"Il semble à peu
près impossible de la bien connaître. Pour étudier les quelques dizaines de
milliers de personnes qui composaient l'élite intellectuelle de la nation, nous
disposons de très nombreux documents ; pour juger les quelques centaines de mille
qui représentaient la moyenne bourgeoisie, les documents sont moins nombreux
mais encore suffisants, d'autant plus que bon nombre d'entre eux sont directs
et irrécusables. Pour connaître les 18 à 20 millions de Français qui étaient le
peuple nous n'avons qu'un petit nombre de documents ; et la plupart d'entre eux
sont les impressions, les opinions de gens qui n'étaient pas du peuple, qui ont
jugé peut-être sur des apparences, généralisé des expériences tout à fait
limitées. Il se trouve, heureusement, que l'enquête n'est pas indispensable. Il
est certain que, dans leur immense majorité, les gens du peuple ont pu
accepter, suivre puis précipiter l'évolution mais qu'ils n'en ont conçu ni la
doctrine, ni même l'idée ; et que ceux d'entre eux qui ont eu cette idée y sont
venus pour des raisons politiques, pour échapper à des misères et non parce
qu'ils avaient médité les doctrines des philosophes. Le petit nombre de
ceux qui pouvaient lire et réfléchir n'a pu fournir qu'un appoint à l'action de
l'élite et de la bourgeoisie." (p.419)
"Qu'apprenait-on en
effet dans ces petites écoles ? Si l'on en excepte quelques petites villes et
bourgs où le régent était capable d'enseigner le latin pour préparer quelques
rares élèves à entrer au collège le plus voisin, on ne donnait que les connaissances
"usageables" les plus élémentaires : lire, écrire, les quatre règles
; on apprenait à lire dans quelque vie des saints ; nulle part, à aucun moment,
il n'était question de donner la moindre curiosité intellectuelle, le moindre
goût de la réflexion. En quoi le fait de savoir lire, écrire et calculer
pouvait-il conduire ces enfants du peuple à réfléchir sur leur condition et à
concevoir une politique qui la transformerait ? Savoir lire signifie
aujourd'hui, pour un paysan ou un ouvrier, lire le journal, les affiches
électorales, les tracts de son parti. Mais il est bien certain que très peu de
gens du peuple pouvaient lire ces journaux provinciaux dont nous avons parlé ;
et pour y trouver des curiosités audacieuses, y prendre des leçons de
philosophie, il fallait être éclairé par d'autres lectures. Savoir combien de
Français savaient lire importe à l'histoire de la Révolution, non à celle des
origines de la Révolution." (pp.419-420)
"Il est certain
d'abord que les philosophes et ceux qui se défendaient de l'être ont été fort
divisés sur la question de l'instruction du peuple. Les physiocrates
l'ont demandée avec énergie ; ils ont conçu l'enseignement gratuit, obligatoire
et laïque. « Je suis bien convaincu, écrit Turgot, dès
1761, que les hommes ne peuvent devenir plus heureux qu'en devenant plus
raisonnables et, malheureusement, la plus grande partie des hommes sont
abandonnés à l'ignorance la plus profonde et plongés dans une stupidité qui les
rend malheureux et redoutables, par la facilité qu'on trouve d'un côté à les
opprimer et de l'autre à les séduire. » Turgot prévoit
l'enseignement d'une morale sociale et même politique parfaitement laïque.
