"Le
caractère absolu et le rôle fondamental de l’obligation ne sont pour ainsi dire
jamais contestés, comme si la morale était inconcevable sans eux." (p.9)
"La
tentation de concevoir la forme de moralité comme un absolu vient de ce que
cette forme, comme toute forme, est reçue, participée, dans une matière qui la
reçoit et la participe. Comment concevoir une forme autrement qu’à l’état pur
et donc absolue, détachée, sans mélange ni contact avec quoi que ce soit ? Et
de quoi servirait une forme si la pureté et l’absolu de son type ne la
rendaient en elle-même saisissable, intelligible, donc mesure d’intelligibilité
pour une matière fuyante et diverse ? Tel est donc le point de départ des plus
célèbres conceptions de la moralité. Plus on a le sentiment que l’agir humain
est infiniment variable et contingent, donc insaisissable, plus il importe de
le soumettre à l’action d’un principe régulateur formel, qui échappe absolument
et de soi à l’indétermination et à l’incertitude. Du coup, l’agir humain
devient matière à moraliser. Or cette matière, c’est le tissu des événements
psychologiques, des mouvements, des tendances, des espoirs, des chagrins, des
situations, c’est le réel, c’est la vie même. On en fait quelque chose qui
n’est pas naturellement moral, un donné antérieur à la moralité ; cela attend,
cela a besoin d’être transfiguré par sa règle, par sa forme de moralité, pour
mériter d’être moralement qualifié. Dans cette perspective, il est aisé de
poser l’obligation à la base du système ; elle n’est rien d’autre en effet,
activement, que l’emprise autoritaire, voire contraignante (Maritain), exercée
sur l’agir humain par cette forme de moralité ; et passivement, que
l’assujettissement du volontaire à ce principe formel et nécessitant. De là
vient qu’on n’hésite pas à considérer l’étude du volontaire comme une étude
psychologique, préalable à la recherche morale.
Cependant certains
esprits restent rebelles à cette conception, y soupçonnant quelque idéalisme. Qu’est-ce
au juste que cette forme, où est-elle, quelle est-elle ? Ils ne peuvent se
représenter la forme de moralité comme subsistant par devers elle, dans un ciel
platonicien, ou dans une réserve intelligible de formes qui seraient prêtes à
fondre sur leur matière. Pour eux, il n’y a que le réel donné, c’est-à-dire des
faits, les événements et les tendances, des circonstances et des situations
singulières, modifiant plus ou moins la figure individuelle du sujet et
qualifiant de façon unique son comportement, au point que les lois de ce
comportement résultent imprévisibles de telle situation ou manière d’être
singulière. A quoi les premiers répondent que le donné justement n’est
qu’un fait, un préalable sans signification morale, et que nul tour de
passe-passe n’en fera jamais sortir un droit, un devoir-être.
Tel
est, semble-t-il, quoi qu’il en soit des multiples théories, le débat
fondamental. D’un côté, préoccupation très légitime de poser un absolu, en
réalité un principe de régulation qui exerce une emprise autoritaire sur le
flux mobile du volontaire, c’est-à-dire une loi qui oblige, qui impose à ce qui
est l’exigence de ce qui doit être ; de l’autre, préoccupation non moins
légitime de ne pas sortir de ce qui est réellement constaté et surtout de ne
pas soumettre ce réel à un idéal arbitrairement postulé que l’expérience ne
parvient même pas à identifier.
Or
nous constatons que l’ensemble imposant des moralistes a fait son choix. Ils
repoussent la conception empirique, ou positive, d’une morale qui ne ferait que
refléter les tendances naturelles du sujet ; à leurs yeux on n’est pas encore
entré dans la morale quand on se contente d’en registrer ces faits de nature, à
moins qu’avec les Stoïciens on ne postule en l’homme une nature absolue et
souveraine, participant d’une Raison divine et transcendante, capable de
contraindre le moi empirique et d’imposer une loi obligatoire à ses désirs
irrationnels et serviles. Mais qui donc aujourd’hui comprend en ce sens la
nature ? Qui oserait lui reconnaître une force d’obligation souveraine et, dans
le précepte Sequere naturam, voir autre chose que la ruine de la
moralité ?" (pp.16-19)
[Glose
1 : Il faut faire plusieurs distinctions :
-un
pur empirisme est en effet incapable de fonder la morale, car s'il n'y a que
des faits bruts, séparés de la normativité, on ne peut qu'aboutir à un
relativisme moral. Hume est le représentant exemplaire de cette logique.
