"User d’une sagesse
supérieure pour prendre sa place dans une vie placée sous le signe de
l’autosuffisance, telle était pour [Épicure] la liberté. Elle n’a
pas de prix, car elle ouvre à qui en sait la nature l’accès à toutes
les sources du véritable bien-être. Elle lui permet ainsi de ressentir une
exaltation sans égale. C’est grâce à cette liberté que l’homme peut
jouir de ce qu’Épicure encense pour y voir le bien suprême : le plaisir ( ἡδονή
), autrement dit la joie et la sérénité ( εὐδαιμονία • eudaimonia
)."
"On peut penser ce
que l’on veut de la physique par laquelle il explique le monde, mais il y a en
elle une fierté, une modestie et une liberté qui font qu’il ne valide que ce
qui est conçu avec clarté et cohérence."
[Glose 1 : On ne
peut pas « en penser ce qu’on veut ». La science physique moderne a
dépassé et réfuté sur nombre de points la représentation de la nature qu’avait
les atomistes antiques. Cette physique ne répondait du reste pas à un intérêt
proprement scientifique, encore moins à une méthode scientifique. Pour autant,
ça n’enlève rien à son caractère logique, sobre et rigoureux, dans le contexte
de son époque. L’intérêt que de nombreux physiciens de l’époque moderne (et
parfois encore plus proche de nous temporellement) ont pris à l’étude de la
physique des épicuriens témoigne de sa créativité théorique, à défaut de sa
vérité.]
"Épicure s’est longtemps proclamé lui-même “démocritéen”, en l’honneur de l’homme dont il déclara qu’il était parvenu à la connaissance suprême avant lui. Métrodore, son disciple favori et son ami, va même jusqu’à dire que “sans Démocrite pour lui ouvrir la voie, Épicure ne serait pas parvenu à la sagesse.”. »
[Glose 2 : des chercheurs
plus qualifiés ont au contraire montré qu’Épicure, avec une certaine mauvaise
foi, insistait beaucoup pour minimiser l’influence de Démocrite sur sa propre
pensée.]
« Mais Épicure ne
s’est pas contenté de reprendre la théorie de l’atome de Démocrite. Il l’a
prolongée à sa façon. Il l’a défendue passionnément et en a assumé
inconditionnellement les conséquences pour l’existence humaine, devenant ainsi
l’incarnation d’un matérialisme radical fondé sur l’atomisme.
Une jolie anecdote montre
que, dès l’enfance, il ne pouvait s’empêcher de demander la raison d’être de
toute chose et qu’il n’admettait aucune réponse se réclamant de la
métaphysique. Son professeur lisait avec ses élèves la Théogonie d’Hésiode
: “[E]n tout premier lieu naquit le chaos…” Et le jeune Épicure de
demander d’où était né le chaos. Quand il vit que le professeur était incapable
d’apporter une réponse satisfaisante à cette question, il quitta l’école. Dans
le même esprit, il commence sa célèbre lettre à Hérodote ainsi : pour ce
qui est des choses non perceptibles, l’essentiel est avant tout de savoir “que
rien ne naît de ce qui n’est pas”, autrement dit que tout ce qui est et
advient à sa cause dans quelque chose d’autre qui lui donne naissance."
"On raconte que le
célèbre astronome Eudoxe de Cnide, ami et disciple d’Épicure, déclara que s’il
parvenait à se rapprocher suffisamment du soleil pour pouvoir percevoir
distinctement la forme et la dimension de cet astre gigantesque, il était prêt,
tel Phaéton, à se consumer dans ses flammes."
"Même l’évolution
des êtres vivants, de la structure la plus primitive jusqu’à l’homme qui en est
le sommet, ne nécessite pour être comprise aucune foi en une visée et une
sollicitude divines. Sur ce point, Épicure a repris la théorie
d’Empédocle, qui anticipe celle de Darwin."
[Glose 3 : Le matérialisme est déjà dans Anaximandre, pour lequel l’évolution des espèces depuis la matière inerte est une évidence.]
"La science [...] ne
saurait être pour Épicure le but suprême. Elle doit être mise au service d’un
objectif plus élevé : la liberté de l’homme. C’est en la liberté que se
révèle la dignité de l’être humain. L’homme libre s’élève au-dessus de la
dictature de la crainte et de l’espoir, ainsi que de toutes les lubies
qu’engendre le tracas."
