« L’objectif
de cet article est d’étudier si les immigrés ont une probabilité plus élevée de
commettre des infractions et, dans l’affirmative, quelles en sont les raisons,
en utilisant des données au niveau des départements français pour l’année 1999. »
(p. 2)
"Les
immigrés font face à des conditions économiques qui leur sont spécifiques : par
exemple, ils ont tendance à être plus pauvres que les non-immigrés, et cette
pauvreté a souvent un caractère plus persistant, en raison notamment de
discriminations. Par conséquent, pour déterminer si les immigrés commettent
effectivement plus d’infractions, il est nécessaire de dissocier leur statut
d’immigré des facteurs économiques tels que la pauvreté et les inégalités.
Cette
étude examine la relation entre les immigrés et la criminalité en régressant
les taux de criminalité sur la part des immigrés dans un département donné,
tout en contrôlant divers indicateurs socio-économiques. Nous établissons
l’équation suivante :
où l’indice i désigne le département, et CRIMEᵢ représente le taux de criminalité, mesuré par le nombre de crimes pour 1 000 habitants. INCOMEᵢ et UNEMPᵢ correspondent respectivement au revenu par habitant et au taux de chômage, deux indicateurs de pauvreté. INEQᵢ est le coefficient de Gini pour la distribution des revenus, un indicateur des inégalités. Les trois variables avec l’exposant IM concernent spécifiquement les immigrés : SHARE est la part des immigrés dans la population ; UNEMP est le ratio entre le nombre de chômeurs immigrés et la population active, reflétant l’ampleur de la pauvreté parmi les immigrés ; enfin, INEQ est le ratio entre le taux de chômage des immigrés et celui des non-immigrés, mesurant le degré d’inégalité entre ces deux groupes. (p. 3)
« Après
avoir contrôlé ces variables, nous nous attendons à ce que le coefficient
associé à la part des immigrés reflète la « tendance intrinsèque » des
immigrés à commettre des crimes par rapport aux non-immigrés.
Le
principal problème économétrique dans l’estimation de l’équation (1) est la
possibilité d’endogénéité pour certains régresseurs. En particulier,
comme les personnes disposant de revenus suffisants peuvent quitter les zones à
forte criminalité, tandis que d’autres ne le peuvent pas en raison des coûts de
déménagement et des loyers plus élevés ailleurs, le terme d’erreur de
l’équation (1) peut être corrélé avec le niveau de revenu. Pour la même raison,
le terme d’erreur peut aussi être corrélé avec la part des immigrés, ces
derniers ayant tendance à être plus pauvres. Pour corriger cette éventuelle
endogénéité, nous utilisons une procédure des moments généralisés (GMM),
dans laquelle nous employons comme instruments les premier et deuxième retards
des variables endogènes. (p. 4)
« Nous
commençons par estimer l’équation (1) en utilisant uniquement la part des
immigrés, en laissant de côté, pour l’instant, les indicateurs relatifs à leur
situation économique. Les résultats des estimations par les moindres carrés
ordinaires (MCO) et par la méthode des moments généralisés (GMM) sont présentés
respectivement dans les colonnes 1 et 2 du Tableau 2. Ils indiquent que la part
des immigrés a un impact positif et significatif sur le taux de criminalité,
confirmant qu’une part plus élevée d’immigrés est associée à un taux de
criminalité plus élevé. (p. 5)
Ensuite,
nous ajoutons l’une des mesures reflétant la situation économique des immigrés,
à savoir le ratio entre le taux de chômage des immigrés et celui des
non-immigrés, et présentons les résultats des estimations MCO et GMM dans les
colonnes 3 et 4 du Tableau 2. L’effet du taux de chômage relatif s’avère non
significatif dans les deux estimations, tandis que l’effet de la part des
immigrés reste positif et significatif. Ces résultats sont cohérents avec ceux
de Harer et Steffensmeier (1992) pour les États-Unis.
Enfin,
nous ajoutons la part des chômeurs immigrés dans la population active. Nous
constatons alors que l’effet de la part des immigrés devient non significatif
(colonnes 5 et 6 du Tableau 2). Ce résultat suggère que les immigrés ne sont
pas « intrinsèquement » plus susceptibles de commettre des crimes que le reste
de la population. Cette conclusion laisse également penser que les résultats
d’études antérieures montrant une corrélation entre les taux de criminalité et
la part de la population afro-américaine pourraient refléter les conditions
économiques d’une minorité tout aussi défavorisée, plutôt qu’une quelconque «
tendance intrinsèque » à la criminalité.
Les
colonnes (5) et (6) montrent que la part des chômeurs immigrés a un impact
positif et significatif sur le taux de criminalité. Puisque notre régression
contrôle également le taux de chômage global, ce résultat implique que les
chômeurs immigrés sont plus susceptibles de commettre des crimes que les
chômeurs non-immigrés. Les estimations de la colonne 6 indiquent qu’un chômeur
non-immigré supplémentaire dans un département donné augmente le nombre de
crimes dans ce département de 0,297, tandis qu’un chômeur immigré
supplémentaire l’augmente de 0,297 + 0,546 = 0,843, en supposant que la
population totale est égale à la population active.
Une
raison possible de cette tendance nettement plus marquée des chômeurs immigrés
à commettre des crimes est que leur situation économique est souvent plus
difficile et plus durable, notamment en raison de discriminations. Autrement
dit, les chômeurs immigrés peuvent s’attendre à rester au chômage à l’avenir
et, de ce fait, avoir plus d’incitations à commettre des infractions.
Les
résultats concernant les autres variables, non liées aux immigrés, sont les
suivants : l’effet du revenu par habitant est positif et significatif, tandis
que celui du coefficient de Gini (mesurant les inégalités de revenus) est non
significatif. Ces résultats sont attendus, mais une explication possible est
que le coefficient de Gini pourrait ne pas être un bon indicateur des
inégalités de revenus, et que celles-ci pourraient être plus fortes dans les
zones où les niveaux de revenu sont plus élevés. Ainsi, le coefficient associé
au revenu capterait en réalité l’effet des inégalités de revenus. Neumayer
(2004) observe également, à partir de données inter-pays, un effet positif et
significatif du revenu et un effet non significatif des indices d’inégalités
sur le taux de criminalité. (pp. 5-6)
Une
fois contrôlées les conditions économiques des immigrés, l’effet de la part des
immigrés devient non significatif, ce qui suggère que les immigrés ne sont pas
« intrinsèquement » plus susceptibles de commettre des crimes que le reste de
la population. De plus, nos
résultats indiquent que les chômeurs immigrés commettent plus de crimes que les
chômeurs non-immigrés, en raison de conditions plus défavorables. Ainsi, des
politiques visant à améliorer la situation économique des immigrés pourraient
contribuer de manière significative à réduire les taux de criminalité. »
(p.
7)
-Yu Aoki & Yasuyuki
Todo, "Are Immigrants More Likely to Commit Crimes ? Evidence from France", Applied
Economics Letters, 2009, 16 (15), 1537–1541.
Post-scriptum
: D'autres études concluent que les écarts de délinquance entre
immigrés et natifs disparaissent largement lorsque l’on contrôle les facteurs
socio‑économiques (Aoki & Todo, 2009 ; Hällsten, Sarnecki &
Szulkin, 2011 sur la Suède).
[On pourrait donc être tenté de conclure, d'un point de vue politique, que si nous voulons moins de crimes, il ne faut pas moins d'immigrés, mais moins de pauvres -ce que ne dit pas la droite- (ce qui peut du reste être une raison de limiter le nombre d'immigrés pauvres dans un pays... Ce que ne dit pas la gauche...).]

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