D'Holbach, Helvétius ne défendent pas avec moins de fermeté les droits du
peuple à être instruit. Brissot pense comme eux : "Osez l'instruire
!" Même à Reims les Affiches publient deux articles « sur
la nécessité d'instruire le peuple en général » [...] et le journal réclame
pour le peuple de bons livres et même de bons écrits périodiques. A la Société
royale de Metz, de Tschoudi prononce, en août 1768, un discours sur l'utilité
et la diffusion de l'instruction, et l'abbé Gervaud, à l'Académie de La
Rochelle, lit, en 1770, un mémoire pour démontrer la nécessité d'instruire le
peuple. A Lyon, de 1772 à 1780, Campigneulles, Perrache, Lacroix, le P. Gourdin
se prononcent ardemment pour l'instruction populaire." (pp.420-421)
"Mais, chez beaucoup
d'autres, que de réserves, et surtout quelle volonté de ne donner au peuple
qu'une instruction limitée et pratique ! Diderot examine méthodiquement les
inconvénients et les avantages de la diffusion de l'instruction primaire, en
s'appuyant fort judicieusement sur l'expérience de l'Allemagne. Il conclut que
les avantages l'emportent de beaucoup ; mais c'est parce qu'il s'en tient aux
avantages pratiques d'une instruction toute pratique destinée à former des
hommes plus utiles et non pas plus réfléchis. Sur ce point, comme sur tant
d'autres, les textes de Voltaire sont contradictoires ; il semble bien qu'il
ait été de plus en plus persuadé que le plus grand nombre ne doit savoir
« que cultiver, parce qu'on n'a besoin que d'une plume pour deux ou
trois cents bras ». « Il me paraît essentiel qu'il y ait des
gueux ignorants. » On pourrait répondre qu'il crée des écoles à Ferney;
mais c'est dans le même dessein que Diderot. Rousseau veut sortir le peuple de
l'ignorance ; mais lui aussi se propose seulement de lui permettre de mieux
vivre et non pas de réfléchir. Ce n'est pas simplement par boutade qu'il a dit
: "L'homme qui médite est un animal dépravé" ; lui-même n'a
trouvé, dit-il, le bonheur qu'en cessant de réfléchir. Mercier regrette
vivement la "double doctrine" qui réserve la culture à une élite
initiée et la refuse aux « esprits esclaves » ; mais il est
loin de croire qu'on doive permettre aux enfants du peuple la même instruction
qu'à ceux des bourgeois. « N'est-il pas ridicule et déplorable de voir
des boutiquiers, des artisans, des domestiques même vouloir élever leurs
enfants comme les premiers citoyens, se repaître d'une profession imaginaire
pour leurs descendants et répéter imbécilement d'après le régent de sixième : «
Oh ! le latin conduit à tout ! »". Même timidité -ou même sagesse-,
chez certains de ceux qui semblent écrire pour défendre l'instruction du
peuple. J.-A. Perreau publie une Instruction du peuple dont le
programme est beau : « Je me suis dit alors : non, le peuple n'est pas
méchant, ni stupide, c'est l'ignorance seule qui le déprime... » ;
mais il proteste violemment contre les laboureurs riches qui envoient leurs
enfants "au collège des villes et se hâtent d'en faire des messieurs".
Son roman de Mizrim développe l'instruction primaire, mais la
réduit à lecture, écriture, calcul, religion, hygiène, conseils juridiques
pratiques ; il interdit les collèges aux enfants sans fortune. Et de fait,
son Instruction se réduit à la morale -aux affaires- à la
santé." (pp.421-422)
"C'est à cela que se
tiennent le comte de Thélis dans son Plan d'éducation nationale en
faveur des pauvres enfants (plan qu'il mit en pratique sur ses terres) ou
Philipon de la Madeleine dans ses Vues patriotiques sur
l'éducation du peuple où il condamne « toutes ces connaissances qui ne
font qu'exciter en lui les désirs inquiets, le dégoût de son état ».
En 1746, l'abbé Terrisse avait démontré l'utilité pour les gens de la campagne
de savoir lire et écrire, sans plus. Trente à quarante ans plus tard, on y
ajoute des connaissances d'économie rurale, d'hygiène, de morale sociale
parfois ou de droit usuel ; mais il ne s'agit toujours que de mieux vivre, non
d'apprendre à penser.
D'ailleurs, un bon nombre
de pédagogues ne font pas ou ne font guère de distinction. Ils craignent qu'on
instruise le peuple ; ils redoutent le dépeuplement des campagnes, l'afflux
d'élèves sans fortune vers les villes où ils ne pourront trouver que la misère
; et l'on devine même derrière leurs raisons la crainte secrète d'instruire
ceux qui n'ont besoin que d'obéir et de travailler. L'abbé Fleury déclarait, à
la fin du XVIIe siècle, que "les pauvres n'ont besoin ni de savoir lire
ni de savoir écrire." L'abbé Pluche, un demi-siècle plus tard, n'avait
pas changé d'avis." (p.422)
"Selon les lieux,
les écoles sont nombreuses ou rares, l'instruction élémentaire répandue ou à
peu près nulle." (pp.423-424)
"Mêmes inégalités si
l'on cherche à connaître l'instruction des gens du peuple. Le seul témoignage
qu'on en ait, mais qui est précis, est la proportion des signatures et des
croix dans tous les actes privés ou publics. Très bonne proportion dans la vaste
enquête faite par M. Maggiolo, pour quatre départements de l'Est. Pour 86 000
mariages, il y a 88 % de signatures d'hommes et 66 % de signatures de femmes. A
Romainville la proportion des illettrés qui était de 43 % en 1701-1720 (pour
les hommes), tombe à 16 % en 1741, 20 % en 1761. Mêmes statistiques favorables,
sur des exemples d'ailleurs restreints, à Nogent, Baugé, etc... , etc... Par
contre, cette proportion d'illettrés est ailleurs considérable. Dans la Creuse,
elle atteint 90 ou même 95 %. A Agen, dans la Charente, la Vendée, les
Deux-Sèvres, etc., elle est de 75 à 80 %. Sans qu'on ait des statistiques aussi
précises, elle est très forte en Auvergne, forte dans le Maine-et-Loire. Dans
la Haute-Vienne, le nombre des hommes sachant signer ne dépasse pas 8,2 % en
1751 et 11,8 en 1789.
