« Cette cité est
diverse : ses habitants viennent du sud, de l’ouest, de l’est et du nord. Tous
utilisent une seule langue, mais six cents autres sont parlées dans les
quartiers et les communautés. Peut‑être étaient‑ce d’abord des anges qui, les
premiers, s’étaient installés en ce lieu près de la nouvelle cité. Ainsi, la Cité
des Anges est la cité de citoyens nouveaux.
Les peuples les plus
anciens, il y a cinquante ou cent ans, étaient surtout arrivés vers la mer ou
le désert. Pendant tout ce temps, ils ont conservé leur langue première et ont
gardé les coutumes de l’Extrême‑Asie, de l’Europe ou du Sud. Ainsi, la Cité
des Anges n’est pas seulement la fin du monde ou la dernière des terres,
mais elle est aussi le monde entier. Les mœurs des peuples nouveaux et anciens
y ont droit de cité. »
« Le Soleil règne
sur toute la cité. »
« De longues avenues
s’étendent, qu’on appelle « hautes et libres ». Sur ces longues voies, huit
chars peuvent passer en même temps. Il existe aussi de longues rues qui ont des
maisons et des bâtiments sur leurs côtés, pour lesquels les habitants et les voyageurs
ont inventé des histoires. Des livres et des images ont représenté ces rues,
dont les maisons semblent être des lieux de violences privées, de vices
secrets, ou de légendes publiques. Des femmes célèbres ont vécu dans ces
maisons, ont aimé des hommes et les ont tués, ou ont été tuées par eux. »
-Donatien Grau, De
Civitate Angelorum, 2023.
« J’ai été invité à
travailler au musée Getty à Los Angeles (États-Unis), comme chercheur et comme
conservateur invité. J’ai été frappé par le fait que le fondateur du musée
John-Paul Getty en personne rêvait que la Californie, et en particulier Malibu,
était l’équivalent pour les États-Unis de la Campanie, où les riches Romains
avaient leur maison – Gaète, Stabies, etc. Le philanthrope Getty avait lui-même
une résidence à Ladispoli, qui est devenue un hôtel, où l’on a trouvé une
inscription au nom de César : Getty a donc imaginé que César avait eu sa villa
exactement sous la sienne. Dans l’esprit de Getty, il y avait donc l’idée que le
sud de la Californie était la nouvelle Campanie du nouvel empire romain
qu’était l’empire américain, une sorte de « translatio imperii », liée
d’ailleurs au devenir impérial, économique, militaire, de la « lingua franca »
qu’était l’anglais – nouveau latin. Getty a donc souhaité construire la villa
qui porte son nom, premier musée abritant ses collections et son centre de recherche,
comme une reconstitution de la villa des Papyrus d’Herculanum. »
-Donatien Grau, propos recueillis par Jean-Marie Durand, Philosophie Magazine, 26 mai 2026.
***
« Il y a un mois
pile, je foulais le sol de ma tendre patrie après avoir passé deux semaines de
vacances en Californie, dont une à Los Angeles. On m’avait prévenue : “Tu
vas voir, L.A., c’est bizarre comme endroit. On adore ou on déteste.” J’ai
adoré. Mais comment peut-on s’attacher à une ville aussi gigantesque et informe
où il n’y a, à proprement parler, rien à voir ?
Los Angeles est une ville
moche. On s’en rend compte dès que l’on quitte
l’aéroport : les autoroutes, constructions basses éparses, panneaux
publicitaires géants et stations-service croisés à la sortie de LAX constituent
une bonne partie du décor habituel du reste de la ville. Peu de piétons
s’aventurent sur les voies bitumées – artères, veines, veinules innombrables –
au point qu’au milieu de l’été, la ville paraît étrangement fantomatique.
