mardi 1 septembre 2026

« Los Angeles, l’insensée », suivi de « Faut-il laisser brûler Los Angeles ? »


« À l’extrémité du monde se trouve située la Cité des Anges. Car elle est placée entre les solitudes et la mer, entre les montagnes et le ciel, entre les forêts et la ville. La Cité des Anges est entièrement divisée en dix quartiers, qui portent des noms célébrant la mémoire d’hommes saints et de femmes saintes. Chaque autre quartier tire son nom de jardins ou de forêts. Les quartiers diffèrent entre eux par les langues, les institutions et les lois. Certains quartiers sont pauvres, d’autres très riches. Certains sont très peuplés, d’autres déserts. Certains sont ornés de grands édifices, d’autres de maisons basses. La diversité est extrême dans cette cité située au bout du monde. »

« Cette cité est diverse : ses habitants viennent du sud, de l’ouest, de l’est et du nord. Tous utilisent une seule langue, mais six cents autres sont parlées dans les quartiers et les communautés. Peut‑être étaient‑ce d’abord des anges qui, les premiers, s’étaient installés en ce lieu près de la nouvelle cité. Ainsi, la Cité des Anges est la cité de citoyens nouveaux.

Les peuples les plus anciens, il y a cinquante ou cent ans, étaient surtout arrivés vers la mer ou le désert. Pendant tout ce temps, ils ont conservé leur langue première et ont gardé les coutumes de l’Extrême‑Asie, de l’Europe ou du Sud. Ainsi, la Cité des Anges n’est pas seulement la fin du monde ou la dernière des terres, mais elle est aussi le monde entier. Les mœurs des peuples nouveaux et anciens y ont droit de cité. »

« Le Soleil règne sur toute la cité. »

« De longues avenues s’étendent, qu’on appelle « hautes et libres ». Sur ces longues voies, huit chars peuvent passer en même temps. Il existe aussi de longues rues qui ont des maisons et des bâtiments sur leurs côtés, pour lesquels les habitants et les voyageurs ont inventé des histoires. Des livres et des images ont représenté ces rues, dont les maisons semblent être des lieux de violences privées, de vices secrets, ou de légendes publiques. Des femmes célèbres ont vécu dans ces maisons, ont aimé des hommes et les ont tués, ou ont été tuées par eux. »

-Donatien Grau, De Civitate Angelorum, 2023.

 

« J’ai été invité à travailler au musée Getty à Los Angeles (États-Unis), comme chercheur et comme conservateur invité. J’ai été frappé par le fait que le fondateur du musée John-Paul Getty en personne rêvait que la Californie, et en particulier Malibu, était l’équivalent pour les États-Unis de la Campanie, où les riches Romains avaient leur maison – Gaète, Stabies, etc. Le philanthrope Getty avait lui-même une résidence à Ladispoli, qui est devenue un hôtel, où l’on a trouvé une inscription au nom de César : Getty a donc imaginé que César avait eu sa villa exactement sous la sienne. Dans l’esprit de Getty, il y avait donc l’idée que le sud de la Californie était la nouvelle Campanie du nouvel empire romain qu’était l’empire américain, une sorte de « translatio imperii », liée d’ailleurs au devenir impérial, économique, militaire, de la « lingua franca » qu’était l’anglais – nouveau latin. Getty a donc souhaité construire la villa qui porte son nom, premier musée abritant ses collections et son centre de recherche, comme une reconstitution de la villa des Papyrus d’Herculanum. »

-Donatien Grau, propos recueillis par Jean-Marie Durand, Philosophie Magazine, 26 mai 2026.

 

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« Il y a un mois pile, je foulais le sol de ma tendre patrie après avoir passé deux semaines de vacances en Californie, dont une à Los Angeles. On m’avait prévenue : “Tu vas voir, L.A., c’est bizarre comme endroit. On adore ou on déteste.” J’ai adoré. Mais comment peut-on s’attacher à une ville aussi gigantesque et informe où il n’y a, à proprement parler, rien à voir ?

