« J’écris le français comme Nietzsche l’allemand, je me sens l’héritier du philosophe et l’on m’appellera demain le légataire du prophète. »
-Albert Caraco, Ma confession, L’Âge d’Homme,
1975, p. 66.
***
« Les villes, que nous
habitons, sont les écoles de la mort, parce qu'elles sont inhumaines. Chacune
est devenue le carrefour de la rumeur et du relent, chacune devenant un chaos
d'édifices, où nous nous entassons par millions, en perdant nos raisons de vivre.
[…] Le monde s’est fermé,
comme il l’était avant les Grandes Découvertes, l’an 1914 marque l’avènement du
second Moyen-âge et nous nous retrouvons dans ce que les Gnostiques appelaient
la prison de l’espace, en l’univers fini, dont nous ne sortirons jamais.
C’en est fait de cet
optimisme, qui fut le lot de tant d’européens et durant quatre siècles, la
Fatalité rentre dans l’Histoire et nous nous demandons soudain à quoi nous nous
acheminons, nous nous interrogeons sur le pourquoi de ce qui nous arrive, la
belle confiance de nos pères en un progrès sans limites, accompagnant une vie
toujours plus humaine, s’est donc évanouie : nous tournons dans le cercle
et nous ne parvenons même plus à concevoir nos œuvres.
[…] La foule des mortels
se composant de somnambules et l’ordre n’ayant jamais intérêt à ce qu’ils
sortent du sommeil, parce qu’ils se rendraient ingouvernables. […] L’ordre
n’étant pas infaillible, c’est à la guerre qu’il appartient un jour de réparer
ses fautes.
[…] Nous sommes en Enfer
et nous n’avons le choix que d’être des damnés que l’on tourmente ou les
diables préposés à leur supplice.
[…] La discipline que
nous observons, les valeurs que nous maintenons et les projets que nous formons
[se] répondent tous dans une seule issue : la mort.
[…] Nous adorons la mort
sous des figures empruntées et nous ne savons que c’est elle.
[…] L'Enfer, que nous
portons en nous, répond à l'Enfer de nos villes, nos villes sont à la mesure de
nos contenus mentaux, la volonté de mort préside à la fureur de vivre et nous
ne parvenons à discerner laquelle nous inspire, nous nous précipitons dans les
travaux recommencés et nous nous flattons de nous élever aux cimes, la démesure
nous possède et sans nous concevoir nous-mêmes, nous bâtissons toujours.
[…] La démence est la
forme que prendra la spontanéité de l'homme aliéné.
[…] Nous préférons la
catastrophe à la réforme, nous aimons mieux nous immoler que repenser le monde
et nous ne le repenserons qu'au milieu des ruines.
[…] Nous roulerons unis
dans les ténèbres sans retour et le puits d'ombre nous accueillera, nous et nos
dieux absurdes, nous et nos valeurs criminelles, nous et nos espérances
ridicules.
[…] Nos maîtres furent de
tout temps nos ennemis et maintenant plus que jamais, plus que jamais nos
maîtres sont faillibles.
[…] Nous revenons au
cirque de Byzance et nous en oublions nos vrais problèmes, mais sans que ces
problèmes nous oublient, nous les retrouverons demain et nous savons déjà que
lorsqu'ils seront insolubles, nous irons à la guerre.
[…] On ferait de leurs
promesses l’Anthologie de l’Imposture.
S’il est un Dieu, le chaos et la mort figureront au nombre de Ses attributs,
s’il n’en est point, cela revient au même, le chaos et la mort se suffisant
jusqu’à la consommation des âges.
[…] L’homme est un animal
métaphysique et qui voudrait que l’univers n’existât que pour lui, mais
l’ignore. […] La foi n’est qu’une vanité parmi les vanités et l’art de tromper
l’homme sur la nature de ce monde.
Car la nature de ce monde est l’absolue indifférence.
[…] Tous les problèmes
seraient résolus par l’objectivité, la mesure et la cohérence, mais comme la
plupart des hommes en sont incapables, tous les problèmes restent insolubles.
[…] Un homme digne de
ce nom, au siècle d’à présent, ne croit à rien et s’en fait gloire.
Nous avons besoin d’une Révélation nouvelle […] Nous allons à la mort avec
l’appui de toutes les autorités morales. […] Demain la Révélation nouvelle
éclairera les restes de l’humanité sur ce que l’immolation aura d’absurde.
