« Lise Gaignard a
travaillé à la clinique de La Chesnaie et à La Borde. Elle a été liée à Jean
Oury, jusqu'à la mort de ce dernier, par plusieurs décennies de travail et de
discussions, parfois de mémorables fâcheries. Dans les années 1980, elle a
commencé à formaliser et théoriser son expérience de la psychothérapie
institutionnelle à l'École des hautes études en sciences sociales, dans le
séminaire de Claude Veil dont nous avons été toutes deux les étudiantes.
Quelques années plus tard, après une expérience marquante de psychologue dans
la pénitentiaire, Lise Gaignard a entrepris une thèse avec Christophe Dejours.
Nous nous sommes retrouvées à nouveau dans le laboratoire de psychologie du
travail et de l'action du Conservatoire national des arts et métiers, qu'il
dirigeait à l'époque.
La contribution de Lise
Gaignard à la psychodynamique du travail est considérable -elle en a exercé
toutes les dimensions : l'enseignement, notamment aux médecins du travail, la
formation et la supervision auprès de travailleuses sociales et d'équipes de
psychiatrie, la recherche-action ou « enquête » en psychodynamique du travail,
les supervisions d'enquêtes, la psychothérapie individuelle pour des demandes
relevant de la psychopathologie du travail, comme elle l'explique ici en
introduction.
Lise Gaignard a aussi
travaillé avec Didier Fassin et Richard Rechtman sur les discriminations
raciales, et elle a été la première à poser le problème du racisme dans le
champ de la santé au travail.
Certaines chroniques sont
signées Fabienne Bardot, médecin du travail, une autre plume acérée de la
psychodynamique du travail sur le versant de la clinique médicale. À elles
deux, elles ont inventé un genre, la chronique de la souffrance au travail."
(pp.10-11)
-Pascale Molinier,
préface à Lise Gaignard, Chroniques du travail aliéné, Paris,
éditions d'une, 2015, 175 pages.
"J'ai reçu [...] en
plus de mes analysants habituels, des personnes en entretien « souffrance au
travail ». J'ai toujours eu du mal à nommer ces rencontres : entretiens en
psychopathologie du travail, en psychodynamique du travail, analyse des situations
de travail ? Les factures que j'envoyais aux services de santé au travail
portaient des noms différents - aucun ne m'a convenu. Des médecins du travail
au début, puis des généralistes, des psychologues, des psychiatres, des
syndicalistes, m'ont adressé des patients pour cette recherche que nous allions
mener ensemble à propos de la dégradation de leur état mental, généralement
catastrophique. Il est indispensable de préciser que j'ai vu une majorité de
cadres, de professions intermédiaires, et très peu d'ouvriers. Aucun précaire,
jamais d'esclaves du travail illégal." (p.17)
"Une grande partie
de la recherche sur la « souffrance au travail » est biaisée par le fait que
les travailleurs qu'on a reçus ont été recrutés sur l'émotion d'un médecin ou
d'un syndicaliste. De la même manière que les entreprises des enquêtes en psychodynamique
du travail sont majoritairement de grandes entreprises, publiques ou quasi, aux
Comités d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail puissants."
(note 2 p.17)
"Le moment technique
le plus important est le premier rendez-vous, qui dure environ deux heures.
Pendant la première heure, je laisse d'abord venir la description du désespoir
en cours, puis je recentre sur le travail en demandant : « Qu'est-ce que vous
faites comme travail ? ». Cette question apparaît toujours comme décevante par
opposition à l'exaltation de la narration du malheur, des relations violentes,
voire cruelles avec les supérieurs ou les collègues. Il faut revenir au
trivial, aux détails et parler du lien organique qui rassemble l'ensemble des
protagonistes : la tâche commune et les difficultés à résoudre. Passé un petit
moment toujours perceptible de « redescente sur terre », une nouvelle narration
commence. Et là, je dois comprendre ce qu'ils sont censés faire ensemble, mais
aussi ce qu'ils font vraiment, comment ils s'y prennent, quelles sont les
difficultés et ce que cela leur fait de les résoudre comme ils le font.
Un moment important est
d'essayer de comprendre aussi la position des collègues par rapport à ces
difficultés de réalisation du travail, à leurs intérêts de toutes sortes, de
statuts mais aussi et surtout techniques. Nous en arrivons alors à essayer de comprendre
ensemble, longuement, la logique des arbitrages de travail, en particulier ceux
qui ne paraissent évidents qu'au patient et pas du tout à mes yeux extérieurs,
ou encore ceux qui paraissent incompréhensibles au patient lui-même."