Los Angeles est une ville moche. On s’en rend compte dès que l’on quitte l’aéroport : les autoroutes, constructions basses éparses, panneaux publicitaires géants et stations-service croisés à la sortie de LAX constituent une bonne partie du décor habituel du reste de la ville. Peu de piétons s’aventurent sur les voies bitumées – artères, veines, veinules innombrables – au point qu’au milieu de l’été, la ville paraît étrangement fantomatique. Souvent, des trottoirs manquent. Les terrasses, quand elles existent, sont dissimulées à l’arrière des bâtiments. En déambulant en voiture, seul moyen de locomotion envisageable dans une métropole qui n’a pour ainsi dire pas de transports en commun, on croise surtout du béton mal dégrossi, du verre sans charme et de la tôle. Le centre-ville “downtown” propose certes quelques immeubles anciens dressés en bloc façon Manhattan, mais ils ont l’air fatigués, presque désolés de contraster avec le reste de cette agglomération qui s’enorgueillit d’être parfaitement horizontale, peu dense et comme étalée à l’infini.

Que faire à L.A. ? Conduire. Se perdre. Arrêter de chercher. On abandonne vite les recommandations hyperboliques du guide touristique pour une autre méthode : rouler dans un quartier au hasard – Culver City, Santa Monica, Beverly Hills, Echo Park, Venice, Silver Lake, Koreatown… –, se garer (avec une déconcertante facilité), marcher et observer les gens vivre, autour de leur maison, dans les boutiques, les bars ou l’habitacle de leur véhicule. Pour s’imprégner du climat de la ville, seule attraction touristique réelle en ces lieux, on peut aussi emprunter une voie mythique, comme Mulholland Drive ou Sunset Boulevard, qui traversent toutes deux Los Angeles d’Ouest en Est, l’une en hauteur, l’autre en contrebas, et se laisser guider par le marquage au sol et les palmiers qui les délimitent. Ah, les palmiers ! Rien que pour eux, les onze heures d’avion valent le coup. Il y en a partout, des grands, des petits, des larges, des minces. Mes préférés : ceux qui s’élancent à bride abattue dans le ciel, d’abord filiformes puis éclatants comme des feux d’artifice perdus tout là-haut, en plein jour.

La Sunset Tower sur le Sunset boulevard.

Dans un pays aussi récent, qui semble à peine posséder une histoire, bien qu’il ait façonné celle du monde depuis deux siècles, Los Angeles se présente comme le point d’incandescence d’une civilisation d’apparence éternellement jeune, toujours en recomposition et réinvention. Une ville du présent, de l’immanence, presque amnésique. Insensée, au sens où elle s’accommode de n’avoir aucun repère ni identité fixe. Certains diraient volontiers “fluide”, à l’image de ses nouvelles stars, dont Billie Eilish, la chanteuse qui a ravi des millions de téléspectateurs en fredonnant Birds of a Feather à Long Beach lors de la cérémonie de clôture des Jeux olympiques, avec sa nonchalance queer, ses chaussettes dépareillées et ses yeux translucides. Devant ces images d’un cool absolu, je me suis souvenu d’une citation de l’architecte Frank Lloyd Wright, glanée dans le livre Ceci n’est pas une ville (2016), de Laure Murat : “Penchez le monde sur un côté et tout ce qui n’est pas bien fixé atterrira à Los Angeles” (“Tip the world over on its side and everything loose will land in Los Angeles”). Comment en effet se sentir bien dans ce monde, sinon en l’étant de manière décontractée ?

Que Los Angeles soit la ville du cinéma par excellence, cela n’a finalement rien de surprenant. Le vide dessiné par les trouées urbaines, la lumière irisée d’une douceur grisante, les bâtiments construits comme des boîtes mystérieuses, l’éloignement de tout – l’Europe, l’Afrique et l’Asie sont à une dizaine d’heures de vol –, la végétation libre, la barrière de collines indomptables au nord, tout ceci n’a pas seulement l’air d’un décor en carton-pâte qu’un technicien de Hollywood serait sur le point de démonter. L’espace physique libéré par l’urbanisme, cet air sans cesse mis à notre disposition, comme s’il y avait partout de l’invisible qui ne demandait qu’à être mis au jour, ouvre un espace mental qui permet à l’imagination de divaguer, de se projeter, d’inventer quelque chose de nouveau. Depuis un siècle, des milliers d’artistes y voient l’opportunité d’y créer une œuvre, un film, un tableau, une série de photos, une chanson... J’y ai vu quant à moi l’occasion de réinventer, un peu, ma vie. Chacun son domaine ! »

-Ariane Nicolas, « Los Angeles, l’insensée », Philosophie magazine, 06 septembre 2024.

