"Si toute existence
suppose des relations, ces relations sont quelque chose d'absolu en elles-mêmes
et par elle-même." (p.39)
"On peut soutenir
qu'il n'y a rien de plus « moral » que de conformer son action aux
circonstances. En certains cas, il faut être doux, en d'autres sévère. Le
meurtre devient un devoir en temps de guerre. Il est possible qu'on soit
moralement obligé de mentir en certaines circonstances. Tout cela non seulement
n'est pas incompatible avec la permanence d'une règle de morale abstraite très
générale, mais n'est au contraire, quand l'opération est bien faite, qu'une
application raisonnable de cette règle. Ce n'est pas nier un principe général
du vêtement que de proclamer qu'il faut s'habiller chaudement en hiver et
légèrement quand il fait chaud.
Nous entrevoyons, il me
semble, comment le relatif et l'absolu peuvent ne pas s'opposer l'un à l'autre.
Assurément si nous voulons faire un absolu de tel précepte concret de morale
pratique, on nous objectera vite non seulement les différences de fait des
mœurs selon les temps et les lieux, mais aussi la nécessité et la légitimité de
ces différences. Il peut y avoir des cas où le meurtre est un devoir impérieux,
où il serait blâmable de faire à autrui ce qu'on souhaite, qu'autrui
nous fasse, et l'on pourra d'ailleurs discuter longuement sur le degré de
généralité que doit prendre tel ou tel mode d'agir.
Mais cela n'établit point
qu'il n'existe une forme abstraite absolue à laquelle doivent se ramener tous
les actes vraiment moraux. Que ce soit la volonté divine, le bien général, la
finalité la plus large et la plus complexe, le plaisir de l'individu ou le
salut de la patrie, c'est ce que nous n'avons pas à rechercher ici. Il est
naturel, il est nécessaire que cette forme abstraite, quelle qu'elle soit,
s'incarne en des actes très divers et même parfois d'apparence contradictoire.
On peut certes contester qu'une forme unique, générale, absolue de l'acte moral
puisse être connue. En fait il en existe plusieurs, chaque religion, chaque
philosophie peut avoir la sienne. Qu'il y en ait une, une seule qui se retrouve
en chacune d'elles, cela est possible, et à mon avis, cela est vrai, mais nous
n'avons pas besoin de le supposer ici. Il n'en reste pas moins que, pour toute
morale logique, il existe, il doit exister, qu'on l'ait trouvé ou non, un
principe général, auquel les préceptes concrets doivent se conformer, qu'ils ne
doivent au moins jamais contredire. Et cela revient à dire que chaque
doctrine cohérente a son absolu. Cet absolu est relatif à chaque doctrine,
mais dans la limite de cette doctrine, il ne dépend de rien et c'est de lui que
tout dépend." (p.41-42)
"L'absolu moral,
c'est l'incarnation en nous d'une règle acceptée, ou bien l'exaltation, à titre
de dogme, d'une de nos manières d'être que nous élevons au-dessus de nous-même.
[...] Bien des gens ont accepté, acceptent ou accepteront la mort plutôt que
d'agir d'une manière qui, pour des raisons morales, ou par suite
d'impossibilités psychiques, répugnent trop profondément à leur manière d'être.
Il y a ici une limite nette à la transformation et au choix. Certaines valeurs
ne peuvent être échangées contre d'autres. En fait, et pour certains individus,
elles sont absolues." (p.43)
[Glose 1 : Ce qui
prouve soit dit en passant la faillite de l’anthropologie de Hobbes, pour
lequel la plus grande peur est la peur de la mort. Il n’en est rien. On peut
mourir pour des idées. Ou par attachement envers autrui. Ou par vengeance. En
général dans l’humanité, la conservation de soi est une valeur très importante,
mais pas absolue.]
"Dans la plupart des
cas l'obligation psychologique n'a rien de moral, et souvent aussi elle
s'accompagne d'un trouble visible que produit le désaccord des tendances.