-L'idéalisme
n'est pas non plus acceptable, soit qu'il soit coûteux métaphysiquement
(Platon), soit qu'il déconnecte la moralité des tendances du sujet au point de
rendre incompréhensible l'exigence morale (Kant).
-La
réponse stoïcienne n'est pas pleinement matérialiste, précisément parce qu'elle
divise la psyché entre le corps et la raison, posant une faculté bizarrement
moins corporelle que les passions du corps, censée réguler les attitudes. C'est
un résidu dualiste dans une métaphysique qui prétend n'admettre qu'une nature
composée de corps.
-Le matérialisme a lui seul ne permet pas de fonder l'exigence morale, comme le montre exemplairement la philosophie du marquis de Sade. Pour sortir du relativisme sans tomber dans l'idéalisme, il faut remarquer, avec Aristote, Épicure ou le baron d'Holbach, que la nature humaine comporte une finalité interne -la recherche du bonheur- ce qui permet de discriminer entre les désirs naturels et non naturels, et de fonder le devoir-être dans l'être (dans les exigences de la nature humaine). Mais qui donc aujourd'hui comprend en ce sens la nature humaine ? ...]
"Si
saint Thomas, en matière morale, insiste manifestement plus volontiers sur le
relatif que sur l’absolu [...] cela tient certainement à sa philosophie
générale touchant les rapports de la forme et de la matière. Pas plus que nous
ne connaissons l’âme humaine indépendamment du corps, ni le corps à part si
c’est vraiment un corps humain, pas davantage ne nous est-il possible
d’avoir, au préalable, l’idée de la moralité pure, ou de la bonté morale
absolue, de la droiture morale en soi ; mais toujours cet élément
formel est reçu et déterminé en une matière contingente qui, de ce
fait, et seulement ainsi, se présente comme une matière morale.
Inversement,
il nous est impossible de rencontrer dans notre expérience concrète (j’entends
une expérience humaine) une matière morale qui attendrait dans une sorte
d’indifférence l’emprise de la forme de moralité. Cela explique à merveille
pourquoi les premiers pas dans la moralité sont humbles et grossiers. Quels que
soient les raisonnements que nous bâtirons à partir de l’expérience morale,
afin d’en dégager les conditions générales et d’en avoir une connaissance
scientifique réfléchie et nuancée, il faut nous persuader que tout l’édifice de
la moralité s’élève sur un fonds mouvant, progressif, contingent. C’est
pourquoi la délibération est si caractéristique de l’activité morale ; en
effet, « dans l’activité règne une grande incertitude, car nos actions mettent
en œuvre des singuliers contingents qui, vu leur variabilité, sont incertains
»." (pp.21-22)
"Nécessité
hypothétique, dont l’illustration usuelle est le fait que Socrate ou Pierre est
assis. Il n’y a aucune nécessité à ce qu’il soit assis, mais du moment qu’il
l’est, puisqu’en fait il l’est, il est nécessaire qu’il le soit." (p.24)
"Quoi
qu’il en soit, les moralistes épris d’absolu et qui pour cette raison répugnent
à définir l’obligation comme une nécessité hypothétique, semblent victimes
d’une illusion. [...] En effet, ce qui distingue l’officier consciencieux
et expérimenté, ce qui le différencie de l’amateur naviguant pour son plaisir,
ce sont les règles usuelles du négoce maritime dont la première, ou plutôt la
plus constamment appliquée, semble bien être de garder à bord jusqu’à
destination les marchandises à lui confiées. Dans cette perspective normale on
dira, selon le langage du commentaire au livre III des Ethiques,
que simpliciter, absolument parlant, abstraction faite des
accidents imprévus, la règle est de sauver la cargaison ; donc le sacrifice en
est involontaire, répugne à la volonté. Sans doute est-ce un abus de langage,
comme l’analyse du cas concret le démontre. Mais on avouera que cet abus est
excusé justement par la singularité du cas ; en un sens, c’est le cas qui est
anormal, irrégulier ; il a tort, puisqu’il contrevient aux normes courantes de
la navigation commerciale. Il a tort, sans doute, mais il a un avantage qui rachète
ce tort et qui lui donne, du point de vue pratique, absolument raison ; c’est
lui qui existe de fait ; c’est à lui que doit s’accommoder, s’appliquer l’agir.
