lundi 24 août 2026

L’origine étrangère favorise-telle la criminalité ? Réponse sociologique à partir des statistiques françaises

« Un sujet de débat politique considérable en France ces dernières années porte sur la question de savoir si la présence d’immigrés, de leurs descendants et d’étrangers originaires de pays non membres de l’UE (que nous regrouperons par commodité sous le terme d’ « immigrés ») entraîne une augmentation des taux de criminalité. Cependant, à ce jour, aucune étude économétrique formelle n’a examiné la relation entre la part des immigrés dans la population et le taux de criminalité en France. (p. 2)

« L’objectif de cet article est d’étudier si les immigrés ont une probabilité plus élevée de commettre des infractions et, dans l’affirmative, quelles en sont les raisons, en utilisant des données au niveau des départements français pour l’année 1999. » (p. 2)

"Les immigrés font face à des conditions économiques qui leur sont spécifiques : par exemple, ils ont tendance à être plus pauvres que les non-immigrés, et cette pauvreté a souvent un caractère plus persistant, en raison notamment de discriminations. Par conséquent, pour déterminer si les immigrés commettent effectivement plus d’infractions, il est nécessaire de dissocier leur statut d’immigré des facteurs économiques tels que la pauvreté et les inégalités.

Cette étude examine la relation entre les immigrés et la criminalité en régressant les taux de criminalité sur la part des immigrés dans un département donné, tout en contrôlant divers indicateurs socio-économiques. Nous établissons l’équation suivante :

où l’indice i désigne le département, et CRIMEᵢ représente le taux de criminalité, mesuré par le nombre de crimes pour 1 000 habitants. INCOMEᵢ et UNEMPᵢ correspondent respectivement au revenu par habitant et au taux de chômage, deux indicateurs de pauvreté. INEQᵢ est le coefficient de Gini pour la distribution des revenus, un indicateur des inégalités. Les trois variables avec l’exposant IM concernent spécifiquement les immigrés : SHARE est la part des immigrés dans la population ; UNEMP est le ratio entre le nombre de chômeurs immigrés et la population active, reflétant l’ampleur de la pauvreté parmi les immigrés ; enfin, INEQ est le ratio entre le taux de chômage des immigrés et celui des non-immigrés, mesurant le degré d’inégalité entre ces deux groupes. (p. 3)

« Après avoir contrôlé ces variables, nous nous attendons à ce que le coefficient associé à la part des immigrés reflète la « tendance intrinsèque » des immigrés à commettre des crimes par rapport aux non-immigrés.

Le principal problème économétrique dans l’estimation de l’équation (1) est la possibilité d’endogénéité pour certains régresseurs. En particulier, comme les personnes disposant de revenus suffisants peuvent quitter les zones à forte criminalité, tandis que d’autres ne le peuvent pas en raison des coûts de déménagement et des loyers plus élevés ailleurs, le terme d’erreur de l’équation (1) peut être corrélé avec le niveau de revenu. Pour la même raison, le terme d’erreur peut aussi être corrélé avec la part des immigrés, ces derniers ayant tendance à être plus pauvres. Pour corriger cette éventuelle endogénéité, nous utilisons une procédure des moments généralisés (GMM), dans laquelle nous employons comme instruments les premier et deuxième retards des variables endogènes. (p. 4)

« Nous commençons par estimer l’équation (1) en utilisant uniquement la part des immigrés, en laissant de côté, pour l’instant, les indicateurs relatifs à leur situation économique. Les résultats des estimations par les moindres carrés ordinaires (MCO) et par la méthode des moments généralisés (GMM) sont présentés respectivement dans les colonnes 1 et 2 du Tableau 2. Ils indiquent que la part des immigrés a un impact positif et significatif sur le taux de criminalité, confirmant qu’une part plus élevée d’immigrés est associée à un taux de criminalité plus élevé. (p. 5)

Ensuite, nous ajoutons l’une des mesures reflétant la situation économique des immigrés, à savoir le ratio entre le taux de chômage des immigrés et celui des non-immigrés, et présentons les résultats des estimations MCO et GMM dans les colonnes 3 et 4 du Tableau 2. L’effet du taux de chômage relatif s’avère non significatif dans les deux estimations, tandis que l’effet de la part des immigrés reste positif et significatif. Ces résultats sont cohérents avec ceux de Harer et Steffensmeier (1992) pour les États-Unis.

