-Léon Abensour, La Femme et le Féminisme avant
la Révolution, chapitre 1, Éditions Ernest Leroux, 1923.
« L'article "Réflexions sur le Courage des Femmes", paru dans le Mercure de France en mars 1745, révèle un Diderot nettement féministe, sans aucune ambivalence. C'est que le discours médical est absent de ce texte. Celui-ci, bien que le philosophe y manifeste déjà une certaine indépendance de pensée, reflète l'idéologie des cercles qu'il fréquentait alors. Dans ces cercles de modernistes érudits circulaient entre 1725 et 1760 une quantité d'ouvrages favorables aux femmes, véritables apologies des "mérites des dames" qui provoquaient le sexe masculin en l'affrontant avec l'autre sexe dans une sorte de duel où qualités et défauts servaient d'armes. Ces néo-féministes cartésiens inspirés par Poulain de la Barre attribuaient aux femmes des "vertus" indéniables.
Parmi
ces vertus, le courage occupe une place de choix. Nombreuses sont les listes de
femmes courageuses mentionnées dans ces apologies, exemples hétéroclites glanés
pêle-mêle dans la Bible, l'histoire, la mythologie. Diderot n'échappe pas à
cette pratique dans son article du Mercure de France. Le thème majeur,
comme son titre l'indique, en est justement le courage, pivot de toute
l'argumentation féministe qu'il contient. Cette qualité, distribuée également
aux deux sexes par la nature, est soumise aux manipulations misogynes. Les
hommes ne se contentent pas d'étouffer cette vertu chez les femmes par la
carence de l'éducation :
On
les tient dans l'ignorance de tout ce qui pourrait élever, fortifier, étendre
leur âme, (...). Le Courage ainsi que toutes les autres Vertus a besoin d'être
encouragé, (p. 64)
Ils
vont même jusqu'à la leur refuser :
nous
avons poussé l'abus du droit du plus fort jusqu'à leur interdire certaines
Vertus (...). Parmi ces Vertus interdites aux femmes le Courage est celle qui
est le plus généralement reconnue pour n'être pas de leur ressort, (p. 56)
Agir
ainsi, c'est agir contre la nature, ce qui est fortement répréhensible en ce
siècle où la philosophie militante (et Diderot en particulier) accorde une réelle
suprématie au droit naturel :
Nous l'avons (ce sexe que nous adorons) écarté des emplois et des dignités, souvent même des biens que la Nature lui a destinés, (p. 55-56). »
« L'article
"Jouissance" de l'Encyclopédie se présente aussi comme un
hymne à la jouissance partagée. Il me paraît très utile de rapprocher ces deux
textes diderotiens afin de mettre en évidence la difficulté à constituer un
discours unique sur la sexualité à cette époque. Dans cet article sont d'abord
chantés les désirs réciproques de l'homme et de la femme se rejoignant dans une
volupté mutuelle. L'identification des deux sexes sur le plan charnel ressort
nettement du choix sémantique. […]
Diderot
devance notre siècle. »
« Les
textes étudiés jusqu'ici révèlent un Diderot féministe, prônant l'égalité de la
femme sur les plans social, biologique et sexuel, un Diderot libéré des
préjugés de son temps, capable de rejeter le mythe ancestral de l'infériorité
féminine. Aussi est-on plongé dans l’étonnement en lisant l'essai "Sur les
Femmes", publié en 1772. »
« Le
mythe de la femme destructrice et dangereuse reparaît. La reconnaissance d'une
spécificité du sexe féminin ne tourne pas à son avantage. Je n'irais pas
jusqu'à accuser le philosophe d'un certain phallocratisme, ni jusqu'à lui
reprocher de parler "de la femme, sans quitter un instant la place
privilégiée de sujet masculin", comme le fait Michèle Duchet (1977, p.
527). Car un phallocrate ne mettrait jamais l'accent sur l'injustice qui écrase
la femme "nulle dans la société", soumise à "la
cruauté des lois civiles", comme le fait Diderot à la page 258 de
l'essai "Sur les Femmes". Un phallocrate ne dirait jamais :
Nulle
sorte de vexations que, chez les peuples policés, l'homme ne puisse exercer
impunément contre la femme, (p. 258)
Pourtant
l'exclamation "Femmes, que je vous plains !" (p. 260) peut être
interprétée comme une acceptation de cette infériorité féminine que le
philosophe a reniée précédemment. »
« Les
lettres de l'été 1762 confirment que le rapport de Diderot aux femmes n'est
réductible à aucun discours simple. Georges Benrekassa remarque avec justesse
qu'entre certains de ses textes "se dessine un espace où la femme
peut occuper plusieurs places sans qu'on puisse lui en assigner une fixe"
(1980, p. 33). Cette remarque peut s'appliquer à tous les textes de Diderot où
la femme est présente (et ils sont nombreux !). Cette circulation de la femme,
dans un discours neuf et audacieux sur elle, apparaît comme le questionnement
sans cesse repris d'une pensée qui se cherche. Les contradictions de Diderot
sont tout à son avantage, qui viennent de son acharnement à vouloir cerner les
difficultés inhérentes au sujet même. […]
Sur
un point, en tout cas, Diderot n'a jamais varié : sa critique d'une société
misogyne. Il a constamment dénoncé l'injustice des lois à l'égard des
femmes, et l'asservissement auquel les soumettaient des structures mentales
dépassées. »
-Ginette
Kryssing-Berg, « L'image de la femme chez Diderot », Revue Romane, Bind 20 (1985) 1.
