Deux objections triviales
peuvent être opposées à cette idée d’une existence de la nation (juive)
italienne au bas Moyen Âge. Premièrement, il n’existe alors rien de tel qu’une
« nation italienne » tout court : comme chacun le sait, l’unité italienne ne remonte
qu’au XIXe siècle. L’espace italien des XVe-XVIe siècles demeure fragmentaire,
constitué d’États nombreux, divers en presque tout –par leur taille, leur
constitution et leur régime politique. Comment les Juifs sentiraient-ils une
nation que même les Gentils ignorent ? Mais, et l’on y reviendra, la vérité
nous semble être que ces derniers ne l’ignoraient en fait pas totalement. Deuxièmement,
l’affirmation selon laquelle les Juifs auraient conçu une telle nation serait
bien hasardeuse en raison de leur dispersion, de leur mobilité et de leur
situation cosmopolite –tous traits qui, sans leur être nullement propres, les
caractérisent nettement, au Moyen Âge comme en d’autres temps, et en Italie
comme ailleurs. Mais est-ce si sûr ? L’intégration et la formation des nations
sont choses processuelles : à mesure qu’elles ont lieu, ces résistances à
l’idée de nation peuvent s’estomper.
D’autant que, s’agissant
du rapport des Juifs à la nation, on peut a contrario plaider
que leur indifférence aux ancrages « régionaux » pré-nationaux les rend
particulièrement réceptifs au thème patriotique [...] Cet argument, solide
pour l’âge moderne, vaut déjà un peu pour l’époque médiévale, où l’on rencontre
des Juifs actifs dans des phénomènes de formation nationale : en Castille, les
nouveaux-chrétiens ont ainsi volontiers tenu un discours protonationaliste tout
à fait saisissant (que l’on songe à l’incroyable discours sur la nation
espagnole prononcé au concile de Bâle, en 1435, par Alphonse de Carthagène,
alors évêque de Burgos, issu d’une famille juive). En somme, ni l’éventuelle
origine étrangère, ni l’existence, avérée, de réseaux juifs trans-étatiques
voire trans-« nationaux », ni, étonnamment, la catholicité intrinsèque des
constitutions nationales du temps n’excluent tout à fait de tels sentiments
[...]
Que la Péninsule ait été
unie sous l’égide de Rome, dans l’Antiquité, a de l’importance pour les Juifs
médiévaux et modernes qui, pour une partie d’entre eux du moins, se désignent
comme « italiens » et suivent le rite italien, évoqué dans le Talmud, où il est
question des usages des bene Romi. Le mot même d’italqi (italien),
en hébreu, ne vient-il pas du latin « Italicum » ? Cette italianité juive crée
un sentiment d’appartenance commune, appuyé parfois sur une connaissance
savante de la culture antique.
Mais ce sentiment paraît
remis en cause : depuis la fin du XIIIe siècle, le judaïsme italien est en
effet soumis à de profondes évolutions démographiques, un « courant ascendant »
(et italien) venant de l’État pontifical et du Midi rencontrant dans le Nord de
la péninsule le « courant descendant des prêteurs allemands » et, dans une
moindre mesure, celui constitué par des Juifs originaires de France, surtout
après l’expulsion de 1394. Ces nouveaux-venus ne font pas leur, au
début du moins, le discours de l’italianité de la partie ancienne de la
communauté, et n’adoptent pas immédiatement les mêmes pratiques.
L’hétérogénéité demeure sur le plan liturgique (un plan particulièrement conservateur
il est vrai, en raison de l’injonction juive de suivre le « minhag avot », la
tradition de ses pères) : les Juifs venant de France, présents surtout
en Piémont, ne continuent-ils pas ainsi de suivre le fameux minhag
Apam (ainsi qu’on désigne la liturgie en usage à Asti, Fossano et
Moncalvo, ces trois noms formant l’acronyme hébraïque Apam) ? Mais
cela va plus loin que la liturgie : tout au long du bas Moyen Âge et de
l’époque moderne, les immigrations mènent en Italie des groupes divers et
restant tels. Sur le plan des pratiques matrimoniales et patrimoniales ou sur
celui de l’activité économique, ainsi, Juifs d’origine italienne, ashkénaze et
bientôt séfarade ont des comportements sensiblement différents.
