De nos jours, dans le
cercle des critiques de la culture comme dans celui des post-modernistes de
toutes obédiences et de toutes disciplines universitaires, la longue disgrâce a
fait place à une admiration aveugle. Celui qui n’était rien devient tout, note
finement Alain Pons ; et il se trouve investi du rôle du précurseur universel,
de celui qui a tout dit avant les autres. On aura ainsi un Vico préromantique,
hégelien, marxiste, existentialiste, structuraliste avant la lettre. Nous avons
aussi aujourd’hui un Vico post-moderniste. Quoi qu’il en soit, il s’est créé le
mythe de Vico, géant solitaire, marginal génial ; l’homme qui tout seul invente
les sciences humaines et les sciences sociales, notamment l’histoire et la
philosophie de l’histoire, l’anthropologie et la linguistique.
Il est vrai que Vico a tout fait pour en convaincre ses lecteurs, et sans doute la postérité. Dans la recherche qu’il entreprend, dit-il, il doit « faire comme s’il n’y avait pas eu de livres dans le monde ». En effet, chacun trouve dans Vico ce qu’il cherche, car sa manière s’y prête, mais il n’est pas le seul dans ce cas. Il en va de même pour Herder, Hegel, Marx ou Nietzsche. Comme Herder, il avait la prétention de pouvoir tout englober dans son œuvre. Il prétendait à un savoir universel, ce qui, en ce début du XVIII e siècle où se créait le monde moderne, n’était pas rare, et comme tout se trouve chez lui à l’état embryonnaire, toute idée, parce qu’elle n’a pas encore véritablement mûri et n’a pas pu être mise à l’épreuve, peut lui être attribuée ; l’ensemble est ouvert à des interprétations diverses. D’une part ces interprétations changent en fonction de l’époque et des modes ainsi que de la discipline propre au lecteur, mais d’autre part Vico est, comme Herder, un auteur hautement polyvalent. De plus, alors que se met en marche le grand bond en avant des Lumières, l’auteur de [la] Science nouvelle, qui semble vouloir y prendre part en se réclamant par exemple de Bacon, se dresse en réalité contre la révolution intellectuelle de son temps.
Puisqu’il sera fait
souvent dans ce livre référence à Vico, il importe de s’arrêter sur les
éléments fondamentaux de cette première attaque contre les Lumières. De toute
évidence, il ne saurait être question dans le cadre du travail ici entrepris de
se lancer dans une analyse globale de la pensée de l’auteur De la très
antique sagesse des peuples italiques, ouvrage dans lequel Vico commence sa
critique de Descartes, mais bien d’examiner les principes qui devaient
inspirer les campagnes anti-Lumières des XIXe et XXe siècles.
Ici il faut se pencher un instant sur les pages que consacre Paul Hazard à Vico, tant elles sont caractéristiques d’une approche très répandue. Si l’Europe avait écouté Vico, « ce héros de la pensée et ce génie original », elle aurait découvert que la raison n’était pas notre faculté première, mais au contraire l’imagination, et elle aurait su que la raison n’a fait que dessécher notre âme. Les Européens n’auraient-ils pas eu le regret de nos paradis perdus ? Ils auraient en outre appris que l’explication des choses venait des profondeurs des temps. Ainsi, « toutes leurs idées auraient été bouleversées, toute leur conception du monde ». Notre destin intellectuel, demande le grand spécialiste du XVIII e siècle, « n’aurait-il pas été différent ? »
Assurément, ce destin
aurait été très différent : la seule question qui se pose est de savoir s’il
aurait été meilleur ou pire. Si les hommes du XVIIIe siècle s’étaient inclinés
devant le verdict de l’histoire, s’ils n’avaient pas été touchés, comme Vico,
par les idées de Locke, cette « nouveauté du jour […] fraîchement arrivée de
Londres », ce qui aux yeux de Paul Hazard semble passer pour un malheur,
combien d’années se seraient encore passées avant que ne fussent promulguées la
Déclaration d’Indépendance américaine et la Déclaration des droits de
l’homme française ? Et en quoi consistait l’idéal du passé ? De quels
paradis perdus pouvait-il s’agir exactement pour tous ces Européens qui
n’étaient ni nobles, ni gens de cour, ni évêques, ni intellectuels de renom ?
