mercredi 3 juin 2026

Sociologie de l’immigration : avoir des parents issus d’une culture traditionnelle augmente-t-il les chances de devenir délinquant ? Le cas des néerlandais d’ascendance marocaine

« Cela fait maintenant cinquante ans que les premiers hommes marocains sont arrivés aux Pays-Bas en tant que travailleurs invités ou migrants économiques. Surtout après la crise pétrolière de 1973 et la récession économique du début des années 1980, environ la moitié d’entre eux ont fait venir leur famille, commençant ainsi par la communauté immigrée marocaine, qui, selon Statistique Pays-Bas, comptait 374 694 personnes au 1er janvier 2014. On peut désormais distinguer une première génération, une génération 1,5 ayant grandi en partie au Maroc puis aux Pays-Bas, et une deuxième génération de personnes d’origine maroco-néerlandaise. Bien que la majorité possède la nationalité néerlandaise ou une double nationalité (Loozen et al. 2012 : 37), il est toujours courant aux Pays-Bas de désigner toutes les générations sous le terme de « Marocains ». Environ les deux tiers proviennent (a) de la région montagneuse du Rif, le long de la côte nord, (b) du sud, dans la région autour d’Agadir (Souss) et de Ouarzazate, et (c) des villes de Tanger, Casablanca, Fès, Meknès, Marrakech et Rabat. Aux Pays-Bas, la plupart des Marocains vivent dans les quatre grandes villes de la conurbation du Randstad : Amsterdam, Rotterdam, La Haye et Utrecht [...]

Depuis le début des années 1990, on considère que les jeunes hommes de ce groupe posent un problème criminel persistant, qui ne se limite pas aux troubles à l’ordre public et au vandalisme, mais inclut également des infractions graves comme le vol à la tire, le cambriolage et le vol à main armée [...]

Au départ, il semblait que les chiffres élevés pouvaient s’expliquer par une surreprésentation des jeunes hommes marocains dans les segments socio-économiques les plus défavorisés de la société. Pourtant, dès 1990, Junger note, sur la base de données auto-déclarées, que les taux de criminalité des Marocains pour cette tranche d’âge sont significativement plus élevés que la moyenne dans les segments socio-économiques les plus bas de la société et que ceux d’autres minorités. Sur la base des chiffres des suspects du système d’identification de la police néerlandaise (HKS : Herkenningsdienstsysteem) pour 2009, des chercheurs de l’Institut néerlandais pour la recherche sociale ont calculé dans quelle mesure les facteurs de risque généraux (sexe, âge, niveau d’éducation, revenu, urbanisation) déterminent le niveau de surreprésentation de divers groupes de jeunes non-occidentaux. Ce niveau était le plus faible pour les Marocains (van Noije et Kessels 2012 : 214-215).

Une deuxième explication plausible est que la surreprésentation des Marocains dans les statistiques criminelles résulte d’un ciblage policier sélectif et de discriminations. Récemment, un débat animé a eu lieu sur la question du profilage ethnique par la police néerlandaise. Les résultats des recherches empiriques ne sont pas encore concluants (Bovenkerk 2014, Cankaya 2012, Svensson et Saharso 2014). Cependant, comme l’a souligné Junger-Tas à propos de l’augmentation exceptionnelle des taux de criminalité marocaine apparue dans les années 1990 : « Même si la police est biaisée, cela n’expliquerait pas les disparités des taux de criminalité entre les différentes minorités. Pourquoi la police discriminerait-elle davantage les Marocains que les autres groupes ethniques ? »

Les chercheurs néerlandais en études ethniques font souvent référence à l’origine régionale et à la culture des Marocains. Les taux de délinquance élevés sont supposés résulter (1) des conditions primitives dans les régions rurales dont sont issus la plupart des immigrants, et (2) de la culture berbère des montagnes du Rif, dans le nord du Maroc, marquée par une résistance envers le gouvernement central, région d’où proviennent environ les deux tiers d’entre eux. Ces idées s’appuient principalement sur des travaux ethnographiques à petite échelle menés auprès de groupes de jeunes Marocains en difficulté dans les grandes villes néerlandaises (van Gemert 1998 ; Werdmölder 1997), des recherches pédagogiques au sein de familles marocaines, ainsi que des études psychologiques sur des criminels individuels aux Pays-Bas (Brons et al. 2008).

