alors qu’elle a commencé à multiplier, à
promouvoir les établissements d’enseignement supérieur et à améliorer même
l’école primaire. Le résultat de cette politique a été une surproduction
d’intellectuels ou plus exactement une surproduction relative. En effet, dans
la mesure où les universités formaient plus de gens que la bourgeoisie n’en
avait besoin pour réaliser ses objectifs de profit et de domination, il y avait
bien surproduction ; en revanche, il n’y en avait pas si l’on considère le
problème sous l’angle de l’énorme besoin culturel des masses. La bourgeoisie
disposait dès lors de l’armée de réserve nécessaire pour abaisser la
rémunération des travailleurs intellectuels et aggraver leur situation. Elle a
pleinement usé de ce moyen. »
« De même que les intellectuels avaient jadis
forgé l’idéologie bourgeoise, l’idéologie de l’Etat national, la nouvelle
génération a fourni les chantres de l’impérialisme, les sophistes de théories
raciales pseudo-scientifiques, qui justifiaient toutes les contradictions et
les atrocités de la politique coloniale ; des intellectuels se sont faits les
propagandistes les plus fanatiques et les organisateurs de l’impérialisme, les
défenseurs les plus cruels de l’exploitation et de l’asservissement dans les
colonies et les semi-colonies. Des intellectuels ont montré que, s’agissant de
piller et d’asservir les peuples coloniaux, ils savaient allier l’ignoble
brutalité des conquistadores de l’époque de l’accumulation primitive du capital
au raffinement de conquérants modernes et civilisés.
Les intellectuels sont avec les grands capitalistes de l’industrie et des
finances les grands responsables de la course aux armements, de la guerre
mondiale et de sa prolongation. S’il y a, aux côtés des grands bourgeois, aux
côtés des traîtres réformistes, des gens couverts du sang répandu au cours des
quatre années de massacre, ce sont bien les intellectuels qui ont prôné l’idée
de la "plus grande patrie". En tant que pionniers de l’idée
impérialiste, ils sont responsables de cette escroquerie, de cette duperie des
masses qui a permis la course aux armements de toutes les nations dites
civilisées. Ils ont développé cette fatale psychose des masses qui a permis de
prolonger la guerre pendant des années. »
« L’expropriation de la petite et moyenne
bourgeoisie et la paupérisation du prolétariat.
La Némésis de l’histoire a voulu qu’aucune autre couche sociale n’ait été
plus durement frappée par les conséquences de la guerre mondiale que celle des
intellectuels, car aucune des puissances dont ils souhaitaient si ardemment le
triomphe n’en est sortie victorieuse. Seule a été gagnante la grande
bourgeoisie de tous les pays, les vaincus ont été en vérité les prolétaires et
les petits-bourgeois, c’est-à-dire également les travailleurs intellectuels
dans les pays vainqueurs comme dans les pays battus. Leur situation économique
a été dès lors déterminée par la combinaison de deux facteurs : l’expropriation
de la petite et moyenne bourgeoisie et la paupérisation du prolétariat.
La conjonction de ces deux facteurs a entraîné une sensible aggravation
du sort des intellectuels. Leur situation est devenue une situation de
détresse. Elle est caractérisée par l’absence de sécurité, l’instabilité de
l’emploi et du revenu, de longues périodes de chômage, la baisse du salaire,
sinon en chiffres absolus pour tous les pays et toutes les professions, mais en
tous cas partout par rapport au coût de la vie, la nécessité de changer de
profession et bien souvent d’abandonner celle à laquelle l’intellectuel s’est
préparé pendant de nombreuses années, l’obligation de trouver un gagne-pain
complémentaire, à l’usine, dans le commerce, sur un chantier, dans un café,
bref dans n’importe quel domaine sauf celui du travail intellectuel,
l’impossibilité d’élever ses enfants "selon son rang" et même de les
nourrir convenablement, le glissement vers le prolétariat. »
« La plus forte expression de la
politisation des intellectuels est le fascisme. Non seulement ils le
soutiennent massivement dans tous les pays, mais ils sont les principaux
créateurs de son idéologie, qui prolonge l’idéologie impérialiste rajeunie et
agrémentée d’ingrédients nationalistes et sociaux.