(p.19)
[Stéphanie, opératrice
téléphonique]
"J'ai été victime de
maltraitance : j'ai eu un gros problème avec une cliente. J'ai même dû en
parler avec mon superviseur. Elle voulait un étalement de paiement, et ce n'est
pas possible. Ils veulent tout... Elle avait cinq cents euros à payer... C'est
de l'incivilité, j'en ai marre d'être victime des clients au téléphone, de leur
violence. Elle n'avait pas reçu ses factures : on les avait envoyées à son
ancienne adresse, si bien qu'elle a tout reçu à la fois, quand elle a signalé
qu'elle ne recevait plus rien. D'accord, c'est la boîte qui est en faute, mais
je ne peux pas lui étaler ses paiements, vu qu'elle refuse la mensualisation.
Évidemment, la
mensualisation, c'est une arnaque, c'est un prêt à taux zéro pour nous : on les
fait surpayer à l'avance, et on les rembourse en fin d'année : ça nous fait de
la trésorerie. En fait, j'ai fini par lui accorder l'étalement des paiements,
mais j'ai dû en parler au superviseur, et c'est mauvais pour ma notation.
Ils nous ont mis un
panier de basket dans la salle de repos ; à chaque fois qu'on vend un produit,
il faut mettre une petite balle de ping-pong de couleur dans le filet. Rose
pour un prélèvement automatique, verte pour une mensualisation, jaune pour un
diagnostic... Enfin bref : ils veulent une couleur dominante, et en ce moment,
c'est le vert. Si on remplit le panier, on a des bonbons. C'est un peu
enfantin, mais bon, on rigole... Et celui qui en met le plus gagne une cravate
à Carrefour ou un DVD, c'est sympa. Une fois, on avait fait un concours entre
les plateaux téléphoniques de toute la France : plus on vendait de produits,
plus on avait de points. Les meilleurs ont gagné un voyage à Eurodisney tous
ensemble - un dimanche, quand même, on ne peut pas tout avoir !
En ce moment, on a un peu
peur qu'ils délocalisent les plateaux on ne sait pas trop où, dans la Creuse ou
au Sénégal. Personne n'en saurait rien, de toute façon. C'est comme les
installateurs ou la maintenance : on ne les voit plus, c'est sous-traité. Alors
évidemment, il y a des bugs. Les clients se plaignent souvent des erreurs, des
malfaçons - de toute manière, les gens sont de plus en plus difficiles : ils
s'énervent vite, le ton monte... Heureusement, j'ai fait un stage de gestion
des agressions ; ça aide, on apprend à les manipuler ; mais il y en a qui sont
de plus en plus violents. C'est dur, comme boulot, mais quand on a du travail,
il faut déjà être contente." (pp.25-26)
[Chantai, cheffe d'une
agence bancaire]
"Je suis cheffe
d'agence mais ils veulent me faire changer de poste, avec baisse de
responsabilité. Ils veulent me mettre attachée commerciale « pour me rapprocher
de chez moi » ! J'ai reçu ça comme une gifle. Tout ça au téléphone. C'est une
vraie perte de responsabilité ! En tant que directrice d'agence, vous avez
affaire à des chiffres et des tableaux, et un peu de management. Ça fait trente
ans que je suis dans la boîte. Je reçois aussi des clients parfois, mais ça va,
je ne prends que les clients aisés, qui ont des soucis de patrimoine : je sais
ce que je vais leur vendre, ils ont un bon taux de rentabilité pour la boîte.
Tandis qu'attachée
commerciale, c'est dur. Avant, le client, on pouvait le voir plusieurs fois
pour un prêt, par exemple ; maintenant c'est une fois. C'est simple, les
objectifs, c'est cinq rendez-vous par jour avec trois ventes de produits par
client. C'est infaisable ! Déjà humainement parlant... Les crédits revolving,
les assurances-vie... En deux ans, ils sont ratatinés, signalés à la Banque de
France... Et puis, il faut déjà les obtenir, les rendez-vous ! Il faut faire du
phoning : regarder le fichier clients, et repérer qui vaut le coup, et qui se
laissera faire. Et se faire envoyer balader. À vingt heures, on cueille les
gens chez eux : il y en a qui n'apprécient pas.
D'ailleurs je n'ai pas de
chance, comme cheffe d'agence : je n'arrive pas à avoir des attachés
commerciaux qui tiennent le coup. Ils n'ont jamais pu me faire leur chiffre !