Aussi redressant les perspectives, ou plutôt humblement docile, pour agir, aux
données de fait, l’officier veut simpliciter et sans
condition, c’est-à-dire dans l’hypothèse qui énonce les données réelles du
problème, vu les conditions singulières exceptionnelles dans lesquelles le
problème se pose, l’officier décide, trouve définitivement bon, de jeter les
marchandises par-dessus bord. C’est ce qu’il veut purement et simplement. On le
voit, l’expression d’obligation hypothétique n’a rien de suspect ; elle ne veut
pas dire que l’obligation serait moins rigoureuse, qu’on serait moins
strictement tenu, qu'il n'y aurait qu’un lien éventuel, incertain, supposé.
Bien au contraire, si on entend l’hypothèse comme il faut, cette
obligation est parfaitement réelle, je dirais même qu’elle est seule réelle et
réalisée hic et nunc, puisqu’elle se dégage des données réelles du
problème à résoudre. Lui chercher un fondement plus solide en délaissant
les données de fait, en évoquant des lois générales qui précisément ne
s’appliquent pas à l'hypothèse de fait, ce serait ruiner la force de
l'obligation." (pp.25-27)
"Il
n’y a donc pas d’un côté des lois universelles qu’il s’agirait d’appliquer
imperturbablement, au mépris des circonstances singulières et de l’autre des
cas particuliers qui devraient être résolus en eux-mêmes, sans référence à
aucune règle générale. Il n’y a pas, autrement dit, d’un côté une forme de
moralité à l’état pur et séparé et de l’autre une matière qui ferait loi, pour
ainsi dire, sans référence à aucune vue générale et strictement pour le cas
considéré. C’est cette opposition arbitraire qui donne lieu à tant de faux
problèmes, parce qu’elle ne respecte pas la donnée complexe de l’expérience
morale, les uns y voyant un fait brut, sans loi, les autres une loi pure, a
priori, qui informe une matière indifférente et quelconque, pour lui
imprimer d’autorité un caractère moral.
D’un
côté un matérialisme qui donne au fait brut la nature et la force d’un fait
moral, alors que précisé ment le fait brut, s’il l’était vraiment, n’aurait
aucune signification morale, aucun sens intelligible ; on renonce donc à
dégager et à définir ce qui constitue ce fait en tant que moral.
De
l’autre côté on pose dans une forme, à l’état pur et concentré, une essence de
la moralité dont le caractère absolu et inconditionné se communiquerait à une
matière considérée d’abord comme étrangère de soi à la moralité. C’est encore
une façon d’esquiver l’explication de la moralité puisqu’on se donne celle-ci
réellement préexistante dans un principe supérieur et transcendant ; on
n’explique donc tout au plus, et par une sorte de métaphore, que son devenir,
son avènement dans l’activité humaine, selon une sorte de causalité univoque,
par propagation et influence, à quoi suffit le lien de l’obligation, emprise de
la forme, de la loi immobile, sur la matière indifférenciée et mobile. Version
modernisée du logos stoïcien répandu dans l’univers et au
premier chef dans l’homme, l’assujettissant par une tension dominatrice et
fécondante. Or une véritable explication de la moralité ne peut se
contenter de cette belle image, elle doit rendre raison de son être et non pas
seulement de son devenir et, pour cela, faire appel à des causes équivoques, en
un mot fonder la morale sur ce qui formellement n’est pas moral. Alors on
cessera d’expliquer la morale par la moralité." (pp.28-30)
« Contre
l’illusion idéaliste, saint Thomas insiste, avec Aristote, sur la contingence
inhérente à l’activité morale ; il faut renoncer aux principes, aux règles
idéales, ayant un caractère absolu, en ce sens qu’ils seraient antérieurs à
l’expérience morale singulière et en quelque sorte s’y ajouteraient pour la
qualifier moralement.