Comment ces observations s’intègrent-elles dans les théories sur la criminalité et l’immigration, et – c’est là le cœur de cet article – résistent-elles à une vérification quantitative : dans quelle mesure les différences de taux de criminalité chez les jeunes hommes marocains peuvent-elles être attribuées à leur origine régionale ?

Cette question est abordée en comparant les casiers judiciaires néerlandais (antécédents de suspicion pour un crime) de jeunes hommes marocains issus respectivement de zones rurales ou du Rif avec ceux originaires de villes ou d’autres régions du Maroc.

Les hypothèses selon lesquelles les taux de criminalité des immigrants de première génération seraient supérieurs à la moyenne ont été systématiquement contredites par des recherches scientifiques montrant, au contraire, des taux de criminalité plus bas. Ces conclusions sur la criminalité des immigrants dans l’Amérique des années 1920, établies par les sociologues de l’école de Chicago (Park et al. 1967), ont été confirmées en Europe par Ferracuti, qui a publié en 1968 un ouvrage complet sur le sujet. En 1996, Yeager a de nouveau corroboré cette « règle générale » dans une méta-analyse incluant également les expériences du Canada et de l’Australie. Concernant la criminalité violente, Robert J. Sampson a montré qu’aux États-Unis « les villes à forte concentration d’immigrants font partie des endroits les plus sûrs » (Sampson 2008 : 30).

Cependant, il a également été noté que les immigrants « importent » dans une certaine mesure les traditions criminelles de leur pays d’origine. Par exemple, les Italiens du Sud de première génération avaient une tendance relativement marquée à commettre des homicides, tandis que les Finnois étaient plus enclins à commettre des crimes directement liés à une consommation excessive d’alcool (Sutherland 1939 : 125). Par ailleurs, il a été constaté que les taux de criminalité de nombreux immigrants de deuxième génération, nés dans le nouveau pays, étaient supérieurs à la moyenne pour leur tranche d’âge.

La théorie de la désorganisation sociale (Shaw et McKay 1942) soutient que l’absence de cohésion sociale et de consensus normatif conduit à la criminalité. Cette théorie a servi à expliquer les schémas de criminalité élevée dans ce que les chercheurs de Chicago appelaient des « zones de transition » –des quartiers pauvres des villes où les enfants d’immigrants grandissaient dans des conditions de privation économique, de dégradation physique et de forte rotation des résidents. L’hétérogénéité et le caractère éphémère de la population dans ces zones rendaient particulièrement difficile l’organisation du quartier et la surveillance des enfants. En même temps, les chercheurs de Chicago ont observé que certains groupes présentaient une désorganisation sociale plus marquée que d’autres, même lorsque leur statut socio-économique était identique. Ils ont expliqué ce phénomène en notant que certains groupes pouvaient échapper à la désorganisation en préservant leur cohésion sociale ou en formant une « colonie » ou un « ghetto » (Park et al. 1967 : 107).

Aronowitz (2002) utilise cette notion pour expliquer l’efficacité du contrôle social des délinquants juvéniles au sein de la communauté turque de Berlin aujourd’hui. Au sein de leur propre cercle en Allemagne, pendant un temps, les membres de cette communauté ont pu préserver leurs mécanismes traditionnels de contrôle social. Elle constate que les taux de criminalité chez la deuxième génération, née en Allemagne, sont plus élevés que ceux des jeunes nés et éduqués en Turquie, puis amenés à Berlin enfants (c’est-à-dire ce qu’on appelle la génération 1,5). »

[Glose 1 : cette explication théorique a des implications  déroutantes car elle contredit l’idée que l’assimilation culturelle des étrangers et la moralité civique marche du même pas (c’est-à-dire qu’un individu qui devient un « bon français » acquiert à la fois de nouvelles caractéristiques culturelles et affectives tout en étant aussi un bon citoyen respectueux des lois de son nouveau pays, etc.)