Leur vie aurait elle été meilleure si la réalité de tous les jours n’avait pas
été soumise à la critique qui la déclarait indigne ? Si, sans attendre le XXe
siècle, la raison avait dès le XVIIIe siècle été rejetée au second plan, et si
cette « nouveauté du jour » que fut le Deuxième Traité n’avait pas
traversé la Manche, les idées de liberté, de justice, de tolérance
auraient-elles pris corps ? Sans Locke, notre monde aurait-il été moins brutal,
moins violent, moins sectaire ?
La thèse épistémologique
centrale de La très antique sagesse, connue sous la forme de la théorie
du verum-factum, est l’identité du vrai avec ce qui est créé,
c’est-à-dire avec ce qui doit son existence même au fait d’avoir été fait. Les
hommes ne comprennent que ce qu’ils ont créé et, le monde civil ayant été
l’œuvre des hommes, cette œuvre a besoin de la science et peut être objet d’une
science. En d’autres termes, puisque la création est une activité, elle exige
un créateur. C’est dans cet ouvrage que mûrit la contestation de Vico à l’égard
de Descartes : si nous ne pouvons prouver ou connaître que ce que nous avons
créé nous-mêmes, nous ne pouvons prouver l’existence de Dieu que si nous
l’avons créé nous mêmes. Voilà pourquoi « quiconque essaie de prouver
l’existence de Dieu a priori doit être condamné pour curiosité impie
».
Pour la même raison, la
métaphysique ne peut être prouvée a priori : la critique de Descartes se
développe en un rejet de la sécheresse du cartésianisme, incapable d’apprécier
la valeur des sciences de l’homme et de contribuer à leur développement.
[Glose 1 : Notons
que jusque-là, le rejet du cartésianisme et de l’apriorisme rapprocherait
plutôt Vico de l’expérimentalisme de Bacon -qu’il cite élogieusement- ou de
l’empirisme de Locke ; bref, de cette philosophie anglaise qui n’est
nullement étrangère au mouvement des Lumières…]
Dans son Autobiographie,
Vico adresse de durs reproches à l’auteur du Discours de la méthode dont
la physique est alors « au « sommet de sa faveur auprès des gens de lettres
» : « La philosophie de René ne forme en aucune façon un système cohérent
», sa métaphysique « n’a produit aucune morale appropriée à la religion
chrétienne », et « elle ne donne pas non plus naissance à une logique
originale ». En effet, pour Descartes, la vérité n’a pas d’histoire,
l’histoire n’enseigne donc rien, et le philosophe comme le savant n’ont pas à
s’y attarder, fût-elle l’histoire de leur propre esprit.
C’est pourquoi Vico prend
le contre-pied de la méthode cartésienne : il écrira sa biographie en « historien
», dit-il dans un texte hautement caractéristique. « On n’usera pas ici de
fiction, comme le fait habilement René Descartes à propos de la méthode de ses
études, pour exalter seulement sa philosophie et ses mathématiques et rabaisser
toutes les autres études qui font partie de l’érudition divine et humaine. Bien
plutôt, avec l’ingénuité qui sied à l’historien, on racontera pas à pas et avec
franchise la suite entière des études de Vico, afin que soient connues les
raisons propres et naturelles pour lesquelles sa carrière littéraire fut telle
et non pas autre. »
Contrairement à ce qu’il
croit avoir été la voie choisie par Descartes, Vico entend donc exposer
l’histoire véritable de son aventure intellectuelle, en suivant « les
tortuosités de la vie » qui, à cause des « incertitudes » de
l’action, ne peut suivre « une voie droite ». Dans son « autobiographie
» – ou, si l’on préfère, son hagiographie personnelle –, il parle de ses
maîtres spirituels, Platon, Tacite, Francis Bacon, Grotius, « ces quatre
auteurs qu’il admirait par-dessus tous les autres et qu’il désirait mettre
au service de la religion catholique » : deux géants de l’Antiquité y
contribuent chacun à sa façon, Tacite contemplant « l’homme tel qu’il est,
Platon tel qu’il devrait être ».