Enfin, nous ajoutons la part des chômeurs immigrés dans la population active. Nous constatons alors que l’effet de la part des immigrés devient non significatif (colonnes 5 et 6 du Tableau 2). Ce résultat suggère que les immigrés ne sont pas « intrinsèquement » plus susceptibles de commettre des crimes que le reste de la population. Cette conclusion laisse également penser que les résultats d’études antérieures montrant une corrélation entre les taux de criminalité et la part de la population afro-américaine pourraient refléter les conditions économiques d’une minorité tout aussi défavorisée, plutôt qu’une quelconque « tendance intrinsèque » à la criminalité.

Les colonnes (5) et (6) montrent que la part des chômeurs immigrés a un impact positif et significatif sur le taux de criminalité. Puisque notre régression contrôle également le taux de chômage global, ce résultat implique que les chômeurs immigrés sont plus susceptibles de commettre des crimes que les chômeurs non-immigrés. Les estimations de la colonne 6 indiquent qu’un chômeur non-immigré supplémentaire dans un département donné augmente le nombre de crimes dans ce département de 0,297, tandis qu’un chômeur immigré supplémentaire l’augmente de 0,297 + 0,546 = 0,843, en supposant que la population totale est égale à la population active.

Une raison possible de cette tendance nettement plus marquée des chômeurs immigrés à commettre des crimes est que leur situation économique est souvent plus difficile et plus durable, notamment en raison de discriminations. Autrement dit, les chômeurs immigrés peuvent s’attendre à rester au chômage à l’avenir et, de ce fait, avoir plus d’incitations à commettre des infractions.

Les résultats concernant les autres variables, non liées aux immigrés, sont les suivants : l’effet du revenu par habitant est positif et significatif, tandis que celui du coefficient de Gini (mesurant les inégalités de revenus) est non significatif. Ces résultats sont attendus, mais une explication possible est que le coefficient de Gini pourrait ne pas être un bon indicateur des inégalités de revenus, et que celles-ci pourraient être plus fortes dans les zones où les niveaux de revenu sont plus élevés. Ainsi, le coefficient associé au revenu capterait en réalité l’effet des inégalités de revenus. Neumayer (2004) observe également, à partir de données inter-pays, un effet positif et significatif du revenu et un effet non significatif des indices d’inégalités sur le taux de criminalité. (pp. 5-6)

Une fois contrôlées les conditions économiques des immigrés, l’effet de la part des immigrés devient non significatif, ce qui suggère que les immigrés ne sont pas « intrinsèquement » plus susceptibles de commettre des crimes que le reste de la population. De plus, nos résultats indiquent que les chômeurs immigrés commettent plus de crimes que les chômeurs non-immigrés, en raison de conditions plus défavorables. Ainsi, des politiques visant à améliorer la situation économique des immigrés pourraient contribuer de manière significative à réduire les taux de criminalité. » (p. 7)

-Yu Aoki & Yasuyuki Todo, "Are Immigrants More Likely to Commit Crimes ? Evidence from France", Applied Economics Letters, 2009, 16 (15), 1537–1541.

 

Post-scriptum : D'autres études concluent que les écarts de délinquance entre immigrés et natifs disparaissent largement lorsque l’on contrôle les facteurs socio‑économiques (Aoki & Todo, 2009 ; Hällsten, Sarnecki & Szulkin, 2011 sur la Suède).

[On pourrait donc être tenté de conclure, d'un point de vue politique, que si nous voulons moins de crimes, il ne faut pas moins d'immigrés, mais moins de pauvres -ce que ne dit pas la droite- (ce qui peut du reste être une raison de limiter le nombre d'immigrés pauvres dans un pays... Ce que ne dit pas la gauche...).]

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