lundi 13 juillet 2026

Les Lumières ont-elles influencé les masses populaires à la veille de la Révolution française ? (Daniel Mornet, Les origines intellectuelles de la Révolution Française, chapitre X, 1933)

[CHAPITRE X - LA DIFFUSION DES IDÉES PHILOSOPHIQUES DANS LES MILIEUX POPULAIRES]

"Il semble à peu près impossible de la bien connaître. Pour étudier les quelques dizaines de milliers de personnes qui composaient l'élite intellectuelle de la nation, nous disposons de très nombreux documents ; pour juger les quelques centaines de mille qui représentaient la moyenne bourgeoisie, les documents sont moins nombreux mais encore suffisants, d'autant plus que bon nombre d'entre eux sont directs et irrécusables. Pour connaître les 18 à 20 millions de Français qui étaient le peuple nous n'avons qu'un petit nombre de documents ; et la plupart d'entre eux sont les impressions, les opinions de gens qui n'étaient pas du peuple, qui ont jugé peut-être sur des apparences, généralisé des expériences tout à fait limitées. Il se trouve, heureusement, que l'enquête n'est pas indispensable. Il est certain que, dans leur immense majorité, les gens du peuple ont pu accepter, suivre puis précipiter l'évolution mais qu'ils n'en ont conçu ni la doctrine, ni même l'idée ; et que ceux d'entre eux qui ont eu cette idée y sont venus pour des raisons politiques, pour échapper à des misères et non parce qu'ils avaient médité les doctrines des philosophes. Le petit nombre de ceux qui pouvaient lire et réfléchir n'a pu fournir qu'un appoint à l'action de l'élite et de la bourgeoisie." (p.419)

"Qu'apprenait-on en effet dans ces petites écoles ? Si l'on en excepte quelques petites villes et bourgs où le régent était capable d'enseigner le latin pour préparer quelques rares élèves à entrer au collège le plus voisin, on ne donnait que les connaissances "usageables" les plus élémentaires : lire, écrire, les quatre règles ; on apprenait à lire dans quelque vie des saints ; nulle part, à aucun moment, il n'était question de donner la moindre curiosité intellectuelle, le moindre goût de la réflexion. En quoi le fait de savoir lire, écrire et calculer pouvait-il conduire ces enfants du peuple à réfléchir sur leur condition et à concevoir une politique qui la transformerait ? Savoir lire signifie aujourd'hui, pour un paysan ou un ouvrier, lire le journal, les affiches électorales, les tracts de son parti. Mais il est bien certain que très peu de gens du peuple pouvaient lire ces journaux provinciaux dont nous avons parlé ; et pour y trouver des curiosités audacieuses, y prendre des leçons de philosophie, il fallait être éclairé par d'autres lectures. Savoir combien de Français savaient lire importe à l'histoire de la Révolution, non à celle des origines de la Révolution." (pp.419-420)

"Il est certain d'abord que les philosophes et ceux qui se défendaient de l'être ont été fort divisés sur la question de l'instruction du peuple. Les physiocrates l'ont demandée avec énergie ; ils ont conçu l'enseignement gratuit, obligatoire et laïque. « Je suis bien convaincu, écrit Turgot, dès 1761, que les hommes ne peuvent devenir plus heureux qu'en devenant plus raisonnables et, malheureusement, la plus grande partie des hommes sont abandonnés à l'ignorance la plus profonde et plongés dans une stupidité qui les rend malheureux et redoutables, par la facilité qu'on trouve d'un côté à les opprimer et de l'autre à les séduire. » Turgot prévoit l'enseignement d'une morale sociale et même politique parfaitement laïque. D'Holbach, Helvétius ne défendent pas avec moins de fermeté les droits du peuple à être instruit. Brissot pense comme eux : "Osez l'instruire !" Même à Reims les Affiches publient deux articles « sur la nécessité d'instruire le peuple en général » [...] et le journal réclame pour le peuple de bons livres et même de bons écrits périodiques. A la Société royale de Metz, de Tschoudi prononce, en août 1768, un discours sur l'utilité et la diffusion de l'instruction, et l'abbé Gervaud, à l'Académie de La Rochelle, lit, en 1770, un mémoire pour démontrer la nécessité d'instruire le peuple. A Lyon, de 1772 à 1780, Campigneulles, Perrache, Lacroix, le P. Gourdin se prononcent ardemment pour l'instruction populaire." (pp.420-421)