Assurément, Vico restera
toujours fidèle à l’idée selon laquelle les mathématiques –ici il parle de la
géométrie restent- le domaine le plus sûr des connaissances humaines. Mais en
même temps intervient un changement dans sa pensée, qui trouve son expression
dans son grand œuvre : la différence entre notre connaissance des affaires
humaines et donc de la société devient une question de principe et de non de
degré, et l’histoire des hommes et des sociétés dans lesquelles ils vivent
devient la connaissance la plus sûre accessible à l’homme. Voici donc, écrit
Vico tout à la fin de son livre, où il reprend cette idée fondamentale déjà
exprimée plus haut : « Les hommes ont fait eux-mêmes ce monde des nations
(cela a été le premier principe indiscutable de notre science, depuis que nous
avons renoncé à la trouver chez les philosophes et les philologues) ».
Ici vient la grande
découverte que l’on attribue à Vico : la marche des affaires humaines est
conditionnée non par le hasard ou par des choix arbitraires, mais par leur
contexte historique et social. Il s’ensuit qu’une science de ces affaires,
ces affaires qui sont les nôtres, c’est-à-dire une science sociale est
possible. Mais ce qui gouverne en dernière analyse la vie des hommes, que
ce soit en famille ou dans le cadre de l’État, c’est la providence et c’est la
providence qui leur permet de sortir d’un état de nature hobbesien, c’est elle
qui permet aux hommes de dépasser leurs instincts et leur comportement de bêtes
sauvages s’adonnant uniquement à la recherche de leur bien individuel et de
faire avec intelligence des choix qui leur permettent de vivre « dans une
société humaine ».
C’est probablement en
lisant Grotius que Vico a compris que la philosophie et la philologie (mot qui
en fait signifie aussi chez lui l’histoire), la première se rapportant à
l’universel et à l’éternel, la seconde au particulier et au contingent,
pourraient être combinées pour créer une science de l’homme.
[Glose 2 : rappelons
que pour Aristote, il n’y a de science que du général ; or
l’histoire est une suite de faits individuels, donc il n’y a pas de science de
l’histoire (d’autant que l’homme est un être libre, donc il n’y a pas de causes
régulières, de lois, expliquant ses actions). De même, pour Descartes non plus,
l’histoire n’est pas une science, parce qu’elle n’est pas certaine (étant
dépendante de données sensibles, du témoignage, etc.). L’idée d’une science
sociale n’existe apparemment pas en Europe avant le siècle des Lumières]
Mais c’est la lecture des adversaires de Grotius, notamment Pufendorf sur l’état de nature et le concept de droit naturel, qui amène Vico à rejeter la doctrine classique d’un droit universel et accessible à la raison humaine. Par une étude des théories du droit naturel, Vico est amené à rejeter les théories des origines et de la nature des sociétés fondées sur l’idée du droit naturel. Il en est de même en ce qui concerne Hobbes : Vico accepte les théories de l’auteur de Léviathan pour tout ce qui concerne l’état de nature et les originesde l’humanité, mais il rejette la conception de la société qui s’en dégage : la société serait le produit d’un contrat, et par conséquent ses origines ne peuvent qu’être rationalistes, individualistes et volontaristes.
[Glose 3 : il faut distinguer ici deux idées -ce que Sternhell ne fait pas assez.