J'en ai un qui a même fait un infarctus devant tout le monde, il faut voir ! Un
autre, il subissait les clients - des yeux sinistres, il arrivait déjà en sueur
le matin... Évidemment, il ne vendait rien, alors il achetait lui-même les
produits pour faire son chiffre. Il y en a beaucoup qui font ça. On ferme les
yeux parce que, au fond, c'est vendu quand même ! Et puis après tout, il y a
des aides pour le surendettement...
Personne ne tient ses
objectifs : ils veulent me dégrader à cause de ça ; mais ce n'est pas de ma
faute, s'ils ne m'envoient que des branques ! Comment ils veulent que je
remplisse les objectifs de la banque avec ces abrutis - toujours
cinquante-deux, cinquante-quatre ans : ils n'ont pas de punch !"
(pp.27-28)
[Raymond, gestionnaire de
stocks]
"J'ai des migraines,
je ne dors plus, ou très mal, j'ai des nausées. Mon médecin m'a fait passer une
IRM, des dopplers, mais je n'ai rien : je suis épuisé. Je travaille dans un
bureau devant un ordinateur sans lumière du jour. On est entassés. On doit
déménager depuis longtemps, mais l'entreprise n'est pas très en forme ; il y a
des tiraillements. Début juin, le médecin du travail m'a dit de m'arrêter. Je
ne m'étais jamais arrêté : à mon poste, c'est trop délicat. À mon retour, ma
responsable a changé de comportement. Elle m'envoie des mails sans arrêt avec
ma « charte de travail » en pièce jointe ; elle est tout le temps de mauvaise
humeur ; elle parle n'importe comment.
Mon médecin du travail
m'a envoyé voir un expert en harcèlement moral : il m'a dit qu'il fallait que
je supporte tant que je pouvais. Je suis revenu à mon travail, j'ai continué à
composer, mais il y a des moments où je m'enfonce. Il y a quelques années,
j'allais volontiers au travail ; aujourd'hui, je ne suis plus du tout
convaincu. J'essaie de réagir, mais parfois je suis à bout. J'ai cinquante-deux
ans, je suis dans une entreprise théoriquement sur le point d'être vendue... Ça
fait des mois que ça dure.
On baisse les effectifs,
on embauche des intérimaires, on fait partir en préretraite. Moi, pour
l'instant, on ne m'a rien demandé. Je travaille à l'approvisionnement. Un
matin, ma responsable me dit : « L'usine est bloquée, il n'y a plus telle pièce
» ; ils ne connaissaient pas le problème jusque-là... Deux semaines avant, je
les avais informés que je n'arriverais pas à faire ce travail, vu
l'augmentation de la charge : ils avaient tout modifié pour réduire les stocks ;
il y avait eu en plus l'absence d'un collègue, alors que la production a été
multipliée par deux en un an. J'ai quand même arrangé ça, il n'y a pas eu de
cata. Ça ne les a pas empêchés de m'envoyer des mails disant que je n'avais pas
fait mon travail, et tout ça. J'ai rédigé une réponse circonstanciée, et puis
je ne l'ai pas envoyée.
Ici, les licenciements
n'ont pas cessé depuis dix ans, sauf pendant cinq ans où on a eu un directeur
qui connaissait le métier. Autrement, on a des directeurs de passage.
Actuellement, je pare au plus pressé, je ne fais pas tout. Mais j'ai de plus en
plus de travail pour ajuster les stocks à la semaine : les commerciaux vendent
et promettent des délais très courts, et moi, derrière, je maltraite les
fournisseurs - on les mène par le bout du nez. Il y a trois semaines, la
responsable du magasin a fait une tentative de suicide dans son bureau. C'est
sûr, on a réduit les délais de fabrication de moitié : c'est impossible pour
elle. À côté de ça, une armoire a flambé chez un client parce qu'on avait monté
la batterie à l'envers ! Les intérimaires sont de plus en plus jeunes, on ne
les connaît pas. Ils ont même réduit les effectifs chez les contremaîtres... On
va dans le mur." (pp.29-30)
[Marie-Rose, vendeuse de
prestations intellectuelles]
"J'ai un fort
sentiment d'injustice. C'est une structure dans laquelle je suis entrée il y a
quatre ans, je me suis investie +++. Et puis il y a eu des transformations, des
licenciements comme des tsunamis. J'ai été sélectionnée pour rester. Il s'agit
d'une société de service informatique. Nous vendons de la prestation
intellectuelle informatique. Je fais l'interface entre les clients et du
personnel-établissement, mais aussi des indépendants ou des sous-traitants. Il
faut que je leur vende un type, un pioupiou qui fait du développement
informatique deux cents jours par an. On fait de la régie : je vends une
personne qui restera un an ou deux.