On voit comment on a pu
tirer de l'étude des écoles et des signatures des conclusions contradictoires.
Si l'on fait une moyenne pour toute la France, on doit conclure que les écoles
sont assez nombreuses et que l'instruction est assez répandue dans la plus
grande partie du pays, médiocre ou mauvaise dans les régions montagneuses et
pauvres. Mais, encore une fois, il ne nous importe pas de savoir combien de
gens du peuple savaient lire mais s'ils étaient capables de lire autre chose
que leur paroissien et s'ils lisaient. Combien pensaient à autre chose
qu'à leur pain quotidien, aux impôts, aux corvées ? Combien pouvaient
raisonner sur leurs misères et appeler des temps meilleurs non pas avec une
obscure violence mais en écoutant et répétant des raisons ? Nous n'en savons à
peu près rien. Donnons du moins les témoignages et les preuves pour ce qu'ils
valent." (pp.424-425)
"Il y a d'abord les
affirmations des contemporains. Mais il arrive qu'elles sont manifestement
intéressées ; quand elles sont sincères, rien ne nous dit quelles expériences
elles résument ; elles peuvent fort bien généraliser hâtivement des faits isolés
ou des apparences. « Les Savoyards, dit le P. Sennemaud, en
1756, commencent à parler dans le grand et les décrotteurs parlent d'humanité »
; mais le P. Sennemaud est un polémiste qui veut mal de mort aux philosophes.
L'abbé Barruel, dans ses Mémoires pour servir à l'histoire du
jacobinisme, a dévoilé tout un prodigieux complot qui aurait réussi à
nourrir même le peuple des campagnes de tous les poisons philosophiques. Les
colporteurs auraient reçu gratuitement des ballots entiers de Voltaire, Diderot
et autres philosophes. Ils les auraient vendus dix sous le volume, c'est-à-dire
beaucoup mieux que des livres de prière. C'est d'Alembert qui mène le jeu et
fait partout nommer des maîtres d'école imbus de philosophisme. Malheureusement
-ou heureusement- on sait que l'abbé Barruel n'a écrit qu'un sombre et tortueux
mélodrame. Bouillé s'est souvenu, dans ses mémoires, que dans toutes les
classes et même les campagnes de certaines provinces, l'esprit de turbulence et
d'irréligion gagnait ; mais Bouillé est marquis et il écrit après coup, tout
comme Dutens lorsqu'il affirme que la manie de faire l'esprit fort « avait
gagné insensiblement toutes les classes du peuple ... le clerc de procureur, le
garçon de boutique ». Un rapport de l'archevêque d'Arles à l'Assemblée
du clergé de 1782 affirme qu'on fait circuler « au sein des campagnes »
les œuvres de Rousseau et de Voltaire vendues à vil prix ; mais il est probable
que l'archevêque d'Arles n'en avait pas des preuves très précises."
