« Cela
fait maintenant cinquante ans que les premiers hommes marocains sont arrivés
aux Pays-Bas en tant que travailleurs invités ou migrants économiques. Surtout
après la crise pétrolière de 1973 et la récession économique du début des
années 1980, environ la moitié d’entre eux ont fait venir leur famille,
commençant ainsi par la communauté immigrée marocaine, qui, selon Statistique
Pays-Bas, comptait 374 694 personnes au 1er janvier 2014. On peut désormais
distinguer une première génération, une génération 1,5 ayant grandi en partie
au Maroc puis aux Pays-Bas, et une deuxième génération de personnes d’origine
maroco-néerlandaise. Bien que la majorité possède la nationalité néerlandaise
ou une double nationalité (Loozen et al. 2012 : 37), il est toujours courant
aux Pays-Bas de désigner toutes les générations sous le terme de « Marocains ».
Environ les deux tiers proviennent (a) de la région montagneuse du Rif, le long
de la côte nord, (b) du sud, dans la région autour d’Agadir (Souss) et de
Ouarzazate, et (c) des villes de Tanger, Casablanca, Fès, Meknès, Marrakech et
Rabat. Aux Pays-Bas, la plupart des Marocains vivent dans les quatre grandes
villes de la conurbation du Randstad : Amsterdam, Rotterdam, La Haye et Utrecht
[...]
Depuis
le début des années 1990, on considère que les jeunes hommes de ce groupe
posent un problème criminel persistant, qui ne se limite pas aux troubles à
l’ordre public et au vandalisme, mais inclut également des infractions graves
comme le vol à la tire, le cambriolage et le vol à main armée [...]
Au
départ, il semblait que les chiffres élevés pouvaient s’expliquer par une
surreprésentation des jeunes hommes marocains dans les segments
socio-économiques les plus défavorisés de la société. Pourtant, dès 1990,
Junger note, sur la base de données auto-déclarées, que les taux de criminalité
des Marocains pour cette tranche d’âge sont significativement plus élevés que
la moyenne dans les segments socio-économiques les plus bas de la société et
que ceux d’autres minorités. Sur la base des chiffres des suspects du système
d’identification de la police néerlandaise (HKS : Herkenningsdienstsysteem)
pour 2009, des chercheurs de l’Institut néerlandais pour la recherche sociale
ont calculé dans quelle mesure les facteurs de risque généraux (sexe, âge,
niveau d’éducation, revenu, urbanisation) déterminent le niveau de
surreprésentation de divers groupes de jeunes non-occidentaux. Ce niveau était
le plus faible pour les Marocains (van Noije et Kessels 2012 : 214-215).
Une
deuxième explication plausible est que la surreprésentation des Marocains dans
les statistiques criminelles résulte d’un ciblage policier sélectif et de
discriminations. Récemment, un débat animé a eu lieu sur la question du
profilage ethnique par la police néerlandaise. Les résultats des recherches
empiriques ne sont pas encore concluants (Bovenkerk 2014, Cankaya 2012,
Svensson et Saharso 2014). Cependant, comme l’a souligné Junger-Tas à propos de
l’augmentation exceptionnelle des taux de criminalité marocaine apparue dans
les années 1990 : « Même si la police est biaisée, cela
n’expliquerait pas les disparités des taux de criminalité entre les différentes
minorités. Pourquoi la police discriminerait-elle davantage les Marocains que
les autres groupes ethniques ? »
Les chercheurs néerlandais en études ethniques font souvent référence à l’origine régionale et à la culture des Marocains. Les taux de délinquance élevés sont supposés résulter (1) des conditions primitives dans les régions rurales dont sont issus la plupart des immigrants, et (2) de la culture berbère des montagnes du Rif, dans le nord du Maroc, marquée par une résistance envers le gouvernement central, région d’où proviennent environ les deux tiers d’entre eux. Ces idées s’appuient principalement sur des travaux ethnographiques à petite échelle menés auprès de groupes de jeunes Marocains en difficulté dans les grandes villes néerlandaises (van Gemert 1998 ; Werdmölder 1997), des recherches pédagogiques au sein de familles marocaines, ainsi que des études psychologiques sur des criminels individuels aux Pays-Bas (Brons et al. 2008).