[…]Car il ne s'agit plus
de se donner, ce serait trop facile ; il ne s'agit plus de porter sa croix, ce
serait trop commode; il ne s'agit plus d'imiter un tel et moins encore de le
suivre, ce ne serait plus qu'un chemin de fuite : il s'agit désormais de repenser
le monde et d'arpenter notre évidence, de mesurer et de peser et de jeter de
nouveaux fondements, ces devoirs-là passent avant les autres.
Or, ils ne semblent pas à la portée de la majorité des hommes, aussi la plupart
des humains, ne pouvant les remplir, seront coupables, coupables et punis, sans
même entendre à ce qui leur arrive. La masse de perdition est l'œuvre du chaos,
elle est chaos et retourne au chaos, nous n'avons pas à pleurer sur sa mort,
parce qu'elle est la légion des ombres et que les ombres avortées n'ont qu'un
semblant de vie au sein de l'équivoque : c'est pour ces ombres que les
religions étaient faites, elles les consolaient de leur abjection, mais elles
perpétuaient leur abjection.
[…] Nous sommes condamnés
à subir le déroulement des phases, les unes prévisibles, les autres imprévues,
nous n'arrêterons pas le mouvement, qui nous emporte.
[…] Nos descendants,
réduits à quelque fraction infime de l'humanité présente, hériteront d'un monde
ravagé, dont la beauté ne sera plus qu'un souvenir, ils passeront des
siècles à le restaurer, ils limiteront leurs naissances, afin que le sol se
repose et que les eaux se purifient, ils n'auront garde de violenter cet
œcoumène ni de chercher leurs dieux de ses lois, ils n'immoleront plus cette
évidence à l'illusion de la transcendance, ils resteront fidèles à la Terre en
obligeant le Ciel à la sanctifier.
[L’Humanité] abomine ceux
qui l'avertissent et d'un commun accord ils seront réduits au silence par le
pouvoir civil et le pouvoir religieux, les rares qui détrompent les aveugles en
émouvant les sourds.
[…]En vérité, nous sommes
une légion de solitudes et, cependant, nous roulons confondus, en proie à ce
qui nous mêlant, n'arrête de nous isoler.
[…] Nous changeons les
mots pour nous donner l'illusion de réformer les choses.
[…] Le retour à la source
est le premier devoir ou c'en est fait de l'homme. Aussi les rares penseurs
dignes de ce nom s'occupent-ils d'ontologie et d'étymologie, afin de rétablir
une métaphysique, alors que les petits esprits, soucieux d'être avec la mode,
s'abîment dans la contemplation du social, ce détail subalterne.
[…] L'Histoire est
l'œuvre des grands hommes et le champ clos où se mesurent les élites, la foule
est admise au spectacle.
[…] La catastrophe est
nécessaire, la catastrophe est désirable, la catastrophe est légitime,
la catastrophe est providentielle, le monde ne se renouvelle pas à moins et si
le monde ne se renouvelle, il devra disparaître avec les hommes, qui
l'infectent.
[…]Les marchands veulent
des consommateurs, les prêtres veulent des familles, la guerre les effraye
moins que le dépeuplement : c'est dans les marchands et les prêtres que l'ordre
pour la mort trouve ses appuis les plus fermes. […] Le devoir est de profaner
ce qu'ils révèrent, car sans la profanation, le changement ne prend racine et
plus nous tardons à changer, plus nous éprouverons de maux et de martyres.
[…] Nos révolutions ont
avorté l'une après l'autre et c'est justice, aucune n'osa toucher à
l'essentiel, chacune se voulut la légataire universelle d'un passé, qui
refluant sur elle, l'éteignit dans la source.
[…] Les tyrans aiment les
familles traditionnelles, où la femme est servante et les enfants, sujets, mais
le père -et fût-il obscène, ridicule et misérable- le maître en sa maison et
l'archétype de nos princes, oui, le vivant modèle de nos dieux et de nos rois !
[…]Autour de moi, la
folie, la sottise et l'ignorance alternent avec le mensonge et le calcul […]
nous sommes à présent les dupes d'un système, qui nous égare sur nos intérêts
et nous immole aux siens, en nous persuadant aussi qu'ils sont les nôtres.