(p.425)
"Mercier, Restif de La Bretonne témoignent que le goût des lectures sérieuses se répand de plus en plus. "On lit dans presque toutes les classes. Tant mieux ! Il faut lire encore davantage." Pour Restif, c'est d'ailleurs tant pis : "Depuis quelque temps, les ouvriers de la capitale sont devenus intraitables parce qu'ils ont lu, dans nos livres, une vérité trop forte pour eux : que l'ouvrier est un homme précieux. » Les étrangers, l'allemand Storch, l'anglais J. Andrews sont d'accord avec les français." (p.426)
"Ces témoignages
sont assez nombreux et assez concordants pour qu'on leur accorde une certaine
confiance. Surtout ils sont confirmés par des documents plus précis. C'est
d'abord le recrutement des collèges. Nous avons dit que l'externat y était presque
toujours gratuit et que les bourses d'internat y étaient fort nombreuses ;
elles allaient évidemment aux enfants de petites gens. Les constatations et les
plaintes des pédagogues dont nous avons parlé confirment et précisent. Mercier,
J.-A. Perreau, Coyer, Reboul, Faudrait, Goyon de La Plombanie, etc... nous
disent expressément que ce sont des boutiquiers, des artisans, des domestiques
même, des laboureurs, des villageois, des enfants du peuple qu'on envoie au
collège, même s'ils sont « ineptes et indociles »"
(p.426)
"On répète avec
insistance que si des paysans prétendent, ici, empêcher un parent du duc de
Mortemart de chasser, là, saccagent le château d'un seigneur de Vibraye pour
avoir fait emprisonner l'un des leurs, c'est parce qu'ils ont lu Les
inconvénients des droits féodaux de Boncerf. A la foire Saint-Germain,
en 1784, les figures de cire ne représentent plus seulement le roi, la reine et
le dauphin, mais Voltaire, Rousseau et le Dr Franklin. Le Journal de
Verdun est affiché le dimanche à la porte de la mairie de
Velaines-en-Barrois. En 1784, les habitants de Villers-Sire-Nicole, en Flandre,
présentent requête pour être déchargés des droits de mainmorte : ils ne
reposent, disent-ils, que sur des titres faux et tyranniques ; ce sont des
vestiges de l'ancien esclavage, des simulacres forgés par les créatures ·des
seigneurs. A Agen, il y a deux sociétés de lecture, l'une pour les procureurs
et les petits bourgeois, l'autre pour « les gros bonnets du bas-peuple ». Dans
les cahiers primaires de 1789 qui ne sont certainement pas la copie de quelque
cahier modèle rédigé par un bourgeois aisé et instruit, il est certes très rare
de trouver la trace directe d'une réflexion inspirée par la philosophie ; les
petites gens rédigent leurs vœux et non pas les raisons de leurs vœux. Je ne
pense pas qu'on trouve jamais ces raisons dans les cahiers des paysans écrits
par des paysans ; mais on en trouve parfois dans ceux des artisans. [...]
[...] Ce sont les
vitriers de Saint-Maixent qui demandent que le Tiers du Poitou élève à ses
frais une statue équestre à Louis XVI avec, au pied, celle de l'abbé Raynal «
un genou en terre, lui présentant son Histoire philosophique...
avec cette inscription : Au père du peuple »." (p.427)
"Surtout nous
connaissons très bien, ou suffisamment, l'histoire d'un certain nombre de ces
enfants du peuple qui ont tenté, en s'instruisant, de sortir du peuple et qui
ont appris, dans les collèges et les livres, à penser plus ou moins en philosophes.
C'est Marmontel, fils d'un tout petit tailleur de la toute petite ville de
Bord, qui n'a pour vivre en faisant ses études que les pains de seigle, les
fromages, le lard, le bœuf, les pommes et les quatre à cinq louis par an que
lui envoient les siens. C'est Restif, fils d'un vigneron-agriculteur fort à son
aise (il laissera 60 à 70 000 livres, un million de notre monnaie), mais qui
naît tout de même au petit domaine de La Bretonne, dans le village de Sacy, et
dont le père avait quatorze enfants. Ses frères, le curé du village de Courgis
et l'abbé Thomas Restif lui enseignent le latin. Mais son père n'entend faire
de Nicolas Restif ni un prêtre ni un gratte-papier : il le fait entrer dans une
imprimerie d'Auxerre comme apprenti typographe ; là, il lit avec avidité ; il
se lie avec un cordelier athée.
Une histoire d'amour
l'oblige à quitter la ville et à se réfugier à Paris ; il entre à l'imprimerie
royale au Louvre, passe d'imprimerie en imprimerie, s'engoue de théâtre,
revient à Auxerre, retourne à Paris ; et enfin décide brusquement de quitter le
métier d'ouvrier imprimeur pour se faire homme de lettres. Il y vit de misère,
mais s'entête, imprime au besoin lui-même ses romans et finit par conquérir une
sorte de célébrité. C'est, bien entendu, J.-J. Rousseau lui-même ; ce sont
Diderot, Brissot (fils d'ailleurs d'artisans riches), Beaumarchais (fils d'un
horloger qui l'était plus encore). Thomas est l'un des dix-sept enfants d'une
famille de modestes commerçants de Clermont-Ferrand ; trois de ces enfants,
dont l'écrivain, poussent assez loin leurs études pour entrer dans la carrière
de l'enseignement.
Tous ceux-là ont franchi
l'étape et conquis la gloire ou la notoriété. D'autres, au contraire, sont
restés à peu près au rang où la naissance les avait mis et nous ne les
connaissons que par hasard. Mais leur exemple est encore plus significatif.