Comment ces observations s’intègrent-elles dans les théories sur la criminalité et l’immigration, et – c’est là le cœur de cet article – résistent-elles à une vérification quantitative : dans quelle mesure les différences de taux de criminalité chez les jeunes hommes marocains peuvent-elles être attribuées à leur origine régionale ?
Cette question est abordée en comparant les casiers judiciaires néerlandais
(antécédents de suspicion pour un crime) de jeunes hommes marocains issus
respectivement de zones rurales ou du Rif avec ceux originaires de villes ou
d’autres régions du Maroc.
Les hypothèses selon lesquelles les taux de criminalité des immigrants de première génération seraient supérieurs à la moyenne ont été systématiquement contredites par des recherches scientifiques montrant, au contraire, des taux de criminalité plus bas. Ces conclusions sur la criminalité des immigrants dans l’Amérique des années 1920, établies par les sociologues de l’école de Chicago (Park et al. 1967), ont été confirmées en Europe par Ferracuti, qui a publié en 1968 un ouvrage complet sur le sujet. En 1996, Yeager a de nouveau corroboré cette « règle générale » dans une méta-analyse incluant également les expériences du Canada et de l’Australie. Concernant la criminalité violente, Robert J. Sampson a montré qu’aux États-Unis « les villes à forte concentration d’immigrants font partie des endroits les plus sûrs » (Sampson 2008 : 30).
Cependant,
il a également été noté que les immigrants « importent » dans une certaine mesure les traditions
criminelles de leur pays d’origine. Par exemple, les Italiens du Sud de
première génération avaient une tendance relativement marquée à commettre des
homicides, tandis que les Finnois étaient plus enclins à commettre des crimes
directement liés à une consommation excessive d’alcool (Sutherland 1939 : 125).
Par ailleurs, il a été constaté que les taux de criminalité de nombreux
immigrants de deuxième génération, nés dans le nouveau pays, étaient supérieurs
à la moyenne pour leur tranche d’âge.
La
théorie de la désorganisation sociale (Shaw et McKay 1942) soutient que
l’absence de cohésion sociale et de consensus normatif conduit à la
criminalité. Cette théorie a servi à expliquer les schémas de criminalité
élevée dans ce que les chercheurs de Chicago appelaient des «
zones de transition » –des quartiers
pauvres des villes où les enfants d’immigrants grandissaient dans des
conditions de privation économique, de dégradation physique et de forte
rotation des résidents. L’hétérogénéité et le caractère éphémère de la
population dans ces zones rendaient particulièrement difficile l’organisation
du quartier et la surveillance des enfants. En même temps, les chercheurs de
Chicago ont observé que certains groupes présentaient une désorganisation
sociale plus marquée que d’autres, même lorsque leur statut socio-économique
était identique. Ils ont expliqué ce phénomène en notant que certains
groupes pouvaient échapper à la désorganisation en préservant leur cohésion
sociale ou en formant une « colonie » ou un « ghetto » (Park
et al. 1967 : 107).
Aronowitz
(2002) utilise cette notion pour expliquer l’efficacité du contrôle social des
délinquants juvéniles au sein de la communauté turque de Berlin aujourd’hui. Au
sein de leur propre cercle en Allemagne, pendant un temps, les membres de cette
communauté ont pu préserver leurs mécanismes traditionnels de contrôle social.
Elle constate que les taux de criminalité chez la deuxième génération, née en
Allemagne, sont plus élevés que ceux des jeunes nés et éduqués en Turquie, puis
amenés à Berlin enfants (c’est-à-dire ce qu’on appelle la génération 1,5). »
[Glose
1 : cette explication théorique a des implications déroutantes car
elle contredit l’idée que l’assimilation culturelle des étrangers et la
moralité civique marche du même pas (c’est-à-dire qu’un individu qui devient un
« bon français » acquiert à la fois de nouvelles caractéristiques
culturelles et affectives tout en étant aussi un bon citoyen respectueux des
lois de son nouveau pays, etc.)