[…]Quand les humains
sauront qu'il n'est plus de remède qu'en la mort, ils béniront ceux qui
les tuent, pour n'avoir pas à se détruire eux-mêmes. Tous nos problèmes étant
insolubles et de nouveaux problèmes s'ajoutant sans discontinuer à ceux que
nous ne parvenons déjà plus à résoudre, il faudra bien que la fureur de vivre,
où nous nous consumons, s'épuise et que l'accablement succède à l'optimisme
criminel, qui me paraît la honte de ces temps.
[…]Le monde est laid,
il le sera de plus en plus, les forêts tombent sous la hache, les villes
poussent, engloutissant toute chose, et partout les déserts s'étendent, les
déserts sont aussi l'œuvre de l'homme, la mort du sol est l'ombre que les
villes jettent à distance il s'y joint à présent la mort de l'eau, puis ce sera
la mort de l'air, mais le quatrième élément, le feu, subsistera pour que les
autres soient vengés, c'est par le feu que nous mourrons à notre tour.
Nous marchons à la mort universelle et les mieux avertis le savent, ils savent
qu'il n'est de remède à ces calamités déchaînées par les œuvres, ils sont
tragiques parmi les frivoles, ils gardent le silence au milieu des bavards, ils
laissent espérer les uns ce que les autres leur promettent, ils ne se mêlent
plus d'avertir les premiers ni de confondre les seconds, ils jugent que le
monde est digne de périr et que la catastrophe est préférable à cet
épanouissement dans l'horreur absolue et la laideur parfaite, qui ne nous
seront évitées qu'au prix de la ruine.
Que la ruine soit et que la dissolution se parachève ! Nous aimons mieux
l'irréparable que la survie dans un avortement recommencé.
[…]Dans les pays, où
règne la censure, on se consume à nier l'évidence ; dans les pays, où la
censure est abolie, on dit n'importe quoi.
[…]Les Muses ont
abandonné la Terre et voilà plusieurs générations que les beaux-arts sont
morts, les imposteurs ont le champ libre et jamais il ne s'en vit de plus
incroyables, mais le plus triste est que ceux qui s'opposent à leur imposture,
ne nous proposent rien, rien que des platitudes.
[…] Nous ne savons plus
bâtir de temples, de palais ni de tombeaux, de places triomphales ni
d'amphithéâtres.
[…] Dix mille lieues ne
nous avanceront d'un pas, le monde étant de plus en plus le même, à la misère
près, qui met un peu de différence entre les nations. A quoi bon voyager ? A
quoi bon s'évader ? nous retrouvons ailleurs tout ce que nous laissons ici, la
prison se referme et nous n'en sortirons que morts.
[…] Nous préparons la
catastrophe la plus énorme de toute l'Histoire, celle qui fermera l'Histoire et
dont les survivants seront marqués pour tous les siècles.
[…]Nous deviendrons
Atroces.
[…]La poésie est morte,
la prose a le choix du chaos ou de la platitude.
[…]J'élève un chant de
mort et je salue le chaos montant de l'abîme et la terreur antique revenue du
fond des âges !
[…]La solution de nos
problèmes, c'est le feu, c'est le feu seul qui nous libérera de mille paradoxes
insolubles et qui fera tomber les murs du labyrinthe où nous nous remuons, en
proie à l'équivoque, c'est dans le feu que se ramasse désormais notre espérance.
Nous aspirons à la simplicité, la simplicité nous viendra, quand le chaos aura
passé, quand la mort aura triomphé, lorsqu'il ne restera qu'un homme où l'on en
voyait grouiller plus de cent, lorsque la Terre, à peu près vide, sera rendue à
sa virginité, dans le temps bienheureux où les forêts engloutiront le débris
calciné des villes, où les eaux renaîtront et les rivières couleront redevenues
transparentes, dans le futur où ne subsistera de masse, car toute masse est
de perdition.
[…] L'homme n'est
pas ici-bas pour produire et pour consommer, produire et consommer n'aura
jamais été que l'accessoire, il s'agit d'être et de sentir que l'on existe.