Il y a
l’idée jusnaturaliste (il y a un juste par nature, la justice ne se
réduit pas aux lois civiles d’un moment donné). Et il y a l’idée contractualiste,
avec l’ambiguïté de sa signification (que veut-on dire en disant que la société
est fondée sur un contrat entre les individus ? Est-ce qu’elle est fondée
EN DROIT, c’est-à-dire idéalement, c’est-à-dire qu’elle DEVRAIT ETRE fondée sur
une telle base rationnelle ? Ou bien est-ce qu’on veut dire qu’elle est
fondée EN FAIT, c’est-à-dire historiquement, de cette manière ? Le contrat
social est-il un idéal de justice ou un événement historique réel ? Les
auteurs contractualistes, comme Hobbes, Locke, Rousseau, ne sont pas toujours clairs sur ce
sujet).
Mais il faut quand même
faire remarquer à Sternhell qu’on peut tout à fait rejeter le contractualisme
(au sens historique-réel), tout en adhérant au jusnaturalisme. Par exemple,
parmi les Encyclopédistes, c’est la position du baron d’Holbach. Selon ce
qu’on veut dire par « contrat social », on peut ou non rejeter les
théories contractualistes sans devenir pour autant un relativiste moral (il
n’y a pas de justice supra-sociale, toutes les lois et toutes les cultures sont
également arbitraires, etc.).]
Une autre idée
essentielle que Vico retire de la lecture de ses prédécesseurs, notamment du
philologue Jean Le Clerc (Vico écrit : Leclerc), qu’il appréciait beaucoup et
qui semble avoir été l’un des rares érudits de l’époque à tenir compte de son
œuvre, est celle de l’importance de l’idée de mythe. Vico est arrivé à la
conclusion que les théoriciens du droit naturel étaient incapables d’expliquer
la nature mythique de la pensée humaine à ses débuts. C’est cette idée qui va
jouer un rôle déterminant dans l’antirationalisme de Sorel, qui dans les
dernières années du XIXe siècle consacrera une longue étude au philosophe
napolitain. La « novelle science » de Vico est donc celle des choses produites
par l’homme. Son ambition était de donner une « histoire universelle de
tous les temps ».
Une fois encore, il n’est
pas possible d’entrer ici dans la problématique de la double nature de l’homme,
l’homme après la chute qui est, selon la doctrine chrétienne, en état de péché,
et l’homme qui construit les réalités qui lui sont propres. Mais, et c’est là
un élément fondamental pour la compréhension de l’attaque lancée par Vico
contre les Lumières, l’activité humaine n’est pas celle de l’individu mais
d’un agent social. Elle n’est pas autonome mais conduite par la providence
d’une manière qui n’est pas toujours claire. Les objectifs que l’individu
cherche à atteindre sont dans un rapport nécessaire avec son rôle social. Il ne
peut jamais échapper, même quand il poursuit des buts individuels, au réseau
des rapports qui sont les siens en tant qu’être socialisé. L’individu se trouve
ainsi pris dès son premier soupir dans une camisole qui est celle de son
contexte social et culturel. Il s’ensuit que les actions de l’individu auront
des conséquences qu’il n’a ni désirées ni prévues, et ces conséquences à leur
tour seront à l’origine d’une autre évolution sociale.
Les affinités avec Hegel,
qui sautent aux yeux, ne doivent pas être poussées trop loin :
il ne s’agit pas chez Vico d’un processus dialectique, car le progrès est suivi
de périodes de déclin. Le problème de la décadence est ici posé clairement, et
il servira à battre en brèche les diverses théories de progrès tout au long du
XIXe siècle. On reconnaît ici également les grands thèmes herderiens : la
campagne contre les Lumières avait sa logique et Herder pouvait développer sa
pensée sans connaître Vico : Montesquieu et Voltaire suffisaient amplement.
La théorie de l’histoire
constitue l’un des aspects les plus intéressants de l’œuvre de Vico. Une fois
de plus, il faudra procéder par raccourcis. Vico entendait « unir en un seul
principe tout le savoir humain et divin » et élaborer « une histoire
idéale éternelle, que parcourrait l’histoire universelle de tous les temps et
qui conduirait, dans cette dernière, selon certaines propriétés des choses
civiles, la succession des naissances, des états de maturité et des décadences
de toutes les nations ».