Souvent, des trottoirs manquent. Les terrasses, quand elles existent, sont
dissimulées à l’arrière des bâtiments. En déambulant en voiture, seul moyen de
locomotion envisageable dans une métropole qui n’a pour ainsi dire pas de
transports en commun, on croise surtout du béton mal dégrossi, du verre
sans charme et de la tôle. Le centre-ville “downtown” propose certes
quelques immeubles anciens dressés en bloc façon Manhattan, mais ils ont l’air
fatigués, presque désolés de contraster avec le reste de cette agglomération
qui s’enorgueillit d’être parfaitement horizontale, peu dense et comme étalée à
l’infini.
Que faire à L.A. ? Conduire.
Se perdre. Arrêter de chercher. On abandonne vite les recommandations
hyperboliques du guide touristique pour une autre méthode : rouler dans un
quartier au hasard – Culver City, Santa Monica, Beverly Hills, Echo Park,
Venice, Silver Lake, Koreatown… –, se garer (avec une déconcertante facilité),
marcher et observer les gens vivre, autour de leur maison, dans les boutiques,
les bars ou l’habitacle de leur véhicule. Pour s’imprégner du climat de la
ville, seule attraction touristique réelle en ces lieux, on peut aussi
emprunter une voie mythique, comme Mulholland Drive ou Sunset Boulevard, qui
traversent toutes deux Los Angeles d’Ouest en Est, l’une en hauteur, l’autre en
contrebas, et se laisser guider par le marquage au sol et les palmiers qui les
délimitent. Ah, les palmiers ! Rien que pour eux, les onze heures d’avion
valent le coup. Il y en a partout, des grands, des petits, des larges, des
minces. Mes préférés : ceux qui s’élancent à bride abattue dans le ciel, d’abord
filiformes puis éclatants comme des feux d’artifice perdus tout là-haut, en
plein jour.

La Sunset Tower sur le Sunset boulevard.
Dans un pays aussi
récent, qui semble à peine posséder une histoire, bien
qu’il ait façonné celle du monde depuis deux siècles, Los Angeles se présente
comme le point d’incandescence d’une civilisation d’apparence éternellement
jeune, toujours en recomposition et réinvention. Une ville du présent, de
l’immanence, presque amnésique. Insensée, au sens où elle s’accommode de
n’avoir aucun repère ni identité fixe. Certains diraient volontiers “fluide”, à
l’image de ses nouvelles stars, dont Billie Eilish, la chanteuse qui a ravi des
millions de téléspectateurs en fredonnant Birds of
a Feather à Long Beach lors de la cérémonie de clôture des Jeux
olympiques, avec sa nonchalance queer, ses chaussettes dépareillées
et ses yeux translucides. Devant ces images d’un cool absolu, je me suis
souvenu d’une citation de l’architecte Frank Lloyd Wright, glanée
dans le livre Ceci n’est pas une ville (2016), de Laure
Murat : “Penchez le monde sur un côté et tout ce qui n’est pas
bien fixé atterrira à Los Angeles” (“Tip the world over on its side
and everything loose will land in Los Angeles”). Comment en effet se sentir
bien dans ce monde, sinon en l’étant de manière décontractée ?
Que Los Angeles soit la
ville du cinéma par excellence, cela n’a finalement rien de surprenant. Le
vide dessiné par les trouées urbaines, la lumière irisée d’une douceur
grisante, les bâtiments construits comme des boîtes mystérieuses, l’éloignement
de tout – l’Europe, l’Afrique et l’Asie sont à une dizaine d’heures de vol –,
la végétation libre, la barrière de collines indomptables au nord, tout ceci
n’a pas seulement l’air d’un décor en carton-pâte qu’un technicien de Hollywood
serait sur le point de démonter. L’espace physique libéré par l’urbanisme, cet
air sans cesse mis à notre disposition, comme s’il y avait partout de
l’invisible qui ne demandait qu’à être mis au jour, ouvre un espace mental qui
permet à l’imagination de divaguer, de se projeter, d’inventer quelque chose de
nouveau. Depuis un siècle, des milliers d’artistes y voient l’opportunité d’y
créer une œuvre, un film, un tableau, une série de photos, une chanson... J’y
ai vu quant à moi l’occasion de réinventer, un peu, ma vie. Chacun son domaine ! »
-Ariane Nicolas,
« Los Angeles, l’insensée », Philosophie magazine, 06
septembre 2024.