"Mais, chez beaucoup d'autres, que de réserves, et surtout quelle volonté de ne donner au peuple qu'une instruction limitée et pratique ! Diderot examine méthodiquement les inconvénients et les avantages de la diffusion de l'instruction primaire, en s'appuyant fort judicieusement sur l'expérience de l'Allemagne. Il conclut que les avantages l'emportent de beaucoup ; mais c'est parce qu'il s'en tient aux avantages pratiques d'une instruction toute pratique destinée à former des hommes plus utiles et non pas plus réfléchis. Sur ce point, comme sur tant d'autres, les textes de Voltaire sont contradictoires ; il semble bien qu'il ait été de plus en plus persuadé que le plus grand nombre ne doit savoir « que cultiver, parce qu'on n'a besoin que d'une plume pour deux ou trois cents bras ». « Il me paraît essentiel qu'il y ait des gueux ignorants. » On pourrait répondre qu'il crée des écoles à Ferney; mais c'est dans le même dessein que Diderot. Rousseau veut sortir le peuple de l'ignorance ; mais lui aussi se propose seulement de lui permettre de mieux vivre et non pas de réfléchir. Ce n'est pas simplement par boutade qu'il a dit : "L'homme qui médite est un animal dépravé" ; lui-même n'a trouvé, dit-il, le bonheur qu'en cessant de réfléchir. Mercier regrette vivement la "double doctrine" qui réserve la culture à une élite initiée et la refuse aux « esprits esclaves » ; mais il est loin de croire qu'on doive permettre aux enfants du peuple la même instruction qu'à ceux des bourgeois. « N'est-il pas ridicule et déplorable de voir des boutiquiers, des artisans, des domestiques même vouloir élever leurs enfants comme les premiers citoyens, se repaître d'une profession imaginaire pour leurs descendants et répéter imbécilement d'après le régent de sixième : « Oh ! le latin conduit à tout ! »". Même timidité -ou même sagesse-, chez certains de ceux qui semblent écrire pour défendre l'instruction du peuple. J.-A. Perreau publie une Instruction du peuple dont le programme est beau : « Je me suis dit alors : non, le peuple n'est pas méchant, ni stupide, c'est l'ignorance seule qui le déprime... » ; mais il proteste violemment contre les laboureurs riches qui envoient leurs enfants "au collège des villes et se hâtent d'en faire des messieurs". Son roman de Mizrim développe l'instruction primaire, mais la réduit à lecture, écriture, calcul, religion, hygiène, conseils juridiques pratiques ; il interdit les collèges aux enfants sans fortune. Et de fait, son Instruction se réduit à la morale -aux affaires- à la santé." (pp.421-422)

"C'est à cela que se tiennent le comte de Thélis dans son Plan d'éducation nationale en faveur des pauvres enfants (plan qu'il mit en pratique sur ses terres) ou Philipon de la Madeleine dans ses Vues patriotiques sur l'éducation du peuple où il condamne « toutes ces connaissances qui ne font qu'exciter en lui les désirs inquiets, le dégoût de son état ». En 1746, l'abbé Terrisse avait démontré l'utilité pour les gens de la campagne de savoir lire et écrire, sans plus. Trente à quarante ans plus tard, on y ajoute des connaissances d'économie rurale, d'hygiène, de morale sociale parfois ou de droit usuel ; mais il ne s'agit toujours que de mieux vivre, non d'apprendre à penser.

D'ailleurs, un bon nombre de pédagogues ne font pas ou ne font guère de distinction. Ils craignent qu'on instruise le peuple ; ils redoutent le dépeuplement des campagnes, l'afflux d'élèves sans fortune vers les villes où ils ne pourront trouver que la misère ; et l'on devine même derrière leurs raisons la crainte secrète d'instruire ceux qui n'ont besoin que d'obéir et de travailler. L'abbé Fleury déclarait, à la fin du XVIIe siècle, que "les pauvres n'ont besoin ni de savoir lire ni de savoir écrire." L'abbé Pluche, un demi-siècle plus tard, n'avait pas changé d'avis." (p.422)

"Selon les lieux, les écoles sont nombreuses ou rares, l'instruction élémentaire répandue ou à peu près nulle." (pp.423-424)

