lundi 21 septembre 2026

« Épicure », par Walter Friedrich Otto

"De toutes les philosophies antiques, l’épicurisme est la seule qu’un grand poète, doublé d’un noble caractère –Titus Lucretius Carus– a ressenti le besoin de proclamer. De Lucrèce à Nietzsche, les esprits les plus raffinés ont professé leur foi en elle. Cela aurait dû donner à réfléchir."

"User d’une sagesse supérieure pour prendre sa place dans une vie placée sous le signe de l’autosuffisance, telle était pour [Épicure] la liberté. Elle n’a pas de prix, car elle ouvre à qui en sait la nature l’accès à toutes les sources du véritable bien-être. Elle lui permet ainsi de ressentir une exaltation sans égale. C’est grâce à cette liberté que l’homme peut jouir de ce qu’Épicure encense pour y voir le bien suprême : le plaisir ( ἡδονή ), autrement dit la joie et la sérénité ( εὐδαιμονία  •  eudaimonia )."

"On peut penser ce que l’on veut de la physique par laquelle il explique le monde, mais il y a en elle une fierté, une modestie et une liberté qui font qu’il ne valide que ce qui est conçu avec clarté et cohérence."

[Glose 1 : On ne peut pas « en penser ce qu’on veut ». La science physique moderne a dépassé et réfuté sur nombre de points la représentation de la nature qu’avait les atomistes antiques. Cette physique ne répondait du reste pas à un intérêt proprement scientifique, encore moins à une méthode scientifique. Pour autant, ça n’enlève rien à son caractère logique, sobre et rigoureux, dans le contexte de son époque. L’intérêt que de nombreux physiciens de l’époque moderne (et parfois encore plus proche de nous temporellement) ont pris à l’étude de la physique des épicuriens témoigne de sa créativité théorique, à défaut de sa vérité.]

"Épicure s’est longtemps proclamé lui-même “démocritéen”, en l’honneur de l’homme dont il déclara qu’il était parvenu à la connaissance suprême avant lui. Métrodore, son disciple favori et son ami, va même jusqu’à dire que “sans Démocrite pour lui ouvrir la voie, Épicure ne serait pas parvenu à la sagesse.”. »

[Glose 2 : des chercheurs plus qualifiés ont au contraire montré qu’Épicure, avec une certaine mauvaise foi, insistait beaucoup pour minimiser l’influence de Démocrite sur sa propre pensée.]

« Mais Épicure ne s’est pas contenté de reprendre la théorie de l’atome de Démocrite. Il l’a prolongée à sa façon. Il l’a défendue passionnément et en a assumé inconditionnellement les conséquences pour l’existence humaine, devenant ainsi l’incarnation d’un matérialisme radical fondé sur l’atomisme.

Une jolie anecdote montre que, dès l’enfance, il ne pouvait s’empêcher de demander la raison d’être de toute chose et qu’il n’admettait aucune réponse se réclamant de la métaphysique. Son professeur lisait avec ses élèves la Théogonie d’Hésiode : “[E]n tout premier lieu naquit le chaos…” Et le jeune Épicure de demander d’où était né le chaos. Quand il vit que le professeur était incapable d’apporter une réponse satisfaisante à cette question, il quitta l’école. Dans le même esprit, il commence sa célèbre lettre à Hérodote ainsi : pour ce qui est des choses non perceptibles, l’essentiel est avant tout de savoir “que rien ne naît de ce qui n’est pas”, autrement dit que tout ce qui est et advient à sa cause dans quelque chose d’autre qui lui donne naissance."

"On raconte que le célèbre astronome Eudoxe de Cnide, ami et disciple d’Épicure, déclara que s’il parvenait à se rapprocher suffisamment du soleil pour pouvoir percevoir distinctement la forme et la dimension de cet astre gigantesque, il était prêt, tel Phaéton, à se consumer dans ses flammes."

"Même l’évolution des êtres vivants, de la structure la plus primitive jusqu’à l’homme qui en est le sommet, ne nécessite pour être comprise aucune foi en une visée et une sollicitude divines. Sur ce point, Épicure a repris la théorie d’Empédocle, qui anticipe celle de Darwin."

