"Il faut [...]
contrarier l'œuvre de la nature, si l'on veut réaliser ce que toutes les
morales s'accordent à louer.
Par nature, j'entends le
jeu des instincts peu conscients qui nous sont communs avec l'ensemble des
êtres vivants, et qui nous poussent à nous développer en nous appropriant ce
qui nous entoure, au moyen de la nutrition, elle-même
multipliée par la reproduction de l'espèce. Cette nature va sans cesse, sous la
poussée de la vie, à une plus grande différenciation, à une organisation plus
condensée, à la fabrication d'individus plus irréductibles et plus vigoureux.
On ne peut enlever à M. H. Spencer le grand mérite de l'avoir mis en lumière.
Mais où il échoue, c'est
quand il réduit l'histoire du monde à cette intégration ; car la raison une
fois apparue, son grand principe, qui est celui de l'identité, se met aussitôt
à travailler en sens inverse et à miner sourdement l'édifice : 1) par ses
pourquoi ? car toute différence réclame une explication, et il ne suffit plus
de répondre à un esprit cultivé que les Brahmanes sont sortis de la tête de
Brahma, les guerriers de ses bras, les artisans de son ventre ; 2) par ses
exemples : car le propre de la pensée logique est d'assimiler la multiplicité
sensible en ramenant l'individu à une espèce (et non à un organisme), l'espèce
à un genre, et le tout, s'il se peut, à quelque unité d'essence, comme l'ont
rêvé toutes les métaphysiques ; 3) par ses applications : car dans une société
où l'intelligence commence à jouer un rôle pratique, les hommes de valeur se
trouvent entraînés à travers les couches sociales, dont ils entament
l'immutabilité ; 4) et enfin par son existence : car la raison qui se retrouve
la même dans tous les hommes, donne à tous ceux qui y participent une
communauté de nature et même une identification partielle. Un enfant qui a fait
exactement l'addition de deux nombres en sait autant sur le total, dit
Descartes, que le plus grand calculateur du monde, et ce n'est pas à tort
qu'Archytas, apercevant des figures de géométrie sur le sable où il venait
d'aborder, se félicitait de rencontrer des hommes semblables à lui. »
[Glose 1 : La vie
serait un effort de différenciation, tandis que la raison aspirerait à l’identité,
à l’unité. Lalande est proche des thèses de Bergson, et aussi, même si l’influence
est plus improbable, de Nietzsche.
La partialité de sa
définition de la nature rend sa dialectique : nature vs effort de
moralisation / culture assez ennuyeuse, en plus d’être archi-classique.]
« Cette identité de
la raison dans les tempéraments, les caractères, les conditions les plus
différentes, qui permet aux hommes de constituer une science acquise et
transmissible, voilà ce que divinisent les chrétiens, à la suite de Platon,
quand ils font du [logos], verbe de Dieu, l'objet de leur adoration et
l'archétype commun de la pensée humaine. - Tous les hommes destinés au salut,
et non plus seulement le peuple de Dieu destiné à gouverner les autres, c'est
le mot d'ordre de la religion nouvelle le jour où elle se constitue
véritablement en se répandant sur le monde avec l'apôtre des Gentils ; tous les
hommes destinés à la lumière et à l'égalité, c'est le mot d'ordre de la
Révolution française, le jour où, comme une religion, elle s'élance pour
conquérir les peuples. Tous ces effets de la raison vont donc à la
destruction des organismes inégalitaires, où l'homme est traité comme un
organe, donc un moyen pour autre chose que lui-même, et non comme une fin
en soi.
Si vous analysez l'idée
de la liberté telle qu'elle est donnée dans les actes de ceux qui prétendent à
la réaliser, vous voyez qu'elle consiste essentiellement dans la rupture des
cadres que la vie a construits et en aucune façon dans le libre arbitre des
philosophes. L'homme libre est l'homme affranchi : il porte le bonnet phrygien.
Affranchi de la vieille organisation dont il a rompu les pièces ; affranchi en
même temps des instincts et des préjugés qui ne peuvent pas être transformés en
idées claires de l'entendement ; non plus bourgeois, ouvrier, marchand,
gentilhomme, mais homme uniformément. L'idée de la raison, toujours semblable à
elle-même, ayant en elle sa valeur propre en vertu de son universalité, idée
que Kant recevait comme principe de sa raison pratique, les théoriciens de la
révolution pendant ce temps essayaient de la faire descendre dans leurs lois.
Ils brisent les vieilles provinces individuelles, pour en faire des
départements uniformes ; ils apportent toutes faites aux peuples de l'Europe
leur déclaration des droits et leur constitution. Ils émiettent la famille, en
supprimant le droit d'aînesse qui en faisait la continuité et l'unité. Ils se
comportent en un mot de la façon la plus absurde au point de vue de la vie, qui
ne se laisse pas manier et refaire au premier commandement. Mais c'est que
précisément la Raison et la liberté sont les réformatrices de la vie et ne se
réalisent qu'en détruisant certains produits de la nature." (pp.227-228)
"Avec ces grands
élans du monde moderne, comme avec les enthousiasmes du christianisme naissant,
qui frappe à coups redoublés sur la patrie, la famille, la propriété, pour ne
retenir que la communion des âmes, nous sommes déjà dans l'utopie : je veux
dire dans cette partie de la vérité morale qui ne peut se réaliser actuellement
parce que la matière à laquelle ces idées s'appliquent, contient encore trop de
données irrationnelles pour être en état de les recevoir. Mais d'autres ont été
plus loin. Ils ont fait d'abord le raisonnement suivant. La seule chose qui ait
une valeur dans l'homme, de l'aveu de tous, est sa qualité d'homme,
c'est-à-dire la raison, par laquelle il ne diffère en rien de ses semblables.