Or la théorie de Park et all (1967) aboutit à une image différence : les groupes qui se communautarisent (« ghettoïsation ») et donc s’assimilent vraisemblablement moins sont aussi moins criminogènes (on pourrait penser, dans le cas français, à l’exemple des minorités asiatiques). Il semblerait qu’on ne puisse pas maximiser à la fois l’ « intégration » (civique) d’un groupe étranger et son assimilation (culturel)…]

Une deuxième approche théorique sera plus tard appelée théorie de la privation relative ou théorie de la tension (Merton 1949). Les théoriciens de la tension de l’école de Chicago soutenaient que la génération des parents se contentait d’emplois simples et de revenus modestes dans le pays d’accueil, car ils les comparaient aux conditions économiques et politiques de leur pays d’origine. En revanche, la deuxième génération, en se comparant à l’école ou dans la rue avec les Américains, avait des exigences matérielles plus élevées, ce qui engendrait des tensions et pouvait mener à la délinquance.

La théorie du conflit culturel ou dissonance culturelle (Sellin 1938) se concentre sur l’expérience des immigrants plongés dans un milieu où les cultures et les « normes de conduite » entrent en conflit, en particulier lorsque des immigrants ruraux se retrouvent dans un cadre urbain cosmopolite. La première génération d’immigrants peut continuer à vivre selon la culture dans laquelle elle a été élevée dans son pays d’origine. C’est la deuxième génération qui souffre le plus de ce conflit culturel. Les enfants d’immigrants sont vulnérables lorsqu’ils se retrouvent dans un no man’s land entre deux cultures : ils n’ont parfois ni réussi à intérioriser la culture de leurs parents, ni à s’intégrer dans la nouvelle société. La génération 1,5 occupe une position intermédiaire. Shoham (1962 : 212) a précisé cette théorie en soulignant que le statut économique du chef de famille est souvent « affecté » par le processus d’intégration. Cela place les jeunes dans un état de confusion qui les pousse à adopter la « culture de la rue » et à devenir des délinquants juvéniles."

[Glose 2 : ce modèle relativise grandement les discours sur la « culture étrangère » des enfants d’immigrés. En fait ces derniers n’ont parfois que très partiellement des traits culturels liés aux pays d’où provenaient leurs parents, ce qui explique d’ailleurs le dépaysement ou le rejet qu’ils peuvent rencontrer en allant visiter le pays de leurs parents…]

"Étonnamment, aucune de ces trois théories n’a accordé une attention explicite aux antécédents sociaux, culturels ou politiques spécifiques des immigrants dans leur pays d’origine. Dans la théorie de la désorganisation sociale, le lien entre l’origine des immigrants et la criminalité est indirect et non précisé : le simple fait que les immigrants s’installent dans des quartiers pauvres, en proie à un flux démographique constant, entraîne une désorganisation sociale, ce qui à son tour augmente le taux de criminalité. Dans la théorie de la tension, le moteur de la criminalité réside dans l’attrait des « objectifs de réussite » de la société américaine aisée et dans l’absence de moyens légitimes pour les atteindre. Le manque d’éducation ou d’expérience de travail dans des conditions industrielles modernes, absentes dans le pays d’origine, n’est pas explicitement pris en compte.

Dans ses cadres théoriques pour la recherche sur le lien entre immigration et criminalité, Mears nous encourage explicitement à prendre en compte les variables contextuelles du pays d’émigration ainsi que les sous-populations au sein du flux migratoire (Mears 2001 : 10). Thomas considère que l’origine du délinquant est pertinente, car les immigrants arrivent dans le nouveau pays avec « des expériences extrêmement variées dans leur pays d’origine, leur communauté, leur famille et leurs réseaux d’amis » (Thomas 2011 : 384).

Les chercheurs néerlandais font exception à cet égard. Dans la tradition néerlandaise de géographie culturelle et d’ethnographie, les chercheurs intègrent depuis longtemps les antécédents des immigrants lorsqu’ils décrivent et analysent leurs problèmes sociaux. Ils ont mené des travaux de terrain dans les pays d’émigration (comme le Suriname, les Antilles néerlandaises, la Turquie, le Maroc), et plus précisément dans les régions d’où sont principalement issus les immigrants (van Amersfoort 1982). Au Maroc, ils ont étudié les niveaux variables de capital social parmi la population d’origine (De Mas 1987) ainsi que l’histoire familiale des émigrants (van den Berg-Eldering 1978).

