mercredi 20 mai 2026

Critiques chrétiennes de la droite (conservatrice et nationaliste). J. Budzisewski et Paul Colrat

« « Ma première expérience conservatrice remonte au CE1 [second grade], lorsque j’ai appris “America the Beautiful”. Les première et deuxième strophes me laissaient tout simplement perplexe : je ne parvenais pas à imaginer des vagues de blé, je ne croyais pas que les montagnes fussent violettes, et je ne voyais aucun lien entre la liberté et les pas des pèlerins. Mais la troisième strophe m’a brisé le cœur et a fait de moi un adorateur :

Ô beauté du rêve du patriote, qui voit au-delà des années, chantions-nous ; tes cités d’albâtre brillent, sans être ternies par les larmes humaines.

D’une manière ou d’une autre, la chanson fit naître dans mon cœur d’enfant une musique en écho que je n’avais jamais entendue à l’église. Il me semblait entendre le gémissement des mouettes et le murmure de la mer devant un trône blanc ; j’étais envahi par un sentiment de la Chute et par une nostalgie de la Cité dont la lumière est la Gloire de Dieu. Mais j’avais mal identifié la Cité. La chanson m’envoyait en quête de Columbia, et non de la Nouvelle Jérusalem. On me disait de chercher dans l’avenir idéal de ma nation ce qui ne peut être fait de mains d’hommes.

Que doit donc penser un chrétien du conservatisme ? Le danger, semble-t-il, ne réside pas dans le fait de préserver, car chacun peut avoir pour vocation de prendre soin de ce qui est précieux, mais dans l’idéologie conservatrice, qui présente une vision de ces choses en contradiction avec la foi. Il en va de même pour le libéralisme. De temps à autre, les chrétiens peuvent se retrouver dans une alliance tactique avec les conservateurs, tout comme avec les "libéraux", sur des politiques, des préceptes et des lois particulières. Mais ils ne peuvent pas former d’alliance stratégique, car les raisons qui motivent leurs positions sont différentes ; ils vivent selon une vision différente. Pour le bien de nos alliés comme pour le nôtre, il nous incombe de nous souvenir de cette différence. Nous n’avons pas besoin d’un autre Évangile social —seulement de l’Évangile.

Dans un essai précédent, « Le problème du "libéralisme" » (mars 1996), j’ai décrit le libéralisme comme un ensemble d’erreurs morales graves, dont les conséquences politiques deviennent de plus en plus alarmantes à mesure que ces erreurs sont poussées toujours plus loin vers leurs conclusions logiques. On pourrait décrire le conservatisme comme un autre ensemble de ce type. Le parallèle n’est pas parfait, car la culture américaine se trouve en équilibre au sommet d’une crête libérale et n’envisage que maintenant la descente. Comme les erreurs morales conservatrices ont eu moins de temps d’agir parmi les puissances et les principautés, nous ne pouvons pas toujours discerner leurs conséquences politiques. Mais nous pouvons anticiper leurs fruits à partir de leurs racines. Les erreurs morales du conservatisme sont tout aussi graves que celles de ses adversaires "libéraux".

[Glose 1 : rappelons que dans le contexte des pays anglo-saxons, le terme de liberal a dérivé sémantiquement durant le 20ème siècle, si bien qu'il désigne bien davantage la gauche réformiste ou social-démocrate que le centre libéral. Le centre et la gauche ont toutefois en commun de ne pas être la droite, de s'y opposer plus ou moins radicalement selon les sujets, etc. J'ai donc opté pour un choix de traduction où les "libéraux" sont toujours entre guillemets lorsque la position politique désignée par l'auteur a plutôt comme contenu ce qu'on appellerait en France une position progressiste, de gauche modérée, etc.]

Une difficulté mineure pour exposer ces erreurs réside dans l’ambiguïté du terme « conservatisme ». Il existe de nombreux types de conservateurs, et leurs erreurs sont tout aussi hétérogènes. Je tiens donc à souligner que tous les conservateurs ne commettent pas chacune des erreurs que je décris dans les pages qui suivent. Mais il existe un dénominateur commun. Chaque type de conservateur s’oppose à la forme contemporaine de réformisme social impulsée par le gouvernement au nom d’une valeur chère à son cœur qu’il estime menacée. L’un parle de vertu, un autre de richesse, un autre encore de la paix de son foyer et de la tranquillité de sa rue —mais bien que ces perles aient des éclats très différents, aucun ne souhaite que la sienne soit jetée aux cochons. C’est ainsi que les conservateurs parviennent souvent à faire cause commune, en plaçant toutes leurs perles dans un seul coffret.

La première erreur morale du conservatisme politique réside dans le « religionnisme civil ». Selon cette conception, l’Amérique est une nation élue, et ses projets constituent un objet légitime d’aspiration religieuse ; selon le christianisme, l’Amérique n’est qu’une nation parmi tant d’autres, tout aussi aimée de Dieu, mais sans plus.

Notre religion civile semble s’être développée en quatre étapes. La première étape fut la colonie de la baie du Massachusetts. Bien que les puritains aient accepté la vision orthodoxe de l’Église comme le Nouveau Israël, ils la considéraient également comme corrompue. Le rôle de l’Église en tant que « Cité sur la colline » leur était donc revenu — à eux, le reste incorruptible des fidèles, qui s’étaient réfugiés sur les côtes nord-américaines. À l’instar des Israélites, ils se considéraient comme ayant conclu une alliance spéciale avec Dieu pour être son peuple. Les mêmes bénédictions et malédictions, cependant, étaient attachées à leur alliance qu’à celle du Sinaï ; c’est pourquoi, avertissait le gouverneur John Winthrop, si les colons embrassaient le monde présent et poursuivaient leurs intentions charnelles, « le Seigneur déchaînera sûrement sa colère contre nous [et] se vengera d’un peuple aussi parjure ».

La deuxième étape correspondait aux colonies justes avant la Révolution. L’unité croissante parmi les colons avait donné naissance à un sentiment national d’alliance avec Dieu, mais l’expérience commune du harcèlement anglais avait fait naître le soupçon que cette alliance avait été rompue. Les avertissements d’Ésaïe à Israël furent invoqués pour expliquer la situation : « Comment la ville fidèle est-elle devenue une prostituée ! Elle était pleine de justice ; la droiture y habitait ; mais maintenant, ce sont des meurtriers. » Des prédicateurs comme Samuel Langdon déclarèrent que si seulement le peuple se détournait de ses péchés, Dieu lui pardonnerait, purgerait la nation de ses malfaiteurs, rétablirait un gouvernement juste —et s’occuperait des Anglais.