"Mêmes inégalités si l'on cherche à connaître l'instruction des gens du peuple. Le seul témoignage qu'on en ait, mais qui est précis, est la proportion des signatures et des croix dans tous les actes privés ou publics. Très bonne proportion dans la vaste enquête faite par M. Maggiolo, pour quatre départements de l'Est. Pour 86 000 mariages, il y a 88 % de signatures d'hommes et 66 % de signatures de femmes. A Romainville la proportion des illettrés qui était de 43 % en 1701-1720 (pour les hommes), tombe à 16 % en 1741, 20 % en 1761. Mêmes statistiques favorables, sur des exemples d'ailleurs restreints, à Nogent, Baugé, etc... , etc... Par contre, cette proportion d'illettrés est ailleurs considérable. Dans la Creuse, elle atteint 90 ou même 95 %. A Agen, dans la Charente, la Vendée, les Deux-Sèvres, etc., elle est de 75 à 80 %. Sans qu'on ait des statistiques aussi précises, elle est très forte en Auvergne, forte dans le Maine-et-Loire. Dans la Haute-Vienne, le nombre des hommes sachant signer ne dépasse pas 8,2 % en 1751 et 11,8 en 1789.

On voit comment on a pu tirer de l'étude des écoles et des signatures des conclusions contradictoires. Si l'on fait une moyenne pour toute la France, on doit conclure que les écoles sont assez nombreuses et que l'instruction est assez répandue dans la plus grande partie du pays, médiocre ou mauvaise dans les régions montagneuses et pauvres. Mais, encore une fois, il ne nous importe pas de savoir combien de gens du peuple savaient lire mais s'ils étaient capables de lire autre chose que leur paroissien et s'ils lisaient. Combien pensaient à autre chose qu'à leur pain quotidien, aux impôts, aux corvées ? Combien pouvaient raisonner sur leurs misères et appeler des temps meilleurs non pas avec une obscure violence mais en écoutant et répétant des raisons ? Nous n'en savons à peu près rien. Donnons du moins les témoignages et les preuves pour ce qu'ils valent." (pp.424-425)

"Il y a d'abord les affirmations des contemporains. Mais il arrive qu'elles sont manifestement intéressées ; quand elles sont sincères, rien ne nous dit quelles expériences elles résument ; elles peuvent fort bien généraliser hâtivement des faits isolés ou des apparences. « Les Savoyards, dit le P. Sennemaud, en 1756, commencent à parler dans le grand et les décrotteurs parlent d'humanité » ; mais le P. Sennemaud est un polémiste qui veut mal de mort aux philosophes. L'abbé Barruel, dans ses Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme, a dévoilé tout un prodigieux complot qui aurait réussi à nourrir même le peuple des campagnes de tous les poisons philosophiques. Les colporteurs auraient reçu gratuitement des ballots entiers de Voltaire, Diderot et autres philosophes. Ils les auraient vendus dix sous le volume, c'est-à-dire beaucoup mieux que des livres de prière. C'est d'Alembert qui mène le jeu et fait partout nommer des maîtres d'école imbus de philosophisme. Malheureusement -ou heureusement- on sait que l'abbé Barruel n'a écrit qu'un sombre et tortueux mélodrame. Bouillé s'est souvenu, dans ses mémoires, que dans toutes les classes et même les campagnes de certaines provinces, l'esprit de turbulence et d'irréligion gagnait ; mais Bouillé est marquis et il écrit après coup, tout comme Dutens lorsqu'il affirme que la manie de faire l'esprit fort « avait gagné insensiblement toutes les classes du peuple ... le clerc de procureur, le garçon de boutique ». Un rapport de l'archevêque d'Arles à l'Assemblée du clergé de 1782 affirme qu'on fait circuler « au sein des campagnes » les œuvres de Rousseau et de Voltaire vendues à vil prix ; mais il est probable que l'archevêque d'Arles n'en avait pas des preuves très précises." (p.425)

"Mercier, Restif de La Bretonne témoignent que le goût des lectures sérieuses se répand de plus en plus. "On lit dans presque toutes les classes. Tant mieux ! Il faut lire encore davantage." Pour Restif, c'est d'ailleurs tant pis : "Depuis quelque temps, les ouvriers de la capitale sont devenus intraitables parce qu'ils ont lu, dans nos livres, une vérité trop forte pour eux : que l'ouvrier est un homme précieux. » Les étrangers, l'allemand Storch, l'anglais J. Andrews sont d'accord avec les français." (p.426)