Les chercheurs néerlandais ont discuté des causes possibles des problèmes de criminalité chez la génération 1,5. La délinquance des jeunes migrants a-t-elle commencé avant ou après leur installation aux Pays-Bas ?

Werdmölder (1997) et van den Berg-Eldering (1978) montrent que les jeunes arrivés aux Pays-Bas en tant que génération 1,5 étaient déjà impliqués dans des activités criminelles ou de la délinquance juvénile au Maroc. Cela est lié à la manière marocaine d’élever les enfants, en particulier dans la région berbère du Rif. Les jeunes enfants sont élevés par leur mère, mais à partir de huit ans, c’est le père qui en a la responsabilité. Les garçons intègrent alors le monde des hommes et passent beaucoup de temps en dehors de la maison : à l’école, dans la rue ou au marché. Comme leurs pères sont en Europe, il n’y a personne pour les discipliner et les corriger. Pour les mères, le risque de perdre le contrôle sur leurs fils et de les voir « mal tourner » était une raison importante d’insister sur la réunification familiale en Europe. Le contrôle social, déjà affaibli au Maroc, a encore diminué aux Pays-Bas.

De manière plus générale, la criminalité marocaine aux Pays-Bas est souvent expliquée par le fait que la plupart de ces immigrants proviennent de campagnes sous-développées et de la région du Rif, au nord, connue pour son « individualisme brutal » et son esprit de rébellion politique

Les descriptions des chercheurs néerlandais sur les principales régions d’origine des Marocains ont trouvé un écho auprès d’un public plus large. Leur argument selon lequel la surreprésentation des Marocains dans les statistiques criminelles s’explique par les spécificités de ces régions est désormais considéré comme un « fait social », enseigné dans les universités et lors de formations spécialisées sur les minorités pour les forces de l’ordre. Des spécialistes commentent dans les médias des affaires criminelles impliquant des personnes originaires du nord du Maroc. Ce thème est souvent abordé par les intellectuels « marocains » aux Pays-Bas (par exemple dans le roman Bad boy d’Abdelkader Benali). Des policiers, des avocats et des autorités locales effectuent des « voyages de découverte » dans la région du Rif pour mieux comprendre les origines du problème.

Le « fait social » selon lequel l’origine rurale et rifaine de la majorité des immigrants marocains aux Pays-Bas serait largement responsable de leurs taux de criminalité élevés suppose implicitement ou explicitement des différences de taux de criminalité selon l’origine régionale. Cette hypothèse part du principe que si la migration du Maroc vers les Pays-Bas avait été moins sélective, avec davantage de personnes originaires de villes et de régions modernes plutôt que de la région du Rif, il y aurait moins de problèmes de criminalité marocaine.

Compte tenu des théories sociologiques de l’immigration décrites ci-dessus, il est logique de présumer que plus la région d’origine et le pays d’accueil diffèrent sur les plans socio-économique et en termes de modernité, plus l’écart est grand et plus l’intégration prend du temps. Par exemple, les immigrants issus d’une communauté soudée dans une campagne pauvre et peu éduquée auront plus de difficultés à s’adapter à un environnement urbain anonyme que des citadins bien éduqués. Eisenstadt a suivi ce raisonnement pour expliquer les taux de criminalité élevés parmi les Juifs séfarades (dont les Marocains !) en Israël : « La désorganisation du groupe immigrant, l’instabilité des relations sociales et les différentes formes de transgression des normes, comme la délinquance juvénile ou la criminalité, sont les plus marquées chez les groupes dont les normes culturelles et éducatives sont bien inférieures à celles de la société d’accueil » (Eisenstadt 1954 : 261). De même, Junger-Tas (1997 : 300-301), qui a été une figure majeure de la théorie de l’intégration aux Pays-Bas, explique les taux de criminalité élevés parmi les minorités immigrées par leur position socio-économique faible, elle-même résultant d’un « décalage culturel » important par rapport au pays d’origine. Elle a précisé la dimension culturelle du conflit des cultures, évoquant des différences de valeurs comme le traditionalisme contre le modernisme, le respect de l’autorité contre la prise de décision démocratique, etc.

