lundi 11 avril 2022

Le raisonnement pluraliste, suivi de « Qu’est-ce qu’une approche pluraliste de gauche ? »

I : Le pluralisme comme méthode de résolution des problèmes normatifs en politique.

Je distingue la réflexion en philosophie politique et la réflexion proprement politique par la contextualité socio-historique. La philosophie politique décrit le meilleur régime idéal, le meilleur régime concevable. La réflexion politique réfléchit à la manière de  progresser depuis le régime politique existant vers un état plus proche de l’état idéal.

Dans la réflexion politique, je distingue les problèmes normatifs (portant sur les valeurs, les biens ou les objectifs généraux à réaliser en priorité) des problèmes stratégiques (faut-il mobiliser tels groupes sociaux, développer une rhétorique centrée sur tels thèmes, pousser à l’alliance avec tels partis ou avec tels gouvernement étrangers ? etc.) et tactiques (faut-il nommer X à telle responsabilité ? Tel slogan est-il efficace ? Telle date est-elle une bonne date pour manifester ? etc.).

 

Rappel est fait que le pluralisme est une position en philosophie politique qui pose les fondements suivants :

1) La caractéristique distinctive des bons régimes est de garantir les conditions politiques générales qui permettent aux citoyens de mener des vies bonnes (c’est-à-dire des vies épanouies et bienfaisantes).

2) Les conditions (politiques) de la vie bonne sont toujours une pluralité.

3) En cas d’impossibilité de réaliser simultanément et intégralement toutes ces conditions, l’arbitrage en faveur du bien ou des biens les plus importants ne peut pas reposer sur une hiérarchie fixe et connue a priori entre les biens. La décision lucide ne peut être que contextuelle. Tout bien en faveur duquel est rendu l’arbitrage n’est que momentanément prépondérant ; il n’abolit pas durablement la valeur des autres biens. Autrement dit, aucune condition politique de la vie bonne ne constitue une valeur exclusive et absolue.

 

On peut dès lors essayer de préciser comment un pluraliste doit raisonner s’agissant des problèmes politiques.

De façon générale, un pluraliste doit d’abord se demander comment tel choix à trancher affecte les conditions politiques de la vie bonne. Il faut donc commencer par essayer d’identifier les différents biens qui seront affectés par la décision.

Prenons l’exemple de la hausse actuelle du prix des carburants. Elle constitue un problème pour le pouvoir d’achat des particuliers et des entreprises. Si on suit la liste des conditions politiques de la vie bonne avancée par John Kekes à la page 22 de son livre, on peut identifier que le bien menacé est la prospérité de la communauté politique.

Si la puissance publique pouvait apporter une réponse confortant ce bien et n’affectant aucun autre aspect du bien commun, elle devrait évidemment le faire et il n’y aurait aucun dilemme politique à trancher. Mais les situations politiques prennent rarement une tournure aussi favorable.

Ainsi, on peut noter que si le gouvernement intervenait pour distribuer de l’argent aux consommateurs pour continuer à consommer autant d’essence, il s’ensuivrait aussitôt une interruption de la désincitation à utiliser l’automobile comme moyen de locomotion. Or toute chose égale par ailleurs, moins l’automobile est utilisée, moins l’environnement est pollué.

Autrement dit, dans cette situation, maximiser la prospérité et maximiser la jouissance d’un environnement sain apparaisse comme des objectifs incompatibles.

(On pourrait encore complexifier le raisonnement en se demandant si le choix de maximiser l’environnement ne serait pas en fin de compte aussi optimal pour maximiser la prospérité, compte tenu des coûts sanitaires que peuvent entraîner une atmosphère plus polluée, etc. Sans compter les conséquences économiques du réchauffement climatique).