[…]Nous sommes déjà
trop nombreux pour vivre, pour vivre non pas en insectes, mais en hommes ;
nous multiplions les déserts à force d'épuiser le sol, nos fleuves ne sont plus
que des sentines et l'océan entre à son tour en agonie, mais la foi, la morale,
l'ordre et l'intérêt matériel s'unissent pour nous condamner à la peuplade : il
faut aux religions des fidèles, aux nations des défenseurs, aux industriels des
consommateurs, c'est dire qu'il faut des enfants à tout le monde, n'importe ce
qu'ils deviendront, adultes.
[…]Les multitudes […]
sont à la fois aliénées et consentantes.
[…]Nos pires ennemis,
ceux qui nous parlent d'espérance et nous annoncent un futur de joie et de
lumière, de travail et de paix, où nos problèmes seront résolus et nos désirs
comblés. Il ne leur coûte rien de renouveler leurs promesses, mais il nous coûte
infiniment de leur prêter l'oreille et nous n'y gagnons que des idées fausses.
[…]Les leçons de
l'Histoire sont pleines d'éloquence, mais nous ne voulons plus être éclairés
par elles, nous récusons l'Histoire, à seule fin de pouvoir nier l'évidence et
de persévérer en nos illusions, nous croyons au miracle et fût-ce en nous
abandonnant à la fatalité, nous nous laissons aller à ce qui nous entraîne,
avec l'espoir d'un changement que rien ne justifie, hors cette foi que nous
avons en l'utopie.
Il s'agit d'une espèce de
délire et qui s'est emparé des esprits les plus froids, les plus mathématiques
et les plus cyniques, c'est la rançon qu'ils payent à l'idéalisme, et l'avenir
se moquera de ces profonds calculateurs et de ces prétendus dialecticiens, à la
merci d'idées obscures et confuses.
[…] Nos maîtres à
penser ne sortent plus de la logomachie et quand ils ont remplacé trois
douzaines de mots que nous entendons, par trois douzaines d'inconnus, et
moyennant lesquels ils formeront un code à leur usage, ils nous apprennent
qu'ils ont jeté de nouvelles bases et nous convient à leur payer un tribut
d'admiration.
[…] Nous ne savons que
barbariser ceux que nous prétendons instruire et nous les désarmons face à
la vie, en affectant de les y préparer. Au sein du changement perpétuel, il
fallait plus que jamais s'attacher au persistant, il fallait plus que jamais
cultiver notre Humanisme et plus que jamais méditer la Philologie et l'Histoire,
il fallait plus que jamais nous pourvoir de points de référence et plus que
jamais d'étalons de poids et de mesure.
[…]« Ne croissez point
et ne multipliez jamais, la source du malheur est la fécondité, craignez
d'épuiser les ressources de la Terre et de souiller sa robe d'innocence,
refusez le lot de l'insecte et souvenez-vous de ces êtres avortés, que le feu
consuma par milliards, qui subsistaient au milieu de l'ordure et buvaient leurs
déjections, à cinq ou six dans une chambre, en une légion de villes
monstrueuses envahies par la rumeur et le relent, où pas un arbre ne poussait.
Ce furent-là vos pères, remémorez-vous leur abjection et ne vous inspirez de
leur exemple, méprisez leur morale et rejetez leur foi, pareillement immondes.
Ils furent punis d'être restés des enfants et de chercher un Père dans le Ciel.
Le Ciel est vide et vous serez des orphelins pour vivre et pour mourir en
hommes libres. »
[…] Ainsi l'abîme
appellera l'abîme et nous portons en nous la volonté de mort
[…] Nous nous imaginons
que la fureur de vivre nous anime, mais cette fureur-là répond dans son
contraire et ce déchaînement nous voue au précipice.
[…] Les anarchistes
ont raison contre les hommes d'ordre. Les hommes d'ordre, toutefois, ne
peuvent changer de système et le système les menât-il au chaos, ils aiment
mieux en périr les victimes que d'avouer leur tort.
[…] A l’heure où chacun à
raison, tout est perdu. […] Nous sommes au milieu de gens de bonne foi, qui
mourront pour leur cause en s'approuvant de s'immoler.
[…] L'idéal est presque
toujours un tissu d'équivoques et si nous retranchons le contresens, nous
vouons la plupart des hommes au non-sens, la vérité n'étant jamais à leur
mesure.
[…] On a senti que
j'avais quelque chose à dire et qu'on ne voulait pas apprendre. […] mes idées
manquaient à ce monde.