Or
la théorie de Park et all (1967) aboutit à une image différence : les groupes
qui se communautarisent (« ghettoïsation ») et donc s’assimilent
vraisemblablement moins sont aussi moins criminogènes (on pourrait penser, dans
le cas français, à l’exemple des minorités asiatiques). Il semblerait qu’on ne
puisse pas maximiser à la fois l’ « intégration » (civique) d’un
groupe étranger et son assimilation (culturel)…]
Une
deuxième approche théorique sera plus tard appelée théorie
de la privation relative ou théorie de la tension (Merton 1949). Les théoriciens de la tension de l’école de Chicago
soutenaient que la génération des parents se contentait d’emplois simples et de
revenus modestes dans le pays d’accueil, car ils les comparaient aux conditions
économiques et politiques de leur pays d’origine. En revanche, la deuxième
génération, en se comparant à l’école ou dans la rue avec les Américains,
avait des exigences matérielles plus élevées, ce qui engendrait des
tensions et pouvait mener à la délinquance.
La
théorie
du conflit culturel ou dissonance
culturelle (Sellin 1938) se concentre
sur l’expérience des immigrants plongés dans un milieu où les cultures et les «
normes de conduite »
entrent en conflit, en particulier lorsque des immigrants ruraux se retrouvent
dans un cadre urbain cosmopolite. La première génération d’immigrants peut
continuer à vivre selon la culture dans laquelle elle a été élevée dans son
pays d’origine. C’est la deuxième génération qui souffre le plus de ce conflit
culturel. Les enfants d’immigrants sont vulnérables lorsqu’ils se retrouvent
dans un no man’s land entre deux cultures : ils n’ont parfois ni réussi
à intérioriser la culture de leurs parents, ni à s’intégrer dans la nouvelle
société. La génération 1,5 occupe une position intermédiaire. Shoham (1962
: 212) a précisé cette théorie en soulignant que le statut économique du chef
de famille est souvent « affecté » par le processus d’intégration. Cela place les jeunes dans un état de
confusion qui les pousse à adopter la « culture de la rue » et à devenir des délinquants juvéniles."
[Glose
2 : ce modèle relativise grandement les discours sur la « culture
étrangère » des enfants d’immigrés. En fait ces derniers n’ont parfois que
très partiellement des traits culturels liés aux pays d’où provenaient leurs
parents, ce qui explique d’ailleurs le dépaysement ou le rejet qu’ils peuvent
rencontrer en allant visiter le pays de leurs parents…]
"Étonnamment, aucune de
ces trois théories n’a accordé une attention explicite aux antécédents sociaux,
culturels ou politiques spécifiques des immigrants dans leur pays d’origine. Dans la théorie de la désorganisation
sociale, le lien entre l’origine des immigrants et la criminalité est indirect
et non précisé : le simple fait que les immigrants s’installent dans des
quartiers pauvres, en proie à un flux démographique constant, entraîne une
désorganisation sociale, ce qui à son tour augmente le taux de criminalité.
Dans la théorie de la tension, le moteur de la criminalité réside dans
l’attrait des « objectifs de réussite » de la société américaine aisée et dans l’absence de moyens légitimes
pour les atteindre. Le manque d’éducation ou d’expérience de travail dans des
conditions industrielles modernes, absentes dans le pays d’origine, n’est pas
explicitement pris en compte.
Dans
ses cadres théoriques pour la recherche sur le lien entre immigration et
criminalité, Mears nous encourage explicitement à prendre en compte les
variables contextuelles du pays d’émigration ainsi que les sous-populations au
sein du flux migratoire (Mears 2001 : 10). Thomas considère que l’origine du
délinquant est pertinente, car les immigrants arrivent dans le nouveau pays
avec «
des expériences extrêmement variées dans leur pays d’origine, leur communauté,
leur famille et leurs réseaux d’amis »
(Thomas 2011 : 384).
Les chercheurs
néerlandais font exception à cet égard. Dans
la tradition néerlandaise de géographie culturelle et d’ethnographie, les
chercheurs intègrent depuis longtemps les antécédents des immigrants lorsqu’ils
décrivent et analysent leurs problèmes sociaux. Ils ont mené des travaux de
terrain dans les pays d’émigration (comme le Suriname, les Antilles
néerlandaises, la Turquie, le Maroc), et plus précisément dans les régions d’où
sont principalement issus les immigrants (van Amersfoort 1982). Au Maroc, ils
ont étudié les niveaux variables de capital social parmi la population
d’origine (De Mas 1987) ainsi que l’histoire familiale des émigrants (van den
Berg-Eldering 1978).