[...] L’idée, souvent
reçue, d’une partition très nette entre les Juifs de l’Italie
centro-septentrionale et ceux du Midi doit ainsi être nuancée. Flux
migratoires, activités bancaires, existence d’un milieu rabbinique unique ou
unions matrimoniales concourent à convaincre que, sur le plan des pratiques du
moins, il existait bien (avec des limites, et sans étanchéité à l’égard de
l’extérieur de l’Italie) quelque chose comme une koinè, une Italie
juive in fieri. Une respublica Hebreorum, « république
sans territoire » selon la formule forte de Michele Luzzati, relierait les unes
aux autres les communautés juives de la péninsule. Il n’est pas sûr que cet
incartographiable « État sans État » qui se jouait des frontières rendît les
Juifs peu perméables au sentiment national ; au contraire, il leur permettait
de ne guère prêter d’importance aux frontières italiennes de leur temps et
ainsi de « vivre » une sorte d’Italie avant la lettre. Ces pratiques communes
suscitent un sentiment commun, qui paraît le futur de l’Italie, mais qui est
aussi la trace du passé ; mis à mal par l’immigration juive, importante au bas
Moyen Âge, il est néanmoins attesté. Et pourquoi le fait de conserver des
usages et des pratiques différents des Juifs autochtones empêcherait-il ces
derniers de s’identifier à la naissante nation ? En d’autres contextes, fort
différents mais intéressants pour notre réflexion, des Juifs originaires
d’Europe orientale n’ont-ils pas éprouvé de vifs sentiments nationaux
(français) ? L’autochtonie n’est pas la condition de cette identité,
tant l’identification à la nation peut, autant qu’à « la possession en
commun d’un riche legs de souvenirs », tenir au « consentement actuel », au
« désir de vivre ensemble », bref, au présent.
[Glose 1 : L’auteur
cite ici des formules bien connues du Qu’est-ce qu’une nation ? d’Ernest
Renan.]
[... ] Sans qu’il y ait
de nation, il existe, cantonnée sans doute à certains plans, une idée d’Italie
–une idée bien sûr différente de ce que l’on observe par exemple en France, en
ces temps de « naissance de la nation » ; mais une idée tout de même. L’Italie
du bas Moyen Âge, c’est d’abord une réalité linguistique, historique,
littéraire, reposant sur un sentiment d’appartenance à un groupe culturel
distinct (Federico Chabod assurait que « la nation italienne a été une
création culturelle bien avant d’être une création politique »). Cette «
italianité » paraît toujours plus forte au cours des XVe et XVIe siècles.
Politiquement même, sans qu’unité il y ait, on ressent chez les acteurs la «
perception d’un espace politique unitaire », un espace ordonné et pensé de
façon collective (voir la Ligue italique de 1455), un espace dont,
par-delà les divisions, le destin est perçu comme commun (voir le
dernier chapitre du Prince de Machiavel).
[...] Quand tout paraît
s’obscurcir ailleurs en Occident (le XIVe siècle est l’époque des exils, des
massacres consécutifs à la peste, des conversions forcées et massives), le
judaïsme italien, lui, entre dans une grande saison, que même la création des ghettos
à partir du XVIe siècle n’interrompt pas. De cette relation heureuse à
l’Italie, témoigne le jeu de mots classique et ancien consistant à lire dans «
Italia » les trois mots hébraïques i, ṭal et Yah,
et à faire ainsi de la péninsule « l’île de la rosée de Dieu ». L’Italie est
identifiée comme un espace, et elle est aimée ; les Juifs qui y résident se
sentent appartenir à un plus vaste ensemble, et il est parfois question dans la
documentation des Juifs « totius Ytalie », « de toute l’Italie
».
La participation des Juifs à la culture renaissante se fait par l’humanisme, qui est lui-même un creuset d’italianité, un véritable nationalisme. À côté du savoir traditionnel, qui, il est important de le noter, continue de croître, on trouve des choses en rupture, plus « italiennes ». [...] Déjà au début du XIVe siècle Immanuel ben Solomon, parfois appelé « Immanuel de Rome », ami de Dante, était l’auteur d’une œuvre importante en hébreu, en italien et en latin, œuvre dont certains aspects déplurent par la suite aux tenants de la culture juive traditionnelle. L’usage d’autres langues que l’hébreu est un signe important, partagé avec l’aire ibérique, mais qui contraste fortement avec ce que l’on observe dans toute l’aire ashkénaze. L’intégration d’éléments renaissants, étrangers à cette culture, ne cesse pas par la suite, et elle va même fort loin. L’une des anecdotes les plus frappantes et fameuses eut lieu en 1598 à Mantoue : on dit que, dans un prêche à la synagogue, le rabbin David Del Bene évoqua « quella santa Diana » pour parler de la déesse païenne Diane, expression scandaleuse quand on sait l’horreur qu’inspire tout trait idolâtrique (païen) à la pensée juive.