Contre
l’illusion matérialiste ou empiriste, ou positiviste, il faut rappeler que si
l’hypothèse, et c’est son mérite, nous met en présence de faits donnés et
réels, perçus dans leur singularité, ces faits réels ne sont pas cependant des
faits bruts, opaques, réfractaires à la légalité et à l’universel. »
[Glose
2 : Ces termes ne sont pas équivalents, le matérialisme étant métaphysique, et
la métaphysique étant rejetée par l'empirisme et le positivisme. Mais en effet,
le matérialisme, s'il n'inclut pas une théorie de l'essence, risque de retomber
dans le même nominalisme qu'implique l'attitude empiriste.]
"A
la lumière de l’étymologie, rien ne devrait être plus contraire à l’absolu que
l’obligation. Etre absolutus, c’est être délié, détaché, exempt de
liens, tout le contraire de l’obligation. Ce qui pourrait les rapprocher, c’est
que de part et d’autre il s’agit d’un état de fait, d’une situation ; mais sous
un même rapport l'absolutio exclut l'obligatio et
réciproquement. Comment se fait-il donc que, sous la plume des moralistes,
absolu et obligation aient constamment partie liée ?" (p.35)
"Sens
concret, usuel en droit romain primitif : l'obligatus est un homme
dans les liens, enchaîné, tel le prisonnier de guerre, le criminel ou le
débiteur insolvable. Il est essentiellement privé de liberté, au sens le plus
simple, de la liberté d’aller et de venir, de vaquer à ses occupations."
(p.39)
"L’obligation
une fois encourue met l’obligé « dans la main », à la disposition d’un maître ;
de cette situation, il résulte pour l’obligé une loi ou une règle de conduite ;
il est obligé à faire ou donner quelque chose. Dès lors, et c’est l’expression
même, sous forme négative, de la dite situation, si l’obligé n’exécute pas, il
enfreint la loi de son état, par transgression ou omission." (p.41)
"Un
autre texte de saint Augustin dit expressément que par son péché Adam a obligé
tout le genre humain, c’est-à-dire l’a chargé de liens et mis en condition
servile. « Il est de foi, dit encore saint Augustin, que
nul homme, enfant ou adulte, ne peut être libéré de la contagion de la mort et
de l’obligation du péché si ce n’est par Jésus-Christ, l’unique médiateur de
Dieu et des hommes. » (pp.42-43)
"Certaines
créatures, par rapport à nous, participent de l’excellence divine. Ce sont nos
parents, nos maîtres et généralement les êtres qui possèdent quelque perfection
éminente." (p.51)
"Notre
obligation à l’égard de ces êtres excellents déborde le seul motif du bienfait
reçu. Comme la religion, la piété et l'observantia incluent mais dépassent la
notion de gratitude." (p.51)
"La
société est tissée et nourrie d’échanges et d’influences dont nous bénéficions
; mais il y a d’abord des situations d’inégalité (relative assurément) qui par
elles-mêmes, indépendamment des effets, commandent le respect et veulent être
considérées." (p.51)
[Glose
3 : On ne voit pas bien pourquoi un être, de part sa seule existence,
indépendamment de tout bienfait au moins virtuel envers nous, mériterait notre
respect. Et si on réduit ce respect dû non pas à tous les êtres mais à ceux
possédant une "perfection éminente", on ne voit toujours pas pourquoi
nous leur devrions quoique ce soit en l'absence de tout bienfait, au moins
virtuel. Si un bien ne vient pas justifier et fonder l'obligation morale, alors
c'est une obligation arbitraire, qui n'a rien de raisonnable.]