[Glose 3 : Le matérialisme est déjà dans Anaximandre, pour lequel l’évolution des espèces depuis la matière inerte est une évidence.]

"La science [...] ne saurait être pour Épicure le but suprême. Elle doit être mise au service d’un objectif plus élevé : la liberté de l’homme. C’est en la liberté que se révèle la dignité de l’être humain. L’homme libre s’élève au-dessus de la dictature de la crainte et de l’espoir, ainsi que de toutes les lubies qu’engendre le tracas."

"Tout l’enjeu est de parvenir à distinguer le bien durable, œuvrant à un véritable bien-être du corps et de l’âme, des stimulations du moment, aussi séduisantes et prometteuses soient-elles. C’est en ce sens qu’Épicure professe l’autosuffisance (αὐτάρκεια) d’une vie régie par la plus grande simplicité, la plus grande absence de besoin possible, d’une vie de liberté. Ici, nulle loi inflexible à valeur générale comme le seraient un impératif moral ou la règle d’un ordre religieux. La vie simple est bonne parce qu’elle est saine et conserve à l’esprit toute sa vivacité, parce qu’elle fait de l’homme un être libre et le prédispose à supporter sans effort des périodes de misère et de carence, à leur opposer son équanimité. Or rigueur et ascétisme répugnent à la liberté. De temps à autre, et quand cela peut se faire sans dommage, l’adepte de la simplicité a tout naturellement le droit de profiter pleinement de moments de jouissance et d’abondance.

Ces idées, Épicure ne s’est pas contenté de les enseigner, il les a également vécues."

"À l’inverse du cyrénaïsme, Épicure déclare explicitement que les souffrances psychologiques sont plus graves que les douleurs physiques car, selon lui, la chair ne souffre que de la situation présente, alors que l’âme souffre des situations passées, présentes et à venir. C’est pourquoi les joies ressenties par l’âme sont aussi les plus grandes. Plus encore, sa théorie du plaisir valorise si peu la jouissance des sens qu’il pose le souvenir de ce dont on a joui un jour comme source principale du plaisir ressenti dans la vie (ἡδονή). Cette conviction est restée ancrée en lui jusqu’à son dernier souffle. Nous en tenons de sa propre bouche le témoignage infiniment précieux. Quelques heures avant sa mort, cet homme gravement malade écrit ces mots à son disciple et ami Idoménée : “En ce bienheureux jour, qui sera aussi le dernier de ma vie, voici que nous t’écrivons. Les atteintes liées à la strangurie et à la dysenterie qui ne me lâchent pas sont à leur comble, sans connaître de répit. Mais la joie de l’âme n’a cessé de faire front contre tout ce qui m’affecte là, à la remémoration de nos échanges passés. Pour ta part, montre-toi digne de l’attirance que tu manifestes depuis l’adolescence pour ma personne et la philosophie, en prenant bien soin des enfants de Métrodore.”

C’est aussi Épicure qui est à l’origine de ce que rend avec justesse la célèbre maxime “Il est plus magnifique de donner que de recevoir”. Il l’a inculquée à ses disciples, expliquant que dispenser des bienfaits est non seulement plus noble, mais aussi source de plus grande joie (ἥδιον • hèdion) qu’en recevoir. Car, dit-il, rien ne procure une plus grande joie (χαρά • chara) que des dispositions bienveillantes et généreuses (χάρις • charis). Le texte grec est intraduisible pour nous, car nous ne disposons d’aucun concept qui allie joie ressentie et disposition d’esprit gracieuse et bienveillante. Les Charites ont pour nom Aglaé, Euphrosyne et Thalie. Elles incarnent l’intensité de l’allégresse et de la joie de celui qui fait preuve de dispositions bienveillantes (χάρις). Plutarque nous rapporte que les disciples d’Épicure ont eux aussi honoré ce principe avec constance. Et pourtant, même un Plutarque s’est grossièrement trompé dans son appréhension de la pensée d’Épicure."