L'individu, incapable de s'adapter aux circonstances nouvelles, se bute
bêtement, reste incapable de comprendre et incapable d'agir. Il n'a aucun motif
supérieur ou simplement raisonnable à faire valoir. Il peut dire, lui aussi : «
Je ne puis autrement », mais il n'exprime ainsi que l'absolu de sa nature sans
qu'il ait à s'en enorgueillir. C'est la caractéristique de l'entêtement de
témoigner ainsi d'un désir qui persiste sans plier ni s'adapter, et sans se
justifier." (p.44)
"Certaines valeurs
sont relatives à plus de conditions que d'autres, elles peuvent être
subordonnées à d'autres. Nous dirons par exemple que la richesse est un bien
relatif si nous jugeons qu'elle n'est véritablement un bien, d'abord que si
l'on réunit les conditions qui permettent d'en jouir (un certain degré de
santé, par exemple, et d'intelligence) et ensuite que par l'emploi que l'on en
fait et que l'usage doit en être subordonné à des considérations d'un autre
ordre. Mais si nous supposons réaliser un ensemble de conditions convenable, la
richesse peut apparaître, de ce point de vue, comme un bien en soi et par
soi. Toutes les valeurs, intellectuelles, morales, pratiques prêtent à
des considérations de ce genre et apparaîtront tour à tour selon le point de
vue et selon les circonstances, comme relatives ou comme absolues. On n'en
trouve aucune qui, dans certaines conditions fixées, ne puisse valoir
absolument par soi, aucune non plus qui puisse valoir absolument, en dehors de
toute condition. Faire son salut, c'est sans doute, pour le croyant, le bien
suprême et absolu, mais c'est parce que le croyant suppose être sous le coup
d'une condamnation à laquelle la rédemption l'arrache. L'inconditionnellement
absolu n'est pas admissible." (p.46)
"La réalité, sous
toutes ses formes, des plus abstraites aux plus concrètes, est ce qu'elle est,
elle l'est absolument, elle ne saurait être autre chose. Nous n'y démêlons que
des relations, mais ces relations, quand nous les prenons dans des conditions
convenables, sont absolues. Vous n'obtiendrez pas d'un honnête homme qu'il
assassine par intérêt, quelque profit qu'il en puisse retirer. Vous
n'obtiendrez pas de tel ivrogne qu'il ne boive plus que de l'eau. Vous
n'obtiendrez pas qu'une molécule d'eau admette, sans cesser d'être une molécule
d'eau, plus d'atomes d'oxygène ou d'hydrogène que les lois de la chimie ne le
permettent, ni que le carré de l'hypoténuse renonce à être égal à la somme des
carrés construits sur les deux autres côtés du triangle rectangle."
(p.46-47)
"Ce qui est absolu,
en tout cela, c'est le rapport des phénomènes et de leurs conditions, c'est
l'ensemble de rapports qui constitue une réalité donnée ou une réalité idéale,
une réalité concrète ou une réalité abstraite."
"Si l'on penche
vers l'indéterminisme, on n'évite pas l'absolu. Le fait n'est plus
inévitable, mais une fois qu'il s'est produit, il ne peut plus ne pas avoir
été, ni avoir été, si peu que ce soit, autre qu'il ne fut. Un être
tout-puissant aurait sans doute pu empêcher Napoléon d'être vaincu à Waterloo,
mais dire qu'il pourrait actuellement l'empêcher d'avoir été battu paraît une
inacceptable contradiction. Il y a toujours, dans un fait, du définitif, de
l'irréparable, de l'absolu, non seulement par rapport au présent et au passé,
mais par rapport au futur. Les futurs états du monde l'exigent et ne sauraient
se passer de lui.
Si petit, si
insignifiant, si fugace qu'ait été un événement, il a été, et il a été
précisément avec tous ses caractères qu'il ne saurait plus ne pas avoir eus.