S’il n’y avait que ces deux biens en jeu dans cette situation, la solution du dilemme reviendrait à apprécier si les citoyens vivront de meilleures vies en ayant un pouvoir d’achat de tel niveau, quitte à avoir un environnement plus dégradé ; ou si au contraire tel niveau de préservation environnementale leur est plus bénéfique que la préservation d’un certain niveau de vie.

(En réalité, les biens en jeu sont virtuellement tous impliqués, parce que tout choix gouvernemental allouant des sommes à la cause X implique la non-affectation de la même somme à une immense quantité d’autres objectifs possibles).

C’est une appréciation éminemment qualitative et difficile. On ne pourrait accroître nos chances de prendre la bonne décision qu’en consacrant des efforts d’informations considérables s’agissant des processus à l’œuvre et de leurs conséquences. De façon générale, plus l’Etat et les citoyens ont une connaissance effective d’une information fiable, plus ils peuvent agir en faveur du bien commun.

Si l’on adopte une perspective pluraliste, le premier critère pour apprécier la qualité d’un dirigeant politique n’est pas tant le choix qu’il apportera à tel dilemme concret, mais tout d’abord le fait qu’il identifie clairement les biens en jeu et motive sa décision de pondérer leurs valeurs respectives. L’exposition honnête d’une décision politique n’est pas celle qui gomme le dilemme et la non-maximisation de certains biens, mais celle qui justifie pourquoi certains ont été apprécié comme prioritaires.

L’extrême difficulté de l’appréciation valide du bien commun devrait nous amener à faire preuve d’humilité relativement au jugement politique d’autrui, et à nous fier de préférence aux individus qui prouvent qu’ils intègrent à leurs délibérations le plus grand nombre de conditions politiques de la vie bonne. C’est une raison forte de se détourner des partis politiques mono-thématiques ou obsédés par un sujet unique. Par exemple, l’existence d’un « Parti écologiste » est aussi loufoque et étriquée que s’il existait un « Parti du pouvoir d’achat » ou un « Parti de la sécurité ».

 

II : Qu’est-ce qu’une approche pluraliste de gauche ? 

Qu’est-ce qui spécifie un pluralisme politique orienté à gauche ?

Ce qui spécifie une orientation de gauche par rapport à d’autres variantes possibles de pluralismes politiques, c’est le fait qu’elle se soucie de faire admettre parmi les conditions politiques de la vie bonne le bien-être (santé physique et mentale incluse) et l’autonomie des citoyens, et qu’elle leur attribue une importance relative souvent élevée dans l’arbitrage entre les biens à maximiser.

Ce qui la rendra particulièrement attentive à d’autres biens nécessaires à la réalisation des précédents, comme un degré de liberté individuelle suffisant pour que (par exemple) les citoyens communiquent et puissent manifester leurs aspirations et revendications (droits de réunion publique, de manifestation, de grèves).

Une gauche plus radicale, par exemple de type républicaniste, ajoutera l’idée que la réalisation de ces biens implique de lutter contre les rapports de domination et d’oppression dans la société. Dans un raisonnement pluraliste de gauche républicaine, les effets des décisions politiques sur la quantité et l’intensité du degré de domination sociale à l’œuvre dans la société seront particulièrement scrutés.

Enfin, une gauche pluraliste socialiste considèrera que parmi les biens à apprécier, le degré de réduction de l’économie capitaliste et des rapports qu’elle induit sur les vies des citoyens est un élément à prendre en compte. 

1 commentaire:

  1. Un texte d'une hauteur de vue qui peut sembler presque excessive, spécialement en ces temps d’ébullition électorale. Les multiples précautions oratoires que vous prenez au début de votre propos (en précisant qu'il s'agit de « philosophie politique » et non de « réflexion politique ») sont dès lors bienvenues. Tout ceci semble incontestable, sur le plan théorique. On ne peut que déplorer, sans doute, que les motivations politiques concrètes, observables, de nos dirigeants, obéissent dans la quasi totalité des cas à des considérations bien éloignées de ces principes et de ces impératifs philosophiques...

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