Les conditions pour expliquer la criminalité par les différences de développement économique et culturel entre la campagne marocaine et les villes néerlandaises semblent réunies. La distance socio-économique et culturelle entre la campagne marocaine et la société urbaine néerlandaise est immense. Les deux tiers de tous les immigrants provenaient de zones rurales, y compris les petites villes comme Al Hoceïma et Nador. Bouras (2012 : 52) souligne dans son histoire des Marocains aux Pays-Bas que les personnes originaires de la campagne avaient des familles beaucoup plus nombreuses que celles des villes, et devaient effectuer une transition bien plus importante pour passer de leur mode de vie traditionnel à la vie aux Pays-Bas. La littérature sur l’émigration marocaine donne des exemples de femmes illettrées qui ont découvert la vie urbaine pour la première fois en arrivant en Europe et ont eu beaucoup de mal à s’adapter à la modernité. Comment étaient-elles censées élever leurs enfants dans cet environnement ? Pels et de Haan (2007) écrivent à propos des parents confrontés à l’incertitude en matière d’éducation des enfants. Les pères marocains étaient également bien conscients que le contraste entre l’ancienne et la nouvelle culture pouvait entraîner des problèmes de comportement chez leurs enfants. Ils pouvaient prévoir que leurs enfants seraient exposés à « la dépravation de l’Occident », ce qui explique pourquoi ils ont longtemps résisté à l’idée de la réunification familiale (Eldering 1995).

Si c’est bien la distance socio-économique et culturelle qui détermine la difficulté à combler l’écart, on pourrait s’attendre à ce que les Marocains originaires de la campagne soient plus enclins à développer des comportements criminels que ceux originaires des villes. Cela s’appliquerait particulièrement à la deuxième génération, et dans une moindre mesure à la génération 1,5, en raison de leur plus grande probabilité de souffrir du conflit des cultures et de leurs exigences matérielles plus élevées.

[Glose 3 : J’ai un peu plus de mal à suivre l’argumentation concernant la 2ème génération, puisque par définition elle ne vient pas de la campagne marocaine, étant née au Pays-Bas. J’imagine que les auteurs présupposent que quelque chose de la culture des parents (venus du Rif) se transmet aux enfants, bien qu’on ait déjà vu que la culture des descendants d’immigrés n’étaient plus celles de leurs parents, compte tenu de leur socialisation dans une société urbaine européenne.]

En plus du caractère rural des montagnes du Rif, le niveau de développement de cette région a toujours été notoirement bas (De Mas 1987). En utilisant le concept de capital social, De Mas (1987) explique le contraste entre la mentalité régionale, l’esprit d’entreprise et le degré d’intégration dans l’État national entre le Souss, au sud, et les montagnes du Rif, au nord du Maroc. Il existe des raisons géographiques et historiques pour lesquelles le Rif a pris du retard dans le processus de développement (De Mas 2001). Avec ses falaises escarpées sur les côtes, le Rif a toujours été, pour les dirigeants, une zone tampon contre les invasions venues du nord plutôt qu’une partie intégrante du pays. Jusqu’à récemment, le Rif était la région la plus pauvre du Maroc. Entre 1912 et 1956, lorsque le Maroc était colonisé par la France, le Rif était sous domination espagnole et est resté sous-développé. Ses habitants parlent une des langues berbères, l’espagnol et l’arabe marocain, mais pas le français. La région était à l’origine une société tribale, mais elle était administrée par des fonctionnaires arabes et non berbères. Après l’indépendance, le roi Hassan II a entretenu une relation hostile avec ses sujets de cette région en réprimant violemment les révoltes de 1958-1959. En ethnographie, la structure sociale des tribus du Rif est décrite comme faible, et les familles se méfient les unes des autres (Hart 2000). Il n’existe presque aucun niveau de contrôle social ou politique au-dessus de celui des familles individuelles. Lorsque le père est absent parce qu’il travaille à l’étranger comme travailleur migratoire, ses fils grandissent dans une relative liberté. Cela explique la déviance de la génération 1,5. La deuxième génération grandit en Europe, où le patriarche de la famille a perdu une grande partie de son contrôle sur ses enfants. Il est difficile d’exercer un contrôle social correctif sur la jeune génération dans un groupe où la cohésion sociale est faible et où les familles se méfient les unes des autres.