Son insignifiance, sa brièveté, son caractère fugitif et même, si l'on veut,
son caractère indécis, font partie de son absolu. S'il a été tel, il est
absolument vrai qu'il a été tel. Peut-être ces caractères d'insignifiance,
de brève durée, sont-ils relatifs à nous. Il faut les prendre pour ce qu'ils
sont et c'est une affaire de critique que nous n'avons pas à examiner ici. Mais
il serait en ce cas absolument vrai qu'ils ont été cela pour nous, et ce
relatif participe de l'absolu.
D'autre part, si
indéterministe qu'on soit, on admet toujours une certaine liaison entre les
phénomènes, à moins d'ériger l'incohérence absolue en loi universelle, ce qu'il
ne me semble pas qu'on ait jamais sérieusement essayé. Alors, le phénomène qui
s'est produit, quel qu'il soit, a transformé le monde, il a introduit eu rendu
possibles des séries de phénomènes qui sans lui n'auraient pu exister."
(p.49)
[Glose 2 : Ce qui montre
bien que la notion d’absolu a un sens même dans une métaphysique naturaliste
(sans cause première, sans distinction entre un être absolu et des étants
crées, secondaires, relatifs à lui, etc.). Ce qui a été a absolument été. Les
événements passés sont (en tant que passés) ; ils sont absolument, ils ne
sont pas passagers ou éphémères. Ils sont pour toujours. L’éternité est
dans la nature.
Ceci devrait peut-être
amenés à privilégier un naturalisme à un matérialisme. Il y a
quelque chose qui ne va pas dans une formule (essentielle ?) du
matérialisme telle que « l’être est devenir ». Les étants passés ne
deviennent pas. Ils ont irrévocablement eu lieu. Ils sont, absolument… L’être
(naturel) semble alors scindé entre ce qui passe et ce qui ne passe plus…]
"Affirmer que rien
ne se fixe, que tout change et se confond, que le flux infini des phénomènes
écarte toute substance, éloigne toute réalité précise, c'est encore admettre
une réalité absolue, celle même que représente la proposition que l'on énonce."
"Dire que toute
connaissance est relative, c'est encore affirmer une réalité absolue, celle de
la relativité de la connaissance, c'est donner à la connaissance un caractère
universel et inéluctable. C'est de plus affirmer l'existence de l'esprit et de
l'objet à connaître. Mais si l'on veut aller plus loin, rejeter tout esprit et
toute réalité objective, ne laisser subsister que l'idée, la représentation,
c'est donc l'idée elle-même qui devient la vraie réalité, la réalité absolue. Pour
se garder de toute affirmation absolue, il ne reste qu'à ne plus rien dire."
(p.50)
"Toute existence
apparaît en effet comme constituée par des relations. Aucune réalité ne semble
concevable que par ses rapports à d'autres réalités, ou bien par
les rapports des éléments qui la composent elle-même. [...]
On définira les Français par leurs rapports avec d'autres peuples de même race,
mais parlant une autre langue, ayant d'autres caractères, habitant d'autres
contrées. Un être se définit encore par ses relations avec d'autres réalités
qui en apparaissent comme les causes ou les conditions. Les Français ne
peuvent vraiment se comprendre, ni même être ce qu'ils sont aujourd'hui sans la
France, sans les faits historiques qui les ont modifiés, développés en un sens
ou dans l'autre en mille manières, sans la succession des guerres et des
institutions, des crises religieuses et politiques." (p.50)
"Aussi loin que nous
pouvons aller par l'analyse, les seules réalités que nous rencontrons sont des
relations, des lois, des abstractions et des éléments d'ordre nouveau qui, à
leur tour, sont caractérisés par des relations. C'est donc la relation
qui semble la réalité essentielle, irréductible." (p.52)
"Ces rapports sont
absolus, non point, bien entendu, en ce qu'ils auraient une existence éternelle,
mais en ce qu'ils sont la forme nécessaire de l'existence dans certaines
conditions données." (p.53)
« Nous sommes amenés
ainsi vers cette formule : il y a de l'absolu partout, et toute
existence est, en un sens, absolue, mais ce qui est absolu, c'est le
relatif, c'est un rapport abstrait. La formule n'est pas aussi
contradictoire qu'il pourrait le sembler. Ce qui est relatif à certains égards,
peut, à d'autres égards, prendre une valeur absolue. Ce qui est contradictoire
c'est un absolu sans aucune relation. »
[Glose 3 : un absolu
sans relations, c’est le Dieu du monothéisme abrahamique avec la création, une entité
que rien n’oblige à entrer en relation avec autre chose. Ce qui n’est
semble-t-il pas le cas du Dieu quelque peu panthéiste auquel croyait Hegel -et
peut-être aussi Plotin.]