La troisième phase s'est déroulée au début et au milieu de la République. Dieu était toujours considéré comme le garant des aspirations américaines, mais à mesure que le contenu de ces aspirations devenait de plus en plus nationaliste, il devenait aussi de moins en moins chrétien. Il semblait que Dieu se souciait au moins autant de soumettre le Sud et de conquérir l’Ouest que de rendre son peuple saint ; des auteurs-compositeurs patriotiques comme Samuel Francis Smith utilisaient des expressions telles que « la sainte lumière de la liberté », mais ils faisaient référence à la démocratie, et non à la libération du péché.

La quatrième étape correspond à la fin de la République. À cette époque, la culture américaine était devenue non seulement indifférente au christianisme, mais hostile à celui-ci. Les conservateurs voulaient encore croire que la nation bénéficiait d’une faveur particulière de Dieu, mais l’idée de rechercher Sa volonté et de subir Son châtiment avait complètement disparu. Le président Eisenhower fit remarquer que ce dont le pays avait besoin, c’était d’un fondement religieux, mais qu’il se moquait bien de savoir lequel. Le président Reagan appliqua l’image de la « Cité sur la colline » non pas au reste de l’Église en Amérique, mais à l’Amérique en tant que telle —sa mission n’étant pas de témoigner de l’Évangile, mais de diffuser les bribes de son idéologie laïque.

L'erreur commise à toutes ces étapes est de confondre l'Amérique avec Sion. Elle n'est pas l'héritière de l'alliance, ni la destinataire des promesses, ni le témoin auprès des nations. Il se peut bien que toutes les nations aient une vocation quelconque —des desseins spécifiques que Dieu, dans sa providence, leur attribue. Mais aucune nation ne peut prétendre prendre Dieu sous son aile. Quel que soit l'amour que nous lui portons, l'affection que nous lui vouons et le regret que nous éprouvons à son égard, le Seigneur notre Dieu peut très bien se passer des États-Unis.

La deuxième erreur morale du conservatisme politique est l’instrumentalisme. Selon cette conception, la foi devrait être mise au service des fins de l’État ; selon le christianisme, les croyants doivent certes être de bons citoyens, mais la foi n’est pas un outil. Il est vrai que l’instrumentalisme n’est pas une idée purement conservatrice ; il compte des adeptes tant à gauche qu’à droite. Jean-Jacques Rousseau, par exemple, voulait que l’État invente une religion civile selon ses préceptes, puis s’en serve. Ses principes seraient proposés « non pas exactement comme des dogmes religieux », mais comme « des sentiments de sociabilité sans lesquels il est impossible d’être un bon citoyen ou un sujet fidèle ».

[Glose 2 : Qu'il me soit permis ici de contester l'idée que Rousseau serait de gauche. Il y a certes des idées progressistes chez Rousseau -sur la démocratie, sur l'ignominie de l'antisémitisme chrétien, etc. Mais on ne peut pas dire que la pensée de Rousseau serait toujours compatible avec les idéaux de la gauche. C'est particulièrement criant sur ce sujet de la religion civile : pour Rousseau (et par suite pour Robespierre), on ne peut pas être un citoyen si on ne croit pas en Dieu. Il pense (comme John Locke au 17ème siècle, mais aussi comme un penseur d'extrême-droite -Platon- deux mille ans auparavant...) que le déisme est une condition de moralité... Bannir les athées de la cité, c'est tout de même loin de l'idéal d'autonomie et d'égalité de la gauche...]

La plupart des instrumentalistes, cependant, ne sont pas aussi pointilleux. Ils sont prêts à faire un outil de n’importe quelle religion qui leur tombe sous la main, qu’elle soit civile, traditionnelle ou révélée. Les conservateurs religieux qui se languissent de l’époque où les juristes qualifiaient l’Amérique de « pays chrétien » et reconnaissaient le christianisme comme « la loi du pays » se trompent lourdement s’ils pensent que de telles déclarations exprimaient une croyance ; ce qu’elles exprimaient, c’était de l’instrumentalisme. À cette époque, la religion qui se présentait était le christianisme (ou du moins sa contrefaçon sous forme de religion civile), et ceux qui s’exprimaient s’intéressaient avant tout à la manière dont elle pouvait être utilisée. L’éminent juriste du XIXe siècle Thomas Cooley l’a d’ailleurs admis. Le juge de la Cour suprême David Brewer, auteur controversé de The United States a Christian Nation, n’était guère moins explicite.

Vu sous cet angle, le contraste entre la jurisprudence d’hier et celle d’aujourd’hui n’est pas aussi marqué que les conservateurs religieux veulent le faire croire. Bien que les formulations décrivant le christianisme comme la loi du pays aient disparu de nos arrêts, les juges et les législateurs s’intéressent tout autant à l’utilité sociale de la foi qu’auparavant —et restent tout aussi indifférents à sa véracité. Prenons par exemple l’affaire Lynch c. Donelly, jugée par la Cour suprême en 1984, qui portait sur la question de savoir si une crèche de Noël pouvait être financée par une municipalité. Les membres de la Cour ont comparé l’installation d’une crèche à l’adoption de la devise nationale « In God We Trust » (Nous croyons en Dieu) et à l’ouverture des sessions judiciaires par l’invocation « Que Dieu protège les États-Unis et cette honorable Cour ». Par cette comparaison, ils voulaient dire trois choses.

Ces actes et déclarations n’ont rien à voir avec la religion. Ils ne « cautionnent » pas la foi, mais se contentent de la « reconnaître », a déclaré la juge O’Connor. En effet, ils ont « perdu, à force de répétition mécanique, tout contenu religieux significatif », a ajouté le juge Brennan. Sinon, ont-ils précisé, ils constitueraient une institution religieuse, ce qui est interdit.