 

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« Les images sont saisissantes : le quartier de Pacific Palisades, l’un des plus prisés de Los Angeles, a été dévasté par des flammes qui menacent désormais Malibu et Santa Monica. Un autre foyer est apparu à Hollywood. Si les scènes de dévastation frappent, elles doivent être replacées dans un contexte : les incendies sont très fréquents dans la région. Ce qui n’empêche pas une bonne partie des riches Américains d’en faire leur terre d’élection.

C’est ce paradoxe qu’a exploré le géographe Mike Davisspécialiste de la ville de Los Angeles, dans un article de 1983 : « The Case For Letting Malibu Burn ». Il commence par dire que « lorsque la plupart d’entre nous construisent ou achètent une maison, nous évaluons soigneusement le voisinage. À Malibu, le voisinage est le feu. » L’écosystème sec et venteux de la région les favorise depuis longtemps, comme c’est le cas dans les phénomènes actuels. L’activité humaine, par ailleurs, aggrave ce risque naturel. Alors qu’auparavant les environs des villes californiennes étaient entourés de plantations d’agrumes et de terres agricoles, ce qui empêchait les incendies d’atteindre les zones d’habitation, ces « coupe-feu horticoles ont disparu ». Résultat : « les champs de fraises sont devenus des banlieues vieillissantes, et la quête de plages, de terrains avec vue sur les montagnes et de grands arbres a créé des risques d’incendie autrefois inimaginables. »

Un scandale social et politique

Pourquoi, alors, stars du cinéma et autres représentants des catégories aisées continuent de rêver d’une villa à Malibu, Santa Monica ou Pacific Palisades ? Davis met en avant des raisons politiques et économiques. Après l’incendie de 1956 à Malibu, l’État fédéral a stimulé la reconstruction avec des prêts préférentiels à faibles taux d’intérêt. En conséquenceselon Mike Davis, « les locataires et les propriétaires modestes ont été déplacés de zones comme Broad Beach, Paradise Cove et Point Dume par de riches pyrophiles encouragés par […] l’aide aux sinistrés socialisée et un engagement public de grande envergure pour “défendre Malibu”. […] La colère elle-même accélère l’embourgeoisement ».

La upper class, délaissant les centres-ville défraîchis et les vieilles banlieues, s’installe dans de nouvelles suburbs, qui s’étendent à perte de vue dans les collines propices aux flammes. Tandis que la population de ces banlieues de plus en plus chic augmente, « les tempêtes de feu dans les banlieues deviennent de plus en plus apocalyptiques ».

On aboutit à un constat doublement scandaleux, aux yeux de Davis. D’une part, les catégories aisées s’approprient la nature environnante en y installant leurs petits châteaux : « La construction de maisons à flanc de colline a spolié le patrimoine naturel de la majorité au profit d’une minorité aisée. » D’autre part, ces riches propriétaires bénéficient d’un soutien collectif lorsque leurs demeures sont détruites par les flammes : « Les propriétaires des collines, contrairement aux habitants des immeubles, bénéficient d’une protection presque illimitée contre les incendies. […] La “sécurité” des côtes de Malibu et de Laguna, ainsi que de centaines d’autres enclaves de luxe et de banlieues fermées au sommet des collines, est en train de devenir l’une des principales dépenses sociales de l’État. » Si les incendies actuels sont tragiques, ils recouvrent donc, selon Mike Davis, un scandale social et politique. »

-Octave Larmagnac-Matheron, « Faut-il laisser brûler Los Angeles ? », Philosophie magazine, 9 janvier 2025.

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