dimanche 22 février 2026

Le spiritualisme d’Alexandre d’Aphrodise : un aristotélisme teinté de stoïcisme

« [Alexandre d'Aphrodise est important car ce sont ses Commentaires qui initie le mouvement] vers un principe unique, vers une monarchie philosophique, chez Aristote. »

(Conférence « Aristote », par Annick Stevens, 19/09/2016).

 

"Le traité De Fato est dédié aux empereurs Septime-Sevère et Antonin ; l'auteur avait remplir à leur égard un devoir de reconnaissance, puisqu'il leur devait sa nomination de professeur de Philosophie péripateticienne à Athènes. Alexandre voulut leur offrir comme « prémices » de ses méditations philosophiques ses réflexions sur le sujet, particulièrement important à l'époque, du destin et de la liberté. S'adressant ceux qui portaient la lourde responsabilité de diriger les destinées de l'humanité, il se demande en somme dans quelle mesure les hommes dominent le cours de l'histoire. Faut-il admettre que l'homme n'est pas véritablement l'auteur de sa vie, que son existence, comme l'évolution du monde, est déterminée par des lois immuables, que tout ce qui se passe dans l'univers dépend inéluctablement de causes antécédentes, de telle façon que la succession des évènements ne laisse aucune place la contingence ni l'initiative, que tout ce qui arrive s'insère invariablement dans l'enchainement des causes et des effets ?" (p.74)

"Plotin, Origène et Némesius d'Emèse, se sont inspirés de ce petit traité." (pp.74-75)

"On trouvera dans le De Fato, d'une part, l'exposé de la doctrine aristotélicienne de la liberté humaine et, d'autre part, la réfutation du déterminisme universel des Stoïciens. On peut se demander si, dans l'antiquité, Aristote était unanimement reconnu comme un défenseur de la liberté humaine. Rien n'est moins sûr puisque, dans le De Fato de Cicéron, il figure parmi les représentants du fatalisme à côté de Démocrite, d'Héraclite et d'Empédocle." (p.75)

"D'après [Alexandre], l'âme naît des éléments qui constituent le corps ou, plus exactement elle provient des formes de ces éléments : le vivant est produit entièrement par le non-vivant, même dans l'élément formel qui le caractérise. Ceci ne veut pas dire cependant que l'âme ne serait que la proportion d'un mélange : elle est en réalité la force ou la forme issue d'un mélange fait dans des proportions déterminées. Il est clair que, dans cette optique, l'âme me ne peut exister séparée de la matière : selon Alexandre, toutes les activités de l'âme sont des activités du composé ; il en résulte que l'âme me ne peut survivre à la dissolution du corps. Aucune faculté de l'âme n'est immortelle, pas même la faculté intellectuelle. La seule immortalité que l'Homme puisse atteindre, se réalise par l'union mystique avec la Divinité : le concept de Dieu vient en nous de l'extérieur." (pp.76-77)

"Dans une conception téléologique du monde et de la nature, une pareille [opinion universelle] est porteuse de vérité : on le comprend sans difficulté, car si le consentement universel et l'erreur pouvaient coïncider, on ne pourrait plus dire que la nature humaine, et en particulier l'intelligence, est fondamentalement orientée vers le vrai. Sur ce point, Alexandre reste fidèle à son maître Aristote : lui aussi attache une grande importance aux opinions courantes, si elles sont très anciennes et universellement acceptés et il le fait pour la même raison : cependant le Stagirite n'applique pas ce critère à la croyance au destin." (p.78)

"Après avoir appliqué la distinction des quatre formes de causalité l'exemple de la statue, l'auteur n'hésite pas à écarter la causalité matérielle et formelle, ainsi que la causalité finale et il conclut que le destin ne peut être que la cause efficiente de certains évènements [...] Le sculpteur poursuit un but ; peut-on en dire autant du destin ? Alexandre reconnait qu'on ne peut assigner un but à tous les évènements qui se présentent ; les mouvements du fœtus dans le sein de la mère ont-ils un but ? Notre auteur ne le croit pas ; il admet donc certaines exceptions la finalité universelle." (p.79)

"Ni dans l'activité de l'artisan ni dans les options de la vie morale, il n'y a aucune nécessité ; toutes ces activités dépendent de l'homme ; c'est lui qui décide d'exercer cette activité ou de ne pas l'exercer ; l'imputer au destin, n'aurait pas de sens. Qu'en résulte-t-il sinon que le destin coïncide avec la nature ?" (p.80)

"Alexandre distingue nettement les événements régis par la raison et ceux dont la nature est le principe. En distinguant nature et raison, Alexandre a rompu le fatalisme stoïcien." (note 23 p.80)

"Aristote, de son côté, établit lui aussi une certaine équivalence entre ce qui est fatal (είμαρμένον) et ce qui est par nature. [...]