L’étude porte sur les hommes d’origine marocaine âgés de 15 à 25 ans vivant aux Pays-Bas au début de l’année 2009, avec une date de référence au 24 septembre 2010. La population étudiée comprend un total de 32 400 hommes marocains dans cette tranche d’âge. L’étude se limite aux hommes marocains, car le pourcentage de suspects masculins d’origine marocaine est plus de cinq fois supérieur à celui des suspectes féminines d’origine marocaine [...]. Nous limitons notre étude à la tranche d’âge 15-25 ans, car les pourcentages de suspects sont bien plus élevés dans cette catégorie d’âge de la population marocaine que dans toute autre cohorte.

Les taux de criminalité aux Pays-Bas sont plus élevés chez les Marocains originaires de la campagne et du Rif, ou dont les parents en sont issus, que chez ceux originaires des provinces urbaines du Maroc et en dehors du Rif, ou dont les parents en sont issus.

L’influence de l’origine géographique sur la criminalité doit être relativisée. Les différences liées à l’origine géographique peuvent être significatives, mais elles restent faibles. Après contrôle des trois caractéristiques démographiques, la probabilité d’avoir été suspecté d’une infraction pénale est 1,138 fois plus élevée pour les Marocains de 15 à 25 ans ayant un passé rural, et 1,106 fois plus élevée pour ceux dont les racines se trouvent dans le Rif. Cette influence limitée de l’origine géographique sur la probabilité d’avoir été suspecté d’une infraction se manifeste également par le faible pourcentage de variance expliquée par cette variable, c’est-à-dire que la variance expliquée n’est que de 0,1 % (voir Modèle 1). En raison de la taille importante de la population étudiée, cet effet limité reste néanmoins significatif.

La position socio-économique est un prédicteur extrêmement important du fait d’avoir déjà été suspecté d’une infraction pénale, comme en témoigne l’augmentation brutale à 12 % de la part de variance expliquée. Plus les niveaux d’éducation, de revenu et d’emploi sont élevés, moins la probabilité d’avoir été suspecté d’une infraction pénale est grande. Les différences liées à l’origine géographique sont moins marquées après correction des différences socio-économiques […]

Cependant, la significativité statistique n’est pas équivalente à l’importance scientifique. Le pouvoir explicatif de la différence régionale n’est pas supérieur à 0,1 %, ce qui est bien inférieur à ce que l’on pourrait attendre sur la base de la littérature scientifique et des débats politiques. Le fait qu’une corrélation significative entre l’origine régionale et la criminalité soit néanmoins observée s’explique par la taille importante de la population étudiée.

La situation socio-économique aux Pays-Bas exerce un pouvoir explicatif bien plus grand, et il n’existe que des preuves partielles selon lesquelles les différences d’origine régionale au Maroc se manifestent dans les différences socio-économiques actuelles. Le chômage, un faible niveau d’éducation et un revenu modeste sont de bien meilleurs prédicteurs du fait d’avoir déjà été suspecté d’une infraction pénale que l’origine géographique. Ces résultats nous incitent à chercher les causes de la criminalité marocaine aux Pays-Bas plutôt qu’au Maroc. Il existe également une différence entre la criminalité de la génération 1,5 et celle de la première génération : quelle que soit leur origine régionale, les enfants arrivés aux Pays-Bas à un jeune âge sont clairement plus susceptibles d’avoir été suspectés d’une infraction pénale que ceux ayant passé toute leur jeunesse au Maroc.