L’impact du fascisme sur le plan social est lié à la paupérisation
croissante qui frappe de très larges masses de petits bourgeois et
d’intellectuels. Son programme est varié et séduisant, mais sa réalisation ne résoudra
aucune des contradictions sociales et économiques qui l’habitent, car lui aussi
désire conserver les racines des contradictions sociales : la propriété privée
des moyens de production et par conséquent le règne de l’exploitation
capitaliste. »
[Glose 2 :
le diagnostic de Zetkin est confirmé par la recherche historique ultérieure.
Dans la définition du fascisme qui fait autorité en science historique, Emilio
Gentile indique bien qu’il s’agit d’une tendance politique « dont la base
sociale est essentiellement faite de classes moyennes » (The Origins of
Fascist Ideology (1918-1925), New York, Enigma Books, 2005 (1996 pour la
première édition italienne), 405 pages, p.XIII). De même, George Mosse indique à
propos du fascisme allemand que : « Ce n'était pas la haute
bourgeoisie ou les nouveaux riches qui protestaient, mais ceux que la
révolution industrielle avait acculés : le boutiquier, pas le propriétaire d'un
grand magasin ; le petit entrepreneur traditionnel, pas le directeur
d'industrie en expansion ou de grandes banques entre les mains duquel le
pouvoir économique semblait se concentrer. Ces bourgeois de la classe moyenne
furent rejoint par la classe des artisans en voie de prolétarisation accélérée
et qui se sentaient isolés depuis 1848. Pour eux, la modernité menaçait le
statut de bourgeois qui était le leur. Ils se découvrirent des alliés tout
trouvés parmi les propriétaires fonciers, qui voyaient leur monopole sur
l'alimentation menacé par les demandes de réduction des tarifs douaniers et
d'expansion du commerce mondial. Ainsi, ceux qui prônaient un retour à la
culture et préconisaient une "révolution allemande n'étaient pas issus des
classes inférieures de la population. Au contraire, c'étaient des hommes et
des femmes désireux de conserver leurs biens et un statut supérieur à celui de
la classe ouvrière. L'idée d'une révolution sociale authentique leur était
insupportable, si mécontents fussent-ils de leur propre monde. [...]
Finalement, la révolution nazie fut la révolution bourgeoise
"idéale": elle était une "révolution de l'âme", qui ne
menaçait en réalité aucun des intérêts économiques de la classe moyenne. »
(Les Racines intellectuelles du Troisième Reich. La Crise de l'idéologie allemande, Calmann-Lévy, 2006 (1964 pour la première édition britannique), 511
pages).
Qu’est-ce
qui rendait Zetkin aussi lucide que les meilleurs historiens à venir, sinon une
solide culture marxiste, lui conférant une compréhension sociologique
fine des évolutions socio-politiques de son époque ?]
« On sait pertinemment que, dans tous les pays
capitalistes d’Europe aussi bien qu’aux Etats-Unis, les grands trusts achètent
souvent des brevets et des inventions, non pas pour les exploiter, mais pour
empêcher leurs concurrents de le faire. Eux-mêmes estiment pour une raison ou
une autre qu’il n’est pas rentable de les exploiter. Cette attitude met en
lumière l’opposition insurmontable qui existe dans le système bourgeois entre
les intérêts de la société et ceux du capital. La première est intéressée
avant tout à une amélioration, un allégement des conditions de travail et une
augmentation du rendement, mais dès lors que les intérêts privés de quelques
puissants capitalistes s’y opposent, les tentatives pour développer des
processus plus rationnels et plus rentables n’arrivent pas à s’imposer. Qui
sait combien d’inventeurs et de chercheurs géniaux meurent sans que le fruit de
leur recherche et de leur travail ait enrichi l’héritage culturel de la
société, sans qu’il ait même été connu ? Des découvertes de grande portée pour
la santé et la protection des travailleurs, pour l’hygiène de la collectivité
restent inexploitées si leur réalisation pratique ne présente pas un haut degré
de rentabilité ou va même jusqu’à coûter de l’argent. Dans le système
capitaliste, la vie humaine est bon marché ! »
« Malgré d’étonnants progrès en tel et tel
domaine particulier, la civilisation bourgeoise est actuellement incapable de
réunir en une synthèse organique les conquêtes des sciences naturelles et
humaines pour en tirer une conception du monde liée à la vie et qui se
transforme en énergie sociale. Lorsque la science risque un regard au-delà des
barrières étroites de la recherche spécialisée, elle est horrifiée de ne voir
que le vide et ne trouve d’autre issue que de se cramponner à un relativisme
résigné ou cynique, ou encore de s’aventurer sur les sables mouvants du
mysticisme.