À cet effet, le
philosophe napolitain va se pencher, comme tous les auteurs de son temps et
comme tous ses prédécesseurs, sur l’origine de l’espèce et de ses premières
institutions sociales. Seulement, alors que Hobbes et Locke que Vico
connaissait aussi et dont il fait mention dans son autobiographie – voyaient
l’émergence des sociétés comme un processus de prise de décision par des êtres
rationnels par nature, forcés par les conditions de l’état de nature à chercher
refuge dans la société et l’État, Vico se sépare dès le début des fondateurs du
libéralisme. Il rejette leur vision rationaliste de l’homme, cette sorte de
machine à deux pattes créée par Hobbes, il s’élève contre leur vision
individualiste, ou atomistique, volontariste et utilitaire de la société.
Dans Hobbes Vico n’a puisé, dans le meilleur des cas, que l’état de nature :
l’idée de l’origine de la société fondée sur l’autonomie de l’individu
tout-puissant, forgeant son monde sans intervention de la providence, lui
répugne profondément. Il en est de même en ce qui concerne Locke et son monde
sans Dieu, tout comme chez Hobbes.
[Glose 4 : Cette
dernière caractéristisation est saugrenue, Locke étant tout à fait
explicitement un philosophe chrétien (protestant). Les droits de l’Homme, par
exemple, ont une justification religieuse chez Locke, ils dépendent du
commandement divin de se conserver vivant.]
C’est pourquoi Vico
revient à Platon. Pour découvrir les principes qu’il cherche, il commence par «
les fables des poètes », puis se lance rapidement comme le philosophe athénien
dans la linguistique. Cependant, comme il le montre bien dans son autobiographie,
c’est dans l’approfondissement de l’œuvre de Bacon et de Grotius qu’il trouve
la voie de ses propres découvertes. Bacon n’avait pas réussi « à embrasser
l’univers des cités, le cours de tous les temps et l’étendue de toutes les
nations » : voilà ce que Vico prend sur lui d’accomplir, en s’appuyant sur
Grotius qui a réussi à réunir « dans un système de droit universel la
totalité de la philosophie et de la philologie ». Sur cette base, Vico va
rechercher « les principes de l’histoire universelle qui nous avaient manqué
jusqu’ici » : il « découvre de nouveaux principes historiques de philosophie
et, en premier lieu, une métaphysique du genre humain, c’est-à-dire une
théologie naturelle de toutes les nations, selon laquelle chaque peuple s’est
naturellement forgé lui-même ses propres dieux, par un certain instinct naturel
que l’homme a de la divinité ». Cette idée sera l’un des fondements de la
culture anti-Lumières, le particulier prenant le pas sur l’universel.
Assurément, ni le catholicisme ardent de Vico, ni son patriotisme italien, ni
le luthéranisme de Herder et son patriotisme allemand n’engendrent encore de
refus global de l’universalisme chrétien, mais le principe est posé et il sera
exploité dès le tournant du XIXe siècle.
Vico considère avoir fait
ses découvertes sur deux axes : « les idées et les langues » qui
constituent une « philosophie » et une « philologie du genre humain ».
Il montre comment la poésie, les vers et les chants sont les produits d’une « même
nécessité de nature chez toutes les premières nations ». Dans ses Principes
de science nouvelle, Vico parle de cette découverte qui lui aurait coûté
une bonne vingtaine d’années de travail, dans un contexte où sont mentionnés
Hobbes, Grotius et Pufendorf. Ailleurs, il est plus explicite et dit avoir
résolu la question laissée ouverte par Grotius : l’homme est un être social
par nature et non pas artificiellement par convention.
[Glose 5 : encore
une fois, on peut tout à fait souscrire à cette idée sans être à l’opposé du
mouvement des Lumières. Exemple avec un philosophe des Lumières
radicales : le baron d’Holbach. Exemple avec des auteurs plus modérés, les
Lumières écossaises : David Hume, Adam Smith… Bentham, qui hérite de cette
tradition, défend un individualisme libéral et un utilitarisme tout en rejetant
le contractualisme.