C’est aussi l’époque où fleurit un style littéraire véritablement nouveau, celui de l’éloquence hébraïque. Mosheh de Rieti adapte la Divine comédie de Dante ; Messer Leon (ainsi qu’on appelle couramment le médecin Yehudah ben Yeḥiel) porte sa réflexion sur Cicéron et Quintilien, et rédige un singulier traité de rhétorique. Son œuvre influence voire rend possible une bonne partie de la production littéraire juive des XVe et XVIe siècles. Particulièrement notable paraît la figure de Léon Hébreu, tout à la fois philosophe néoplatonicien, kabbaliste et auteur des fameux Dialogues d’amour (1502), imprimés en 1535, qui connurent le succès dans toute l’Europe. Évoquons enfin Léon de Modène (1571‑1648), l’auteur de virtuoses vers homophones alternés hébreu / italien où d’aucuns trouveraient à redire en raison de l’entremêlement du sacré et du profane qu’ils accomplissent. [...]
On est frappé par la
pleine intégration, par les Juifs d’Italie, d’éléments d’italianité : la langue
d’abord, mais encore la vie matérielle, les formes littéraires, les
références culturelles fondamentales. [...]
On voit des Juifs se
lancer dans une course à la sagesse avec les chrétiens du temps, et ils se
justifient toujours, dans leurs livres, en assurant que ce n’est pas une perte
du temps (par rapport à l’étude des sujets sacrés) et que cela concourt à montrer
la gloire d’Israël ; Messer Leon représente parfaitement cet « humanisme juif
», selon l’expression forgée en 1982 par Arthur Lesley, un humanisme
authentique mais se pensant comme engagé dans une sorte de compétition avec les
chrétiens. [...]
Il s’agirait d’une
italianité non-exclusive de l’identité juive, d’une intégration n’exigeant pas
l’oubli de soi : d’où le fait que la « symbiose italienne » dont certains ont
parlé a pu, dans les siècles qui ont suivi, tenir lieu de source de réflexion et
même de modèle. Les Juifs d’Italie seraient parvenus à résoudre le défi de la
modernité, celui consistant à conserver et vivre une identité juive forte et
stable conjuguée à un haut niveau de culture non-juive et à une bonne
intégration socio-économique [...]
Quittons les rivages de
la culture pour nous attacher à présent à la structuration
institutionnelle de l’Italie juive. Elle est tardive : à la différence
du monde oriental, le monde européen se caractérise longtemps par le primat de
la communauté au sens de qahal, c’est-à-dire par un niveau d’abord local
du fonctionnement de la prise de décision et de la gestion des affaires
communes. En Occident, on ne trouve « aucune tradition de soumission à
aucun centre », c’est un « sol vierge en matière d’autorité,
de traditions et d’institutions ». Mais cet extrême morcellement
originel ne dure qu’un temps, et l’on observe bientôt des processus de
structuration régionale, nationale et supra-nationale. Il n’y a bien sûr pas de
« capitale juive » à l’échelle de tout l’Occident –même si Rome, au XIIe
siècle, fait figure de centre de décision pour une partie importante des
communautés juives d’Occident, y compris la France –, mais l’on note çà et là
l’apparition de structures rabbiniques à l’échelle de régions entières. [...]
On a pu lier le
développement de la vie communautaire en Italie à l’arrivée de rabbins
allemands qui, en même temps qu’ils relancent l’étude sacrée dans la péninsule,
y importent des institutions. Ne serait-il pas notable que l’ébauche d’une
constitution nationale vienne de l’arrivée de Juifs « étrangers » ? Mais, plus
immédiatement, cette ébauche vient de ce que, du fait des prédications
antijudaïques enflammées des frères mendiants et de la politique pontificale
devenue plus menaçante, l’atmosphère semble dégradée. Quoi qu’il en soit,
l’Italie juive se dote alors, de façon progressive, d’une structure à l’échelle
de l’Italie, au moyen de réunions de délégués italiens qui témoignent du
sentiment naissant de former une communauté de niveau national avant la lettre.