Tant que la bourgeoisie était une classe révolutionnaire en plein essor,
elle cherchait le sens de son existence historique dans une conception du monde
globale, dans une grande philosophie. Actuellement la science bourgeoise est
incapable de développer une pensée philosophique. Ce qu’elle offre n’est qu’une
froide et sèche imitation des systèmes de la philosophie classique, un
éclectisme fait de pièces et de morceaux, sans élan ni grandeur, une
philosophie de salon, une mode littéraire pour snobs. La bourgeoisie n’a
plus de conception du monde homogène et globale qui lui permette de justifier
vis-à-vis d’elle-même –ne parlons pas du prolétariat– sa position de classe
dominante et de guide vers une civilisation plus avancée. La bourgeoisie n’a
plus la foi et elle a perdu le droit de savoir, car ce savoir serait si
écrasant pour elle qu’elle ne pourrait supporter de voir son vrai visage dans
le miroir de quelque philosophie que ce soit. Elle remplace l’ancienne
philosophie par un ersatz de religion, une caricature d’idéologies empruntées à
des civilisations disparues ou condamnées.
Ce sont les intellectuels qui ressentent le plus vivement la décadence de
la culture bourgeoise et ses conséquences. Comme rien ne constitue plus pour eux une incitation à penser, à
espérer, à agir, ils se réfugient dans les profondeurs obscures du passé, du
mysticisme, du bouddhisme, etc., dans la pénombre de ces zones limitrophes
entre conscience et inconscient, sensations et connaissance, rêve et éveil,
science et charlatanisme comme la théosophie, le spiritisme, etc., ou
manifestent leur refus de la civilisation bourgeoise en constituant, à la
campagne ou sur une île, des colonies qui ressemblent plus ou moins à des
sectes. »
« Le pseudo-art devient un commerce.
L’art est soumis à la même évolution. Il n’est plus l’expression sur le
plan artistique de grands sentiments ou de grandes expériences collectives,
c’est-à-dire un instrument efficace d’éducation populaire. Il est devenu un
commerce, une entreprise capitaliste qui doit rapporter de gros intérêts ; le
peintre, le dessinateur doivent produire en fonction de la demande. Le poète,
l’écrivain doivent tenir compte du marché et de la clientèle de leur éditeur.
Et il en est ainsi dans tous les domaines de la création artistique.
On assiste à la naissance d’un pseudo-art devenu une entreprise
capitaliste rentable, et la société bourgeoise fait naître les producteurs de
ce pseudo-art. Elle attire des incapables en leur faisant miroiter la position
privilégiée d’un petit nombre d’individus, et la recherche du profit fait
surgir des instituts de formation artistique dont les portes sont ouvertes à
tous, qu’ils aient ou non du talent. Par la faim, elle contraint des créateurs
doués à se mettre au service du mauvais goût et de l’inculture. Mais elle
engendre simultanément les acheteurs de ce pseudo-art en la personne de
parvenus blasés et jouisseurs, tandis qu’elle développe par ailleurs l’absence
de culture des larges masses. Elle produit l’exploiteur capitaliste qui vole
aussi bien les artistes –ou ceux qui se font passer pour tels– que les
consommateurs. Le pseudo-art le plus rentable dans tous les pays capitalistes
est la pornographie, qu’elle soit dessinée, peinte, sculptée, parlée ou
chantée. Le capitaliste exploite l’artiste et le prolétaire avec la même
absence de scrupules et il vend de fausses valeurs artistiques avec le même
sourire cynique que le fabricant de produits alimentaires qui
"refile" à ses clients un ersatz sans valeur nutritive, voire nocif.