"La
situation dans laquelle l’homme est engagé du fait du bienfait reçu ne le tient
pas d’abord tenu ou obligé à certains actes ; elle le lie ou plutôt elle est le
fait même d’être lié ou obligé à quelqu’un. L’honnête homme se reconnaît obligé
avant de se sentir obligé à quelque chose ; et quand il aura rempli ses devoirs
de reconnaissance, il ne cessera pas de se reconnaître toujours l’obligé de son
bienfaiteur, car « il n’y a aucun inconvénient à ce que l’obligation de
reconnaissance se prolonge au delà de tout terme ». Voilà donc une
obligation dont on ne s’acquitte pas à proprement parler ; il y aurait, c’est
le mot, mauvaise grâce à prétendre s’en libérer." (p.52)
"Si
le fait d’être obligé ou d’appartenir à Dieu revêt une autre signification
morale que celui d’être obligé ou d’appartenir au démon, c’est bien que la
première obligation est due et que l’autre ne l’est pas. En ce sens, le
fait de l’obligation, neutre de soi, a besoin du devoir pour prendre un sens,
une valeur de rectitude morale ; c’est donc le devoir qui qualifie
moralement l’obligation, car il y a des êtres à qui on doit s’obliger,
appartenir, s’attacher. Mais d’autre part, une fois vérifié le fait de
l’obligation, il s’ensuit des devoirs ; c’est alors l’obligation qui semble
créer le dû et l’indu, engendrer le devoir et son contraire, car il est évident
que le fait d’être obligé à Dieu, aux parents, aux bienfaiteurs, est source de
devoirs pour l’obligé. On dirait que dans chaque obligation, entendue comme
situation et pur état de fait, se trouve en germe ou en filigrane un programme
de devoirs « analogues » à cette situation, devoirs que la raison discerne et
qu’elle formule en règles ou en lois." (p.53)
[Glose 4 : Le concept d'obligation morale me semble redondant par rapport au devoir. Tonneau semble poser cette redondance parce que l'obligation est comme la base factuelle dont le devoir serait la forme morale implicite. Il utilise le concept d'obligation pour tenter de surmonter l'écart entre les faits et les valeurs. C'est un fait que nous sommes obligés -au sens où nous appartenons à, où autrui a du pouvoir sur nous. Mais de ce fait brut, il ne s'ensuit aucune obligation proprement morale, comme le montre l'exemple du diable ou du pouvoir que détiendrait sur nous un agent immoral. On ne voit donc pas comment l'obligation (c'est-à-dire en fait la dépendance de fait) pourrait créer une obligation morale.
Inversement,
n'avons-nous pas des devoirs moraux envers des entités qui n'ont pas de pouvoir
sur nous, dont nous ne dépendons pas ?
En
fait, il n'existe pas vraiment d'entités n'ayant aucune espèce de pouvoir sur
nous. De proche en proche, tout dans l'univers a des effets sur autre chose, et
le poids de ma main sur le clavier est affecté par la gravité de la lune.
Toujours
est-il que ce n'est pas le pur et simple pouvoir d'une entité qui fonde une
quelconque obligation morale envers elle. Nous avons un devoir envers les
choses parce que et dans la mesure où notre bien en dépend, et
notre bien est la seule chose envers laquelle nous sommes ultimement engagés,
étant par nature orienté pour nous réaliser (eudémonisme téléologique).
Le devoir se justifie et se déduit à partir du concept du bien (final) de
l'agent moral.
Il s'ensuit que le concept d'obligation morale est superflu ; il n'existe que le bien et les devoirs qui en conditionnent la réalisation.]
"Le
bienfait reçu oblige, nous met avec le bienfaiteur dans un rapport défini comme
une situation ou condition de dépendance et d’appartenance relative et
caractéristique. Or de cette situation de fait, la raison naturelle dégage la
perception d’un debitum, d’un devoir. L’état d’obligation fournit à
la raison naturelle le champ d’une expérience morale ; réagissant sur les
données de fait, elle les lit et y déchiffre certaines lignes de force, des
convenances, des pentes conformes à l’appétit droit, notamment l’inclination à
reconnaître et à récompenser le bienfait. Voilà un devoir."
[Glose
5 : cette analyse illustre bien le défaut que j'ai indiqué précédemment : ce
qui crée un devoir (de reconnaissance) lorsque nous recevons un bien, ce n'est
pas la situation brute d'obligation, c'est le bien reçu ! La dépendance n'a aucune
valeur morale en elle-même ; idem des "convenances" sociales (une
coutume pourrait être immorale) ; idem des "inclinations" (ce n'est
pas parce que nous désirons quelque chose -par exemple remercier pour un bien
reçu- que notre désir est moral.