En revanche, ils sont socialement indispensables. Ils sont « particulièrement » adaptés à servir des objectifs « entièrement » laïques (Brennan) qui ne pourraient raisonnablement être atteints d’aucune autre manière (O’Connor). Ces objectifs comprennent « solenniser les occasions publiques » (Brennan et O’Connor), « exprimer la confiance en l’avenir et encourager la reconnaissance de ce qui mérite d’être apprécié dans la société » (O’Connor), et « inspirer l’engagement à relever certains défis nationaux d’une manière qui ne pourrait tout simplement pas être pleinement satisfaite si le gouvernement se limitait à des formules purement non religieuses » (Brennan). Le dernier de ces objectifs est particulièrement intéressant : en clair, cela revient à amener les gens à faire quelque chose qu’ils refuseraient de faire autrement.

En fait, ce sont des "nobles" mensonges. Il est évident que si les devises, les crèches et autres symboles avaient réellement perdu tout leur contenu religieux, ils seraient totalement inutiles pour atteindre quelque objectif que ce soit, qu’il soit laïc ou non. Nos dirigeants n’hésitent pas à les utiliser parce qu’ils ont perdu leur signification religieuse à leurs yeux ; ils fonctionnent cependant parce qu’ils conservent cette signification pour les masses.

La troisième erreur morale du conservatisme politique est le moralisme. Selon cette conception, la grâce de Dieu a besoin de l’aide de l’État ; le christianisme se contente de demander à l’État de ne pas s’en mêler. On pourrait dire que, tandis que l’instrumentalisme veut faire de la foi un outil de la politique, le moralisme veut faire de la politique un outil de la foi ; selon cette interprétation, ce que l’instrumentalisme est aux conservateurs laïques, le moralisme l’est aux conservateurs religieux. Étonnamment, cependant, de nombreux conservateurs religieux semblent incapables de faire la différence. Que quelqu’un dise « Nous avons besoin de la prière à l’école pour rendre les enfants saints » ou « Nous avons besoin de la prière à l’école pour rendre le pays fort », cela leur semble identique.

Je ne vais pas m’en prendre au moralisme en lui reprochant d’« imposer » une foi à ceux qui ne la partagent pas. Dans le sens où nous l’entendons ici, même les laïcs imposent une foi aux autres —ils imposent simplement une foi différente. Toute loi reflète une certaine idée morale, toute idée morale reflète un engagement fondamental, et tout engagement fondamental est religieux — il propose un dieu. Tout dans l’univers converge vers un point.

[Glose 3 : J'aurais pu être d'accord si l'auteur avait dit que tout engagement fondamental est de nature métaphysique. Mais toute métaphysique n'est pas religieuse, parce qu'on n'est pas obligé d'inclure un quelconque "divin" ou un quelconque principe surnaturel dans notre manière d'appréhender la réalité dans ce qu'elle est d'ultime, de fondamental. Par conséquent, on ne peut pas dire qu'une éducation séculière, ou même qu'une éducation ouvertement favorable à l'athéisme (ces deux choses n'étant pas identiques) soient des institutions de nature religieuse. Ni l'indifférence religieuse ni l'athéisme ne sont des religions...]

"Pour le moralisme, par conséquent, la distinction importante n’est pas entre religion et laïcité, mais entre les croyances qui exigent et celles qui n’exigent pas l’application civile de tous leurs préceptes moraux.

À la question « La loi civile doit-elle faire respecter les préceptes de la foi ? », la réponse biblique est : « Certains oui, d’autres non ; lesquels entendez-vous ? » Le Nouveau Testament contient littéralement des centaines de préceptes. Cependant, le christianisme n’est pas une religion législative. Si la Bible reconnaît la Torah comme un code divinement révélé pour gouverner Israël avant la venue du Messie, elle ne comprend pas de code divinement révélé pour gouverner les nations par la suite. Certes, la Bible limite les types de lois que les chrétiens peuvent accepter de leurs gouvernements, car « il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » (Actes 5 : 29). Cependant, elle ne prescrit pas de lois spécifiques qu’ils doivent exiger de leur part.

Il n’est même pas vrai que tous les commandements de Dieu limitent les types de lois que les chrétiens peuvent accepter. Pour s’en rendre compte, comparons deux de ces préceptes : (1) Il m’est interdit de verser délibérément le sang d’un innocent ; (2) Il m’est interdit de divorcer d’un conjoint fidèle. Ces deux préceptes s’appliquent de manière absolue à moi, mais là n’est pas la question. Si nous parlons de l’application par les pouvoirs publics, alors nous parlons de leur application aux autres. Le premier précepte ne devrait nécessiter qu’un tout petit assouplissement dans la sphère publique, car même les non-croyants sont censés comprendre que le meurtre est un mal. C’est pourquoi je peux condamner en toute confiance la légalisation de l’avortement. Mais le second précepte nécessite un assouplissement considérable dans la sphère publique, car avant la venue du Christ, on ne s’attendait pas, même de la part des croyants, à ce qu’ils comprennent la véritable nature du mariage. « Moïse vous a permis de répudier vos femmes parce que vos cœurs étaient endurcis », a dit Jésus, « mais il n’en était pas ainsi dès le commencement » (Matthieu 19 ; 9). Nul doute que les pharisiens à qui il s’adressait étaient scandalisés à l’idée que leur loi civile ne reflétait pas pleinement les normes de Dieu. Ils ont dû être encore plus offensés par la suggestion qu’elle n’était pas censée le faire. Parmi les conservateurs religieux, cette suggestion est toujours un scandale, mais elle ne vient pas des "libéraux" ; elle vient du Maître.

Les chrétiens peuvent donc tout à fait louer une loi comme étant bonne ou la condamner comme étant mauvaise. Ils peuvent déclarer qu’elle est conforme ou non à la foi. Mais même une bonne loi ne peut être simplement assimilée à la foi ; les chrétiens ne doivent pas qualifier de « chrétien » un code fiscal, une ordonnance sur le mariage ou une politique sociale, quel que soit leur désir –même légitime– de voir ces textes adoptés ou maintenus. Ce qualificatif a été réservé à la loi de Dieu. La loi civile ne sera chrétienne –si tant est qu’elle existe encore– que lorsque le Christ lui-même sera revenu pour régner : et non pas lorsqu’une coalition de conservateurs religieux aura réussi à se faire élire.