Voici un exemple pour vous montrer à quel point l’art a peu de liens avec
la vie et les sentiments de la collectivité. La guerre a été une expérience
épouvantable, la pire de toutes pour la plupart des gens. Or, dans aucun
domaine artistique, dans aucun pays, cette expérience n’a donné naissance à une
œuvre qu’on puisse qualifier de monument. »
« De même que la bourgeoisie n’a plus
d’idéologie directrice tournée vers l’avenir, l’art de la société bourgeoise ne
saurait être source de vie et d’énergie. Les artistes cherchent
fiévreusement à compenser l’absence d’une grande idée par des formes et des
styles nouveaux. Mais il ne suffit pas d’avoir l’esprit subtil pour inventer
des formes capables d’unir l’art aux masses, à l’ensemble des travailleurs. Les
formes artistiques neuves et convaincantes naissent d’idées neuves. Ce sont
tous ces tâtonnements à la recherche de formes et de styles nouveaux qui ont
conduit à la désagrégation de l’art bourgeois. Et celle-ci n’est que le reflet
de la décomposition de l’idéologie et de la culture bourgeoises. Formes et
styles se succèdent selon la mode, rien n’est satisfaisant, l’oeuvre d’art est
absente. Il manque le contenu qui en ferait un événement artistique. Les
artistes sentent que les masses rejettent l’art de la période écoulée. Ils
s’efforcent de rétablir un lien organique entre l’art et la vie. Pour y parvenir,
ils ont recours dans le futurisme, l’expressionnisme, etc., à des formes du
passé, en oubliant que celles-ci étaient des symboles, les moyens d’expression
d’une idéologie ancienne et de caractère magique qui constituait un lien entre
des communautés et dont le sens était accessible à tous. Mais à notre époque
individualiste, ces formes ne sont pas comprises et il est inévitable qu’elles
séparent davantage encore l’art du public. Celui-ci les ressent comme des
enfantillages, l’expression de l’humeur de l’artiste ou de son
incapacité. »
« L’alliance entre les intellectuels et le
prolétariat révolutionnaire.
La société bourgeoise a perdu tout droit à l’existence. Telle est la
signification historique de l’état de choses que je viens d’esquisser. En
déniant le droit de vivre à des dizaines de milliers de travailleurs
intellectuels, elle nie son rôle qui est de promouvoir la vie culturelle, de
réaliser et de protéger le progrès social. Le voilà bien, le grand mensonge de
la société bourgeoise et des intellectuels lorsqu’ils affirment que la science
et l’art, que toute la culture trouve en soi sa propre fin. La société
bourgeoise a besoin de ce mensonge, pour se cacher à elle-même son hideuse
réalité, résultat de la recherche du profit. Mais les intellectuels aussi
ont besoin de ce mensonge pour oublier les contradictions criantes de leur
existence : contradiction bien sûr entre leurs désirs, leurs connaissances,
leurs capacités et leur situation misérable, leur aliénation ; mais contradiction
énorme, et non moins grave, entre leur idéal de formation et d’activité
professionnelle d’un côté, et de l’autre la finalité et les résultats de leur
travail, comparés aux possibilités et aux nécessités sociales.
On pourrait penser que les travailleurs intellectuels tireraient de cet
état de choses les conclusions qui s’imposent et la force de lutter
passionnément contre la société bourgeoise afin qu’en aidant à libérer le
travail intellectuel et le travail tout court des chaînes du capitalisme, ils
soient eux aussi délivrés de leurs souffrances physiques et morales. Or nous
assistons au phénomène inverse. Les intellectuels ne veulent pas comprendre ce
qui constituerait le début de leur émancipation. Ils rejettent sans appel ces
conclusions et se refusent à apprécier correctement la tâche révolutionnaire du
prolétariat aux côtés duquel ils doivent lutter. Leur position vis-à-vis du
prolétariat est aussi ambiguë que leur position sociale. Ceux qui sont en haut
de l’échelle jouent aux seigneurs et jettent un regard condescendant sur le
troupeau misérable et exploité des prolétaires. Ils n’ont que haine pour le
prolétariat en révolte, cet ennemi, ce "barbare", dont le "poing
brutal" menace d’anéantir la science et l’art.