"Dans ses lettres, Épicure disait souvent qu’une impassibilité réelle ou simulée lors de la mort d’un proche n’est pas une manifestation du bien, mais ne fait que renforcer le mal par manque d’humanité ou pur désir de plaire. Il disait aussi que nul enseignement tiré de la vie ne peut interdire à l’âme noble d’être affligée par le deuil et de verser des larmes. On trouve d’ailleurs dans ces lettres maint témoignage de la compassion d’Épicure envers ses amis endeuillés."

[Glose 4 : L’écart est notable d’avec le stoïcisme.]

[Le sage] ne se laisse pas berner par les discours oiseux qui posent la nécessité comme toute puissante. Il maintient au contraire que tout ce qu’il nous est donné de vivre découle pour une part de la chance (τύχη • tuchè) et pour une autre part de nous-mêmes."

"Le jeune Virgile quitte son école de rhétorique et écrit un mémorable poème pour prendre congé de la “creuse emphase” des rhéteurs, dire adieu à ses compagnons d’étude, à ses amis et aux muses adorées. Désireux de se libérer des tracas de l’existence, il s’en va écouter les enseignements de l’épicurien Siron."

"Le sage au sens où l’entend Épicure est à nouveau l’homme héroïque, qui vénère les dieux pour leur noblesse et leur béatitude à jamais inaltérée sans que cela n’engendre chez lui un sentiment de malheur et d’insignifiance. Confronté à la certitude de la mort, il ne ressent aucune humiliation et aucune menace. Des milliers d’années plus tard, il y eut d’autres grands hommes pour partager cette façon de penser. Spinoza fut l’un d’entre eux et, si Goethe lui voue une extraordinaire vénération, c’est en particulier à cause de cette posture intellectuelle."

"Dans sa théorie, toute perception d’un objet visible s’opère par le mouvement d’images délicates, de l’ordre de l’effluve, qui se détachent de l’objet lui-même pour flotter jusqu’à l’organe de la vue, dans lequel elles pénètrent. Il n’en va pas autrement des dieux : aussi loin qu’ils puissent se trouver, il émane d’eux un flux d’images ( εἴδωλα  •  eidôla ) qui, parvenant aux hommes, leur en offre une représentation parfaite, dont s’empare ensuite une pensée logique qui la confirme. Et si les croyants tombent dans l’erreur et l’illusion, cela ne tient qu’à leur incapacité à conserver intacte l’image originelle et à sa falsification par toutes sortes de traits qui lui sont étrangers.

Quelle que soit l’opinion que nous puissions avoir de la théorie épicurienne de la perception, on ne peut nier qu’elle offre ici une vision éclairante du caractère immédiat de la connaissance que les hommes ont du dieu. L’homme a une connaissance indiscutable de la divinité et de son sens. Pour y parvenir, nul besoin de ce qu’on nomme communément une révélation, comme celles que les religions ont coutume de revendiquer, nul besoin que le dieu descende parmi les hommes, nul besoin de prophète qui parle en son nom. On se passe complètement des expériences et des déductions sur lesquelles le théologien fonde aujourd’hui encore la foi. La connaissance que l’homme a des dieux ne lui vient pas d’expériences bouleversantes, de sentiments étrangers qu’il aurait fait siens ou encore d’enseignements de quelque nature qu’ils soient. Homme, il a d’eux une connaissance immédiate grâce à l’aura que dégage leur forme lumineuse."

[Glose 5 : C’est probablement mon principal point de désaccord avec l’épicurisme -l’autre étant sa doctrine de l’amour- : nous n’avons pas d’idée innée de Dieu ou du divin. Nous pourrions ne pas avoir cette idée du tout si elle disparaissait de la culture, des préoccupations de chaque individu, etc. Et non seulement nous n’avons pas spontanément cette idée, mais elle ne correspond qu’à des réalités fictives. L’épicurisme a le tort de ne pas être un athéisme.]

"Cette contemplation apporte l’idée qu’il existe un bonheur plus élevé que tous les autres puisque cette figure divine attire à elle non par des bienfaits et des promesses, mais par son être sublime. La vénération des dieux chez Épicure est la religion de l’homme supérieur, capable de supporter l’idée que le divin n’ait rien à voir avec les affaires terrestres. Elle est la forme la plus pure et la plus originelle de la piété. Loin de mettre en cause la foi qui la fonde, le matérialisme radical l’empêche de dériver vers les craintes, les désirs et les espoirs proprement humains qui ne feraient que brouiller l’image sublime du divin."