"Tout l’enjeu est de
parvenir à distinguer le bien durable, œuvrant à un véritable
bien-être du corps et de l’âme, des stimulations du moment, aussi
séduisantes et prometteuses soient-elles. C’est en ce sens qu’Épicure
professe l’autosuffisance (αὐτάρκεια) d’une vie régie par la plus grande
simplicité, la plus grande absence de besoin possible, d’une vie de liberté.
Ici, nulle loi inflexible à valeur générale comme le seraient un impératif
moral ou la règle d’un ordre religieux. La vie simple est bonne parce
qu’elle est saine et conserve à l’esprit toute sa vivacité, parce qu’elle
fait de l’homme un être libre et le prédispose à supporter sans effort des
périodes de misère et de carence, à leur opposer son équanimité. Or
rigueur et ascétisme répugnent à la liberté. De temps à autre,
et quand cela peut se faire sans dommage, l’adepte de la simplicité a tout
naturellement le droit de profiter pleinement de moments de jouissance et
d’abondance.
Ces idées, Épicure ne
s’est pas contenté de les enseigner, il les a également vécues."
"À l’inverse du
cyrénaïsme, Épicure déclare explicitement que les souffrances
psychologiques sont plus graves que les douleurs physiques car, selon
lui, la chair ne souffre que de la situation présente, alors que l’âme souffre
des situations passées, présentes et à venir. C’est pourquoi les
joies ressenties par l’âme sont aussi les plus grandes. Plus encore,
sa théorie du plaisir valorise si peu la jouissance des sens qu’il pose le souvenir
de ce dont on a joui un jour comme source principale du plaisir ressenti
dans la vie (ἡδονή). Cette conviction est restée ancrée en lui jusqu’à son
dernier souffle. Nous en tenons de sa propre bouche le témoignage
infiniment précieux. Quelques heures avant sa mort, cet homme gravement
malade écrit ces mots à son disciple et ami Idoménée : “En ce
bienheureux jour, qui sera aussi le dernier de ma vie, voici que nous
t’écrivons. Les atteintes liées à la strangurie et à la dysenterie
qui ne me lâchent pas sont à leur comble, sans connaître de répit. Mais la
joie de l’âme n’a cessé de faire front contre tout ce qui m’affecte là,
à la remémoration de nos échanges passés. Pour ta part, montre-toi digne
de l’attirance que tu manifestes depuis l’adolescence pour ma personne et la
philosophie, en prenant bien soin des enfants de Métrodore.”
C’est aussi Épicure qui
est à l’origine de ce que rend avec justesse la célèbre maxime “Il est
plus magnifique de donner que de recevoir”. Il l’a inculquée à ses
disciples, expliquant que dispenser des bienfaits est non seulement
plus noble, mais aussi source de plus grande joie (ἥδιον • hèdion)
qu’en recevoir. Car, dit-il, rien ne procure une plus grande joie
(χαρά • chara) que des dispositions bienveillantes et
généreuses (χάρις • charis). Le texte grec est
intraduisible pour nous, car nous ne disposons d’aucun concept qui allie joie
ressentie et disposition d’esprit gracieuse et bienveillante. Les Charites
ont pour nom Aglaé, Euphrosyne et Thalie. Elles incarnent l’intensité de
l’allégresse et de la joie de celui qui fait preuve de dispositions
bienveillantes (χάρις). Plutarque nous rapporte que les disciples
d’Épicure ont eux aussi honoré ce principe avec constance. Et pourtant,
même un Plutarque s’est grossièrement trompé dans son appréhension de la pensée
d’Épicure."
"Dans ses lettres,
Épicure disait souvent qu’une impassibilité réelle ou simulée lors de la mort
d’un proche n’est pas une manifestation du bien, mais ne fait que renforcer le
mal par manque d’humanité ou pur désir de plaire. Il disait aussi
que nul enseignement tiré de la vie ne peut interdire à l’âme noble d’être
affligée par le deuil et de verser des larmes. On trouve d’ailleurs dans
ces lettres maint témoignage de la compassion d’Épicure envers ses amis
endeuillés."