Les
chercheurs néerlandais ont discuté des causes possibles des problèmes de
criminalité chez la génération 1,5. La délinquance des jeunes migrants a-t-elle
commencé avant ou après leur installation aux Pays-Bas ?
Werdmölder
(1997) et van den Berg-Eldering (1978) montrent que les jeunes arrivés aux
Pays-Bas en tant que génération 1,5 étaient déjà impliqués dans des activités
criminelles ou de la délinquance juvénile au Maroc. Cela est lié à la manière
marocaine d’élever les enfants, en particulier dans la région berbère du Rif.
Les jeunes enfants sont élevés par leur mère, mais à partir de huit ans, c’est
le père qui en a la responsabilité. Les garçons intègrent alors le monde des
hommes et passent beaucoup de temps en dehors de la maison : à l’école, dans la
rue ou au marché. Comme leurs pères sont en Europe, il n’y a personne pour les
discipliner et les corriger. Pour les mères, le risque de perdre le contrôle
sur leurs fils et de les voir « mal tourner » était une raison
importante d’insister sur la réunification familiale en Europe. Le contrôle
social, déjà affaibli au Maroc, a encore diminué aux Pays-Bas.
De manière plus générale, la criminalité marocaine aux Pays-Bas est souvent expliquée par le fait que la plupart de ces immigrants proviennent de campagnes sous-développées et de la région du Rif, au nord, connue pour son « individualisme brutal » et son esprit de rébellion politique.
Les descriptions des chercheurs néerlandais sur les principales régions d’origine des Marocains ont trouvé un écho auprès d’un public plus large. Leur argument selon lequel la surreprésentation des Marocains dans les statistiques criminelles s’explique par les spécificités de ces régions est désormais considéré comme un « fait social », enseigné dans les universités et lors de formations spécialisées sur les minorités pour les forces de l’ordre. Des spécialistes commentent dans les médias des affaires criminelles impliquant des personnes originaires du nord du Maroc. Ce thème est souvent abordé par les intellectuels « marocains » aux Pays-Bas (par exemple dans le roman Bad boy d’Abdelkader Benali). Des policiers, des avocats et des autorités locales effectuent des « voyages de découverte » dans la région du Rif pour mieux comprendre les origines du problème.
Le « fait social » selon
lequel l’origine rurale et rifaine de la majorité des immigrants marocains aux
Pays-Bas serait largement responsable de leurs taux de criminalité élevés suppose
implicitement ou explicitement des différences de taux de criminalité selon
l’origine régionale. Cette
hypothèse part du principe que si la migration du Maroc vers les Pays-Bas avait
été moins sélective, avec davantage de personnes originaires de villes et de
régions modernes plutôt que de la région du Rif, il y aurait moins de problèmes
de criminalité marocaine.
Compte tenu des théories
sociologiques de l’immigration décrites ci-dessus, il est logique de présumer
que plus la région d’origine et le pays d’accueil diffèrent sur les plans
socio-économique et en termes de modernité, plus l’écart est grand et plus
l’intégration prend du temps.
Par exemple, les immigrants issus d’une communauté soudée dans une campagne
pauvre et peu éduquée auront plus de difficultés à s’adapter à un environnement
urbain anonyme que des citadins bien éduqués. Eisenstadt a suivi ce
raisonnement pour expliquer les taux de criminalité élevés parmi les Juifs
séfarades (dont les Marocains !) en Israël : « La
désorganisation du groupe immigrant, l’instabilité des relations sociales et
les différentes formes de transgression des normes, comme la délinquance
juvénile ou la criminalité, sont les plus marquées chez les groupes dont les
normes culturelles et éducatives sont bien inférieures à celles de la société
d’accueil » (Eisenstadt 1954 : 261). De
même, Junger-Tas (1997 : 300-301), qui a été une figure majeure de la théorie
de l’intégration aux Pays-Bas, explique les taux de criminalité élevés parmi
les minorités immigrées par leur position socio-économique faible, elle-même
résultant d’un « décalage culturel » important par rapport au pays d’origine. Elle a précisé la dimension
culturelle du conflit des cultures, évoquant des différences de valeurs comme
le traditionalisme contre le modernisme, le respect de l’autorité contre la
prise de décision démocratique, etc.