La quatrième erreur morale du conservatisme politique est le césarisme. Selon cette conception, les lois des hommes priment sur les lois de Dieu ; selon le christianisme, ce sont les lois de Dieu qui priment sur celles des hommes. Avec cette erreur, nous revenons aux conservateurs laïques. La particularité du césarisme américain est que l'État ne dit jamais que ses lois sont supérieures à celles de Dieu ; il refuse simplement de reconnaître toute loi divine, au nom de l'égalité des libertés pour toutes les confessions religieuses.

George Reynolds, un mormon vivant dans le territoire de l'Utah, fut accusé dans les années 1870 de bigamie. Pour sa défense, il fit valoir que la loi constituait une atteinte inconstitutionnelle à sa liberté de culte. En acceptant son pourvoi, la Cour suprême a rejeté cet argument. Bien qu’elle ait avancé toutes sortes de considérations intéressantes sur les raisons pour lesquelles le libre exercice de la religion est une bonne chose (et pourquoi la polygamie est mauvaise —par exemple parce qu’elle conduit à un principe d’autorité patriarcal plutôt que républicain au sein du gouvernement), le cœur de la réfutation résidait dans une simple distinction entre opinions et actions. S'appuyant sur l'idée de Thomas Jefferson d'un « mur de séparation entre l'Église et l'État », elle a estimé que ce que les gens croient relève de l'Église, mais que ce qu'ils font relève de l'État.

Par conséquent, le Premier Amendement ne signifie pas que les individus peuvent agir conformément aux préceptes de leur religion, mais seulement qu’ils peuvent penser conformément à ceux-ci ; la liberté de culte n’a aucune incidence sur l’étendue du pouvoir de l’État en matière de conduite.

Toujours plébiscitée par de nombreux conservateurs, cette doctrine a des implications surprenantes. Elle signifie, par exemple, qu’en jetant les chrétiens aux lions pour avoir refusé d’adorer César, les Romains n’ont en rien porté atteinte au libre exercice du christianisme ; après tout, tout en étant dévorés, les martyrs restaient libres de croire que César n’était qu’un homme.

Un siècle plus tard, dans des affaires impliquant d’autres groupes religieux, la Cour a reconnu ce point. Annonçant qu’elle avait constaté que la foi et la conduite ne pouvaient être cloisonnées dans des « compartiments logiquement étanches », elle a alors décrété que « seuls les intérêts de premier ordre et ceux qui ne peuvent être satisfaits d’une autre manière peuvent l’emporter sur les revendications légitimes relatives au libre exercice de la religion ». Mais cela allait trop loin pour les conservateurs judiciaires, et l’expérience a pris fin en 1992. S'exprimant au nom de la Cour dans l'affaire Employment Division v. Smith (II), le juge Scalia a invoqué l'idée selon laquelle la question dans les affaires relatives au libre exercice ne porte pas sur le caractère « impérieux » des motifs de l'État, mais sur leur « neutralité ». Une loi qui ne vise pas expressément une secte particulière peut imposer une charge à toute pratique religieuse, quel qu'en soit le degré, tant que cette charge n'est que « l'effet accessoire » de la loi et non son « objet ». En d’autres termes, la répression est acceptable tant qu’elle est involontaire. La pastorale et le conseil ne pourraient pas être interdits en tant que tels, mais pourraient l’être en tant qu’effet accessoire de la réglementation relative à l’agrément des praticiens de la santé mentale ; le sacrement du baptême ne pourrait pas être interdit en tant que tel, mais pourrait l’être en tant qu’effet accessoire de la réglementation relative à la baignade dans les lieux publics.

Certes, depuis la récente décision de la Cour, le Congrès a rétabli la doctrine de l’intérêt impérieux, qualifiant cette mesure de « Loi sur le rétablissement de la liberté religieuse ». Mais il s’agit sans doute là d’une exagération. Après tout, même dans le cadre de cette doctrine, les revendications relatives au libre exercice de la religion peuvent être balayées dès lors que l’État estime que ses motifs sont suffisamment valables. C’est là une situation qui aurait existé même sans le Premier Amendement.

Comme notre époque l’a clairement montré, même le fait de libérer du gaz neurotoxique dans des lieux publics peut constituer un exercice de la religion. Peut-être la responsabilité de nos problèmes incombe-t-elle aux Pères fondateurs, pour avoir refusé de distinguer les types de religion dont l’exercice devrait être libre de ceux dont l’exercice ne devrait pas l’être. Mais, pensant bêtement que l’ignorance est l’amie de la conscience, nous avons suivi leur exemple. Craignant de juger entre les religions, nous les avons toutes mises sous nos pieds ; poursuivant le feu follet de la liberté égale, nous tombons tête baissée dans le césarisme.

[Glose 4 : Je serais sans doute enclin à préférer le "césarisme", dans la mesure où je ne vois pas du tout comment l'Etat pourrait s'interdire à perpétuité de légiférer sur le comportement d'un groupe religieux, comme si rien dans son évolution historique ne pouvait devenir contraire au bien public. Et d'ailleurs, un croyant raisonnable ne devrait pas souhaiter que l'Etat lui garantisse une liberté perpétuelle relativement à une pratique définie à un instant T de sa religion, dans la mesure où la réflexion interne au groupe religieux pourrait l'amener à un instant T +1 à considérer comme injustifiée sa propre pratique... Une sphère de liberté précisément délimitée et perpétuellement garantie interdit par avance à une religion d'évoluer, ce qu'un croyant raisonnable devrait bien juger encore plus oppressant que l'éventualité toujours possible d'une intervention de l'Etat.

Bien sûr, je fais comme si un croyant raisonnable pouvait exister, c’est-à-dire comme si on pouvait laisser ouverte à une réfutation raisonnable hypothétique des articles de foi … Mais en réalité, le propre de la foi, c’est qu’elle n’est pas issue d’une réflexion raisonnable, et qu’elle n’a pas davantage envie de se soumettre un jour à une semblable mise en question… Autrement dit, entre croire dogmatiquement et croire après un examen philosophique, il y a un écart radical.

Si mon raisonnement est juste, alors il n’y a pas de croyants raisonnables. Ce qui est une bonne raison pour que les amis du bien public se gardent bien de toute religion...]