« Mais ne
sommes-nous pas alors conduits à admettre des relations pures, sans
supports, pour ainsi dire, sans objets qui les soutiennent, et n'est-ce pas une
contradiction insupportable ? Peut-être pourrait-on admettre que les termes de
la relation n'ont en effet de réalité que dans et par leur relation. Nous
venons de rappeler que les synthèses ont d'autres qualités que leurs
composants. L'eau se compose d'oxygène et d'hydrogène qui ne sont pas de l'eau,
un groupe humain se compose d'individus qui ne sont pas des groupes humains. Il
est possible que toute réalité se compose d'éléments qui n'ont pas d'existence
propre en dehors de leur synthèse, que les êtres en relations n'existent qu'en
tant qu'ils sont en relation et que la suppression de toute relation signalât
la fin de toute existence. Les objets en relations sortent du néant avec la
relation -qui les unit et n'en sont point séparables. Ils peuvent certes, se
passer de tel ou tel rapport, mais non de tout rapport." (pp.54-55)
[Glose 4 : cela fait penser au réalisme de la relation de Simondon]
"Rien n'est
absolument absolu, rien n'est absolument relatif. Tout est relativement absolu
et il n'y a d'absolu que des relations." (p.55)
"Si toute relation
est une abstraction, nous admettrons que l'absolu qui nous est
accessible est réalisé par des abstractions, à divers degrés. Chaque
réalité comportant une part de relatif et une part d'absolu, la part d'absolu y
augmente à mesure que l'abstraction s'élève. Un fait concret, un petit
événement fugitif avec toutes les circonstances qui le composent, possède sa valeur
absolue, ayant sa nature propre et unique. Éternellement il sera vrai qu'il a
été, éternellement peut-être il a été vrai qu'il devait être. Mais sa nature
est fugitive, soumise à des conditions nombreuses, compliquées et qui ne se
réuniront peut-être plus jamais. L'abstraction, au contraire, dépend de
moins de conditions, en ce sens elle est moins relative, elle participe
davantage de l'absolu, ne dépendant que de conditions plus générales et plus
durables. Les vérités mathématiques, par exemple, sont de cette nature.
Certaines vérités abstraites paraissent inhérentes à toute réalité,
éternellement vraies, éternellement jeunes. Les empires peuvent disparaître, la
terre s'anéantir, le soleil s'éteindre et nos systèmes d'astres se dissoudre,
il est vraisemblable que les vérités mathématiques ou logiques n'en seraient
point altérées. Les vérités de cet ordre ne dépendent que de conditions
extrêmement générales. Elles sont donc encore relatives, en tant
qu'elles dépendent de ces conditions, en tant aussi qu'elles indiquent des
rapports, mais elles participent davantage de l'absolu, les rapports qu'elles
expriment étant affranchis de la plupart des relations qui déterminent un fait
concret." (pp.55-56)
-Frédéric Paulhan, "L'absolu dans l'homme et dans le monde", Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, T. 95 (JANVIER A JUIN 1923), pp. 38-56.
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