On
pourrait d'ailleurs arguer que l'inclination à remercier vise à recréer un
équilibre (selon la logique du don / contre-don mise en exergue par les
anthropologues), et donc qu'être en situation de dépendance vis-à-vis d'autrui
est en soi inconfortable, donc pas spécialement moral... ]
"Pour
eux, être obligé, ou restreint dans l’exercice de sa liberté, est une de ces
conditions onéreuses et odieuses qui ne vont pas de soi, qui demandent à être
limitées au plus juste et qu’on n’accepte que si l’on y est tenu par un
devoir moral. Sans doute existe-t-il des appartenances et des
dépendances physiques, de nature ou d’accident, mais le moraliste répugne à y
voir des obligations, car ce ne sont pour lui que des nécessités de fait, sans
caractère moral ; il est loisible à chacun de les éluder dans la mesure où il
en trouve le moyen. Au contraire, une obligation nécessite moralement si elle
est imposée par une autorité légitime qui possède le droit préalable de nous
obliger ainsi [ ; c'est la position d'un Louis Bautain]. (pp.56-57)
"Les
textes thomistes faisant état de l’obligation des bienfaits reçus ne supposent
pas du tout chez le bienfaiteur l’intention d’obliger au sens où l’on suppose
chez le législateur l’intention et le droit d’obliger. Le bienfaiteur n’entend
pas obliger en ce sens qu’il voudrait m’imposer un devoir de reconnaissance,
mais en ce sens qu’il veut me faire du bien et par là, c’est tout un, me faire
entrer avec lui dans des liens d’appartenance ; cela me fait son obligé, sans
autre considération et indubitablement. Or une situation analogue
d’appartenance ou d’obligation se vérifie entre tous les hommes, nuancée selon
les degrés de liaison sociale, dès qu’ils entrent en rapports, c’est-à-dire au
fond, dès qu’ils viennent au monde, qu’ils reçoivent, qu’ils échangent, qu’ils
dialoguent, fût-ce au niveau banal de la conversation mondaine. Il y a des cas,
comme celui des dettes d’aménité ou de courtoisie, où l’on est obligé sans
grande rigueur, non pas parce que l’on suppose que telle est l’intention du
partenaire, mais parce que la situation le comporte ainsi au jugement de toute
droite raison."
[Glose
6 : Le débat est très confus car Tonneau attaque deux thèses différentes :
1)
L'obligation tient d'un devoir moral.
2)
L'obligation tient d'un devoir moral répondant au commandement d'une autorité
légitime.
On
n'a évidemment pas réfuté 1) lorsqu'on a réfuté 2).]
"La
difficulté sérieuse que l’on fait à cette conception est la suivante : comment
cette situation d’obligé, qu’un fait ou un événement a créée, souvent
indépendamment de notre volonté, que d’autres faits ou événements modifient
nécessairement et sont capables d’annuler, peut-elle engendrer un devoir ou un
dû caractérisé moralement ? Comment passe-t-on du constat : je
suis l’obligé de quelqu’un (parce qu’il est de ma famille, de mon milieu, parce
qu’il est mon bienfaiteur, parce que j’ai passé contrat avec lui) à la
règle impérative : je suis obligé de faire quelque chose ?"
(p.59)
[Glose
7: On notera que le problème même que pose Tonneau n'a pas lieu d'être,
si, comme je le pense, le devoir suffit et l'obligation est soit non-morale,
soit un terme redondant pour le devoir.]
"Etre
obligé à Dieu, c’est un service royal ; être obligé au démon est une servitude
dégradante. Pourquoi ? Ce n’est pas la notion d’obligation qui en décide, c’est
la spécification, la direction, les fins qui qualifient
différemment le volontaire ici ou là et cela tient en définitive à la nature de
l’homme raisonnable. [...]