[…] On me dira que je ne
suis pas constructif, on me reprochera de bâtir sur la catastrophe et de la
juger préalable à la remise en ordre de cet univers. On me dira que je ne suis
pas social, on me reprochera de prévoir l'immolation des foules et de la juger
nécessaire pour que la restauration de l'homme ait enfin lieu ; on me dira que
je suis inhumain, puisque la vie de plusieurs milliards d'insectes ne m'importe
et que je prône le dépeuplement de l'oecumène ; on me dira que je suis immoral,
puisque j'ébranle l'axe des valeurs et que j'intervertis les signes.
Je reconnais mes torts,
je veux plaider coupable et je m'approuve de persévérer en mes démarches :
c'est que je crois en l'ordre de nos lendemains, cet ordre dont je suis
l'un des prophètes et dans lequel nos descendants retrouveront ce qu'avaient
professé les hommes archaïques.
[…]La masse de perdition
n'a pas de conscience et n'en aura jamais, le propre de la conscience est
d'isoler les êtres et c'est pour fuir leur conscience que les humains
s'assemblent. […] Le nombre est l'instrument du mal, le mal veut que les hommes
multiplient, car plus les hommes surabondent et moins vaut l'homme.
[…]Nous pouvons sauver
quelques-uns, mais nous ne sauverons jamais la masse en tant que masse, nous
pouvons raisonner et rendre conscient un petit nombre d'hommes que nous devons
isoler au préalable, mais l'emploi même des moyens, que notre science aura multipliés
en pure perte, ne changera le lot des foules.
[…] Nous allons à la mort
de l'espérance et de la foi, nous mourrons avec elles et par elles, le reste
des humains leur survivra, le reste des humains vivra, mais de l'esprit,
l'esprit qui s'oppose à la foi, l'esprit qui n'a besoin de l'espérance.
[…]Le remède est cruel,
la maladie l'est davantage et nous ne pouvons-nous soustraire au choix de
guérir ou de disparaître.
[…] Le Nationalisme
est une maladie universelle […] une frénésie pareille à celle qui s'empare
des sociétés animales, devenues trop nombreuses. […]Le nationalisme est l'art
de consoler la masse de n'être qu'une masse et de lui présenter le miroir de
Narcisse : notre avenir rompra ce miroir-là.
[…] La peur des mots
grandit et cela prouve que nous leur attribuons une puissance.
[…]Le monde est plein de
gens qui rêvent de mourir, en entraînant les autres dans la mort.
[…] Nos autorités ne
savent rien, ne peuvent rien, ne valent rien, ne nous évitent rien et ne
s'entendent plus qu'à nous bercer de menteries, à seule fin de maintenir
l'acquis des privilèges et de perpétuer leur établissement.
[…] Nos religions sont
les cancers de l'espèce et nous n'en guérirons que morts.
[…]Que peut-il désormais
nous arriver de pire que de subsister tels que nous sommes ?
[…]Un monde qui fût demeuré païen, n'aurait pas violenté la nature. Les
Paganismes la jugeaient divine, ils adoraient en règle générale les arbres et
les sources ; au lieu du temps, que les religions prétendues révélées placent
au centre de leurs dogmes, les Paganismes roulaient sur l'espace et, sauf
exception, ils préféraient la mesure à la transcendance et l'harmonie à toute
chose.
[…]Nos descendants, après
la catastrophe, réduits à quelque fraction infime de l'humanité présente,
honoreront les sources et les arbres, ils marieront la Terre avec le Ciel, ils
jugeront l'idée de sacrifice abominable et l'idée de la transcendance, sacrilège,
ils restaureront tout ce que les religions révélées ont aboli : la prostitution
sacrée et la promiscuité rituelle, le culte de la génération et l'adoration de
ses symboles, la hiérogamie et les saturnales.
Ils prendront l'homme pour ce qu'il n'a cessé d'être et non pour ce qu'il
devrait être, ils n'iront pas rechoir dans les illusions du prophétisme, ils
renonceront à parfaire un automate imperfectible, ils concevront que la
spiritualité n'est pas le lot du nombre et que l'erreur est de communiquer
un même enseignement à tous, à l'instar des religions prétendues révélées.