Moi, avant, je montais
des projets, on faisait des réunions, des suivis. En réalité, c'est devenu du
management de bétail, de la boucherie en gros. Nous sommes des vendeurs de
viande : celui-là nous coûte tant, il faut qu'il nous ramène tant, sinon je le
vire. Collaborateurs et consultants, j'en fais le commerce pour les clients. Je
me suis investie à fond : ça faisait partie du jeu ; mais il y a eu des
transformations, des fusions, des licenciements. C'est devenu un métier de
bouchers.
Tous les gens qui m'ont
embauchée ont disparu. Sur dix-huit commerciaux, je fais figure de vieille.
La boîte ne ressemble
plus à ce qu'elle était. Il y a eu plusieurs entités en compétition ; tout le
monde a fusionné, mais brutalement, il y a eu vingt départs en deux ans ! Une
armée mexicaine a morpionné la structure. Pendant trois mois, c'étaient des fantômes
: ils ne se présentaient pas, on les rencontrait dans les couloirs. En fait, il
y avait le packaging complet : l'un d'eux est devenu directeur commercial, deux
autres, chefs de communication, et une, assistante. Ils sont venus pour tout
dévaster : « On va vous mettre au pas, vous montrer comment il faut
bosser ».
Tout le « nettoyage » a
été fait ; ils sont arrivés par le siège. Le nouveau directeur général a fait
place nette : on travaille en méfiance. Il traite les gens comme des juniors,
et tout ça avec le sourire ! Il nous a transformés en petits robots monotâches;
notre emploi s'est amenuisé. Je sais faire des animations formations, mais je
n'en fais plus : je place des gens, c'est tout. Avant, j'avais des moyens que
je n'ai plus. Je faisais des visites dans les boîtes : on déjeunait, c'était un
suivi humain, professionnel et commercial ; on « sentait » l'entreprise. Il a
fallu arrêter.
Quand j'ai été
sélectionnée pour intégrer la nouvelle structure, j'ai progressé dans mon
chiffre d'affaire -je l'ai multiplié par deux. Ils avaient intégré mes primes
dans mon salaire : c'était a priori positif pour moi. Mais en fait, je
n'ai jamais eu mon véhicule de fonction : il n'y avait rien d'écrit...
Il y a eu transformation
du mode de travail, du ton aussi. Ils m'ont déménagée dans d'autres locaux,
tout petits. L'armée mexicaine, elle, a eu de beaux bureaux. Ils ont placé
leurs gens... Mes moyens n'étaient plus les mêmes ; je me suis désengagée, mes
chiffres ont baissé. Je « tire le chiffre d'affaire vers le bas ». Maintenant,
ils m'envoient des propositions de départ : je vais me faire virer, comme les
autres.
Ils nous ont laminés,
broyés, ils nous prennent pour des merdes... Il y en a qui ne s'en sont jamais
remis !" (pp.33-35)
[Yacine, calculateur en
charpentes métalliques]
"Ça fait cinq ans
que je travaille là, et ça se dégrade de jour en jour. Je fais des études de
projets industriels - je suis une pièce importante de la société : je fais le
prédimensionnement, je réponds aux avants-projets, je fais les détails d'assemblage,
je donne une note complète aux dessinateurs, etc. La première année, ça allait ;
c'est l'année dernière, le pire... Je suis le seul calculateur. Tout passe par
moi : si ça ne fournit pas de mon côté, ça coince. Il faut travailler
rapidement et bien, mais on ne peut pas tout faire : répondre aux architectes,
suivre les dessinateurs... C'est un peu la folie, je suis débordé ; moralement,
c'est dur. J'ai poussé une crise : j'ai engueulé le fils du patron. C'est venu
d'un seul coup... Ça fait peur...
Les charpentes
métalliques, c'est une grosse responsabilité. Les années 1990 sont les pires en
matière de construction métallique : on a eu des concurrents, il a fallu
réduire les prix sur les salaires des ouvriers, des dessinateurs. On essaie
encore de gratter au maximum sur les profilés : il faut qu'ils travaillent au
maximum des contraintes. Mais ça peut devenir grave, c'est des gens qui
viennent dedans ! On pense à la passerelle du Queen Mary, au nombre de morts, à
l'effondrement du terminal de Roissy... Le soir, même la nuit, quand on dort,
on vérifie dans notre tête. On est soucieux. On ne communique plus avec les
enfants et la femme. À longueur d'année. Dans les années 1970, c'était
différent : il y avait du travail, et moins de concurrents...