"Ces témoignages sont assez nombreux et assez concordants pour qu'on leur accorde une certaine confiance. Surtout ils sont confirmés par des documents plus précis. C'est d'abord le recrutement des collèges. Nous avons dit que l'externat y était presque toujours gratuit et que les bourses d'internat y étaient fort nombreuses ; elles allaient évidemment aux enfants de petites gens. Les constatations et les plaintes des pédagogues dont nous avons parlé confirment et précisent. Mercier, J.-A. Perreau, Coyer, Reboul, Faudrait, Goyon de La Plombanie, etc... nous disent expressément que ce sont des boutiquiers, des artisans, des domestiques même, des laboureurs, des villageois, des enfants du peuple qu'on envoie au collège, même s'ils sont « ineptes et indociles »" (p.426)

"On répète avec insistance que si des paysans prétendent, ici, empêcher un parent du duc de Mortemart de chasser, là, saccagent le château d'un seigneur de Vibraye pour avoir fait emprisonner l'un des leurs, c'est parce qu'ils ont lu Les inconvénients des droits féodaux de Boncerf. A la foire Saint-Germain, en 1784, les figures de cire ne représentent plus seulement le roi, la reine et le dauphin, mais Voltaire, Rousseau et le Dr Franklin. Le Journal de Verdun est affiché le dimanche à la porte de la mairie de Velaines-en-Barrois. En 1784, les habitants de Villers-Sire-Nicole, en Flandre, présentent requête pour être déchargés des droits de mainmorte : ils ne reposent, disent-ils, que sur des titres faux et tyranniques ; ce sont des vestiges de l'ancien esclavage, des simulacres forgés par les créatures ·des seigneurs. A Agen, il y a deux sociétés de lecture, l'une pour les procureurs et les petits bourgeois, l'autre pour « les gros bonnets du bas-peuple ». Dans les cahiers primaires de 1789 qui ne sont certainement pas la copie de quelque cahier modèle rédigé par un bourgeois aisé et instruit, il est certes très rare de trouver la trace directe d'une réflexion inspirée par la philosophie ; les petites gens rédigent leurs vœux et non pas les raisons de leurs vœux. Je ne pense pas qu'on trouve jamais ces raisons dans les cahiers des paysans écrits par des paysans ; mais on en trouve parfois dans ceux des artisans. [...]

[...] Ce sont les vitriers de Saint-Maixent qui demandent que le Tiers du Poitou élève à ses frais une statue équestre à Louis XVI avec, au pied, celle de l'abbé Raynal « un genou en terre, lui présentant son Histoire philosophique... avec cette inscription : Au père du peuple »." (p.427)

"Surtout nous connaissons très bien, ou suffisamment, l'histoire d'un certain nombre de ces enfants du peuple qui ont tenté, en s'instruisant, de sortir du peuple et qui ont appris, dans les collèges et les livres, à penser plus ou moins en philosophes. C'est Marmontel, fils d'un tout petit tailleur de la toute petite ville de Bord, qui n'a pour vivre en faisant ses études que les pains de seigle, les fromages, le lard, le bœuf, les pommes et les quatre à cinq louis par an que lui envoient les siens. C'est Restif, fils d'un vigneron-agriculteur fort à son aise (il laissera 60 à 70 000 livres, un million de notre monnaie), mais qui naît tout de même au petit domaine de La Bretonne, dans le village de Sacy, et dont le père avait quatorze enfants. Ses frères, le curé du village de Courgis et l'abbé Thomas Restif lui enseignent le latin. Mais son père n'entend faire de Nicolas Restif ni un prêtre ni un gratte-papier : il le fait entrer dans une imprimerie d'Auxerre comme apprenti typographe ; là, il lit avec avidité ; il se lie avec un cordelier athée.

Une histoire d'amour l'oblige à quitter la ville et à se réfugier à Paris ; il entre à l'imprimerie royale au Louvre, passe d'imprimerie en imprimerie, s'engoue de théâtre, revient à Auxerre, retourne à Paris ; et enfin décide brusquement de quitter le métier d'ouvrier imprimeur pour se faire homme de lettres. Il y vit de misère, mais s'entête, imprime au besoin lui-même ses romans et finit par conquérir une sorte de célébrité. C'est, bien entendu, J.-J. Rousseau lui-même ; ce sont Diderot, Brissot (fils d'ailleurs d'artisans riches), Beaumarchais (fils d'un horloger qui l'était plus encore). Thomas est l'un des dix-sept enfants d'une famille de modestes commerçants de Clermont-Ferrand ; trois de ces enfants, dont l'écrivain, poussent assez loin leurs études pour entrer dans la carrière de l'enseignement.