L’erreur de Sternhell,
c’est de penser que si on rejette le contractualisme, on est forcément à
l’opposé de la philosophie des Lumières. C’est tellement faux
qu’il en oublie un autre cas remarquable : Hegel !]
C’est ainsi que Vico
lance son attaque des Lumières, qu’il approfondit quand il oppose l’imagination
à la raison et quand il insiste sur l’importance des coutumes. La raison
utilise des concepts abstraits, alors que l’imagination utilise des images
concrètes. Chez Vico, l’imagination, aussi bien sur le plan de l’histoire que
de l’ontologie, précède la raison.
[Glose 6 : est-ce qu’on est vraiment anti-Lumières si on pense que les humains sont davantages mûs par des images concrètes que par des significations intelligibles ? Ne serait-ce pas exactement ce que pense Spinoza, qui n’est en rien hostile à la philosophie des Lumières, et dont l’historiographie récente (cf Jonathan Israel) voit une source des courants les plus radicaux de la pensée politique moderne ?
Ce qui marque le clivage
entre les conservateurs et les progressistes ne serait-il pas
plutôt : 1) un conflit sur la possibilité de développer l’usage de la
raison chez les Hommes (et pourquoi Vico publierait-il des travaux
scientifiques si cette ambition -celle de Bacon déjà- n’avait aucune chance
d’aboutir ?) ; 2) : un conflit sur la croyance de la capacité
des MASSES POPULAIRES à développer une réflexion rationnelle, autonome, par
opposition aux élites aristocratiques (et pas toujours cultivés…) qui se sont
historiquement arrogés le monopole des décisions politiques, en dehors des
quelques parenthèses glorieuses de l’histoire occidentale (démocratie grecque,
républiques populaires italiennes…) ?
« Juriste dont
grande ambition était la chaire de jurisprudence à l’université de Naples, Vico
exprime son antirationalisme par l’attaque du rationalisme des théoriciens du
droit naturel en tête desquels vient Grotius. Hugo Grotius était considéré par
les auteurs des Lumières comme le fondateur d’une science morale moderne : il
enseignait la possibilité de dégager des normes universelles de morale.
Précisément [sic] parce qu’il voyait en lui l’un des quatre grands hommes
auxquels il devait sa formation, c’est contre l’auteur de De iure belli ac
pacis que Vico se dresse. Grotius et tous les autres théoriciens de cette
école, y compris les fondateurs du libéralisme, Hobbes et Locke, pensaient que
le droit était fondé sur un concept intemporel de justice accessible à tous les
hommes rationnels.
Pour Vico, c’est une
grossière erreur de penser que les normes en vigueur à n’importe quel moment de
l’histoire pouvaient être accessibles à l’homme du premier âge de l’humanité.
Ce n’est pas la raison, mais les coutumes qui régnaient – « le droit naturel
des gentes a été ordonné par la coutume » – et les coutumes sont le fruit
de l’imitation, qui est une des capacités premières de l’homme primitif. Ce qui
nous amène également à la conclusion que « le monde enfant fut composé de
nations poétiques, la poésie n’étant rien d’autre que l’imitation ». C’est
ainsi que l’auteur de la Science nouvelle souligne l’origine non
rationnelle des civilisations et qu’il explique la fondation de la société
civile et l’abandon de l’état de nature.
[Glose 7 : Cette
idée éloigne incontestablement Vico d’un certain optimisme moral, mais est-elle
vraiment négatrice de toute espèce d’universalisme moral ? On pourrait
très bien soutenir qu’il existe une connaissance morale universelle, dépendante
de faits moraux objectifs (naturels et/ou divins), MAIS que l’accès à ces
connaissances n’est possible qu’à un certain degré de développement de la
civilisation (de même que, analogiquement, la distance terre-lune est un état
de fait qui attend d’être découvert, mais que cette vérité universelle n’est
connaissable qu’à un certain degré de développement économique, scientifique et
technique ; bref que tout le monde ne peut pas immédiatement obtenir cette
vérité, qui n’en cesse pas d’être objective et universellement atteignable en
droit).