Tous les êtres humains, en ce sens, sont donc moralement égaux et
rigoureusement équivalents. Et non seulement la raison est actuellement
identique entre les hommes, mais elle tend à identifier les choses en les
ramenant à des principes simples. [...] Si donc la Raison est chose bonne, le
Bien sera aussi la destruction de toutes les différences ; et dans l'ordre
social en particulier, il exigera l'indépendance absolue de chaque sujet
pensant à l'égard de toute organisation, quelle qu'elle soit, religieuse,
économique, politique ou même morale, puisqu'il ne peut y avoir organisation
que par quelque genre de subordination et d'inégalité.
C'est ce raisonnement,
développé de bien des façons, que les nihilistes et les anarchistes appellent
mystérieusement la doctrine et pour lequel ils éprouvent la même confiance
fervente que jadis les chrétiens briseurs d'idoles pour la venue prochaine du règne
de Dieu." (pp.229-230)
"Il est presque
impossible pour l'intelligence qui se développe sous la seule direction de la
raison de ne pas se sentir d'abord quelque peu entraînée dans cette voie. En
principe, tout rationalisme, comme je l'ai montré plus haut, est naturellement
un grand destructeur, et cela par une nécessité logique. En fait, jamais
les partisans de l'ordre, défenseurs du trône ou du capital, évolutionnistes,
inégalitaires, nationalistes ou racistes, n'ont cessé de former un groupe
conservateur en face des partisans de la raison pure, dont les spéculations
même les plus étrangères à la politique, aboutissent toujours à démolir quelque
pan de mur dans le vieil édifice organisé sans leur avis. Depuis le temps de
Socrate, les premiers ont toujours traité les seconds d'anarchistes et d'ennemis
de l'État. Descartes est obligé de s'en défendre dans son Discours de
la méthode, quand en ruinant le corps traditionnel de la science et de
l'enseignement, au nom du Sens Commun identique chez tous les hommes, il
s'imposait d'arrêter sa critique devant le corps social, trop difficile à
relever une fois abattu, ou même à retenir une fois ébranlé." (p.230)
"Tant que l'anarchie
s'en prend à l'organisation automatique et créée par la vie, dérivant de la
conquête, de l'exploitation, des lois ingénieuses qui profitent aux plus forts
et qui continuent l'œuvre de la nature en facilitant la sélection et la différenciation
sociales, elle est donc irréprochable. Elle perd toute valeur quand elle étend
ce même esprit de négation à une contrainte humaine, faite en vue d'affranchir
la raison ; ou même primitivement violente, mais devenue en fait un instrument
de rationalisation, comme sont par exemple les gouvernements des nations
civilisées ; car l'origine des choses est souvent fort distincte de leur
fonction présente. En un mot la raison a droit à une liberté absolue ; mais non
l'instinct. Donc l'individu réel et concret, moins fait de raison que
d'instinct, est légitimement soumis à la force collective, en tant qu'elle
représente une volonté impersonnelle et réfléchie. Il convient qu'il y
obéisse, même par contrainte, dans la mesure où sa propre raison est encore au
dedans de lui-même, dépendante et dominée. Ceux-là seuls auraient droit à une
absolue liberté extérieure et à une égalité complète qui auraient réalisé en
eux la liberté intérieure, c'est-à-dire qui auraient affranchi leur raison des
habitudes, des appétits, des suggestions, des préjugés et des passions, qui
n'abattraient jamais l'arbre pour avoir les fruits et se conduiraient en tout
temps comme nous le faisons dans nos meilleurs moments de prévoyance et de
lucidité. Il n'y a pas de doute que ceux-là feraient fleurir en même temps, par
l'accord de leurs intelligences, une parfaite fraternité. Quand tous les
citoyens en seront là, ils seront fondés à supprimer les constitutions et les
codes." (pp.231-232)
[Glose 2 : La thèse
de Lalande est des plus classiques : la loi est libératrice en tant qu’elle
contient les désirs déraisonnables, donc c’est une contrainte qui n’en est pas
vraiment une ; l’homme est plus libre sous une loi juste, etc. Platon ou
Spinoza n’ont pas dit autre chose.
Ce qui est différent de
Platon ou Spinoza (mais pas de l’idéal inatteignable nommé par Kant « règne
des fins »), c’est la possibilité future d’une humanité assez
raisonnable pour se passer de lois, donc l’anarchie (au sens de l’idéal des
libertaires). Le rapport au temps est plus progressiste et optimiste chez
Lalande que les philosophes classiques.
On notera aussi que l’article de Lalande est moins négatif sur le christianisme que d’autres de ses écrits.
Notons enfin que l'article est publié durant l'Affaire Dreyfus, dans un contexte de campagne de presse droitière contre les intellectuels et l'usage critique de la pensée individuelle face aux autorités militaires...]
-André Lalande, "Progrès et destruction", Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, T. 49 (JANVIER A JUIN 1900), pp. 225-23.
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