***
Post-scriptum :
On trouve aussi une critique de l’oppression des femmes chez le baron
d’Holbach, philosophe matérialiste et ami de Diderot. Par exemple :
« De
la musique, de la danse, de la parure, du maintien, voilà communément à quoi se
borne l'éducation d'une jeune personne destinée à vivre dans le grand monde.
[…]
Des
parents inhumains forcent souvent une fille de prendre les engagements les plus
contraires à son goût : elle est conduite en victime aux autels et forcée d'y
jurer un amour inviolable à un homme pour qui elle ne sent rien, qu'elle n'a
jamais vu ou même qu'elle déteste. Elle est remise au pouvoir d'un maître qui,
content de posséder un instant sa personne et de jouir de sa dot, la contrarie,
la néglige, se rend odieux par ses mauvaises manières et son peu d'égard, et
qui très souvent, par son exemple et ses duretés, la pousse au mal comme un
moyen de se venger du despote devenu l'arbitre de son sort.
[Le
mariage] ne lui offre aucunes douceurs ; il ne lui présente que des chaînes
rendues indestructibles par la religion et que celle qui les porte arrose
continuellement de ses larmes [...]
Parents
barbares ! N'est-ce donc pas vous qui, lâchement guidés par un intérêt sordide,
forcez ou au crime ou plongez pour la vie dans le désespoir des filles à qui
vous deviez le bonheur ? Vous ne consultez dans vos alliances que votre folle
vanité ou votre avarice honteuse : ne consultez-vous donc jamais le bien-être
de vos enfants ? »
-Paul-Henri Thiry d’Holbach, Système social, 1773.
Un article intéressant... qui vole au secours de la victoire ^^. Que dirait un extraterrestre objectif si on lui disait que sur la planète Terre un des deux sexes représente 90% des sans domicile fixe, des incarcérations, des morts au travail, ou dans les conflits armés, une grande majorité des suicides, une espérance de vie moindre, un désavantage structurel sur le plan relationnel, un taux d'isolement bien supérieur, etc. D'après cet observateur objectif quel serait le sexe désavantagé ?
RépondreSupprimerVous confondez le bien et la justice, Laconique.
SupprimerPrenons une erreur analogue à la votre : les gauchistes qui nous expliquent que, parce que tel groupe ethnique fait partie des plus pauvres de notre société, alors notre société est STRUCTURELLEMENT RACISTE. C'est évidemment un raccourci grossier, car toutes sortes de raisons non intentionnelles, sans volonté de discrimination, peuvent aboutir à une distribution des ressources sociales autre que l'égalité parfaite... En somme, dans une telle situation, on est en droit de se soucier du BIEN du groupe pauvre, mais ça ne signifie pas forcément que quiconque a été INJUSTE avec ce groupe.
On peut dire la même chose, analogiquement, des faits que vous avancez sur la condition masculine. Sont-ils l'effet de lois discriminatoires contre les hommes ? De préjugés misandriques fortement implantées dans la société ? Je ne veux pas dire que ça n'existe absolument pas, mais ça ne joue pas un rôle causal significatif dans les faits que vous avancez. Il n'y a donc pas de "désavantages" simplement parce que le bien d'un groupe n'est pas assuré.
Par ailleurs, on pourrez vous citez toutes sortes de données de sens inverse que vous ne citez pas. Les hommes sont plus nombreux parmi les SDF, mais aussi parmi les millionnaires et milliardaires, et plus largement les élites économiques et politiques de la majorité des pays du monde. Les hommes se suicident plus, mais les femmes font davantage de tentatives (ce qui n'est pas plus rassurant sur leur santé mentale à l'échelle d'une vie). Les hommes peinent davantage à trouver une copine, mais 80% de la prostitution mondiale est féminine...
Enfin, s'agissant de la violence spécifiquement, si on laisse de côté les déterminations biologiques, je pourrais vous faire remarquer que toute une part de la critique féministe vise justement à dénoncer le fait que la violence est culturellement (relativement) décomplexée et banalisé pour les hommes, alors qu'elle est découragée chez les femmes. Par exemple, s'agissant des morts au travail, l'effet de genre tient à ce que le danger est considéré comme plus acceptable pour les hommes, parce que c'est un "défi viril", avec un enjeu de statut, etc. (voyez l'ouvrage Souffrances en France de Christophe Dejours). Des normes de genre inégalitaire ne peuvent guère produites des résultats sociaux équivalents. Et le même phénomène vous explique en partie le différentiel d'espérance de vie, parce que les comportements violents ou à risques sont moins mal perçus (et parfois socialement valorisés) pour les hommes...