L’obligation
comme telle ne justifie rien, ne fonde rien ; elle n’est pas événement, elle ne provoque pas d’événement, elle
ne modifie pas une situation, elle n’est pas un principe gros de conséquences
morales. Peut-être faut-il rendre grammaticale : mais il ne suffit pas que
l’obligation joue le rôle de sujet dans une proposition pour que nous lui
prêtions une sorte de subjectivité et de causalité ; la catégorie de la
relation n est pas capable de porter ce fardeau. Le fait d'être obligé
n’oblige pas." (pp.62-63)
"L’obligation
n’est que situation de contact, implication, mais le mot connote une
signification d’inégalité et de dépendance, d’appartenance, qui lui vient des
réalités engagées." (p.65)
"Par
la promesse, nous essayons de donner ce qui ne peut l’être actuellement, car on
peut donner une res existante, disponible, livrable, mais il
est impossible de donner, au sens propre, des actes, encore moins des actes à
venir ; la seule ressource est alors la promesse, acte de raison qui ordonne,
organise et engage la conduite future." (p.69)
"Une
fois engagé, je me trouve en situation d’obligé et la forme passive « être
obligé » (voto, ex voto) s’impose presque inévitablement ;
de là le mécanisme grammatical conduit à des formes comme : le vœu oblige, le
vœu est obligatoire, le vœu possède une force d’obligation, etc. d’où l’on
prendrait facilement l’impression que le vœu est doué d’une sorte d’activité
propre par laquelle je serais subjugué et pour ainsi dire « moralement »
contraint. C’est certainement une illusion : le fait que je sois obligé et
engagé quand je m’oblige et m’engage par une promesse ou un vœu signale
simplement l’heureux succès et la réelle efficacité de mon acte, exactement
comme le fait de donner, s’il a un sens et s’il est réellement posé, entraîne
évidemment pour conséquence (il vaudrait mieux dire : a pour contenu, ou
effectue essentiellement ceci) que l’objet donné appartient désormais au
donataire." (pp.72-73)
"Tant
que je me contente d’avoir l’intention, le propos de remplir tel programme
d’activités, de suivre telle règle de vie, je ne suis ni obligé ni engagé. Au
contraire, dès qu’il y a contrat, promesse par exemple, sans que rien soit
changé substantiellement au programme, ni quant à la spécification ni quant à
l’exercice, me voilà obligé et engagé. Or qu’y a-t-il de nouveau si ce n’est
un respectus, une habitudo de fait, une situation
de contact, une rencontre à propos d’un contenu objectivement et subjectivement
identique entre ma volonté et celle d’autrui ?"
[Glose
8 : On ne serait obligé que devant autrui. Mais pourquoi ?
Qu'est-ce qu'autrui à de plus que moi ? Ou qu'un arbre ? Ou la
planète mars (envers laquelle on peut admettre que j'ai des devoirs, si, comme
je l'ai dit, mon bien en dépend en quelque façon) ?]
"C’est
ce contact, cette prise confiante et assurée, cette habitudo peut-être
inconsciente et informulée, sans laquelle il n’est plus de commerce
contractuel, qui lie et oblige ; autrement les volontés mèneraient deux
activités parallèles, identiques par leur structure de spécification et
d’exercice, mais incapables de se rejoindre in solidum pour
constituer un acte juridique tel que chaque volonté y est cause de
l’autre." (p.86)
[Glose
9 : Cette explication n'en est pas une. Dire qu'autrui crée l'obligation car
entre autrui et moi il y a un contact (?) n'explique rien. On ne voit pas
davantage de sens à la fin de la dernière phrase.]
"Si
la règle est posée en moi par la motion d’autrui, elle n’est pas seulement une
vérité spéculative ou pratique (ce qui suffirait pour être règle de pensée et
d’action) ; la connaissance même que j’ai de cette vérité m’oblige au sens
propre, je veux dire qu’elle me tient en contact, en prise, en une position de
fait qu’on pourrait dire événementielle, car il y a un événement réalisé, une
motion exercée (ce qu’une pure règle n’implique pas) et c’est le fait que le
maître ou le chef m’atteint et me touche par une motion en me saisissant de
cette vérité et de cette règle." (p.99)
"Les
premiers principes nous sont donnés par la nature, c’est-à-dire par le Créateur
; le contact de la Parole de Dieu, en créant l’être rationnel, lui a communiqué
une participation de la loi éternelle [...] Dès lors, il est permis de parler
d’obligation au sens propre, à propos de la loi naturelle, vu qu’il y a
notification de vérité par autrui, donc précepte." (p.100)
"On
obéit à des gens, parce qu’on leur est obligé, parce que si nous sommes
vertueux à leur égard la considération de leur supériorité nous fait vouloir et
aimer comme bonne la motion qu’ils exercent sur nous."