Tous ceux-là ont franchi l'étape et conquis la gloire ou la notoriété. D'autres, au contraire, sont restés à peu près au rang où la naissance les avait mis et nous ne les connaissons que par hasard. Mais leur exemple est encore plus significatif. Hoche, à dix-sept ans, n'était que palefrenier aux écuries de la reine ; et nous ne saurions rien de lui sans le hasard des guerres de la Révolution ; mais cet humble palefrenier lisait avec ardeur ; nous le savons par le style rudimentaire d'une lettre de son oncle Merlière : « Il y a rester [chez lui] deux ans, auquels nous avons toujours remarqué qu'il lisait jour et nuit dès gran otteur comme Voltaire, J. J. Rousseaux et autre."

J. Fourchet, paysan du village d'Aubonne (Doubs), nous a laissé un livre de raison où, parmi des notes sur les événements locaux, les récoltes, les recettes et dépenses, il copie des passages sur l'histoire de sa province et discute sur l'origine de la propriété privée et communale. Teyssiné, curé à portion congrue de Solomiac, dans le diocèse de Lombez, a dépensé six mille livres pour sa bibliothèque ; il deviendra d'ailleurs un fervent révolutionnaire. Franklin, pendant son séjour à Paris, reçoit bien des lettres de toutes petites gens, qui savent donc qu'il est là et ce qu'il réprésente. Et nous avons vu qu'un pauvre maître d'école de Provence, Gargaz, fait à pied le chemin de Paris pour venir se jeter à ses pieds. Dutens a connu un cordonnier, enrichi il est vrai, qui est philosophe ; c'est une « manie à la mode ».

Nous savons enfin qu'un certain nombre des députés de la Convention n'étaient pas des avocats, des procureurs, des bourgeois, mais des artisans, des ouvriers, des paysans et qu'un plus grand nombre étaient fils d'artisans, d'ouvriers, de paysans. Sans doute certains de ces artisans ou paysans pouvaient être fort aisés ; nous ne sommes pas toujours bien renseignés ; mais nous savons assez souvent qu'ils étaient ouvriers et pauvres ou fils d'ouvriers et de pauvres. Si l'on joint ceux dont l'état exact de fortune n'est pas bien connu et ceux qui n'avaient pas de fortune, on en trouvera bien une quarantaine dans le Dictionnaire biographique de Kuscinski.

Que pensaient exactement ces petites gens, ces fils de petites gens sur tous les problèmes religieux, sociaux, politiques, discutés par les philosophes ? Qu'avaient-ils gagné ou perdu dans leurs études et leurs lectures ? Nous ne pouvons, le plus souvent, que le supposer pour tous ceux qui n'ont rien écrit, c'est-à-dire pour presque tous. Comment, par exemple, et dans quelle mesure l'irréligion a-t-elle gagné des masses populaires et paysannes ? Nous n'en savons rien." (pp.428-429)

"Il y a la Salpêtrière, en 1782, deux ou trois femmes qui vivaient avec des hommes « sans d'autre frein que l'amour » ; leurs enfants n'ont pas de religion. Ce sont, dit Lenoir les membres d'une secte déiste du quartier Quincampoix ; elles sont, dit Mulot, les prosélytes « d'un système athéistique que l'on prétend qui se répand assez... le langage de ces femmes est qu'il n'y a point de Dieu ; que l'amour de la vertu seule suffit de faire de bons citoyens ; que l'homme ne doit pas avoir d'autre but, et que si on les tourmente pour suivre cette manière de penser, c'est une gloire pour elles ; il est beau de souffrir pour la vertu ». Si ces propos sont authentiques, il est bien certain que Diderot ou Helvétius ou quelque philosophe ont indirectement passé par là. Mais rien ne nous renseigne sur l'importance de la secte ; rien ne nous dit combien de gens, sans faire de secte et risquer la Salpêtrière, pensaient comme ces martyres du philosophisme." (p.430)

"Au total, les documents et les vraisemblances suffisent pour établir qu'il y avait, au delà de la bourgeoisie, des infiltrations de l'esprit philosophique dans les milieux populaires ; elles existent, plus ou moins, dans toute la France. On ne saurait déterminer exactement leur importance. Mais, répétons-le, cette connaissance n'est pas essentielle. Ce n'est pas le peuple qui a déclenché la Révolution ni même qui, au début, a pesé sur elle. Il n'a fait que suivre, d'ailleurs avec enthousiasme." (p.430)

-Daniel Mornet, Les origines intellectuelles de la Révolution Française (1715-1787), Paris, Armand Colin, 1967 (1933 pour la première édition), 552 pages.

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