La large couche de travailleurs intellectuels qui vivaient encore
récemment en moyens et petits-bourgeois et sont maintenant précipités dans
l’abîme d’une existence prolétarienne commencent à soupçonner qu’il existe une
relation entre leur asservissement et la puissance des possédants et que leurs
intérêts et ceux de la grande bourgeoisie exploiteuse sont incompatibles. Mais
c’est avec force hésitations et à contrecoeur qu’ils parviennent à ces
conclusions. Trop nombreux sont ceux qui nourrissent encore l’illusion d’être
une caste à part, privilégiée, qui n’a rien de commun avec le prolétariat. Bien
qu’encore divisés et déchirés intérieurement, les intellectuels de la couche
intermédiaire sont de plus en plus poussés dans le camp de la révolution.
Nul doute qu’ils n’abandonnent plus d’une fois les rangs des combattants et
pourtant nous ne devons pas mépriser et repousser leur alliance.
Les rapports du prolétariat vis-à-vis des intellectuels ne sont pas non
plus homogènes. Le prolétaire hait l’intellectuel à l’usine parce que celui-ci
est chargé de le commander et de le surveiller, de fixer les cadences ; il le
hait dans l’Etat parce qu’il est gendarme, sbire ou juge. Il l’admire par
ailleurs pour sa supériorité intellectuelle, son savoir, sa facilité de parole,
ses "belles" manières. Simultanément, il arrive souvent que le
prolétaire méprise l’intellectuel parce que c’est un homme qui, grâce à son
savoir et à ses capacités, pourrait combattre victorieusement le capitaliste,
mais qui renonce à la lutte par lâcheté et vanité. »
« Les intellectuels peuvent jouer un rôle
primordial dans la désagrégation de l’Etat capitaliste. »
« Le communisme ne se propose pas seulement de
créer une nouvelle production, il veut édifier sur la base de celle-ci une
nouvelle superstructure idéologique. En transformant les rapports entre les
hommes à l’intérieur de la production, il doit aussi les modifier
fondamentalement dans l’ensemble de la superstructure idéologique. Cela
implique que toutes les mentalités, les relations interpersonnelles soient
transformées, que l’esprit du communisme se manifeste dans toute
l’idéologie [sic]. Or cette tâche soulève le problème dont j’ai parlé tout à
l’heure : celui du rapport entre les forces fondamentales du devenir
historique, des échanges entre superstructure et rapports de production. Cette
superstructure ne peut être édifiée dans le sens du communisme que dans la
mesure où elle sera façonnée par une conception du monde neuve et clairement
définie. Imaginer qu’une production qui passe du capitalisme au communisme
engendrera automatiquement une nouvelle conception du monde et la
superstructure idéologique correspondante n’a rien de marxiste. Il y aura
interaction. L’évolution vers le communisme dans la superstructure de la
société et dans la totalité d’une culture communiste nouvelle ne s’effectuera
pas par une succession mécanique : production d’abord, idéologie ensuite, mais
dans une simultanéité vivante, dans une interaction permanente entre la
production et le monde des idées. »
-Clara Zetkin, Le problème des intellectuels, 7 juillet 1924.
Post-scriptum : On peut étendre la réflexion de l’auteur à la
situation de notre époque de la manière suivante :
Dans la mesure où la poursuite de l’accumulation du capital et l’élévation de sa composition organique détruit de l’emploi (au moins temporairement), peut-on s’attendre à voir, avec la diffusion des systèmes d’intelligence artificielle survenue depuis le début des années 2020, une précarisation et une hausse du chômage dans les classes moyennes (voire supérieures) en charge du travail intellectuel qui atteignent une magnitude suffisante pour se transformer en contestation politique -avec la double tentation d’une radicalisation à l’extrême-droite ou du côté de la gauche révolutionnaire ? Soit une répétition historique de la polarisation politique des classes moyennes durant l’Entre-deux-guerres (dont on sait qu’elle ne s’est globalement pas bien terminée) ? C’est sur ce sujet passionnant que Frédéric Lordon a récemment publié un article qui mérite le détour.
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