[Glose
10 : On revient à l'idée que l'obligation est morale si et seulement si elle
répond à un bien qui nous a été fait, etc. L'obligation se moralise lorsqu'il y
a un devoir de maintenir la relation dont nous bénéficions, ce qui contredit
l'attaque de cette thèse par Tonneau, page 56.]
"On
peut assurément exécuter les préceptes du supérieur pour mille raisons
étrangères à l'observantia, par exemple pour des raisons de justice
sociale, ou d’amitié, ou de commodité, ou parce qu’on estime personnellement
que les vues du supérieur sont sages et prudentes. Mais cela n’est pas obéir au
supérieur." (p.102)
[Glose
11 : Cette distinction est intéressante car là où un sociologue aurait
pu s'en tenir à traiter l'obéissance comme une obéissance extérieure,
observable ("X fait ce que lui a commandé Y"), l'auteur définit ici
l'obéissance en terme psychologique, par une attitude intérieure de
soumission et de reconnaissance d'une hiérarchie.]
"Théoriquement,
si la règle de conduite est fausse, c’est-à-dire si la loi est injuste, il
s’ensuit qu’elle n’émane pas de l’autorité légitime ; non pas que le prince
soit déchu de son autorité légitime s’il lui arrive de légiférer injustement,
mais la motion qu'il exerce dans ce cas n’est pas fondée légitimement, car en
émettant une règle injuste, il n’exerce pas son autorité légitime cette motion
n’oblige pas, parce que, à cet égard du moins, il n’est pas chef et le sujet
n’est pas sujet ; le sujet ne lui appartient pas, ne lui est pas oblige sous ce
rapport ; il n’y a donc pas de vraie loi, parce que cesse l’appartenance."
(p.112)
[Glose 12 : Si obligation = dépendance = pouvoir, alors en quoi un pouvoir injuste ne possède-t-il pas celui qui subit ce pouvoir ? Pourquoi diable cesserait l'appartenance ? On voit à quelle confusions inutiles du fait et du droit mène à raisonner sur cette notion. Loin de permettre une transition rationnelle entre factualité et normativité, elle maquille sans cesse le genre de confusions d'ordres dont se plaignait Hume.]
"Pour
saint Thomas, c’est précisément par la vision que l’homme est mis en possession
de sa béatitude ; la saisie en tant qu’elle nous fait toucher le but n’est pas
un acte différent de la vision." (p.122)
"Nulle
loi n’aurait lieu de diriger nos actions si notre être n’était déjà, d’entrée
de jeu, orienté vers une fin. Avant de concevoir le bien sous sa raison de
dû (ce qui concerne proprement la justice et les rapports avec autrui), sous
cette raison spéciale qu’il est requis par la loi divine ou humaine, il faut
concevoir le bien sous sa raison de bien, qui est déjà un dû au sens large, en
ce sens que son absence serait une privation d’être. Ainsi, à ce bien dû selon
le vœu d’une nature se rattache (consequitur) le bien dû par injonction
de la loi ou par rapport à autrui et qui est le bien comme obligatoire."
(pp.124-125)
"Une
morale de l’obligation, même vécue sous sa forme la plus parfaite qui est la
morale sous l’empire de la religion ou la sainteté, suppose toujours, si on
veut l’expliquer, une morale du bien dû selon l’ordre d’une nature."
(p.126)
[Glose
13 : Ces dernières lignes s'opposent implicitement au kantisme, et nous n'en
serons pas mécontents.]
-Jean
Tonneau, Absolu et obligation en morale, Vrin, 1965, 127 pages.
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