"La cinquième erreur morale du conservatisme politique est le traditionalisme. Selon cette conception, ce qui a été fait est ce qui doit être fait ; le christianisme, cependant, bien qu’il chérisse les vérités immuables de la foi, insiste sur le fait que toute coutume purement humaine peut devoir être remise en question. « Ce qui a été est ce qui sera ; et ce qui a été fait est ce qui sera fait : il n’y a rien de nouveau sous le soleil », écrit Koheleth, « le Prêcheur » (Ecclésiaste 1, 9). « Voici, je vais faire une chose nouvelle ; maintenant elle va germer ; ne la connaîtrez-vous pas ? », répond Dieu (Isaïe 43, 19).

On trouve une illustration des méfaits du traditionalisme dans l’affaire Planned Parenthood c. Casey, jugée par la Cour suprême en 1992, qui a réaffirmé le prétendu droit de mettre fin à la vie de ses enfants à naître. En inventant ce droit, la Cour avait brisé la tradition ; un tel recours à la violence meurtrière par des particuliers n’avait jamais été sanctionné en common law. Mais l’arrêt Roe c. Wade était resté en vigueur pendant vingt ans. Pour la Cour, cela en fait une nouvelle tradition —et, à ce titre, une tradition inattaquable. Étonnamment, la Cour a confirmé l’arrêt Roe tout en admettant qu’il avait peut-être été rendu à tort. « Nous sommes convaincus », déclare la majorité, « que la question immédiate n’est pas la justesse de la résolution de l’affaire Roe, mais la force de précédent qui doit être accordée à cette décision. »."

Comment un précédent contestable peut-il avoir force de loi ? La réponse, selon la Cour, est que « pendant deux décennies d’évolution économique et sociale, les gens ont organisé leurs relations intimes et fait des choix qui définissent la perception qu’ils ont d’eux-mêmes et de leur place dans la société en se fondant sur la possibilité de recourir à l’avortement en cas d’échec de la contraception […] Une génération entière a atteint l’âge adulte en étant libre d’adopter le concept de liberté défini par l’arrêt Roe. » Pour simplifier, le sexe a été dissocié de la responsabilité vis-à-vis des enfants qui en résultent depuis si longtemps qu’il serait injuste de changer les règles pour les gens aujourd’hui. Par conséquent, peu importe si ce qui a été fait était juste ; ce qui compte, c’est que cela ait été fait.

Les erreurs morales tirent leur plausibilité des vérités qu’elles déforment. Il est certes vrai que les précédents, les traditions et les coutumes ne doivent pas être bouleversés inutilement ; le gain en bien qu’apporte un changement particulier doit toujours être mis en balance avec le mal que ce changement entraîne en soi. Mais cette vérité s’applique au choix entre une bonne loi et une loi encore meilleure, et non au choix entre une bonne loi et une loi mauvaise. La question à se poser au sujet du mal moral n’est pas de savoir si nous nous y sommes habitués, mais s’il peut être arrêté.

La sixième erreur morale du conservatisme politique est le neutralisme. Cela peut paraître surprenant, car il existe également une forme libérale de neutralisme. Alors que le neutraliste libéral s’exclame : « Que mille fleurs s’épanouissent », le conservateur se contente de crier : « Laissez-moi tranquille ». En substance, le neutralisme conservateur repose sur l’idée que, puisque chacun doit s’occuper de ses propres affaires, il faut éviter les jugements moraux et religieux. En revanche, tout en convenant que chacun doit s’occuper de ses propres affaires —saint Paul met trois fois en garde contre les fouineurs—, le christianisme soutient que les jugements moraux et religieux ne peuvent jamais être évités. Ils doivent être justes et véridiques avant même que les gens puissent s’accorder sur ce qui relève de leurs affaires.

Tout le monde n'en arrive pas au neutralisme par le même chemin, mais le penseur conservateur Michael Oakeshott suit une voie bien tracée en le faisant découler du traditionalisme. Les conservateurs, dit-il, recherchent des activités dont le plaisir ne provient « pas de la réussite de l'entreprise, mais de la familiarité de l'engagement ». Ce qui rend cette disposition compréhensible en politique, c’est « l’observation de notre mode de vie actuel », associée à la conviction que les lois sont « des instruments permettant aux gens de mener les activités de leur choix avec un minimum de frustration ». Mais affirmer cela revient à rejeter l’idée selon laquelle les lois seraient « des plans visant à imposer des activités concrètes » ; par conséquent, soutient-il, le conservatisme n’a « rien à voir » avec la morale ou la religion.

[Glose 5: précisons que le conservatisme d'Oakeshott est un exemple net de conservatisme-libéral. Il s'éloigne très nettement d'un conservatisme moraliste cherchant à imposer un mode de vie ou une religion par la législation de l'Etat.]

Bien sûr, cette conclusion ne s’impose pas, et si elle était vraiment vraie, les conservateurs ne pourraient prendre aucune décision. Loin d’être indifférent aux questions du bien et du mal, Oakeshott lui-même défend l’intérêt de minimiser la frustration, et loin de n’avoir aucune opinion sur la religion, il estime qu’il vaut mieux ignorer la vérité plutôt que d’être harcelé à ce sujet. Par exemple, il dit que les personnes de disposition conservatrice « pourraient même être prêtes à supporter un ordre ecclésiastique établi par la loi », mais « ce ne serait pas parce qu’elles croiraient qu’il représente une vérité religieuse inattaquable, mais simplement parce qu’il restreint la concurrence indécente des sectes et (comme l’a dit Hume) modère « le fléau d’un clergé trop zélé » ». La difficulté est évidente : si ce n’est pas selon ses propres normes morales et religieuses, comment Oakeshott sait-il que la concurrence est indécente et que la diligence est un fléau ? Pourquoi ne pas condamner plutôt la complaisance et la paresse ?