Un bref historique de ces
conciles est ici nécessaire. Sans doute des représentants des principales
communautés se réunirent-ils à Rimini en 1399, mais ces événements sont mal
connus. La première réunion certaine a lieu à Bologne, en 1416 : des délégués des
communautés de l’État pontifical, de Toscane, de Padoue, de Ferrare, de Romagne
et bien sûr de Bologne même y adoptent des résolutions diverses et élisent des
directeurs généraux (memunim kelaliyim) qui doivent superviser les
problèmes rencontrés par les communautés d’Italie dans les dix prochaines
années. Hélas, on ne dispose pas du compte rendu complet des séances, mais on
sait qu’est alors créée une sorte de comité de vigilance qui doit aussi lever
une taxe, et que chaque communauté y délègue deux hommes. Les événements de
1416 nous sont connus par les décisions prises à la réunion suivante, qui a
lieu en mai 1418 à Forlì. En effet, pour se gagner les faveurs du pape Martin
V, élu en 1417, et pour contrer les bulles de l’antipape antijuif Benoît XIII,
les Juifs se réunissent de nouveau et décident d’envoyer une délégation au pape
pour le prier de restaurer les anciens privilèges dont ils bénéficiaient. Et, à
cette fin, ils décident de lever un impôt obligatoire dans les communautés
juives.
S’agissant des relations
avec le pape, la commission rencontre plutôt le succès ; le 31 janvier 1419, le
pontife rédige une bulle pour défendre les Juifs, et une deuxième en février
1422 pour mettre en garde les dominicains, qui appellent à des violences contre
les Juifs. Mais rien n’est jamais acquis : à partir de 1425, les choses se
dégradent, d’où la tenue de nouvelles réunions –à Pérouse en 1426, semble-t‑il,
même si l’historicité de ce concile demeure un peu floue.
Vers 1450, l’organisation
générale n’existe sans doute plus, mais l’idée est désormais dans l’air. On
pense à un concile vers 1500, quand l’expulsion est envisagée à Florence ; et
aussi en 1535, à propos de prisonniers juifs faits à Tunis par Charles Quint,
mais il n’est pas sûr que la rencontre ait lieu. En 1535, le rabbin Azriel
Diena de Sabionetta demande une réunion de délégués venant de Vénétie, de
Mantoue, de Ferrare, de Romagne, des Marches, de Rome et même de Naples, pour
lever une taxe. On a donc une claire conscience de cette Italie qui n’existe
pourtant pas encore, et peu importe pour notre propos que ladite réunion
italienne n’ait sans doute pas eu lieu : l’idée d’un concile des communautés
est alors vive. Il s’en tient un fameux en 1554 à Ferrare, qui porte notamment
sur la question des livres interdits par l’inquisition. R. Meir
Katzenellenbogen est du nombre des signataires, ainsi qu’Isaac Abravanel (le
petit-fils de son homonyme plus célèbre). Enfin le dernier congrès des
communautés italiennes eut lieu à Padoue en 1585‑1586, et porta sur le
Talmud. [...] La présence du Midi paraît moins marquée, mais pas nulle ; dans
l’intention, c’est bien de toute l’Italie que l’on se préoccupe. [...]
Rome prime : les esprits
s’inquiètent premièrement de la politique du pontife, et du même coup ce sont
les Juifs de Rome qui, mécaniquement et aussi parce qu’ils sont les plus
nombreux, mènent la danse. Par ces conciles, ils essaient de partager avec les
autres communautés juives d’Italie les dépenses qu’ils doivent consentir pour
obtenir des privilèges pontificaux. Rome est à la tête des communautés
d’Italie, comme si, du fait des rapports de pouvoir, la capitale chrétienne
faisait la capitale juive. [...]
En 1807, lorsqu’un «
Sanhédrin » est convoqué par Napoléon pour poser les bases de la vie juive
nationale en France, on évoque les décisions de Ferrare en 1554. Le parallèle
avec la France est net : la nation juive italienne contemporaine est largement
l’œuvre de la nation italienne, et l’une et l’autre doivent alors beaucoup à
leur homologue française.
La « nation » juive va de
pair avec la nation gentille. Il s’agit d’une nation non exclusive de la
communauté locale, bien sûr, non plus que du peuple juif « en général » ; une
nation italienne qui fut ébauchée, esquissée, quoiqu’elle fût étrangère au judaïsme,
avant de disparaître en bonne part lors des bouleversements de l’histoire juive
italienne du XVIe siècle, avec en premier lieu la fondation des ghettos. »
-Pierre Savy, "Entre peuple et communauté : remarques sur l’idée de nation chez les Juifs d’Italie (XVe-XVIe siècles)", Revue de l’histoire des religions [En ligne], 2 | 2017, mis en ligne le 01 juin 2019, consulté le 12 avril 2026.
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