Les conditions pour
expliquer la criminalité par les différences de développement économique et
culturel entre la campagne marocaine et les villes néerlandaises semblent
réunies. La distance socio-économique
et culturelle entre la campagne marocaine et la société urbaine néerlandaise
est immense. Les deux tiers de tous les immigrants provenaient de zones
rurales, y compris les petites villes comme Al Hoceïma et Nador. Bouras (2012 :
52) souligne dans son histoire des Marocains aux Pays-Bas que les personnes
originaires de la campagne avaient des familles beaucoup plus nombreuses que
celles des villes, et devaient effectuer une transition bien plus importante
pour passer de leur mode de vie traditionnel à la vie aux Pays-Bas. La
littérature sur l’émigration marocaine donne des exemples de femmes illettrées
qui ont découvert la vie urbaine pour la première fois en arrivant en Europe et
ont eu beaucoup de mal à s’adapter à la modernité. Comment étaient-elles
censées élever leurs enfants dans cet environnement ? Pels et de Haan (2007)
écrivent à propos des parents confrontés à l’incertitude en matière d’éducation
des enfants. Les pères marocains étaient également bien conscients que le contraste
entre l’ancienne et la nouvelle culture pouvait entraîner des problèmes de
comportement chez leurs enfants. Ils pouvaient prévoir que leurs enfants
seraient exposés à « la dépravation de l’Occident », ce qui explique pourquoi ils ont longtemps
résisté à l’idée de la réunification familiale (Eldering 1995).
Si
c’est bien la distance socio-économique et culturelle qui détermine la
difficulté à combler l’écart, on pourrait s’attendre à ce que les Marocains
originaires de la campagne soient plus enclins à développer des comportements
criminels que ceux originaires des villes. Cela s’appliquerait particulièrement à la deuxième génération, et dans
une moindre mesure à la génération 1,5, en raison de leur plus grande
probabilité de souffrir du conflit des cultures et de leurs exigences
matérielles plus élevées.
[Glose
3 : J’ai un peu plus de mal à suivre l’argumentation concernant la 2ème
génération, puisque par définition elle ne vient pas de la campagne marocaine,
étant née au Pays-Bas. J’imagine que les auteurs présupposent que quelque
chose de la culture des parents (venus du Rif) se transmet aux enfants,
bien qu’on ait déjà vu que la culture des descendants d’immigrés n’étaient plus
celles de leurs parents, compte tenu de leur socialisation dans une société urbaine
européenne.]
En plus du caractère
rural des montagnes du Rif, le niveau de développement de cette région a
toujours été notoirement bas (De Mas 1987). En utilisant le concept de capital social, De Mas (1987) explique le
contraste entre la mentalité régionale, l’esprit d’entreprise et le degré
d’intégration dans l’État national entre le Souss, au sud, et les montagnes du
Rif, au nord du Maroc. Il existe des raisons géographiques et historiques pour
lesquelles le Rif a pris du retard dans le processus de développement (De Mas
2001). Avec ses falaises escarpées sur les côtes, le Rif a toujours été, pour
les dirigeants, une zone tampon contre les invasions venues du nord plutôt
qu’une partie intégrante du pays. Jusqu’à récemment, le Rif était la région la
plus pauvre du Maroc. Entre 1912 et 1956, lorsque le Maroc était colonisé par
la France, le Rif était sous domination espagnole et est resté sous-développé.
Ses habitants parlent une des langues berbères, l’espagnol et l’arabe marocain,
mais pas le français. La région était à l’origine une société tribale, mais
elle était administrée par des fonctionnaires arabes et non berbères. Après
l’indépendance, le roi Hassan II a entretenu une relation hostile avec ses
sujets de cette région en réprimant violemment les révoltes de 1958-1959. En
ethnographie, la structure sociale des tribus du Rif est décrite comme faible,
et les familles se méfient les unes des autres (Hart 2000). Il n’existe presque
aucun niveau de contrôle social ou politique au-dessus de celui des familles
individuelles. Lorsque le père est absent parce qu’il travaille à l’étranger
comme travailleur migratoire, ses fils grandissent dans une relative liberté.