Donc, encore une fois,
soutenir que les premiers humains ne pouvaient pas être aussi moraux que les
Modernes (si c’est bien ce que dit Vico, ce qui semble passablement
progressiste comme vision de l’histoire, par ailleurs), n’implique pas qu’il
excluait une universalité de la connaissance morale. Ce serait du reste une
position singulière puisque contraire à sa tradition catholique depuis
au minimum saint Thomas.]
En une page lumineuse de
son autobiographie, Vico divise l’histoire en trois époques, l’âge des dieux,
l’âge des héros et l’âge des hommes, auxquelles correspondent trois langues. La
langue divine, qui est muette, s’exprime par des hiéroglyphes, la langue
héroïque est symbolique et procède par métaphores, la troisième est la langue
épistolaire qui emploie des mots convenus. À ces deux triades s’en ajoutent
d’autres : trois types de nature humaine, de coutumes et, en vertu de ces
coutumes, trois espèces « de droit naturel des nations », et en conséquence
trois variétés d’État. Toutes les formes d’existence, toutes les normes de
droit sont fonctions du temps et des conditions. Il est évident que ces normes,
en évoluant avec le temps, se modifient : voici donc les premiers fondements de
l’historisme.
On trouve ici posée la
question de la main de la providence dans l’histoire. En effet, Vico superpose
« une histoire idéale éternelle » fondée sur l’idée de la providence par
laquelle, comme il le montre tout au long de l’ouvrage, a été « ordonné le
droit naturel des gens et les histoires particulières des nations, avec leur
naissance, leur progrès, leur maturité, leur décadence et leur fin ». Si le
processus historique tel que Vico le conçoit est un processus d’enchaînements
de cause à effet, parvient-on à une forme de déterminisme ? Il est certain que
l’auteur offre une théorie qui implique l’existence des lois du
développement historique. En même temps, il prétend lui-même que l’homme
est libre de faire des choix : y a-t-il place dans son système pour le libre
arbitre ? « L’arbitre humain, dit Vico, très incertain de nature,
devient certain et déterminé avec le sens commun des hommes relativement aux
nécessités ou utilités humaines, qui sont les deux sources du droit naturel des
gentes. » S’agit-il de normes universelles qui coexisteraient avec le
particularisme historique ? Pour certains de ses lecteurs, Vico pratiquait un
déterminisme consistant, pour d’autres c’est le contraire qui est vrai. Pour
d’autres encore, déterminisme et libre arbitre ne sont pas incompatibles.
L’histoire dans son ensemble, c’est-à dire le processus de développement de
systèmes d’institutions, peut être déterminée, mais à l’intérieur de ces
systèmes les hommes sont libres. L’influence contraignante globale des
institutions sociales est une réalité qui signifie que le développement de ces
institutions est le produit d’une causalité, mais au sein de ce processus tout
n’est pas déterminé dans la même mesure.
La place centrale de la
religion dans le système de Vico ne peut faire de doute, et c’est bien la
religion qui le protège contre cette forme de relativisme que Herder ou Möser
allaient développer trente ou quarante ans après sa mort. L’importance de la religion
dans le refus des Lumières n’est qu’un élément du dénominateur commun à Vico et
à Herder.