La conclusion est que, si l’on y regarde de plus près, la criminalité marocaine est un phénomène général aux Pays-Bas et non le résultat de l’origine rurale ou rifaine de nombreux immigrants. Compte tenu des attentes suscitées par la littérature sur l’origine régionale de la criminalité marocaine aux Pays-Bas, il s’agit d’une conclusion plutôt inattendue. Elle peut s’expliquer en partie par les limites de l’ensemble de données. Nous n’avons pas accès aux données sur les migrations internes ayant pu précéder l’émigration vers l’Europe. Nous ne savons pas combien de « ruraux urbanisés », comme les appelle van den Berg-Eldering (1978), sont inclus dans le groupe que nous catégorisons ici comme rural. Cette limite est importante, car les migrants masculins ont parfois délibérément habitué leur famille à la vie dans les villes marocaines afin que la transition culturelle ne soit pas trop brutale. […]

Concernant l’hypothèse du lien entre immigration et criminalité, il n’y a toujours pas de raison d’accorder une importance excessive à l’éventuel caractère criminogène de l’origine des immigrants et de leur culture. Dans ce cas, nous avons testé les hypothèses en fonction des différences régionales au sein d’un seul pays. Jusqu’à présent, les taux de criminalité des immigrants n’ont été comparés qu’entre pays d’origine, ce qui pose des problèmes de comparabilité. Nous nous sommes concentrés sur la différenciation régionale au sein d’un seul pays, de sorte que cet inconvénient méthodologique joue un rôle bien moindre. Pour l’instant, nous sommes en accord avec Solivetti (2010), qui conclut, sur la base d’une comparaison entre divers groupes d’immigrants dans différents pays d’immigration, que les caractéristiques des sociétés d’accueil expliquent davantage la criminalité au sein des groupes ethniques que les caractéristiques des pays d’origine. »

-Frank Bovenkerk & Tineke Fokkema, "Crime among young Moroccan men in the Netherlands. Does their regional origin matter ?", European Journal of Criminology, 2016, 13(3), 352-371.

Post-scriptum : le mystère de la surreprésentation des descendants d'immigrés marocains dans la criminalité néerlandaise reste néanmoins entier, au sein où elle n'est expliquée ni par la position socio-économique, ni par les discrimination, ni par une distance culturelle opposant société traditionnelle et société moderne.

Néanmoins, il est clair que les résultats de Bovenkerk et Fokkema, s'ils réfutent des croyances courantes sur les causes de la criminalité, n'élimine pas toute hypothèse culturaliste possible. On pourrait par exemple soutenir qu'il y a quelque chose propre à la culture marocaine en général qui favorise la criminalité (ou bien, si le taux de criminalité dans le pays d'origine n'est pas particulièrement saillant, on pourrait faire l'hypothèse que c'est le décalage culturel entre des traits culturels étrangers et la réalité de la société néerlandaise qui favorisent cette surreprésentation dans les statistiques criminelles) -et non pas à la culture marocaine du Rif spécifiquement. Ceci dit, l'influence de la culture d'origine devenant moins présente au fil des générations, on pourrait ne pas se satisfaire de cette direction de recherche d'explications.

Une piste culturaliste de ce type pourrait-elle attribuer cette criminalité supérieure à un facteur religieux (l'islam) ? On ne peut pas l'écarter à titre d'hypothèse. En effet, une autre population issue de l'immigration et vraisemblablement musulmane (lorsque ces membres ont une religion) sont présents aux Pays-Bas, tout en étant toujours moins sur-presentés que les descendants d'immigrés marocains : les descendants d'immigrés turques. Les deux groupes présentent un taux d'auto-identification à l'islam élevé (80%). Cependant, la pratique religieuse des descendants d'immigrés de marocains est légèrement plus forte (selon les données du Centraal Bureau voor de Statistiek et du Sociaal en Cultureel Planbureau). Et nous savons également que la sur-représentation des "turcs" dans le taux de suspect (selon le Centraal Bureau voor de Statistiek) était de 4.5% en 2005 et 2% en 2017, tandis que la sur-représentant des "marocains" était de 7.4% et 3.7% aux même dates. Il existe donc une corrélation positive entre taux de religiosité (musulmane) et niveau de criminalité lorsque l'on compare ces deux groupes de descendants d'immigrés. C'est une piste que la recherche scientifique doit tenter de corroborer ou de falsifier.

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