Hoche, à dix-sept ans, n'était que palefrenier aux écuries de la reine ; et
nous ne saurions rien de lui sans le hasard des guerres de la Révolution ; mais
cet humble palefrenier lisait avec ardeur ; nous le savons par le style
rudimentaire d'une lettre de son oncle Merlière : « Il y a rester [chez lui]
deux ans, auquels nous avons toujours remarqué qu'il lisait jour et nuit dès
gran otteur comme Voltaire, J. J. Rousseaux et autre."
J. Fourchet, paysan du
village d'Aubonne (Doubs), nous a laissé un livre de raison où, parmi des notes
sur les événements locaux, les récoltes, les recettes et dépenses, il copie des
passages sur l'histoire de sa province et discute sur l'origine de la propriété
privée et communale. Teyssiné, curé à portion congrue de Solomiac, dans le
diocèse de Lombez, a dépensé six mille livres pour sa bibliothèque ; il
deviendra d'ailleurs un fervent révolutionnaire. Franklin, pendant son séjour à
Paris, reçoit bien des lettres de toutes petites gens, qui savent donc qu'il
est là et ce qu'il réprésente. Et nous avons vu qu'un pauvre maître d'école de
Provence, Gargaz, fait à pied le chemin de Paris pour venir se jeter à ses
pieds. Dutens a connu un cordonnier, enrichi il est vrai, qui est philosophe ;
c'est une « manie à la mode ».
Nous savons enfin qu'un
certain nombre des députés de la Convention n'étaient pas des avocats, des
procureurs, des bourgeois, mais des artisans, des ouvriers, des paysans et
qu'un plus grand nombre étaient fils d'artisans, d'ouvriers, de paysans. Sans
doute certains de ces artisans ou paysans pouvaient être fort aisés ; nous ne
sommes pas toujours bien renseignés ; mais nous savons assez souvent qu'ils
étaient ouvriers et pauvres ou fils d'ouvriers et de pauvres. Si l'on joint
ceux dont l'état exact de fortune n'est pas bien connu et ceux qui n'avaient
pas de fortune, on en trouvera bien une quarantaine dans le Dictionnaire
biographique de Kuscinski.
Que pensaient exactement
ces petites gens, ces fils de petites gens sur tous les problèmes religieux,
sociaux, politiques, discutés par les philosophes ? Qu'avaient-ils gagné ou
perdu dans leurs études et leurs lectures ? Nous ne pouvons, le plus souvent,
que le supposer pour tous ceux qui n'ont rien écrit, c'est-à-dire pour presque
tous. Comment, par exemple, et dans quelle mesure l'irréligion a-t-elle gagné
des masses populaires et paysannes ? Nous n'en savons rien." (pp.428-429)
"Il y a la
Salpêtrière, en 1782, deux ou trois femmes qui vivaient avec des hommes « sans
d'autre frein que l'amour » ; leurs enfants n'ont pas de religion. Ce sont, dit
Lenoir les membres d'une secte déiste du quartier Quincampoix ; elles sont, dit
Mulot, les prosélytes « d'un système athéistique que l'on prétend qui
se répand assez... le langage de ces femmes est qu'il n'y a point de Dieu ; que
l'amour de la vertu seule suffit de faire de bons citoyens ; que l'homme ne
doit pas avoir d'autre but, et que si on les tourmente pour suivre cette
manière de penser, c'est une gloire pour elles ; il est beau de souffrir pour
la vertu ». Si ces propos sont authentiques, il est bien certain que
Diderot ou Helvétius ou quelque philosophe ont indirectement passé par là. Mais
rien ne nous renseigne sur l'importance de la secte ; rien ne nous dit combien
de gens, sans faire de secte et risquer la Salpêtrière, pensaient comme ces
martyres du philosophisme." (p.430)
"Au total, les
documents et les vraisemblances suffisent pour établir qu'il y avait, au
delà de la bourgeoisie, des infiltrations de l'esprit philosophique dans les
milieux populaires ; elles existent, plus ou moins, dans toute la France. On ne
saurait déterminer exactement leur importance. Mais, répétons-le, cette
connaissance n'est pas essentielle. Ce n'est pas le peuple qui a déclenché la
Révolution ni même qui, au début, a pesé sur elle. Il n'a fait que suivre,
d'ailleurs avec enthousiasme." (p.430)
-Daniel Mornet, Les origines intellectuelles de la Révolution Française (1715-1787), Paris, Armand Colin, 1967 (1933 pour la première édition), 552 pages.
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