Même les règles destinées à définir ce qui constitue du harcèlement ne peuvent fonctionner de manière neutre. Il faut toujours y ajouter d’autres éléments pour qu’elles soient efficaces —et ce que l’on ajoute influe sur le résultat. Le christianisme en tient compte. Prenons, par exemple, les principes de subsidiarité et de souveraineté des sphères. Chacun d’eux vise à résoudre le problème consistant à déterminer où s’achève la compétence d’une partie et où commence celle d’une autre. La subsidiarité, un précepte de la pensée sociale catholique, soutient que les institutions sociales plus grandes et plus élevées, comme l’État, n’existent que pour aider les institutions plus petites et subordonnées, comme la famille. Par conséquent, détruire les institutions plus petites, les absorber ou leur retirer leurs fonctions propres est « gravement répréhensible » et constitue une « perturbation de l’ordre juste ». La subsidiarité des sphères est plus présente dans la pensée sociale protestante. En organisant les institutions sociales horizontalement plutôt que verticalement, elle affirme que chacune a son propre domaine, sa propre autorité et sa propre norme régissante, par exemple l’amour dans le cas de la famille et la justice publique dans le cas de l’État. Par conséquent, chacune doit être protégée contre l’ingérence des autres.

Ces deux principes visent à lutter contre l’ingérence, mais leur application requiert une multitude d’autres connaissances, qu’il faut aller chercher ailleurs — précisément ce que le neutraliste aimerait considérer comme superflu. Pour tester mes étudiants, je leur demandais souvent : « À quelle institution un subsidiariste confierait-il la tâche d’éduquer les enfants aux mœurs sexuelles : à l’État ou à la famille ? » Presque tous répondaient : « À l’État. » Les familles ont besoin d’aide, affirmaient-ils, car elles font un mauvais travail dans ce domaine : elles enseignent rarement aux enfants la contraception, les préférences sexuelles ou les nombreuses autres choses que les jeunes d’aujourd’hui doivent savoir. J’étais stupéfait. Mes étudiants ne voyaient-ils pas la différence entre aider la famille et absorber ses fonctions ? À bien y réfléchir, leur réponse n’était pas du tout surprenante. Ils ne partageaient ni les présupposés chrétiens sur la finalité du sexe, ni ceux sur le fonctionnement de la famille ; pourquoi auraient-ils alors dû aboutir à des conclusions chrétiennes en appliquant les principes sociaux chrétiens ?

Les principes de subsidiarité et de souveraineté des sphères n’ont rien d’exceptionnel ; aucune définition de l’ingérence ou de l’intrusion ne peut s’appliquer de manière neutre. Des conceptions morales et religieuses particulières sont toujours présupposées, et les modifier change la façon dont nos définitions fonctionnent. Il s’ensuit que l’interdiction des jugements moraux n’empêchera pas les fouineurs de se mêler des affaires des autres. D’une manière ou d’une autre, ils doivent apprendre la signification des mots « autre », « des autres » et « affaires ».

La septième erreur morale du conservatisme politique est le mammonisme. Selon cette conception, la richesse est l’objectif de la communauté, et son accroissement continu est encore mieux ; selon le christianisme, la richesse est un piège, et son accroissement continu est encore pire. Le mammonisme est l’essence même de la « grande tente » que certains analystes politiques préconisent pour le Parti républicain : abandonner les questions sociales, mais s’accrocher à la réduction de l’impôt sur les plus-values. Pour conserver votre liberté, vous devez conserver votre argent.

[Glose 6: l'affirmation soulignée est quelque peu étonnante. On pourrait trouver toutes sortes de choses dans la Bible qui la confortent, mais ne trouve-t-on pas aussi l'inverse ? Par exemple, la parabole des talents ?]

Les chrétiens ne sont bien sûr pas les seuls à avoir critiqué le culte de l'argent. Les mises en garde contre l'amour de la richesse étaient même un élément récurrent du conservatisme païen antique. L'idée était que la vertu fait prospérer les républiques, mais que la prospérité conduit à l'amour de la richesse, que l'amour de la richesse conduit à la perte de la vertu, et que la perte de la vertu fait chuter les républiques. Ainsi, si vous voulez que votre république perdure, vous feriez bien de rechercher un site peu propice à une grande prospérité —ni trop chaud, ni trop fertile, ni trop proche des routes commerciales. Que nos conservateurs laïques soient en désaccord avec leurs homologues de l’Antiquité ne surprendra personne. Ce qui est plus étrange, c’est la facilité avec laquelle les chrétiens modernes font la paix avec le mammonisme.

[Glose 7 : Je ne partage sans doute pas doute pas réellement la crainte du républicanisme classique -celui de Machiavel par exemple, et plus tard de Rousseau- vis-à-vis des activités commerciales et de l'enrichissement collectif.

Toutefois, je ne les regarde pas non plus comme absurde. L'enrichissement peut menacer les institutions d'une république -non pas tant en nuisant à des vertus guerrières nécessaires pour la défendre à l'extérieur, mais surtout si cet enrichissement n'est pas assez également réparti, générant une couche de privilégiés qui auront tôt fait de transformer le régime en une ploutocratie plus ou moins déguisée. Une investigation critique sur les régimes bourgeois de l'ère moderne -y compris les Républiques françaises successives- confirme hélas la réalité de ce risque.]

On trouve un exemple extrême chez le prédicateur baptiste de la fin du XIXe siècle, Russell Conwell, qui affirmait que gagner de l’argent revenait à prêcher l’Évangile chrétien. Quoi qu’il en soit, prêcher son propre évangile revenait certainement à gagner de l’argent. Les gens étaient si avides d’entendre son discours maintes fois répété, « Acres of Diamonds », qu’on raconte qu’il aurait gagné, sur plusieurs années, peut-être six millions de dollars rien qu’en honoraires de conférencier. Bien que ce soit une somme dérisoire selon les normes des télévangélistes modernes, à l’époque, c’était une véritable fortune. Un inventaire des affirmations les plus étonnantes de Conwell comprendrait au moins les suivantes : (1) C’est votre devoir de chrétien de devenir riche, et la possession de biens fait de vous une meilleure personne ; (2) La grande majorité des riches sont moralement intègres, et c’est précisément pour cela qu’ils sont riches ; (3) Il est mal d’être pauvre, et Dieu n’approuve pas les pauvres. Le fait que Jésus contredise explicitement chacune de ces affirmations (Matthieu 6:19–21, Matthieu 19:23–24, Luc 6:20) laisse Conwell de marbre.