Cela explique la déviance de la génération 1,5. La deuxième génération grandit
en Europe, où le patriarche de la famille a perdu une grande partie de son
contrôle sur ses enfants. Il est difficile d’exercer un contrôle social
correctif sur la jeune génération dans un groupe où la cohésion sociale est
faible et où les familles se méfient les unes des autres.
L’étude porte sur les
hommes d’origine marocaine âgés de 15 à 25 ans vivant aux Pays-Bas au début de
l’année 2009, avec une date de référence au 24 septembre 2010. La population étudiée comprend un total de
32 400 hommes marocains dans cette tranche d’âge. L’étude se limite aux hommes
marocains, car le pourcentage de suspects masculins d’origine marocaine est
plus de cinq fois supérieur à celui des suspectes féminines d’origine marocaine
[...]. Nous limitons notre étude à la tranche d’âge 15-25 ans, car les
pourcentages de suspects sont bien plus élevés dans cette catégorie d’âge de la
population marocaine que dans toute autre cohorte.
Les taux de criminalité
aux Pays-Bas sont plus élevés chez les Marocains originaires de la
campagne et du Rif, ou dont les parents en sont issus, que chez ceux
originaires des provinces urbaines du Maroc et en dehors du Rif, ou dont les
parents en sont issus.
L’influence de l’origine
géographique sur la criminalité doit être relativisée. Les différences liées à l’origine géographique peuvent être
significatives, mais elles restent faibles. Après contrôle des trois
caractéristiques démographiques, la probabilité d’avoir été suspecté d’une
infraction pénale est 1,138 fois plus élevée pour les Marocains de 15 à 25 ans
ayant un passé rural, et 1,106 fois plus élevée pour ceux dont les racines se
trouvent dans le Rif. Cette influence limitée de l’origine géographique
sur la probabilité d’avoir été suspecté d’une infraction se manifeste également
par le faible pourcentage de variance expliquée par cette variable,
c’est-à-dire que la variance expliquée n’est que de 0,1 % (voir Modèle 1). En
raison de la taille importante de la population étudiée, cet effet limité reste
néanmoins significatif.
La position
socio-économique est un prédicteur extrêmement important du fait d’avoir déjà
été suspecté d’une infraction pénale, comme en témoigne l’augmentation brutale à 12 % de la part de variance
expliquée. Plus les niveaux d’éducation, de revenu et d’emploi sont élevés,
moins la probabilité d’avoir été suspecté d’une infraction pénale est grande.
Les différences liées à l’origine géographique sont moins marquées après
correction des différences socio-économiques […]
Cependant, la
significativité statistique n’est pas équivalente à l’importance scientifique. Le pouvoir explicatif de la différence
régionale n’est pas supérieur à 0,1 %, ce qui est bien inférieur à ce que l’on pourrait attendre sur la base
de la littérature scientifique et des débats politiques. Le fait qu’une
corrélation significative entre l’origine régionale et la criminalité soit
néanmoins observée s’explique par la taille importante de la population
étudiée.
La
situation socio-économique aux Pays-Bas exerce un pouvoir explicatif bien plus
grand, et il n’existe que des
preuves partielles selon lesquelles les différences d’origine régionale au
Maroc se manifestent dans les différences socio-économiques actuelles. Le
chômage, un faible niveau d’éducation et un revenu modeste sont de bien
meilleurs prédicteurs du fait d’avoir déjà été suspecté d’une infraction pénale
que l’origine géographique. Ces résultats nous incitent à chercher les
causes de la criminalité marocaine aux Pays-Bas plutôt qu’au Maroc. Il
existe également une différence entre la criminalité de la génération 1,5 et
celle de la première génération : quelle que soit leur
origine régionale, les enfants arrivés aux Pays-Bas à un jeune âge sont
clairement plus susceptibles d’avoir été suspectés d’une infraction pénale que
ceux ayant passé toute leur jeunesse au Maroc.