Il vaut mieux que la plupart restent idolâtres et charnels, le mal prélude à
partir du moment où nous les en blâmons et les forçons à nous mentir en se
mentant, il vaut mieux que les simples associent les divinités à la jouissance
qu'à la pénitence et que l'orgasme soit pour eux ce qu'est la
transsubstantiation pour les Chrétiens.
[…] Notre avenir dira que
les seuls clairvoyants étaient les Anarchistes et les Nihilistes.
[…]C'est au moment où
l'homme touchait au bonheur et qu'il entrevoyait un avenir sans maladie et sans
famine, sans corvée ni terreur, à l'aube même de ce siècle, c'est à ce moment-
là que s'est produit l'irréparable et que les forces du passé sont revenues,
plus triomphantes que jamais, portées par le flot d'hommes en surnombre.
[…]Les Anarchistes et
les Nihilistes sont les derniers hommes raisonnables et sensibles parmi les
sourds, qui marchent, et les aveugles qui militent, mais il ne suffit pas
d'avoir raison au siècle d'à présent, ni de sentir, pour changer quoi que ce
puisse être. Il faut remplacer l'ordre par un ordre et non par un désordre, et la
morale par une morale et non par l'immoralité, comme la foi par une foi, non
par un vide seulement, et les dieux morts par les divinités qui naissent.
Nous n'avons pas besoin
d'agitateurs, nous avons besoin de prophètes, nous avons besoin de génies
religieux à la mesure de ces temps, à la mesure de nos œuvres, car tous
ceux dont nous révérons le souvenir et sans en excepter aucun, sont dépassés.
Ils sont tous dépassés et ceux qui s'en réclament, les trahissent. Nulle
tradition ne nous protège contre l'avenir, car l'avenir n'a pas de
précédent et l'univers n'a plus d'asile.
Car la plupart des
hommes n'étant pas sortis de la petite enfance, il leur faut une Révélation,
et pour les moindres actes de leur vie, ce sont les dieux qui doivent, en
dernier ressort, les exhorter à n'être pas féconds, si la fécondité menace la
survie de notre espèce : ni les pouvoirs civils ni les académies pleines de
savants en renom n'auront jamais l'autorité que les dieux seuls ramassent sur
leur tête.
Or, nos dieux prêchent ou
la continence ou la fécondité, nous ne voulons de l'une ni de l'autre, nous
voulons que la chair ait droit à son plaisir en tant que tel et que ce plaisir
devienne agréable aux dieux autant qu'aux hommes. Nous voulons que les dieux
soient associés au plaisir et que les hommes croient les honorer, lorsqu'ils le
prennent.
Il nous faut une
Révélation nouvelle et pour un nouveau Paganisme, un nouveau Paganisme sauvera
le monde que les religions prétendues révélées égarent dans le labyrinthe de
leurs paradoxes, ces paradoxes désormais insoutenables, ces paradoxes désormais
illégitimes, ces paradoxes désormais absurdes. C'est la fécondité, non pas
la fornication, qui détruit l'univers, c'est le devoir et non pas le
plaisir.
[…]Il faut agir comme si
tout devait mourir, il faut se préparer à survivre à la catastrophe, il faut
songer aux restes qui subsisteront au sein de l'univers inhabitable, il faut
considérer la masse de perdition comme étant irrémédiablement perdue et ne plus
raisonner en tenant compte de son existence provisoire.
[…]Le siècle voudrait
tout choisir et c'est pourquoi nous n'avons pas de style, le siècle voudrait
tout comprendre et c'est la raison pour laquelle il ne sort plus du labyrinthe,
le siècle voudrait même humaniser la masse de perdition en tant que masse et
c'est pourquoi nous allons au carnage planétaire.
[…]Nous allons en cent
lieux à l'éclatement des systèmes, puis au fourmillement des sectes, mais nous
ne serons pas sauvés par la ferveur de quelques-uns ni par la spontanéité de
quelques autres. Il est déjà trop tard, nous sommes entrés dans le tourbillon,
nous n'échapperons plus à ce qui nous entraîne et nous nous savons condamnés.
[…]Si les gens
n'espéraient plus en rien et ne croyaient à rien, ils refuseraient aussitôt de
multiplier leur semence et nos problèmes seraient résolus.