***
« Les images sont saisissantes : le quartier de Pacific Palisades, l’un des plus prisés de Los Angeles, a été dévasté par des flammes qui menacent désormais Malibu et Santa Monica. Un autre foyer est apparu à Hollywood. Si les scènes de dévastation frappent, elles doivent être replacées dans un contexte : les incendies sont très fréquents dans la région. Ce qui n’empêche pas une bonne partie des riches Américains d’en faire leur terre d’élection.
C’est ce paradoxe qu’a
exploré le géographe Mike
Davis, spécialiste de la ville de Los Angeles, dans un
article de 1983 : « The Case For Letting Malibu Burn ». Il commence
par dire que « lorsque la plupart d’entre nous construisent ou
achètent une maison, nous évaluons soigneusement le voisinage. À Malibu, le
voisinage est le feu. » L’écosystème sec et venteux de la région
les favorise depuis longtemps, comme c’est le cas dans les phénomènes actuels.
L’activité humaine, par ailleurs, aggrave ce risque naturel. Alors
qu’auparavant les environs des villes californiennes étaient entourés de
plantations d’agrumes et de terres agricoles, ce qui empêchait les incendies
d’atteindre les zones d’habitation, ces « coupe-feu horticoles ont
disparu ». Résultat : « les champs de fraises sont
devenus des banlieues vieillissantes, et la quête de plages, de terrains avec
vue sur les montagnes et de grands arbres a créé des risques d’incendie
autrefois inimaginables. »
Un scandale social et
politique
Pourquoi, alors, stars du
cinéma et autres représentants des catégories aisées continuent de rêver d’une
villa à Malibu, Santa Monica ou Pacific Palisades ? Davis
met en avant des raisons politiques et économiques. Après l’incendie de 1956 à
Malibu, l’État fédéral a stimulé la reconstruction avec des prêts préférentiels
à faibles taux d’intérêt. En conséquence, selon Mike Davis, « les
locataires et les propriétaires modestes ont été déplacés de zones comme Broad
Beach, Paradise Cove et Point Dume par de riches pyrophiles encouragés
par […] l’aide aux sinistrés socialisée et un engagement
public de grande envergure pour “défendre Malibu”. […] La
colère elle-même accélère l’embourgeoisement ».
La upper class, délaissant
les centres-ville défraîchis et les vieilles banlieues, s’installe dans de
nouvelles suburbs, qui s’étendent à perte de vue dans les
collines propices aux flammes. Tandis que la population de ces banlieues de
plus en plus chic augmente, « les tempêtes de feu dans les banlieues
deviennent de plus en plus apocalyptiques ».
On aboutit à un constat
doublement scandaleux, aux yeux de Davis. D’une
part, les catégories aisées s’approprient la nature environnante en y
installant leurs petits châteaux : « La construction de
maisons à flanc de colline a spolié le patrimoine naturel de la majorité au
profit d’une minorité aisée. » D’autre part, ces riches
propriétaires bénéficient d’un soutien collectif lorsque leurs demeures sont
détruites par les flammes : « Les propriétaires des collines,
contrairement aux habitants des immeubles, bénéficient d’une protection presque
illimitée contre les incendies. […] La “sécurité” des côtes de
Malibu et de Laguna, ainsi que de centaines d’autres enclaves de luxe et de
banlieues fermées au sommet des collines, est en train de devenir l’une des
principales dépenses sociales de l’État. » Si les incendies
actuels sont tragiques, ils recouvrent donc, selon Mike Davis, un scandale
social et politique. »
-Octave Larmagnac-Matheron, « Faut-il laisser brûler Los Angeles ? », Philosophie magazine, 9 janvier 2025.
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