La conclusion est que, si
l’on y regarde de plus près, la criminalité marocaine est un phénomène
général aux Pays-Bas et non le résultat de l’origine rurale ou rifaine de
nombreux immigrants. Compte tenu
des attentes suscitées par la littérature sur l’origine régionale de la
criminalité marocaine aux Pays-Bas, il s’agit d’une conclusion plutôt
inattendue. Elle peut s’expliquer en partie par les limites de l’ensemble de
données. Nous n’avons pas accès aux données sur les migrations internes ayant
pu précéder l’émigration vers l’Europe. Nous ne savons pas combien de «
ruraux urbanisés », comme les appelle
van den Berg-Eldering (1978), sont inclus dans le groupe que nous catégorisons
ici comme rural. Cette limite est importante, car les migrants masculins ont
parfois délibérément habitué leur famille à la vie dans les villes marocaines afin
que la transition culturelle ne soit pas trop brutale. […]
Concernant l’hypothèse du
lien entre immigration et criminalité, il n’y a toujours pas de raison
d’accorder une importance excessive à l’éventuel caractère criminogène de
l’origine des immigrants et de leur culture. Dans ce cas, nous avons testé les hypothèses en fonction des différences
régionales au sein d’un seul pays. Jusqu’à présent, les taux de criminalité des
immigrants n’ont été comparés qu’entre pays d’origine, ce qui pose des
problèmes de comparabilité. Nous nous sommes concentrés sur la différenciation
régionale au sein d’un seul pays, de sorte que cet inconvénient méthodologique
joue un rôle bien moindre. Pour l’instant, nous sommes en accord avec Solivetti
(2010), qui conclut, sur la base d’une comparaison entre divers groupes
d’immigrants dans différents pays d’immigration, que les
caractéristiques des sociétés d’accueil expliquent davantage la criminalité au
sein des groupes ethniques que les caractéristiques des pays d’origine. »
-Frank Bovenkerk & Tineke Fokkema, "Crime among young Moroccan men in the Netherlands. Does their regional origin matter ?", European Journal of Criminology, 2016, 13(3), 352-371.
Post-scriptum : le mystère de la surreprésentation des descendants d'immigrés marocains dans la criminalité néerlandaise reste néanmoins entier, au sein où elle n'est expliquée ni par la position socio-économique, ni par les discrimination, ni par une distance culturelle opposant société traditionnelle et société moderne.
Néanmoins, il est clair que les résultats de Bovenkerk et Fokkema, s'ils réfutent des croyances courantes sur les causes de la criminalité, n'élimine pas toute hypothèse culturaliste possible. On pourrait par exemple soutenir qu'il y a quelque chose propre à la culture marocaine en général qui favorise la criminalité (ou bien, si le taux de criminalité dans le pays d'origine n'est pas particulièrement saillant, on pourrait faire l'hypothèse que c'est le décalage culturel entre des traits culturels étrangers et la réalité de la société néerlandaise qui favorisent cette surreprésentation dans les statistiques criminelles) -et non pas à la culture marocaine du Rif spécifiquement. Ceci dit, l'influence de la culture d'origine devenant moins présente au fil des générations, on pourrait ne pas se satisfaire de cette direction de recherche d'explications.
Une piste culturaliste de ce type pourrait-elle attribuer cette criminalité supérieure à un facteur religieux (l'islam) ? On ne peut pas l'écarter à titre d'hypothèse. En effet, une autre population issue de l'immigration et vraisemblablement musulmane (lorsque ces membres ont une religion) sont présents aux Pays-Bas, tout en étant toujours moins sur-presentés que les descendants d'immigrés marocains : les descendants d'immigrés turques. Les deux groupes présentent un taux d'auto-identification à l'islam élevé (80%). Cependant, la pratique religieuse des descendants d'immigrés de marocains est légèrement plus forte (selon les données du Centraal Bureau voor de Statistiek et du Sociaal en Cultureel Planbureau). Et nous savons également que la sur-représentation des "turcs" dans le taux de suspect (selon le Centraal Bureau voor de Statistiek) était de 4.5% en 2005 et 2% en 2017, tandis que la sur-représentant des "marocains" était de 7.4% et 3.7% aux même dates. Il existe donc une corrélation positive entre taux de religiosité (musulmane) et niveau de criminalité lorsque l'on compare ces deux groupes de descendants d'immigrés. C'est une piste que la recherche scientifique doit tenter de corroborer ou de falsifier.

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