Un monde sans Dieu serait
un monde inconcevable : le déclin et la chute des sociétés sont fonction de
l’affaiblissement de la foi religieuse. Toutes les nations, barbares ou
civilisées, et en tout temps, ont en commun trois coutumes humaines : la
religion, le mariage et l’enterrement [sic]. Il conteste le témoignage de ces
voyageurs qui, de retour du Brésil, d’Afrique australe, des Antilles ou
d’autres pays du Nouveau Monde, prétendent que certains peuples vivent sans
connaissance de la divinité. Rien ne saurait être plus faux et Bayle commet,
selon Vico, une grossière erreur quand, peut-être sur la base de ce genre de
mensonges, il affirme que « les peuples peuvent vivre dans la justice sans
avoir aucune connaissance de Dieu ». Tout comme Hobbes, Bayle va beaucoup
plus loin que Polybe, qui avait déjà énoncé l’« affirmation fausse […] selon
laquelle si, dans le monde, il y avait des philosophes, on n’aurait pas besoin
de religion ». C’est pourquoi Vico prend sur lui de donner une « science »
qui, « sous l’un de ses aspects principaux, doit être une théologie civile
raisonnée de la providence divine qui semble avoir fait défaut jusqu’ici ».
[Glose 8 : Je veux
bien que le refus d’accorder la moralité aux non-croyants soit un marqueur
d’opposition aux Lumières. Seulement :
1) Pourquoi Sternhell le
reproche-t-il tellement à Vico, mais pas à John Locke, dont le libéralisme
s’arrête aux incroyants (exclus de l’Etat car foncièrement incapables d’être
moraux) ?
2) On peut penser
que la moralité exige la foi chrétienne sans pour autant être un relativiste
moral de droite ou d'extrême-droite (dans le genre de Burke, Joseph de Maistre, Nietzsche,
Maurras, Spengler, Hitler, etc.).
Vico rejette certainement
un jusnaturalisme sécularisé, mais rien ne prouve ici qu’il rejetait aussi
un droit naturel instauré par Dieu (et comment aurait-il pu défendre une
telle idée sans subir les foudres du clergé italien ?). Donc, si Vico
ne rejette ni le jusnaturalisme, ni le progrès scientifique, ni la supériorité
morale des Modernes, ni la possibilité du progrès historique en général, on ne
voit pas très bien ce qui justifie de l’opposer nettement à la philosophie des
Lumières. Il y a des philosophes chrétiens qui appartiennent au courant des
Lumières, comme Montesquieu, Kant, Hegel.
En l’absence d’un examen
des idées politiques de Vico, on ne voit pas ce qui justifierait de l’associer
à ces droites radicales / extrême-droite anti-Lumières, si puissantes
historiquement en Allemagne.]
« Le combat contre
le droit naturel, contre le concept d’un individu tiré de l’état de nature par
la force de sa seule raison, contre l’idée de la société civile comme le
résultat d’une décision prise par des individus libres et égaux décidés à se
donner des structures sociales et politiques, depuis la famille jusqu’à l’État,
uniquement pour améliorer leur sort, suivi d’une vision de l’individu pris dès
sa création dans un réseau de relations sociales qu’il n’a pas créées et qui
varient d’une période à l’autre, d’un endroit à l’autre, produit cette autre
modernité fondée non pas sur ce qui unit les hommes, mais sur tout ce qui les
sépare. L’individu de Vico formé par le contexte historique et social est le
contraire de l’ego cartésien. »
[Glose 9 : et
alors ? L’homme selon Hegel, selon Marx, ou Durkheim, ou Merleau-Ponty, ou
les pragmatistes américains à la James ou Dewey aussi ! La critique de l’atomisme social et de l’individualime peut parfaitement être progressiste, de
gauche et dans la continuité des Lumières. Ce n’est pas un critère suffisant
pour identifier une position de droite réactionnaire !]
« Vico fait de
nombreuses allusions à l’analogie qui existe entre la vie d’un être humain, de
l’enfance à la vieillesse, et la communauté nationale, des origines à la
décrépitude finale. Chez l’auteur de la Science nouvelle la conception
organique de la société apparaît déjà clairement. C’est ainsi que se met en
marche cette seconde modernité dont tout le poids ne se fera sentir qu’à la fin
du XVIIIe siècle et tout au long du XIXe siècle. »
-Zeev Sternhell, Les anti-Lumières. Une tradition du XVIIIème siècle à la guerre froide, Saint-Amand, Gallimard, coll. Folio histoire, 2010, 945 pages, pp.181-194.
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