D'autre part, Aristote admet que ce qui est par nature se réalise, non pas inévitablement, mais généralement, ce qui implique des exceptions : un développement naturel peut se heurter à des obstacles ; on ne se trouve donc pas ici devant une nécessité inéluctable, un déterminisme absolu." (pp.81-82)

"[Alexandre] admet qu'il y a des mouvements sans cause, en vue de pouvoir justifier le libre arbitre, le hasard et ce qui se produit par accident. Pour montrer qu'il y a des mouvements sans cause, il importe de prouver que dans les êtres il y a du non-être. Alexandre n'hésite pas l'admettre, car il n'y a pas seulement des êtres éternels, mais aussi des êtres périssables, c'est-à-dire des êtres qui participent du non-être ; il y a aussi du non-être dans les causes, pour autant que l'effet produit est « per accidens » ; il y a enfin du non-être dans la décision humaine : on ne choisit pas toujours la même chose." (note 34 pp.83-84)

[Glose 1 : Ce passage est un monument à la bêtise que constitue le fait de tenir le non-être pour existant (la réification du zéro, comme dit Ayn Rand. On notera que Rand, qui n’était certainement pas moins influencée par Aristote qu’Alexandre d’Aphrodise, rejette radicalement le non-être de sa métaphysique).]

« Passons maintenant à la notion du possible : telle qu'elle est présentée par Alexandre, il faut remarquer d'abord qu'elle dépasse le domaine de ce qui se réalise effectivement ; le domaine du possible est donc plus large que celui du réel : certains faits se produisent alors que le contraire aurait pu se réaliser tout aussi bien. Sous ce rapport, Alexandre [s'accorde avec Aristote et] se sépare du célèbre dialecticien Diodore qui, lui, n'admet comme possible que ce qui est vrai maintenant ou le sera un jour : rien ne serait possible en dehors de ce qui se réalise dans l'histoire du monde ; ce qui ne se réalise jamais, est simplement impossible. N'en résulte-t-il pas que ce qui arrive se produit nécessairement, puisqu'il n'y a pas d'autre possibilité ? »

[Glose 2 : la conception de Diodore fait penser à celle de Bergson et sa célèbre critique de « l’armoire aux possibles ». Pour Bergson (contrairement à Aristote ou Leibniz), il n’existe pas de possibles en attentes d’être réalisés (de passer de la puissance à l’acte, dans la terminologie aristotélicienne). La métaphysique bergsonienne tend à l’unité et à la primauté du présent. Dire d’une chose qu’elle est possible (ou plutôt, qu’elle était possible, car on ne peut le dire qu’après coup), c’est dire qu’elle n’était pas impossible, et on ne peut le savoir qu’après qu’elle se soit effectivement accomplie. Par conséquent, il n’y a pas de possibilités en attente d’être réalisés. Le mouvement temporel ne déploit pas un passé qui contenait déjà ce qui advient (déterminisme), mais inversement, il n’actualise pas un futur possible parmi d’autres. Le futur n’est pas ouvert qu’inexistant, semble-t-il.]

« On sait qu'Aristote affirme qu'une proposition concernant le futur contingent n'est ni vraie ni fausse : s'il n'en était pas ainsi, l'avenir serait déterminé, toute contingence serait supprimée. Cette question a suscité bien des controverses durant la période hellénistique : Épicure aussi, pour échapper au déterminisme universel admet, d'une part, "la déclinaison" des atomes, le fameux clinamen, et, d'autre part, il prétend que toute proposition n'est pas vraie ou fausse. [...]