[…] Toutes les fins que
s'assigne l'espérance et tous les objets que la foi se donne, ont en commun de
l'être, d'être stupides à jamais et maintenant, de plus, impardonnables, car
nous ne pouvons rester imbéciles une génération de plus parmi des moyens devenus
plus libres que nous-mêmes.
[…]Le refus d'espérer et
le refus de croire entraînent infailliblement le refus d'engendrer, c'est une
liaison que l'on s'efforce de nier et même ceux qui voudraient dépeupler le
monde, avant qu'il soit trop tard, n'oseront professer cette relation de convenance.
Voilà pourquoi nul n'agit sur les causes et déplorât-il les effets qu'elles
entraînent et par de fatales conséquences.
[…] L'homme ne sera pas
dépassé, quoi qu'il arrive.
[…]Je n'en veux pas à
l'homme de la rue, de plus en plus indifférent et qui s'estime satisfait,
l'industrialisation lui procurant les apparences du bonheur, ce bonheur fût-il
provisoire.
Je n'en veux pas à l'homme de la rue, ce malheureux par destination et qui ne
se réveillera qu'au fort du cauchemar. Mon livre ne s'adresse pas à lui : je
parle aux jeunes gens, qui, dans les universités, s'insurgent contre la morale
et l'ordre, ces jeunes gens font peur à trop de monde et nous savons que si la
guerre éclate, ils mourront les premiers.[…]
Je les éclaire sur
le pourquoi de leur insurrection et je la légitime même, je les approuve donc
et, cependant, je leur conseille d'obéir en dernière analyse,
car il ne suffit pas d'avoir raison, raison pour tous les âges à venir, encore
est-il besoin de survivre au présent et de durer jusqu'au moment où l'avenir
prélude.
[…]L'extermination sera
le dénominateur commun des politiques à venir et la nature s'en mêlant,
ajoutera ses fureurs à la nôtre. La fin du siècle verra le Triomphe de la mort,
le monde accablé d'hommes se déchargera du poids des vivants en surnombre, il ne
subsistera pas d'île où les puissants pourront se dérober à l'enfer général
qu'ils nous préparent et le spectacle de leur agonie sera la consolation des
peuples qu'ils ont égarés. L'ordre futur sera le légataire universel de nos
faillites et les prophètes, au milieu de nos ruines, rassembleront les
survivants.
[…]Le cœur de l'homme
n'a pas varié, le cœur de l'homme est pareil à la mer profonde et ténébreuse,
les changements n'ont lieu qu'à la surface où notre sensibilité réfléchit la
lumière, mais quand nous descendons, nous retrouvons ce qui fut et sera : la
philosophie n'y pénètre guère et seule la théologie a les clés de l'abîme.
[…]Les jeunes gens ne
peuvent plus sauver le monde, le monde ne peut plus être sauvé. L'idée de salut
n'est qu'une idée fausse et nous devons payer nos erreurs innombrables. Il est
trop tard pour réparer quoi que ce soit. L'heure des réparations expire et
celle des réformes cesse.
Les plus heureux mourront en combattant et les plus misérables entassés au fond
des caves ou s'accouplant dans les brasiers, afin de tromper l'agonie,
l'orgasme aidant. Le monde ne sera qu'un hurlement de douleur et d'extase, où les
plus purs d'entre les hommes n'auront que la ressource de s'entr’assommer pour
ne pas se mépriser eux-mêmes. Le choix de l'agonie sera le dernier qui nous
reste et cela viendra plus tôt qu'on ne pense.
Du jour au lendemain nous serons rués dans le précipice et là, nous nous
réveillerons, ne fût-ce que le temps de sentir que nous expirons. Alors nous
reverrons ce que les Conquérants du Nouveau Monde virent, lorsque des tribus
entières se jetaient du haut de leur montagne, à leur approche, à seule fin de
prévenir l'horreur inévitable, en trompant la mort avec elle-même... »
-Albert Caraco, Le Bréviaire du Chaos, 1982.
Post-scriptum : Le nietzschéisme de l'auteur -entre anti-modernisme foncier et rejet des institutions traditionnelles (famille, religion, patrie, morale puritaine)- fait fortement pensé à un autre écrivain de la même période, lui aussi influencé par Nietzsche et un temps rallié au fascisme en Roumanie: Emil Cioran. N'étaient-ils pas les (derniers ?) représentants littéraires du courant français fin-de-siècle des "décadents" ?
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