[Glose 4 : L’écart
est notable d’avec le stoïcisme.]
" [Le
sage] ne se laisse pas berner par les discours oiseux qui posent la
nécessité comme toute puissante. Il maintient au contraire que
tout ce qu’il nous est donné de vivre découle pour une part de la chance
(τύχη • tuchè) et pour une autre part de nous-mêmes."
"Le jeune Virgile
quitte son école de rhétorique et écrit un mémorable poème pour prendre congé de
la “creuse emphase” des rhéteurs, dire adieu à ses compagnons d’étude, à ses
amis et aux muses adorées. Désireux de se libérer des tracas de l’existence, il
s’en va écouter les enseignements de l’épicurien Siron."
"Le sage au sens où
l’entend Épicure est à nouveau l’homme héroïque, qui vénère les dieux pour leur
noblesse et leur béatitude à jamais inaltérée sans que cela n’engendre chez lui
un sentiment de malheur et d’insignifiance. Confronté à la certitude de la
mort, il ne ressent aucune humiliation et aucune menace. Des milliers d’années
plus tard, il y eut d’autres grands hommes pour partager cette façon de penser.
Spinoza fut l’un d’entre eux et, si Goethe lui voue une extraordinaire
vénération, c’est en particulier à cause de cette posture intellectuelle."
"Dans sa théorie,
toute perception d’un objet visible s’opère par le mouvement d’images
délicates, de l’ordre de l’effluve, qui se détachent de l’objet lui-même pour
flotter jusqu’à l’organe de la vue, dans lequel elles pénètrent. Il n’en
va pas autrement des dieux : aussi loin qu’ils puissent se trouver, il
émane d’eux un flux d’images ( εἴδωλα • eidôla ) qui, parvenant aux
hommes, leur en offre une représentation parfaite, dont s’empare ensuite une
pensée logique qui la confirme. Et si les croyants tombent dans l’erreur
et l’illusion, cela ne tient qu’à leur incapacité à conserver intacte
l’image originelle et à sa falsification par toutes sortes de traits qui
lui sont étrangers.
Quelle que soit l’opinion
que nous puissions avoir de la théorie épicurienne de la perception, on ne peut
nier qu’elle offre ici une vision éclairante du caractère immédiat de la
connaissance que les hommes ont du dieu. L’homme a une connaissance
indiscutable de la divinité et de son sens. Pour y parvenir, nul besoin de
ce qu’on nomme communément une révélation, comme celles que les religions ont
coutume de revendiquer, nul besoin que le dieu descende parmi les hommes, nul
besoin de prophète qui parle en son nom. On se passe complètement des
expériences et des déductions sur lesquelles le théologien fonde aujourd’hui
encore la foi. La connaissance que l’homme a des dieux ne lui vient
pas d’expériences bouleversantes, de sentiments étrangers qu’il aurait fait
siens ou encore d’enseignements de quelque nature qu’ils soient. Homme, il
a d’eux une connaissance immédiate grâce à l’aura que dégage
leur forme lumineuse."
[Glose 5 : C’est
probablement mon principal point de désaccord avec l’épicurisme -l’autre étant
sa doctrine de l’amour- : nous n’avons pas d’idée innée de Dieu ou du
divin. Nous pourrions ne pas avoir cette idée du tout si elle disparaissait de
la culture, des préoccupations de chaque individu, etc. Et non seulement nous n’avons
pas spontanément cette idée, mais elle ne correspond qu’à des réalités fictives.
L’épicurisme a le tort de ne pas être un athéisme.]
"Cette contemplation
apporte l’idée qu’il existe un bonheur plus élevé que tous les autres
puisque cette figure divine attire à elle non par des bienfaits et des
promesses, mais par son être sublime. La vénération des dieux chez Épicure
est la religion de l’homme supérieur, capable de supporter l’idée que le divin
n’ait rien à voir avec les affaires terrestres. Elle est la forme la plus pure
et la plus originelle de la piété. Loin de mettre en cause la foi qui la fonde,
le matérialisme radical l’empêche de dériver vers les craintes, les désirs et
les espoirs proprement humains qui ne feraient que brouiller l’image sublime du
divin."