En plus, je ne vois pas
la fabrication. Il paraît qu'il y a des malfaçons, des attaches fissurées -les
monteurs se posent la question : « Comment ça va tenir ? » - mais ils les
posent, quand même. De force. C'est grave pour le métier. Des fois, on récupère
la situation, et des fois, on laisse passer, on se dit : « Pourvu que ça tienne
»... On bidouille, tous. Les contrôleurs doivent passer -ils ne passent pas
toujours depuis les normes NF. Ça ne me rassure pas, quand ils passent : ce
sont des jeunes, ils ne connaissent pas grand-chose. Ils ont peur, eux aussi.
Le pire dans tout ça,
c'est que les patrons ne respectent pas les gens. Ils veulent faire de l'argent
par tous les moyens. Pour moi, ils n'ont pas le choix : ils doivent me garder ;
même pendant un arrêt de travail, ils m'appellent au téléphone. Des fois -j'ai
honte- ils achètent de la ferraille. C'est pas beau à voir... On a trois
secrétaires qui sont passées. Elles démissionnent régulièrement, d'ailleurs
tout le monde démissionne. Partout, dans tous les ateliers, les dessinateurs...
Moi, je reste à cause de la famille. [...]
Le pire, c'est leur
manière de se comporter avec les ouvriers et les dessinateurs : ils essaient de
mettre la pression ! Par ici, toutes les sociétés ont coulé : l'acier a
augmenté depuis un an. Un dessinateur était parti à la concurrence, mais comme
ils ont coulé... Il faut travailler continuellement à fond, on est sur quatre
ou cinq projets à la fois. Les dossiers s'accumulent ; il y a les dates, et ils
ne veulent rien savoir. Ils ont déposé une annonce à l'agence pour l'emploi
pour me faire seconder, mais quand je vois le salaire qu'ils proposent...
Travailler chez nous, c'est honteux. C'est les patrons qui s'enrichissent ! Ils
ne travaillent pas ; des belles voitures, des belles maisons sur le dos de la
société... On a envie d'arrêter. Ils comptent tout, même les mines de crayons ;
les monteurs n'ont pas le matériel. Le nouveau chargé d'affaires est arrivé il
y a quatre mois, et il est déjà en arrêt maladie. Le chef d'atelier va partir :
ils se sont engueulés plusieurs fois. Il est sous pression, il voit vraiment,
lui. Il faut leur « sortir du bâtiment ». On en rigole entre nous, on se dit :
« On s'apportera des oranges », quand on laisse passer des trucs. Parce qu'on
se dit qu'on va finir en taule. Les gens qui ont des crédits ne veulent pas
parler... Il y a deux postes de dessinateurs vacants : ils sont partis. On a
peur quand il y a du vent ou de la neige sur nos constructions. On va souvent
au tribunal.
Je m'entends bien avec
les dessinateurs, mais ils attendent après moi : ils ont besoin de ces notes
pour commencer leurs dessins. Je leur donne plus vite, mais c'est moins bien
fait ; et après, je suis tout le temps dérangé parce que mes notes ne sont pas
complètes... Ça fait huit ans que je suis dans cette boîte. Là où j'étais
avant, c'était planifié, on était trois ou quatre, mais le patron nous a
licenciés à la suite d'une tempête qui a fait effondrer un bâtiment industriel
- l'eau a stagné, et tout le monde a pris : le monteur, nous, l'architecte ; il
n'y a pas eu de mort, c'était la nuit... Le patron, en fait, il a dû tout
récupérer, et puis nous, dehors ! Là, c'est pire, comment ils prennent les gens
de haut... J'ai peur de devenir carrément violent, surtout contre le fils du
patron, ça risque de mal finir. Je vois trop de trucs : ça risquerait de faire
boum. Ou alors je vais partir du jour au lendemain. C'est de la rancœur : je
suis déçu, surtout de leur manière de se comporter avec les autres. Ça me
dégoûte. J'ai peur de m'engueuler avec le fils, de me laisser emporter...
J'encaisse, et puis ça fait cocotte minute : ça lâche... Ils profitent des gens,
de leur gentillesse, de leur faiblesse. Ils voient les employés comme plus bas,
ils ont le pouvoir. Et voir, comme ça, des anciens qui ne répondent
pas..." (pp.37-40)
-Lise Gaignard, Chroniques
du travail aliéné, Paris, éditions d'une, 2015, 175 pages.
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