Quant à Chrysippe, il affirme que toute proposition, même celle qui se rapporte à l'avenir, est vraie ou fausse. Peut-on en conclure que tout ce qui arrive est déterminé par des causes éternelles et immuables ? [...] Le point de vue de Cicéron s'accorde avec celui de Carnéade : toute proposition est vraie ou fausse, mais il n'en résulte pas toutefois que tout événement se produisant dans le monde serait déterminé par le destin et fixé par des causes éternelles. » (p.86)

"Alexandre fait remarquer que presque tous les philosophes sont d'accord pour admettre que la nature ne fait rien inutilement." (p.87)

"L'homme ne se laisse pas conduire simplement par les images sensibles qu'il reçoit : étant doué de raison, il est capable de s'interroger sur les données perçues, d'adopter une attitude critique à leur égard et de les juger au point de vue de leur valeur. Si la raison trouve que les objets perçus sont dignes de son choix, elle leur accorde son assentiment [...] L'homme est le maître de son agir." (p.88)

"L'acte libre n'est pas du tout un mouvement sans cause, c'est un mouvement dont la cause ne se trouve pas dans le monde extérieur, mais dans l'homme. [...] Epictète, comme Alexandre, estime que la source de la liberté réside dans cette capacité que l'homme possède, de prendre position vis-à-vis des données sensibles." (p.90)

[Glose 3 : La réflexivité ou la délibération ne prouve pourtant pas l’existence d’une liberté substantielle du sujet humain. On peut aussi bien dire que les motifs qui emportent la décision sont l’aboutissement de chaînes causales (« je ne pouvais pas conclure que je n’allais pas boire, étant donné l’intensité de ma soif, etc. ».

Dire que la décision vient du sujet et pas de la nature, c’est omettre que la seconde englobe l’autre, que ma décision de boire n’a de sens qu’en relation avec un milieu naturel qui, par sa température, son humidité ou sa sécheresse, etc., exerce des effets sur mon corps, mon cerveau, etc. Comme le dit Spinoza dans sa critique du libre-arbitre, « l’Homme n’est pas un empire dans un empire ».]

"Une des difficultés qui peut se présenter à l'esprit, se rapporte précisément à la vie morale : si un acte dépend réellement de nous, c'est qu'on est capable aussi de faire le contraire ; or l'homme vertueux n'est pas capable de faire le contraire de la vertu, de même que l'homme vicieux n'est pas en état de faire le contraire du vice. Doit-on en conclure que ni l'un ni l'autre n'est libre dans sa conduite morale ?" (p.94)

"Selon Alexandre, il n'est pas vrai que l'homme vertueux agit de façon déterminée, et cela pour différentes raisons. D'abord, parce qu'il est lui-même à l'origine de l'habitus de la vertu qu'il s'est acquis par des actes répétés: la vertu n'est donc pas un élément étranger qui s'est introduit en lui en marge de son propre vouloir. De plus, ayant acquis cet habitus, il ne s'ensuit pas que tous ses actes sans exception se situent dans la ligne de la vertu : malgré la présence de cette disposition stable qu'est l'habitus de la vertu, un certain jeu est laissé à l'agent, de telle sorte qu'il peut toujours s'en écarter de quelque façon. Finalement, celui qui possède l'habitus de la vertu, peut parfois s'abstenir d'agir ; en d'autres termes, le fait de posséder une disposition stable ne nous amène irrésistiblement à l'action." (p.95)

"Dieu ne pourrait être Acte pur et connaître le monde, car, n'étant pas le créateur de l'univers, il ne pourrait le connaître sans une certaine passivité de sa part. Si Alexandre avait voulu répondre dans le sens de la métaphysique aristotélicienne, il aurait dû dire que Dieu ne connaît ni les événements présents ni les événements futurs qui se produisent dans le monde ; en d'autres termes, il aurait dû nier simplement la prescience divine. En fait, il admet plutôt le point de vue stoïcien : Dieu est providence, il connaît ce qui se produit dans le monde, mais cette connaissance n'introduit pas la nécessité dans le cours des événements ; il connaît le possible comme possible et le nécessaire comme nécessaire. Cette nuance apporte une correction importante à la doctrine stoïcienne." (p.97)

"La valeur morale d'une action ne dépend pas simplement de ce qu'on fait, disons, de l'acte dans sa physionomie objective, cette valeur dépend bien plutôt de l'attitude intérieure." (p.98)

"Le De Fato d'Alexandre est donc un exemple caractéristique de syncrétisme philosophique chez un auteur qui veut rester et se croit fidèle à la pensée d'Aristote." (p.100)

-Gérard Verbeke, Aristotélisme et Stoïcisme dans le De Fato d’Alexandre d’Aphrodisias.

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