"Selon le mythe, les
dieux de l’Olympe descendent de la Terre-mère. Empédocle n’exprime pas autre
chose quand il dit qu’ils sont faits des mêmes éléments et substances premières
que toutes les choses. Mais selon Épicure, leur corporéité se distingue de
celle des humains en ce qu’ils sont constitués des atomes les plus fins, les
plus nobles qui soient. Cette propriété les soustrait à l’usure du temps.
Ils résident en dehors de notre monde, et plus précisément –car selon Épicure,
il existe plusieurs mondes ( κόσμοι • kosmoi )
comme le nôtre– dans ce que l’on appelle les intermondes, autrement dit les
espaces intermédiaires entre les mondes, sans appartenir à aucun d’entre
eux.
Ce sont les dieux “qui
vivent sans peine” d’Homère ( ῥεῖα ζώοντες ), coulant éternellement une
existence libre de tout souci et de toute souffrance dans leur royaume de
lumière sur l’Olympe, sans que leur béatitude ne soit affectée ni par la pensée
qu’il existe un destin pour les hommes ni par la nécessité de se pencher sur
leur sort. Mais cet état de bonheur ne leur est pas donné sans qu’ils n’aient
rien d’autre à faire que de s’en réjouir. Ils sont eux aussi tenus de
faire preuve de vertu et d’intelligence pratique ( άρετή • aretè ),
ce que l’on doit concevoir comme une capacité à tenir à distance tout
ce qui est étranger à leur être et à leur pérennité, tout ce qui
n’est pas constitutif de leur essence, pour n’accepter que ce qui lui convient.
Le philosophe épicurien Philodème de Gadara déclare ainsi que “par sa
structure, la divinité est en mesure de faire usage de réflexion et d’employer
avec discernement la matière qui l’entoure pour dresser sans le moindre effort
un barrage entre elle et tout ce qui lui est étranger et pour accueillir en soi
tout ce qui engendre l’éternité”.
Ce comportement
actif des dieux, cette “vertu” ( άρετή ) par laquelle ils ne peuvent attirer
à eux que le “Bien” ( άγαθόν • agathon )
– autrement dit ce qui correspond à leur être –, tout en
restant protégés des attaques de tout le reste, mérite en tout point d’être
qualifié de vaillance ( άνδρεία • andreia )."
[Glose 6 : outre le
fait qu’elles n’existent pas hors de la fantaisie, on peut critiquer le fait de prendre de telles entités
pour modèle, dans la mesure où elles sont déliées de toute préoccupation envers
les autres êtres, alors même qu’elles sont intelligentes. Dès lors, comment
peut-on dire qu’elles sont vertueuses ?
Si on admettait le même
comportement pratique, alors nous devrions nous mettre à l’écart de la
souffrance d’autrui, pour que ça ne gâche pas notre tranquillité. Il y a une
valorisation du désengagement qui est cohérente avec la défiance d’Épicure
envers la vie politique. Mais on peut contester qu’une telle façon de vivre
soit pleinement morale, car « aucun homme n’est une île »,
comme disait un poète anglais. Nous ne pouvons pas être pleinement bons sans
être bienfaisants, et cela implique de nous préoccuper d’autrui.]
"Le fourvoiement de
la pensée et la falsification de l’image des dieux, induite par la
superstition, causent le plus grand tort à l’homme et sont pour lui la
malédiction la plus cruelle. Ces êtres purs, lumineux, totalement animés par la
paix, se transforment alors involontairement en oppresseurs et en puissances
d’anéantissement. L’homme qui se fourvoie dans ces chimères se crée ses
propres persécuteurs."