On retrouve une forme plus modérée, mais néanmoins contestable, de mammonisme dans Vers l'avenir, une « lettre laïque » publiée en 1984 par un comité de conservateurs catholiques éminents. Jésus a raconté l'histoire d'un maître qui confie à ses serviteurs la garde de son argent pendant qu'il se rend dans un pays lointain pour y recevoir une couronne royale. À son retour, il constate qu'un serviteur a enterré sa part tandis que les deux autres ont réalisé des investissements. Il réprimande et renvoie le serviteur timide, mais il loue les audacieux et les récompense en leur confiant des responsabilités encore plus grandes. Traditionnellement, l’Église a interprété cette parabole en ce sens que, tout comme un roi de ce monde attend de ses agents qu’ils prennent des risques, non pas en enterrant son argent mais en l’investissant pour en tirer un profit, Dieu attend de son peuple qu’il prenne des risques, non pas en enterrant ses dons mais en les utilisant pour édifier le Royaume des Cieux. En revanche, la lettre laïque l’interprète simplement comme signifiant que Dieu attend de son peuple qu’il investisse son argent pour en tirer un profit. « Préserver le capital ne suffit pas », enseignent les auteurs ; « il faut le faire fructifier ». L’utilisation des dons pour le bien du Royaume devient l’accroissement de la richesse pour la richesse elle-même.

[Glose 8: on pourrait dire qu'un certain christianisme conservateur, pro-capitaliste, etc. fait à la fois preuve de modernisme (en s'écartant du sens métaphorique traditionnel) et de littéralisme en prenant le texte au sens propre ! Il est intéressant de noter qu'on attribue souvent -depuis L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme de Max Weber- ce genre d'évolutions « pro-business » au protestantisme, alors qu'il s'agit ici de catholiques états-uniens...]

Certes, la défense de l'entreprise faite par la lettre laïque n'est pas tout à fait erronée. Les biens matériels ne sont pas intrinsèquement mauvais, il n'y a pas de péché à mener des activités commerciales honnêtes et, malgré les motivations douteuses qui la sous-tendent, l'économie de type capitaliste pourrait bien être supérieure aux alternatives. En effet, le socialisme de type coopératif semble ignorer la réalité de la Chute [!], et celui de type coercitif ne peut même pas être mis en place sans commettre le péché de vol. Dans un monde déchu, on peut aussi dire beaucoup de bien de la « main invisible » du marché, par laquelle des individus indépendants, même s’ils sont égoïstes, produisent un bien social qui ne faisait pas partie de leur intention. Mais même Adam Smith reconnaît que la main invisible ne fonctionne que si les travailleurs et les hommes d’affaires se soumettent aux contraintes de la justice, et que le seul intérêt pour la richesse ne les incitera pas à le faire. Après tout, si gagner est tout ce qui compte, pourquoi maintenir la concurrence ? Pourquoi ne pas utiliser sa richesse pour arracher des privilèges spéciaux au gouvernement et ainsi s’enrichir encore davantage ? Le capitalisme dépend d’un esprit moral qu’il ne peut fournir et qu’il peut même affaiblir ; il est, au sens le plus strict, un parasite de la foi. Mais un parasite chrétien n’est pas pour autant chrétien.

[Glose 9: Je rectifierais en disant qu'un capitalisme libéral, non-fondée sur le copinage politique, la recherche de "pré-carré" conférés par l'Etat, ou encore non-criminalisé et ganstérisé, exige effectivement un supplément d'âme moral, un sens de la justice, le respect des droits de l'Homme, etc. Mais rien ne garantit que le capitalisme réellement existant ne maintienne ce niveau de moralité.

Et même s'il y parvenait, il ne serait toujours pas acceptable d'un point de vue de gauche radicale, car toute forme d'économie capitaliste présuppose des rapports sociaux de domination qui nuisent au bien des travailleurs. Et si le mythe du péché originel est opposé à ceux qui veulent dépasser cette économie oppressive, alors c'est une bonne raison pour les socialistes de promouvoir l'athéisme ! Ni Dieu ni maître ni patrons !]

"La huitième erreur morale du conservatisme politique est le méritisme. Selon cette notion, je devrais traiter les autres comme ils le méritent. Si l’on y ajoute le culte de l’argent, les choses deviennent encore plus simples, car alors ceux qui ont besoin d’aide sont par définition indignes, tandis que ceux qui sont en mesure d’aider sont par définition dignes. Le fait que le méritisme ne soit pas une doctrine chrétienne en surprend plus d’un. Beaucoup pensent que la devise méritiste « Dieu aide ceux qui s’aident eux-mêmes » est une citation de la Bible. Ce que le Nouveau Testament enseigne en réalité, c’est que dans ce dont nous avons le plus besoin, nous sommes impuissants ; la grâce de Dieu est un don immérité. Selon le christianisme, je devrais traiter les autres non pas comme ils le méritent, mais comme ils en ont besoin.

Aristote enseignait que les vices ont tendance à aller de pair, car on peut manquer la cible soit par excès, soit par défaut —en allant trop loin ou en ne allant pas assez loin. C'est certainement le cas ici, car l'erreur conservatrice du méritisme s'oppose à l'erreur « libérale » du propitiationnisme —faire aux autres ce qu'ils souhaitent. En fait, la manière la plus courante de tomber dans l'une ou l'autre de ces erreurs est de réagir par pur réflexe de rejet de l'autre. La raison est facile à comprendre : nous avons tendance à considérer la justice et la miséricorde comme antithétiques, de sorte que pour pratiquer l’une, je dois négliger l’autre. Selon ce raisonnement, l’accent mis par les conservateurs sur le mérite est une préférence pour la justice, tandis que l’accent mis par les "libéraux" sur le désir est une préférence pour la miséricorde. En revanche, dans la conception chrétienne des choses, la justice et la miséricorde sont des corollaires qui doivent être unis. Elles sont unies dans l’Expiation, car Dieu n’a ni renoncé à la juste punition de nos péchés, ni ne nous l’a infligée, mais l’a prise sur Lui-même. Ce don stupéfiant nous enseigne également ce qu’exige l’unité de la justice et de la miséricorde : le sacrifice. Si, pour nous, la justice et la miséricorde semblent inconciliables, c’est probablement parce que nous sommes réticents à payer le prix de leur réconciliation ; nous avons peur du sacrifice et nous reculons devant le chemin de la Croix.