"Selon le mythe, les dieux de l’Olympe descendent de la Terre-mère. Empédocle n’exprime pas autre chose quand il dit qu’ils sont faits des mêmes éléments et substances premières que toutes les choses. Mais selon Épicure, leur corporéité se distingue de celle des humains en ce qu’ils sont constitués des atomes les plus fins, les plus nobles qui soient. Cette propriété les soustrait à l’usure du temps. Ils résident en dehors de notre monde, et plus précisément –car selon Épicure, il existe plusieurs mondes ( κόσμοι  •  kosmoi  ) comme le nôtre– dans ce que l’on appelle les intermondes, autrement dit les espaces intermédiaires entre les mondes, sans appartenir à aucun d’entre eux.

Ce sont les dieux “qui vivent sans peine” d’Homère ( ῥεῖα ζώοντες ), coulant éternellement une existence libre de tout souci et de toute souffrance dans leur royaume de lumière sur l’Olympe, sans que leur béatitude ne soit affectée ni par la pensée qu’il existe un destin pour les hommes ni par la nécessité de se pencher sur leur sort. Mais cet état de bonheur ne leur est pas donné sans qu’ils n’aient rien d’autre à faire que de s’en réjouir. Ils sont eux aussi tenus de faire preuve de vertu et d’intelligence pratique ( άρετή  •  aretè ), ce que l’on doit concevoir comme une capacité à tenir à distance tout ce qui est étranger à leur être et à leur pérennité, tout ce qui n’est pas constitutif de leur essence, pour n’accepter que ce qui lui convient. Le philosophe épicurien Philodème de Gadara déclare ainsi que “par sa structure, la divinité est en mesure de faire usage de réflexion et d’employer avec discernement la matière qui l’entoure pour dresser sans le moindre effort un barrage entre elle et tout ce qui lui est étranger et pour accueillir en soi tout ce qui engendre l’éternité”.

Ce comportement actif des dieux, cette “vertu” ( άρετή ) par laquelle ils ne peuvent attirer à eux que le “Bien” ( άγαθόν  •  agathon ) – autrement dit ce qui correspond à leur être –, tout en restant protégés des attaques de tout le reste, mérite en tout point d’être qualifié de vaillance ( άνδρεία  •  andreia )."

[Glose 6 : outre le fait qu’elles n’existent pas hors de la fantaisie, on peut critiquer le fait de prendre de telles entités pour modèle, dans la mesure où elles sont déliées de toute préoccupation envers les autres êtres, alors même qu’elles sont intelligentes. Dès lors, comment peut-on dire qu’elles sont vertueuses ?

Si on admettait le même comportement pratique, alors nous devrions nous mettre à l’écart de la souffrance d’autrui, pour que ça ne gâche pas notre tranquillité. Il y a une valorisation du désengagement qui est cohérente avec la défiance d’Épicure envers la vie politique. Mais on peut contester qu’une telle façon de vivre soit pleinement morale, car « aucun homme n’est une île », comme disait un poète anglais. Nous ne pouvons pas être pleinement bons sans être bienfaisants, et cela implique de nous préoccuper d’autrui.]

"Le fourvoiement de la pensée et la falsification de l’image des dieux, induite par la superstition, causent le plus grand tort à l’homme et sont pour lui la malédiction la plus cruelle. Ces êtres purs, lumineux, totalement animés par la paix, se transforment alors involontairement en oppresseurs et en puissances d’anéantissement. L’homme qui se fourvoie dans ces chimères se crée ses propres persécuteurs."