"C’est dans le plus
pur esprit hellénique qu’Aristote déclare que l’être suprême met le monde en
mouvement comme l’objet aimé met en mouvement le sujet qui l’aime :
sans intervenir activement, mais par le simple fait d’être. Nous parlons
d’esprit authentiquement hellénique, car n’est-ce pas là au fond la façon de
penser d’Homère ? Chez Homère, comme nous venons de le mettre en lumière, les
dieux n’accomplissent pas de miracles. Ce qu’ils font est le fait de l’homme,
sa fierté. Pour les grâces qu’ils accordent et qu’Homère voit dans tout ce qui
est pensé, voulu et accompli, ils ne reçoivent aucun remerciement. Pour ces
trois raisons, les dieux et les hommes ne se font pas face en tant que
bienfaiteurs et obligés. Le divin met l’homme en mouvement parce que l’homme
aime le divin et, comme dans tout amour, le divin n’élève pas l’homme ni ne
l’anime par ce qu’il lui fait, mais par le fait d’exister. Dans ces
conditions, les remercier n’aurait aucun sens, car ce que le sujet aimant
reçoit ainsi de l’objet aimé est avant tout sa substance propre.
Telle est exactement la pensée d’Épicure lorsqu’il parle des dieux et de leur existence pour les hommes. À la différence près qu’il sépare radicalement le divin et le monde, et que le divin élève l’homme par sa seule existence au lieu d’intervenir activement, de sorte qu’il devient impossible d’envisager ne serait-ce qu’une influence agissante, tout comme il n’est plus possible de poser de relation entre le divin et le moindre processus naturel. La seule chose qui soit donnée à l’homme, c’est d’être attiré vers le divin par l’amour. C’est ainsi que son amour s’envole vers les hauteurs où résident ces éternels êtres de lumière chez qui la liberté, la paix de l’âme, l’insouciance et, de ce fait, la béatitude sont parfaits. Épicure ne pense pas comme les rationalistes, qui stipulent que c’est l’homme qui transfère aux dieux ses propres aspirations et que donc, comme le dit Feuerbach, ces dieux ne sont rien d’autre que ce que l’homme aimerait bien être lui-même. Car l’expérience vivante lui dit que la connaissance de la perfection divine est d’une tout autre nature que les aspirations et les illusions qui émanent des cœurs insatisfaits. La nature de cette connaissance découle davantage du fait qu’elle prenne l’homme par surprise, qu’elle prenne possession de lui, à supposer bien sûr qu’il soit ouvert à elle et qu’il puisse supporter la pureté de sa lumière.
Or ces deux choses –être
ouvert à la connaissance du divin et pouvoir la supporter dans toute sa pureté–
impliquent qu’on ne noie pas l’image du divin dans les brumes de ses propres
soucis et de ses propres aspirations, craintes et espoirs, qu’on ne la construise
pas comme le reflet de sa colère ou de sa bienveillance, qu’on n’aille pas au
devant d’elle en quémandeur ou mû par la quête du salut, mais qu’on lève
calmement les yeux vers sa splendeur et, sans rien attendre d’elle, que l’on se
rapproche toujours plus d’elle. Dans sa rencontre avec cette splendeur, moins
l’homme pense à soi-même, à sa propre petitesse, à son imperfection, à son
dénuement, plus il recevra de richesses quand il accueillera non pas le soutien
ou le pourvoyeur de salut, mais le dieu. Voilà pourquoi, quel que soit le
jugement que nous puissions porter sur lui, le matérialisme d’Épicure
n’était en rien une entrave à la vénération du divin. Au contraire, il
libérait le regard pour lui permettre d’atteindre la contemplation la plus pure
du divin. Car dans la mesure où il rejette tout règne du divin sur le monde, il
bannit de la vénération des dieux toute crainte, tout espoir, et tout égoïsme,
pour lui faire retrouver sa vocation première : contempler et vénérer le divin
en tant que tel. Et il se produit alors une chose : les dieux se mettent
véritablement à aider les hommes, mais d’une manière à laquelle ceux qui
aspirent à leur aide n’avaient pas pensé. Les dieux ne dispensent pas de
bienfaits, mais ils attirent à eux les hommes supérieurs qui les contemplent
avec béatitude et deviennent ainsi leurs semblables. Nous voyons qu’Épicure ne
craint pas de parler sans détour de cette similitude avec les dieux. Quand on
l’atteint, on a tout. On n’a plus besoin d’une aide concrète. L’homme qui vit
en l’image du dieu accomplit tout par lui-même et peut légitimement, librement
et fièrement se réjouir de ses actes, comme les héros d’Homère."
-Walter Friedrich Otto, Épicure, Paris, Éditions Allia, 2021 (1975 pour la première édition allemande).
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