À quoi ressemble le contraste entre le méritisme et la charité dans les relations humaines ordinaires ? Prenons l’exemple de la politique gouvernementale consistant à verser des primes en espèces aux femmes qui ont des enfants hors mariage. Les "libéraux" souhaitent maintenir cette politique car ils ne font pas la distinction entre le besoin et le désir. Les méritistes proposent d’y mettre fin car ces aides sont imméritées. Même si un chrétien peut accepter cette distinction, il ne peut l’accepter pour la raison invoquée. Nous avons tous, à tout moment, besoin de nombreuses choses que nous ne méritons pas, et nous les recevons. Le problème avec ces subventions, c’est qu’elles ne répondent pas aux besoins. Elles dissocient si complètement le comportement de ses conséquences naturelles qu’elles infantilisent leurs prétendus bénéficiaires ; les infantiliser, c’est les rabaisser, et personne n’a besoin d’être rabaissé.

[Glose 10 : C'est peu de dire que je ne partage pas la politique prônée par l'auteur.

En quoi les aides sociales aux femmes ayant fait des enfants hors mariages seraient-elles inaptes à répondre à leurs besoins ? Et quoi serait-ce les rabaisser que de leur remettre de quoi élever leurs enfants ? Ne sont-elles pas beaucoup plus rabaissées et humiliées par la pauvreté que par les aides gouvernementales ? Rappelons que la plupart des enfants pauvres en France vivent dans des familles mono-parentales (en général avec leurs mères) …

En quoi ces aides seraient-elles imméritées ? Les individus ne méritent-ils pas qu’on leur fasse tout le bien qu’on puisse leur faire ? Les pauvres ne méritent-ils pas d’être secourus en vertu même de leur pauvreté (et pour aucune autre raison) ? J’ai fait l’autre jour la charité dans le métro à un inconnu qui ne m’a pas salué en empochant la pièce. C’est certainement moins agréable pour moi, mais en quoi cela cesse-t-il d’être un acte moral ? Faut-il trier entre les bons et les mauvais mendiants ? C’est ça la morale chrétienne ? …]

« Très bien, dit le méritiste au chrétien, mais nous sommes tous deux favorables à une suppression. Les justifications diffèrent, mais qu’importe ? Cela ne fait aucune différence dans la pratique, n’est-ce pas ?

Et pourtant, si. Une fois le seuil atteint, le méritiste pense que son travail est terminé, mais le chrétien pense que son travail ne fait que commencer. Il doit maintenant trouver un autre moyen d’offrir de l’aide ; et il ferait mieux d’être prêt à en payer le prix. Pour vous faire une idée de ce prix, ne pensez pas à un bureaucrate, pensez à Mère Teresa. »

[Glose 11 : on pourra objecter à ceux qui veulent remplacer l’Etat social par la charité privée que les droits sociaux sont des garantis (et encore, il faut que les nécessiteux soient capables de les réclamer suivant des procédures bureaucratiques parfois obscures…), tandis que la charité n’a rien de garanti… Peut-être qu’on sera aidé par des bénévoles chrétiens, mais peut-être pas...

Par ailleurs la logique de l’Etat-providence est égalitaire, elle ne crée pas de dettes morales personnelles. Tandis que la logique de la charité privée crée des obligés -raison pour laquelle la bourgeoisie, depuis le XIXème siècle, a toujours apprécié la philantropie et combattu l’Etat social…

Vouloir remplacer les politiques sociales par la charité est peut-être chrétien, mais ce n’est certainement pas un progrès pour le bonheur public…]

« Nous avons examiné ce que les chrétiens doivent penser du conservatisme politique. On pourrait également se demander ce que les conservateurs politiques doivent penser des chrétiens. Je crains que plus nous serons fidèles à notre identité en Christ, moins ils nous trouveront fiables, même en tant qu’alliés occasionnels ; et nous devons être honnêtes avec eux.

Le penseur chrétien Michael Novak a écrit dans son livre de 1969, A Theology for Radical Politics, que puisque Dieu est la source de toute vérité et de tout bien, tout ce qui est vrai et bon est chrétien. Trouvant à cette époque la vérité et le bien à gauche, il a donc « baptisé » la gauche. Comme beaucoup de chrétiens de l’époque, il a oublié que pour identifier le vrai et le bien, il faut disposer d’une norme. « Toute explication du sens de l’existence humaine », disait Reinhold Niebuhr, « doit s’appuyer sur un principe d’explication qui ne peut être expliqué. Toute évaluation des valeurs implique un critère de valeur auquel on ne peut parvenir empiriquement. » Au moment où il écrivit Confessions d’un catholique, quatorze ans plus tard, Novak était parvenu à la même conclusion. Comme il l’expliquait, son ancien moi s’était trompé en tirant son principe d’explication et son critère de valeur d’une faction mondaine plutôt que de la communauté de foi. Le « groupe de référence » des militants chrétiens comme lui était en quelque sorte devenu « les autres de gauche » ; cela aurait dû être les autres dans le Seigneur.

Répéter cette erreur serait regrettable, car le groupe de référence des chrétiens ne peut être ni les uns de droite, ni les autres de gauche. La citoyenneté est une obligation de la foi ; par conséquent, le chrétien ne s’abstiendra pas de s’engager dans la politique de l’État-nation. Mais son mode d’action politique principal doit toujours être le témoignage. C’est une bonne chose et une nécessité de modifier les lois sur l’aide sociale, mais c’est encore mieux d’aller nourrir les pauvres. C’est une bonne chose et une nécessité d’interdire l’avortement, mais c’est encore mieux de soutenir les jeunes femmes et leurs bébés en les accueillant dans la communauté de foi. C’est ainsi que se construit le royaume de Dieu.

Ce n’est pas par le monde que le monde est ému —et pourtant, comme il nous attire. Ah, Dieu, aide-nous à renoncer aux hauteurs et aux profondeurs, aux trônes et aux dominations, aux puissances et aux principautés ; à ne pas être ni conservateurs, ni "libéraux", mais simplement chrétiens. « Ce n’est ni par la force, ni par la puissance, mais c’est par mon Esprit, dit le Seigneur des armées. ». »

-J. Budzisewski, "The problem with conservatism", First Things, 1er avril 1996.

 

Post-scriptum : sur un sujet proche, lire Paul Colrat, « Impropre prochain. Critique chrétienne de la sotériologie identitaire », Revue d’éthique et de théologie morale, n°331, janvier 2026.

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