"C’est dans le plus pur esprit hellénique qu’Aristote déclare que l’être suprême met le monde en mouvement comme l’objet aimé met en mouvement le sujet qui l’aime : sans intervenir activement, mais par le simple fait d’être. Nous parlons d’esprit authentiquement hellénique, car n’est-ce pas là au fond la façon de penser d’Homère ? Chez Homère, comme nous venons de le mettre en lumière, les dieux n’accomplissent pas de miracles. Ce qu’ils font est le fait de l’homme, sa fierté. Pour les grâces qu’ils accordent et qu’Homère voit dans tout ce qui est pensé, voulu et accompli, ils ne reçoivent aucun remerciement. Pour ces trois raisons, les dieux et les hommes ne se font pas face en tant que bienfaiteurs et obligés. Le divin met l’homme en mouvement parce que l’homme aime le divin et, comme dans tout amour, le divin n’élève pas l’homme ni ne l’anime par ce qu’il lui fait, mais par le fait d’exister. Dans ces conditions, les remercier n’aurait aucun sens, car ce que le sujet aimant reçoit ainsi de l’objet aimé est avant tout sa substance propre.

Telle est exactement la pensée d’Épicure lorsqu’il parle des dieux et de leur existence pour les hommes. À la différence près qu’il sépare radicalement le divin et le monde, et que le divin élève l’homme par sa seule existence au lieu d’intervenir activement, de sorte qu’il devient impossible d’envisager ne serait-ce qu’une influence agissante, tout comme il n’est plus possible de poser de relation entre le divin et le moindre processus naturel. La seule chose qui soit donnée à l’homme, c’est d’être attiré vers le divin par l’amour. C’est ainsi que son amour s’envole vers les hauteurs où résident ces éternels êtres de lumière chez qui la liberté, la paix de l’âme, l’insouciance et, de ce fait, la béatitude sont parfaits. Épicure ne pense pas comme les rationalistes, qui stipulent que c’est l’homme qui transfère aux dieux ses propres aspirations et que donc, comme le dit Feuerbach, ces dieux ne sont rien d’autre que ce que l’homme aimerait bien être lui-même. Car l’expérience vivante lui dit que la connaissance de la perfection divine est d’une tout autre nature que les aspirations et les illusions qui émanent des cœurs insatisfaits. La nature de cette connaissance découle davantage du fait qu’elle prenne l’homme par surprise, qu’elle prenne possession de lui, à supposer bien sûr qu’il soit ouvert à elle et qu’il puisse supporter la pureté de sa lumière.

Or ces deux choses –être ouvert à la connaissance du divin et pouvoir la supporter dans toute sa pureté– impliquent qu’on ne noie pas l’image du divin dans les brumes de ses propres soucis et de ses propres aspirations, craintes et espoirs, qu’on ne la construise pas comme le reflet de sa colère ou de sa bienveillance, qu’on n’aille pas au devant d’elle en quémandeur ou mû par la quête du salut, mais qu’on lève calmement les yeux vers sa splendeur et, sans rien attendre d’elle, que l’on se rapproche toujours plus d’elle. Dans sa rencontre avec cette splendeur, moins l’homme pense à soi-même, à sa propre petitesse, à son imperfection, à son dénuement, plus il recevra de richesses quand il accueillera non pas le soutien ou le pourvoyeur de salut, mais le dieu. Voilà pourquoi, quel que soit le jugement que nous puissions porter sur lui, le matérialisme d’Épicure n’était en rien une entrave à la vénération du divin. Au contraire, il libérait le regard pour lui permettre d’atteindre la contemplation la plus pure du divin. Car dans la mesure où il rejette tout règne du divin sur le monde, il bannit de la vénération des dieux toute crainte, tout espoir, et tout égoïsme, pour lui faire retrouver sa vocation première : contempler et vénérer le divin en tant que tel. Et il se produit alors une chose : les dieux se mettent véritablement à aider les hommes, mais d’une manière à laquelle ceux qui aspirent à leur aide n’avaient pas pensé. Les dieux ne dispensent pas de bienfaits, mais ils attirent à eux les hommes supérieurs qui les contemplent avec béatitude et deviennent ainsi leurs semblables. Nous voyons qu’Épicure ne craint pas de parler sans détour de cette similitude avec les dieux. Quand on l’atteint, on a tout. On n’a plus besoin d’une aide concrète. L’homme qui vit en l’image du dieu accomplit tout par lui-même et peut légitimement, librement et fièrement se réjouir de ses actes, comme les héros d’Homère."

-Walter Friedrich OttoÉpicure, Paris, Éditions Allia, 2021 (1975 pour la première édition allemande).

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